A M. GUIZOT, MEMBRE DE L'INSTITUT
Je ne sais , monsieur, comment vous exprimer ma reconnaissance. A peine vous avais-je écrit, j'ai été confus de mon indiscrétion; j'ai compris que, si vous vous imposiez la tâche de correspondre avec tous ceux qui éprouvent le désir bien pardonnable de s'éclairer de vos lumières , la totalité de votre temps précieux pourrait ^ètre absorbée au grand détriment de vous-même et du public/
Vous mettez le comble à votre bienveillance en m'autorîsant à aller vous voir quand vous serez de retour à Paris. Mais, en attendant que je puisse profiter de cette bonne fortune , et puisque j'ai le droit de vous adresser mes remerdments, permettez -moi , monsieur, de donnera ma lettre un peu d'étendue, car je serais heureux de vous démontrer que la dissidence signalée par vous entre votre opinion et la mienne est plus apparente que réelle , et réside moins dans les choses que dans les mots.
L'homme a été créé pour vivre en société, et il y a toujours vécu. En ce sens l'état social est bien son état naturel ; mais la société dans laquelle il est appelé à vivre est une situation intermédiaire où les rigueurs de la discipline sont tempérées par les douceurs de la liberté. J'ai séparé ces deux principes (dont l'alliance seule est désirable) , afin de mieux démontrer leur divergence , que vous reconnaissez sans doute ainsi que moi; il me reste néanmoins à expliquer pourquoi c'est l'état d'indépendance et d'isolement
LETTRES. XittI
que j'ai appelé l'état de nature, de préférence à Fétat d'association rigoureuse et absolue , en d'autres termes pourquoi je trouve la discipline moins naturelle que la liberté.
Ceci demande quelques développements.
Il est une loi supérieure à toutes les autres, et qui nous prescrit d'aimer notre prochain comme nous-mêmes , de faire le bien, d'éviter le mal.... C'est la loi divine révélée.
Je crois, monsieur, et je suis sûr d'être d'accord avec vous sur ce point , je crois que nous ne pouvons marcher sûrement dans la voie du bien sans le secours d'un ordre surnaturel , et j'ai eu soin de le déclarer.
Toutefois , c'est aux ministres de la religion qu'il appartient de nous révéler les volontés divines, et les détracteurs de la société ne recherchent pas toujours cet enseignement. Il est donc utile de leur faire entendre aussi le langage de la philosophie , car ils ne peuvent du moins récuser une autorité dont ils font eux-mêmes le plus violent usage. Le but que je me suis proposé est d'employer à la défense de la société les armes dont on se sert pour l'attaquer, et, lorsque je nomme Dieu, dont le nom est si souvent invoqué dans ces discussions, ce n'est pas le Dieu de l'Évangile, c'est le Dieu créateur, le Dieu qui se révèle uniquement à nous par ses œuvres.
Vous concevrez donc qu^ , dans ces dispositions d'esprit et vu la contrainte que j'imposais à mes croyances , je n'étais nullement porté à exagérer l'action de la nature , et que j'ai dû au contraire la renfermer dans de justes limites, en respectant toutefois la vérité.
J'avais à rechercher comment cette intuition précieuse, l'équité , la conscience du bien et du mal , se développe en nous , et ceci m'a conduit naturellement à faire l'énumé-