ETUDES
LlYRE PREMIER
OD'BST-CB QUE LB DBOIT? QD'EST-CB QU'uN DBOn?
Lorsque, dans un vase rempli d'eau, sont tombés quelques atomes d'une poussière insoluble et pesante^ ils se déposent au fond du vase en dessinant des lignes accidentées et bizarres. Ces lignes ont été tracées par une loi naturelle. Détruisez-les en agitant le liquide , et, si les circonstances physiques ne sont pas changées, le dessin mystérieux se reproduira y. dit-on , avec une minutieuse exactitude.
Tout est réglé dans la nature , et quand les destinées humaines, ne pèseraient pas plus que quelques
grains de sable dans la main du Créateur, on ne de^
2 LIVRE PUEMIËR
vrait pas espérer qu'une puissance mortelle abolisse les lois établies par Dieu.
Le globe terrestre semble le domaine de l'homme. Partout où il nous a plu de planter nos tentes , nous avons remué facilement sa surface. Quelquefois encore, ared une peine croissante, nous pénétrons dans ses flancs ; mais bientôt nous y rencontrons la borne où se brise notre pouvoir , et son centre nous restera toujours fermé.
Il en est de même du monde moral. Nous savons modifier à Tiofini la forme des gouvernements, ils ne sont, pour ainsi dire, que la surface de la société ; mais ce qui se retrouve toujours sous les gouvernements , mais la société elle-même , nous ne pouvons l'atteindre qu'avec de grands et douloureux efforts.
La religion, la propriété, la famille, sont le centre du monde moral. On les appelle des institutions humaines ; elles sont les résultats instinctifs et forcés d'une loi surhumaine. Interrogez l'histoire de cent peuples qui ont passé de l'état sauvage à l'état civilisé, à diverses époques, dans des climats différents , et dant les civilisations se sont développées isolément, sans être influencées l'une par l'autre; partout vous retrouvez religion , famille , propriété , et je dis que ces bases profondes de la société ne seront pas atteintes.
Parmi ceux qui déclarent le monde vieilli et prétendent le régénérer , les uns avouent qu'ils veulent porter la main sur cèâ antiques institutions; lés au-
DHOIT POSITIF. 3
très moins sincères protestent qu'ils sont pleins de respect pour elles , mais proposent des établissements qui ne peuvent être édifiés que sur leurs ruines. Ils proclament en faveur de l'homme , tout en se montrant très-discrets sur Tarticle de ses devoirs, des droits méconnus qu'ils ont soin de déclarer antérieurs et supérieurs aux constitutions.
Est-il donc si facile d'ouvrir l'espace a des droits nouveau-nés ? Dans l'ordre politique , rien d'impossible. Ainsi le suffrage censitaire marquait et gardait, pour ainsi dire , la place du suffrage universel; mais, dans Tordre social, ne le croyez pas.
Il se peut que le glaive soit encore tiré dans Tin* térêt de ces doctrines plus étranges que nouvelles , car il semble dans la condition fatale des nations que leur sang soit périodiquement épanché, et, quand elles ne le versent pas dans des luttes étrangères, elles le répandent dans les guerres civiles ; mais il y a des lois qui resteraient debout sur les ruines du monde , et tant qu'il y aura des inégalités d'intelligence , de force et de courage, il y aura des inégalités de fortune et de rang.
Parmi ces droits dont on a réclamé l'avènement d'une voix menaçante, les plus redoutables, sans aucun doute, étaient ceux qui s'étayaient fièrement sur le droit de vivre.
En effet, quand on a nommé le droit de vivre, on s'arrête, on n'ajoute plus un mot. Il serait puéril de vouloir démontrer que la vie est un droit.
« Le droit de vivre ne se discute pas, il se déclare, et rassemblée qui le met en question ne délibère pas, elle blasphème \ »
Et cependant y si Thomme a le droit de vivre, de quel droit meurt-il ? De quel droit, à tout âge, à toute heure , est-il moissonné par la maladie ?
Dans les répertoires les plus complets des droits de rhomme, je ne trouve point consigné ce droit primordial, s'il en fût jamais, car il est indispensable qu'on en jouisse pour en exercer aucun autre.
Qu'un citoyen soit violemment dépouillé de son héritage ou de sa liberté^ la loi intervient et le rétablit dans son droit. Mais si cet homme a été privé de la vie, la loi peut-elle réparer l'injustice ? La vie ne peut donc être assurée comme la liberté, comme la propriété, et la loi semble avoir dit à l'homme : « tant que tu vivras, tel et tel droit te seront garantis, mais vis.... si tu le peux.... »
Ainsi la vie ne serait pas seulement un droit antérieur à tous les autres ; ce serait encore un droit d'une nature spéciale et exceptionnelle. Cela ne conduit-il pas à se demander : Qu est-ce que le droit? qu'est-ce qu'un droit?
J'ai entrepris de répondre à cette interrogation ; je l'ai fait avec une abondance de développements qui, je l'avoue, n'étaient pas tous également indispensables et qu'une discussion spéciale n'aurait point
i. M. de Lamartine.
comportés. Peut-être cependant les jugera-t-on dignes d'intérêt, car ils présenteront la société sous des faces nouvelles, et le sujet, d'ailleurs, méritait de n'être point réduit à de moins larges mesures.
Lorsqu'on entreprend de traiter ces questions si ardues, on a, d'habitude, consulté les ouvrages qui ont pour objet les mêmes méditations.
J'avoue que je m'en suis abstenu. J'ai pensé que des hommes de génie avaient pu néanmoins se laisser égarer par leur imagination, et, qu'en les écoutant, je serais entraîné d'autorité dans le sillon de ces esprits supérieurs. J'ai mieux aimé n'étudier que la nature et les faits pleins d'enseignements que déroulaient sous mes yeux les malheurs de notre âge.
En agissant ainsi, je peux me tromper à mon tour; je peux répéter ce qui a été dit avant moi , et , dans ces deux cas, grossir d'un volume le répertoire des livres inutiles ; mais je peux aussi saisir dans sa virginité quelque vérité nouvelle et la conquérir à l'humanité !