CHAPITRE III
DROIT CfYIL 00 SOCIAL.
Les intérêts que le droit avait à régler sont de plusieurs ordres, et forment comme les différents étages du monument qu'il a élevé*
D*abord, toutes lés fois qu'il Ta pu, il a donné satisfaction à des instincts puissants qui existaient dans le cœur de tous les hommes, et à des sentiments in*faillibles qui s'y seraient développés même en dehors de l'état social.
Ainsi j dès que l'homme eut les yeux ouverts ^ dès qu'il embrassa du regard l'imposante harmonie de la nature, il dut reconnaître une puissance supérieure à la sienne. Toutefois, son imagination encore igno*rante reculant devant la pensée d'attribuer à un seul auteur tant de gigantesques ouvrages, il peupla les mers , les bois , les champs et les fleuves d'une foule de divinités qu'il créa nécessairement à son image.
Mais, plus tard, quand il comprit la supériorité de son élément immatériel, quand il reconnut dans toutes les entreprises humaines la nécessité d'une impulsion unique, il dépouilla ses dieux de la forme grossière dont il les avait enveloppés, et, peu à peu, même sans la révélation, il aurait été ramené à Tunité divine et à la vérité.
L'instinct de la propriété et celui de la famille ne sont pas moins universels que le sentiment religieux. Nous en trouvons même une ébauche imparfaite chez la brute*
n y a des personnes qui ont cru voir dans la famille le modèle sur lequel s'est formée la société. C'est, je le pense, une erreur. Il y a une dissemblance complète entre le principe de la société et celui de la famille. L'une est le résultat d'un instinct, ou plutôt d'une succession d'instincts; l'autre est le produit d'un raisonnement : c'est une œuvre de l'intelligence humaine.
Les animaux vivent parfois en famille ; ils ne sont jamais en société.
Quoi qu'il en soit , tout homme souhaite acquérir pour lui-même. S'il travaille, il faut qu'il soit certain qu'un autre ne viendra pas recueillir le fruit de son labeur.
Tout homme désire posséder une compagne sans partage. Tout homme aime ses enfants ; il leur donne, lui vivant, une part de son bien; il veut leur assurer' l'autre part après lui. La loi ne le lui permettrait pas, . qu'il chercherait à éluder la loi *.
* Ces sentiments irrésistibles , le droit les a trouvés profondément assis dans le cœur de tous les hommes.
- 1 . Dans l'intérêt de la morale publique, notre loi civile limite le droit d'héritage des enfants naturels. Je nç crois pas que cette loi ait jamais empêché un enfant naturel de recueillir ce que son père avait la ferme volôtité de lui transmettre.
Ce n'est pas lui qui les a fait naître, ce n'est pas son œuvre ; mais il les a utilisés. Il a bâti , son édiûce sur ces rocs solides.
En instituant le culte, il se donna, dans les ministres divins,. de puissants auxiliaires qui commandèrent l'obéissance au nom- d'un maître, aux pieds duquel expire la jalousie humaine.
En instituant la propriété, il a rendu spontané le^ travail , cet indispensable moyen de la civilisation , et il eut le bonheur d'assurer à la force un emploi pacifique et profitable.
Il compléta l'œuvre par les institutions relatives à la famille, et notamment par. l'hérédité.
Stimulé. par la propriété, ^l'homme acceptait le travail pour arriver au bien-être. Toutefois, il ne pouvait oublier qu'il était mortel, et il se serait arrêté peutêtre avant que les forces. lui manquassent. De plus, dans la prévision de sa fin inévitable, il n'aurait entrepris que des. ouvrages proportionnés à la brièveté et à l'incertitude de la vie. Cela ne suffisait point à la société naissante ; pressée de sortir des langes de la barbarie,!elle avait. besoin d'un' travail forcé, assidu, opiniâtre : l'hérédité le lui assura.
Avec l'hérédité, l'homme reprend résolument la bêche ; quand il ne travaille plus pour lui , il travaille pour ses enfants. Avec l'hérédité, il n'a plus à se préoccuper de sa fin. L'homme social ne meurt pas. Le fils continue le père; il reprend ses œuvres avec les mêmes forces, les mêmes ressources, avec ce
même capital , qui résume dans ses maiûs le travail de ses ancêtres, et le sol civilisé se couvre d'entre* prises colossales, commencées, poursuivies, terminées par la chaîne des générations.
Et, remarquez-le bien , en contentant des intérêts individuels, l'hérédité a servi l'intérêt général. Le travail de quelques-uns profite indirectement à la communauté tout entière, et l'homme indolent perçoit une quote-part de la prime obtenue par le travailleur.
Aussi , les établissements qui ont organisé la religion, la propriété, la famille, ont dû être fondés, je ne dirai pas à la satisfaction, mais à la réclamation universelle. Et, cependant, ces premières assises de l'édifice ont-elles pu, au moins, participer à l'immutabilité divine et jouir d'une stabilité complète?
Non , les statuts de TEglise, les lois civiles, quelquefois, à de grands intervalles, au milieu de convulsions douloureuses, ont subi des changements considérables, non pas dans leurs principes, mais dans leurs développements organiques '.
