CHAPITRE II
NATURE BT 0RI61NB DU DROIT.
Dieu, en créant libres tous les êtres qui respirent, a mis en eux l'amour indispensable de la vie et de la liberté.
Disons d'abord quelques mots des êtres privés de raison. C'est en comparant leurs instincts avec ceux de rhomme, c'est en mesurant la limite profonde qui les sépare, que l'on se rend un plus juste compte de la nature humaine.
Tous les animaux ont, à des degrés différents , l'amour de la vie et de la liberté.
Leur liberté, ils la consacrent presque entièrement à sauvegarder leur vie ; ils l'emploient notamment à fuir les forts dont ils deviendraient la proie, à poursuivre les faibles dont ils font leur pâture.
Si le faible est atteint par le fort , il y laisse la vie ; si c'est lui qui remporte, c'est-à-dire s'il parvient à s'échapper, la vie du fort est en péril. C'est un duel à mort de part et d'autre. Yoilà en partie la destinée de la brute et l'alternative fatale qui la lie.
L'amour de la vie est-il , en elle, distinct de l'amour de la liberté ?
C'est incontestable pour celle qui vit tout à fait de la vie sauvage, et n'a aucun contact avec l'homme.
Sa&nnez nw bête fauve» ài>nms^\\xi un Abri , une nourriture convenables , enfin tout ce que la liberté suffit à peine à lui procurer, souvent elle se laissera mourir de faim . La bète fauve n'a pas inventé l'axiome : vivre libre ou mourir, mais elle le pratique.
Mais chez les animaux qui ont plus de rapports avec l'homme; chez ceux surtout qui partagent son toit, et sur qui semble se refléter un rayou de son intelligence^ Tamour de la liberté subsiste eacopù sans doute, mais il est bien aiTaibli et n'est plus un besoin vital.
Ou dirait que pat* un raisonnement à sa portée » l'animal domestique a compris que la liberté lui avait été donnée pour chercher sa subsistance, et que» puisque l'une est assurée, il a moins à s'inquiéter de l'autre^
Ainsi remarquons cela. Je ne dis pas que plus l'animal est avancé dans la voie de l'intelligenee, moins il tient à la liberté; mais toujours est-il que chez les animaux les plus intelligents la liberté est u& besoin plus que médiocre.
Maintenant » parlons de l'homme.
L'homme aussi tient de Dieu l'amour de la vie et de la liberté, mais de plus il en a reçu un don inr
i . Le chien notamment semble avoir parfaitement accepté ce marché. Il a adopté l'homme et avec l'homme ses défauts et ses infirmités. Il aime le bien vivre jusqu'à l'indigestion, et le bien-être jusqu'au rhumatisme. C'est un véritable transfuge de sa race : les loups ne se mangent pas, les chiens se mordent.
comparable, et, sous raction de ce magnifique privilège, son double amour éprouve une transformation importante.
Entraîné, soulevé par la raison^ par cette précieuse faculté de se souvenir, de comparer et de juger, l'amour de la vie se développe , prend son essor; il devient un désir constant, non de vivre, mais de bien vivre, une inquiète aspiration vers le progrès, un instinct du mieux qui ne s'arrête jamais.
Sans doute, si l'homme est en présence de la mort, il peut , en ce moment suprême , ne désirer que la vie , mais que la vie lui soit rendue , et sa pensée se tourne à l'instant vers le bien-être.
Cette première passion de l'homme est si bien l'amour du bien-être, et non plus de la vie, que, pour obtenir le bien-être, il fatigue, il épuise, il expose incessamment sa vie, et que parfois, quand il désespère d'atteindre l'un , il abdique l'autre , et s'en délivre par le suicide.
Son autre affection a &ubi une modification analogue. Privé de la liberté (et cela lui arrive souvent), l'homme ne désire, ne réclame que la liberté; mais quand il s'est élevé jusqu'à elle , croyez-vous qu'il s'arrête?
Son démon familier l'excite à monter encore, à monter toujours. La liberté n'est donc point son but, c'est sa première étape. Esclave , il disait : « Je ne veux point de maître; » mais libre, il dira : « Je ne veux point d'égal. «
L'amour de la liberté , qu'on ne l'oublie pas, s'est transformé , chez l'homme , en amour de la domination.
