AVANT-PROPOS. XXI
civilisation , une classe nombreuse d^individus voués à un travail rude et grossier. Or, de même que les travaux de l'intelligence, lorsqu'ils sont poussé^ à l'excès j nuisent à la santé du corps , de même les efforts quotidiens d'un labeur matériel ne laissent que bien peu d'espace au développement de l'intelligence et il sera toujours plus facile de maintenir l'honnêteté dans des âmes simples et naïves en invoquant la vo* lonté d'un être suprême et rémunérateur, qu'en ayant recours aux subtilités d'une argumentation qui leur échappe et dont je reconnais tout le premier le vague et l'insuffisance.
Je jugerais donc malfaisant et coupable celui, qui , cherchant à substituer la raison à la foi, empêcherait tous ces hommes courbés par le travail de lever vers le ciel un regard d'espérance et d'attendre une vie meilleure après cette vie de souffrance et de fatigue.
La religion, je le déclare, est bien plus utile que la philosophie, mais la philosophie a aussi son utilité.
A côté des campagnes il y a les villes ; à côté de l'homme illettré il y a l'homme éclairé mais sceptique et sceptique seulement pour le bien ; il y a ceux qui ajoutent foi au mal et le prédisent de confiance, mais qui ne croiront au bon génie de l'humanité que lorsqu'ils auront touché ses plaies.
Si des faits malheureux justifient leurs sinistres prophéties, ils regardent en pitié quiconque a espéré un
ÏXII AVANT-PROPOS.
résultat meilleur et plaignent sa crédule inintelligence; mais si Tévénement leur donne tort ils ne croient nullement que leur réputation dé haute perspicacité puisse en souffrir.
Dans l'esprit de ces hommes, pourquoi le nier ? la voix du sanctuaire a perdu de son crédit.
Parce que le clergé, qui^ dans le principe, secondait sans exception Tautorité politique, s'en est séparé sur quelques questions et n'a pas craint d'engager avec elle une lutte de prépondérance et de suprématie; parce que les princes de PÉglise se sont montrés parfois animés des passions qu'ils condamnaient dans la multitude; que dirais-je encore ? Parce que des religieux, qui s'étaient réunis pour se vouer à la prière et à la pauvreté, ont quelquefois changé leur cloître en une retraite agréable et mondaine, on a prêté une oreille distraite à leurs prédications salutaires.
On a eu tort ; car toutes ces fautes montraient seulement qu'ils étaient des hommes et ne prouvaient en aucune façon qu'ils n'annonçaient pas la volonté de Dieu, volonté bienfaisante et qui portait en elle la marque de sa céleste origine.
Je dirai plus; prêcher d'exemple est honorable, mais prêcher avec succès a bien aussi son utilité. Celui qui par la puissance de sa parole retient dans la bonne voie des milliers d'individus, fût-il mauvais observateur de sa doctrine, rend plus de services à la