Chose étrange, l'ordre social avait secondé de tout son pouvoir le sentiment religieux, et cependant il a eu pour effet involontaire de l'affaiblir. En veillant sur l'homme avec sollicitude et prévoyance, en écar-
1 . Le Code civil tout entier est consacré aux intérêts de la famille et de la propriété. Les lois ecclésiastiques forment une législation à part.
tant de sa tète tous les dangers que peut amortir la puissance humaine, il a rendu moins fréquentes ces catastrophes inattendues qui l'atteignent dans sa vie ou dans son bien-être. L'homme ainsi abrité, protégé, garanti , s'est moins préoccupé de l'Être suprême. La société, cette providence visible, a dérobé à ses yeux distraits Timage de la véritable providence ^ L'homme a donc perdu, au milieu de la civilisation, ce sentiment natif qui n'abandonne pas les matelots dans la tempête , et qu'il retrouverait bien vite en un désert '.
Cette aberration , cette dégénérescence a été constatée par le droit qui, tôt ou tard, traduit en lois l'esprit public.
On négligeait le dieu ; le même prestige ne pouvait, dès lors, entourer ses lévites. Le pouvoir spirituel a été séparé du temporel par une délimitation sévère, les dotations cléricales ont disparu.
La propriété eut aussi ses corrections. Je ne parlerai que de l'abolition de la propriété humaine.
L'esclavage, comme toutes les institutions, avait eu sa raison d'être. Lorsque la terre était à peine peuplée;
1. En général, les hommes dont la fortune est à la merci des phénomènes atmosphériques ont mieux conservé la tra* dition religieuse que ceux dont les intérêts ne dépendent pas du caprice des éléments^ Il y a moins de piété dans les villes que dans les campagnes.
S. Voyez, dans le roman de Daniel de Foê, avec quel naturel un homme étranger aux pratiques religieuses est ramené par la solitude au sentiment de la Divinité.
lorsque les hommes , encore barbares^ étaient moins occupés de la fertiliser que de se détruire par des luttes furieuses, ce fut une amélioration incontestable que d'asservir son ennemi au lieu de le tuer. Il n'est pas impossible d'admettre que , dans de telles conditions , l'esclavage se fondai même avec l'assentiment tacite de l'esclave. C'était la loi de la guerre.
Du reste, je suis. loin d'attribuer son établissement à une pensée d'humanité. Le vainqueur avisa que deux bras lui seraient plus utiles qu'un cadavre.
Mais lorsque les hommes se furent multipliés ; lorsqu'ils eurent assoupli les métaux , discipliné les éléments , cette monstrueuse injure faite à leur propre race devait cesser. C'est une des gloires du christianisme d'y avoir contribué*
L'esclavage s'en va. Il n'existe plus que dans des contrées qui, par leur, état, rappellent la situation primitive de notre terre.
Quant aux modifications subies par les institutions de famille , je citerai seulement le divorce , qui a fait plusieurs apparitions malheureuses dans nos codes ; mais je m'arrêterai au droit d'aînesse.
J'ai dit que l'hérédité avait fait jouir l'homme d'une sorte d'immortalité fictive ; cela n'est vrai qu'avec le droit d'aînesse. Pour que la fiction fût complète , il fallait le moins possible morceler l'héritage. Le privilège de primogéniture a donc eu également sa raison d'être. Il fut certainement réclamé parles pères en faveur de leurs aînés , cela n'empêche pas qu'il a été
établi et surtout qu'il s'est soutenu dans l'intérêt de toute la société. Les héritages, dans les premiers âges du inonde, devaient être comme les pierres précieuses qui perdent , en se divisant , la plus grande partie de leur valeur.
Mais toutefois, avec le temps , le nombre des aînés n'augmentant que dans une progression restreinte, tandis que la classe des puînés se peuplait indéfiniment, le privilège devenait plus difficile à maintenir ; il était aussi d'une utilité plus douteuse. L'élan était donné; la société voguait en pleine civilisation. Fallait-il activer sa vie avec la même force ? L'aliment nécessaire à l'enfance n'est plus celui qui convient à l'homme parvenu à la maturité et jgravitant déjà vers
la vieillesse. Le droit d'aînesse a suivi Tesclavage*.
i . Le droit d'aînesse avait été établi parce qu'il était utile et nécessaire à la société naissante; lorsque la société forte et virile a pu s'en passer, il a cessé .d'être. Voilà, je le crois, comment il faut motiver l'abolition du droit d'aînesse. Si l'on invoque l'équité d'un partage égal de l'héritage entre les eu-> fants d'un même père, la pente est glissante et dangereuse; d'autres diront que tous les hommes ont un. droit égal aux biens de leur mère commune, la terre. Je repousse le principe absolu de l'égalité comme antinaturel , comme incompatible avec l'œuvre de Dieu , qui n'a créé ni deux hommes ni deux fleurs pareils, et qui a semé partout, et dans tout, l'inégalité.
Du reste, ce principe, qui est une conception de l'homme, se soutient parfaitement quand on le met en présence des œuvres purement humaines, telles que le droit, par exemple. L'égalité devant la loi est irréprochable; mais, qu'on y songe bien, l'égalité devant la loi n'est que la consécration de toutes les inégalités sociales.
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