‹ Études sur la sociétéChapitre 26 sur 41 · MONARCHIE · texte numérisé non relu

MONARCHIE

Si je ne me trompe, le premier fait qui dut réunir sous la volonté d'un seul homme une agglomération humaine considérable, ce fut un fait de guerre. Un fait de guerre, plus qu'aucun autre, me paraît capable d'avoir fait ployer des natures encore sauvages et indociles au joug.

C'est en présence d'un ennemi que Ton veut attaquer, ou contre lequel il faut se défendre, c'est devant l'imminence d'une bataille , quand les intérêts suprêmes sont en jeu, lorsque tout, les biens, la vie, la famille sont en péril, c'est alors que l'orgueil humain fléchira plus facilement le genou , et rendra hommage à une intelligence supérieure.

C'est dans l'organisation des armées que la subordination est surtout indispensable, et aujourd'hui même, en face des conquêtes successives de la liberté, nos lois militaires ont pu rester immuables. Je crois donc que, dans de telles circonstances, un chef habile dut obtenir une autorité absolue.

Que se passa- t-il le lendemain de la victoire?

Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.

Quand même cet heureux capitaine n'aurait pas été

sollicité de garder le pouvoir par cet amour de la domination qui sommeille dans le cœur de tous les hommes , il y aurait été poussé par ses lieutenants euxmêmes, satisfaits de commander à la foule quand ils n'obéissaient qu'à un seul. Son usurpation aura eu pour complice encore, auprès de ses soldats, ce sentiment tout social que l'on nomme esprit de corps, et qui rend chacun fier pour lui-même d'un succès obtenu par tous.

Profitant donc d'un ascendant rarement contesté au moment du triomphe , il aura dit aux siens quelque chose comme ceci :

« Vous avez été forts , parce que vous m'avez obéi ; si vous cessiez de m'obéir, vous seriez perdus. Je ne yous rends pas votre liberté, mais je vous donne à la place un bien de même valeur. Je donne à chacun de vous la liberté que j'ai prise à tous les autres. Si donc quelqu'un tente de ressaisir sa liberté, c'est un vol qu'il fait à tous, et la force de tous le punira. »

Après ce discours qu'il fit ou ne fit pas, il procéda au partage de la conquête.

Il garda pour lui les meilleures terres et toute l'autorité. Il réserva aux officiers un lot inférieur, un champ modeste aux soldats, aux vaincus l'esclavage.

Il y eut des mécontents , sans aucun doute ; beau* coup estimèrent que leur part était au-dessous de leur valeur; mais personne, je le pense, ne réclama au nom de l'égalité. Le dogme de l'égalité naquit plus tard et n'a pas d'aussi vieux titres.

Telle put être la première organisation politique.

Voilà, probablement, ce qui fut d'abord le droit. C'est le despotisme dans toute sa pureté; mais, vu l'état moral de Thomme, c'était le seul gouvernement qui pouvait lui convenir.

On a fait quelques efforts, je le sais, pour établir que la liberté est plus ancienne que la tyrannie. A quoi bon revendiquer pour la liberté un droit d'aînesse qu'elle aurait notoirement cédé à sa sœur avec l'insouciance d'Ësaû? Dans beaucoup de choses, l'autorité du temps est importante, mais ici elle est sans influence. Je ne dirai pas que la liberté est pour l'homme un droit imprescriptible ( le mérite de cette expression sera discuté plus tard), mais je dirai, avec l'histoire, que toutes les fois que l'homme est devenu capable de garder lui-même son indépendance, il a toujours été capable de la reprendre , et l'a reprise en effet. Par malheur, il se fait, à cet égard, d'étranges illusions, et souvent il a prodigué son sang pour la reconquérir, lorsqu'il n'était nullement en état de la conserver.

C'est que la conquête de ce bien inestimable ne dépend que de sa force, tandis qu'il en devra seulement le maintien à son intelligence, ou, pour ne pas toujours me servir des mêmes mots, à l'autorité que sa raison aura prise sur ses volontés.

Qu'importe donc l'ancienneté de la liberté, puisqu'un peuple sera toujours libre , quand il sera capable de l'être, c'est-à-dire lorsque chez lui la force se

l LIVRE PREMIER.

soumettra spontanément à l'intelligence, et la violence au droit.

Revenons à notre colonie monarchique.