Cela est si vrai, que tous les jours il vend sa liberté pour acheter celle des autres ; tous les jours il consent à avoir unsupérieur, pourvu qu'il ait un subordonné.
L'homme a créé l'axiome : Vivre libre ou mourir, mais il ne le pratique point.
Depuis les courtisans , qui , comme Ta dit un poëte :
Vont en poste , à Versaille , essuyer des mépris Qu'ils reviennent soudain rendre en poste à Paris,
jusqu'aux soldats qui se soumettent à leur général et parlent en dominateurs sur la terre conquise; jusqu'aux laboureurs qui subissent les ordres d'un maître et rudoient leur famille, tout homme consent à obéir, pour commander à son heure.
Que ceux qui ont cru voir l'apaisement universel des passions dans la chimère de l'égalité , que ceux-là regardent le cœur humain et se détrompent. Vainement délivrerait-on l'homme de la crainte d'être asservi , si on lui ferme en même temps l'espoir de dominer, il ne sera pas satisfait.
Ces alternatives de commandement et d'obéissance, d'élévation et d'abaissement, font illusion à son besoin d'améliorations et de progrès. Elles répondent mieux à l'activité de sa nature que l'immobile et monotone liberté de la brute.
Je maintiens donc que les deux passions culmi-
iO LlVRIi: PREMIER.
nantes de rhotmne sont: l'amour du bien-être ^ inspiration spéciale de ses sens, et Tainour de la domination qui émane directement de son âme.
Observons-les à leur naissance , suivons leurs premiers pas.
L'homme, toujours occupé d'améliorer sa vie, a bien vite compris qu'il doublerait la somme de bienêtre obtenue avec ses seules forces, s'il pouvait dispot ^er, dans ce but, des forces d'un autre.
Le voilà donc préludant par la chasse à des luttes plus sérieuses ; et, comme il s'était attaqué d'abord à la nature inerte, s'attaquant à la race animale, non plus pour assurer sa nourriture et celle de sa famille, ou pour se délivrer d'un redoutable voisin, mais afin de se créer des esclaves.
Première pensée de domination.
En poursuivant sa conquête, il rencontre ausisitôt un concurrent formidable. Il se trouve en face de l'homme.
Toujours en quête de nouvelles ressources, afin d'accroître ses forces, pour tenir tête à un ennemi qui le combat avec les mêmes armes, et, de même que lui, se fortifie sans cesse, il ne tarde pas à s'illuminar d'une pensée nouvelle; il a conçu l'association.
La société va naître, et le droit est dans son berceau.
Plusieurs créatures humaines, plusieurs familles se réunissent et bientôt elles s'étonnent, elles admirent les immenses résultats qu'elles obtiennent en rapprochant leurs bras, en ne formant, pour ainsi dire,
qu'ua seul eorps. Mais ces résultats , sont au prix d'un grand sacrifice; il faut que ce corps puissant , que cet être collectif agisse comme s'il était bien réellement un seul être , et qu'il soit dirigé par une seule volonté.
Une seule volonté doit subsister, il faut que lad autres disparaissent.
Voilà donc une réunion d'hommes qui , à l'exception d'un heureux privilégié, abdiquent leur volonté, et subissent un maître, non point parce qu'une force supérieure les y contraint , mais spontanément, mais parce que de cette abnégation dépend leur bien-être.
Chose étrange; voilà des hommes qui, dans un but de liberté ou de domination peut-être , consentent à obéir, c'est-à-dire refoulent dans leur cœur l'amour de la domination et de la liberté.
Tel est le principe des sociétés, telle est l'origine du droit.
Deux puissances se disputent et se partagent le monde : le droit et la violence , je veux dire l'intelligence et la force. Elles reprégenlent les deux éléments si contraires qui composent notre être : L'âme et le corps, l'esprit et la matière.
Lorsqu'elles exercent leur action contre la liberté humaine, j'appelle la force violence ; je donne à l'intelligence le nom de droit.
Si Ton se reporte aux premiers âges du monde , la force usurpa la première cet empire , et l'intelligence ne songea point, dès l'abord , à le lui disputer. Bien
plus , elle s'est enrôlée sous le drapeau de la violence et l'a servie de toutes ses ressources.
C'est l'intelligence qui a mis la première épée dans la main désarmée de la violence. Plus tard , poursuivant à travers les siècles son œuvre subalterne , c'est elle encore qui a tiré , d'inertes minéraux , les irrésistibles agents de la destruction. C'est elle qui a discipliné pour la violence ces formidables armées, vastes corps ayant une seule tète et cent mille bras ; c'est elle enfin, qui, tous les jours, ajoute quelques pages au livre infernal de la science militaire.
Dans tous ces travaux, l'intelligence coopère à l'action de la violence et se met humblement à sa suite.
Mais elle n'a pas attendu aussi tard pour exercer à son tour la suprématie.
La violence était puissante pour détruire, disperser et dissoudre ; mais dès qu'il s'est agi de fonder et d'instituer 9 comprenant son incapacité profonde , elle a cédé le pas àrintelligenceets' est rangée sous sesordres.
C'est alors que l'intelligence a pris son titre de droit et commencé sa suprême entreprise de rapprocher les honunes et de pacifier leurs relations.
Ses premiers actes ont été de préconiser Tintelligence et de lui aplanir à toute heure et partout les voies du bien - être et de la domination . Dans les familjes, dans les ateliers naissants , elle a protégé la force subordonnée à Tintelligence, c'est ainsi que je désigne le travail, mais elle a interdit, elle a flétri résolument la violence.
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Le droit a osé proscrire la violence , et pour maintenir ses décrets , il s'est appuyé sur la force ellemême, c'est-à-dire sur la violence déchue du trône, et réduite au second rôle.
Plus d'une fois Ton a vu la vassale indignée s'insurger contre le suzerain et briser son sceptre fragile. Mais à peine a-t-élle remporté cette victoire honteuse, qu'elle s'arrête indécise, incertaine, et que. sentant sa vigueur défaillir et prête à s'éteindre, elle est forcée de tendre la main à son indispensable rival.
En effet, toutes les fois que plusieurs hommes ont uni leurs pensées pour marcher ensemble au même but , ils ont dû tout d'abord renoncer à user entre eux de la violence, et mettre leurs forces à la disposition de l'un d'eux , que leur intérêt a choisi intelligent plutôt que fort.
Souvent l'esprit de violence s'est réveillé en eux, et ils ont brisé ce maître débile; mais tout aussitôt, sentant leur faiblesse individuelle renaître avec l'anarchie, ils sont rentrés frémissants sous le joug.
Instruit par le passé, le nouveau maître qu'ils se donnèrent dut aviser à rendre l'autorité plus facile , et la rébellion moins fréquente. Il comprit qu'il fallait éviter de conunander à chaque instant et à chacun. Pour cela il établit à l'avance, sur toutes les matières qui le comportaient , une série de volontés permanentes , invariables , qui s'adressaient à tous et pour toujours. Et l'homme se montra plus docile à un ordre général qu'à un ordre personnel; il
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fléchit plus volontiers sous une règle que sous un homme.
Ainsi se fonda le droit.
Cette nécessité d'écarter l'emploi intérieur de la force pour être fort, et d'accepter un maître d'abord et ensuite une règle, est, pour toute association, un fait universel qui produit parfois des résultats bizarres.
Ainsi, les bandits eux-mêmes, les gens en guerre ouverte avec la société, n'en sont pas exempts. Ils peuvent se révolter contre les dépositaires du pouvoir, mais il ne leur faut pas moins des chefs. Ils peuvent répudier les lois divines et humaines, mais à la charge de les reconstituer immédiatement à leur usage et, de par leur propre législation , il est interdit de dépouiller un voleur, ou de frapper un meurfrier.
Un exemple non moins étrange est celui-ci :
Voilà des hommes plus honorables qui trouvent oppressives les lois de leur pays. Ils forment une conjuration pour renverser le gouvernement. Que se passe-t-il dans les secrets conciliabules de ces amants excessifs de la liberté? Ils viennent y déposer toute liberté, toute volonté; ils viennent se lier par un pacte sévère, impérieux, absolu; ils viennent donner sur eux droit de vie et de mort à des chefs dont ils ignorent les noms, dont ils ne voient pas les visages ; en un mot , ils se soumettent spontanément à un joug et plus dur et plus lourd que celui qu'ils veulent briser. Il y en a qui ont vécu , qui ont vieilli sous cette loi de fer.... par amour de la liberté.
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Ceci paraît démence et folie. Mais cependant , par ces nœuds si étroits ^ ces hommes ont réellement dé^ cuplé leur force.. C'est par cette aveugle soumission qu'une poignée de conspirateurs a détruit des gouvernements qui disposaient de défenseurs nombreux, mais sur lesquels ils n'avaient pas cet absolu pouvoir.
C'est que la liberté, ce bien si doux, engendre la désunion, l'isolement ^ la faiblesse; c'est que, lorsqu'il est accepté, le despotisme est fort !
En un mot, pour réunir les hommes en un faisceau compacte et serré , pour assembler des volontés indépendantes et jalouses, l'obéissance e&t un lien, la liberté est un dissolvant.
Le droit c'est l'obéissance organisée :
Que fait le droit , en effet, dans tous ses actes ? Il prive chaque membre de la société d'une portion de la liberté sans limites que Dieu a départie aux créatures; mais en retour, il fait profiter chaque membre de la privation corrélative imposée à ses associés.
La restriction de libertés que subit un individu forme ses devoirs; celle au contraire dont il profite constitue ses droits, de telle manière, que ce qui est droit à l'égard de l'un est devoir à l'égard des autres.
Ainsi , j'ai la faculté de donner la mort à mes compagnons, mais ils peuvent également me la donner. Le législateur m'interdit cette faculté , voilà mon devoir; mais il l'interdit également à mes compagnons, voilà mon droit.
Tel fut le premier article de la loi sociale ; c'est une restriction mutuelle de libertés.
Autre exemple : Je tiens également de Dieu la possibilité de prendre possession de toute une région fertile, sauf à en être expulsé par un plus fort. La loi me défend Tusage de cette liberté, en exceptant une certaine part de terre. Elle fait une défense analogue à mes voisins, et chacun de nous occupe le lot qui lui a été réservé.
Nouveaux droits; nouveaux devoirs.
C'est encore par une restriction de libertés que la propriété territoriale a été instituée \
Autant d'institutions, autant de cercles qui enserrent la société.
Ainsi , l'ordre de choses établi par le droit n'est autre qu'un vaste holocauste de libertés.
Cependant, hâtons-nous de dire que ce sacrifice est plus apparent que réel.
La liberté était illimitée en théorie, mais en fait n'était-elle pas limitée par la faiblesse de l'individu , par la force de son voisin, par la liberté illimitée de tous ?
L'homme avait la faculté de tout entreprendre,
i. La propriété foncière ne dut rencontrer aucune opposition k son établissement, alors qu'il y avait de la terre pour tout le monde. Ses adversaires devaient naître après la dissipation des héritages et la multiplication de la race humaine; mais il est k peu près certain que tout prolétaire descend d'un propriétaire^.
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mais aussi tout pouvait être entrepris contre lui. On a beaucoup répété que la liberté vient de Dieu, et que l'esclavage est Tœuvre des hommes. C'est incontestable ; seulement il faut reconnaître que cette indép^idance absolue impliquait, pour le fort^ la liberté d'asservir le faible; autrement sa liberté n'aurait pas été illimitée. L'esclavage n*est que le revers de la liberté.
Eh bien y ces franchises innombrables , mais précaires, le droit les a réduites, il est vrai; mais à celles qu'il a conservées , il a donné une protection qui as< sure leur durée.
Pour empêcher ces volontés sans frein de se heurter dans un perpétuel conflit , et de ne produire qu'une neutralisation de forces , il a dû poser des bornes à la volonté de l'homme , comme il en avait posé à son champ.
Et en faisant cela , il a tiré le monde une seconde fois du chaos ; il a fait , dans l'ordre moral , ce que Dieu lui-même, au jour de la création, avait fait dans Tordre physique.
Hanc... melior litem natura dîremit.
Que le Créateur me pardonne cette orgueilleuse copaparaison. Je m'empresse de reconnaître que, lorsque les hommes ont voulu continuer son ouvrage, ils l'ont fait avec une différence de succès bien humiliante pour leur vanité.
Tandis que l'œuvre divine fonctionne , depuis
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l'origine des mondes, avec «ne régularité qui ne iast jamais démentie ^ l'œuvre humaine, précaire et périssable comme son auteur , manque incessamment son but, et a besoin de perpétuelles restau* rations*
DROIT l»OSiTJF. ii)