L'autorité absolue avait, à son origine /des mérites précieux pour un état nouveau-né. Fondée sur des services récents et considérables , établie sans résistance, elle recevait de son unité d'impulsion une marche ferme et rapide. C'était une machine simple et forte, lorsqu'elle était neuve, et dont toutes les parties offraient une adhérence parfaite. Le chef y puisait une grande puissance qu'il rendait à ses sujets sous la forme d'une sécurité profonde.

Mais les services reçus s'effacent vite de ia mé-

moire des peuples qui regrettent alors le prix dont ils les ont payés.

Mais , la sécurité , bienfait continu d'un gouvernement accepté^ ils en profitent à chaque heure et finissent par ne plus l'apercevoir, tandis que, tous les jours, ils sentent plus vivement la perte totale de leur indépendance. La sécurité est la sanlé des États et , comme la santé, on ne l'apprécie que lorsqu'on l'a perdue.

Des frottements pénibles ne tardèrent donc pas à se produire dans les rouages de ce gouvernement, et bientôt le temps, qui donne cependant à tout ce qu'il respecte une valeur incontestable , lui suscita de sérieux obstacles.

Le maître absolu de cette société naissante avait néanmoins courbé la tête sous les lois irrésistibles de

la nature humaine. Après s'être abandonné sans réserve aux douceurs de la domination., il avait transmis à ses descendants la plénitude de son pouvoir.

Et ici se rencontre un des nœuds inévitables du drame mystérieux que joue Thumanité. .

Dieu y qui nous a suggéré à tous la pensée de Théritage, n'a pas voulu que les qualités éminentes qu'il distribue avec tant d'inégalité aux créatures fussent héréditaires dans les familles; il se complaît, à cet égard, dans des contrastes saisissants.

Il arriva donc que <, dans la suite des âges , les générations succédant aux générations, la puissance souveraine tomba infailliblement dans des mains incapables de la soutenir.

Qui voudrait nier les actes de démence et de cruauté auxquels l'aveuglement du pouvoir a poussé des esprits sans élévation et abrutis par la flatterie? Des princes dégénérés se précipitèrent dans tous les excès qu'avaient évités leurs ancêtres; car, même dans les siècles barbares, les hommes supérieurs se sont respectés eux-mêmes en respectant la race humaine.

Et cependant que l'intelligence s'éteignait dans la région suprême de l'autorité, surgissaient dans les rangs inférieurs des intelligences d'élite qui sentaient leur puissance et frémissaient d'obéir.

La base tendait à s'élever, le sommet inclinait à descendre; un bouleversement devenait inévitable.

Je ne raconte l'histoire d aucune révolution ; j'in-

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dique seulement les causes de ruine adhérentes au principe même de la monarchie absolue. Celle que je vais signaler encore me paraît être de ce nombre.

La tyrannie ne s'est point posée seule et de prime abord sur la tête de tout un peuple ; si vaste que soit la main du despote , il ne peut embrasser d'une seule étreinte toutes les libertés de ses sujets, et pour régner il a besoin d'aide.

Cette aide ^ il la demande à des chefs qu'il a insti* tués sous lui. Mais ceux-ci^ prenant exemple sur leur maître, obéissant comme lui à la loi commune, cherchent à rendre leur pouvoir viager d'abord , héréditaire ensuite, et enfin indépendant.

Le souverain, pour récompenser des services nécessaires, est souvent obligé de concéder l'hérédité; mais il n'accordera jamais rindépendance, et dès qu'il soupçonne les projets de ses feudataires , il faut qu'il les combatte.

S'il échoue , il est renversé du trône , une dynastie fait place à une autre dynastie, le gouvernement n'est pas changé ; mais s'il est vainqueur, s'il parvient à abattre une féodalité menaçante, dans ce cas, remarquez-le, il s'isole, il se découvre.

Il a renversé les remparts qui le protégeaient contre la haine populaire. Ces tyrans subalternes le séparaient du peuple sur lequel ils pesaient directement. Tant qu'ils étaient debout , la multitude opprimée pouvait voir dans le souverain un appui secourable, un recours tutélaire. Mais, quand ils sont terrassés,, l'illusion

DROIT POSITIF. fiU

cesse ; la tyrannie suprême est directe. Le peuple lu voit et la sent, c*est contre elle qu'il dirige sa haine et ses efforts ;

Notre ennemi, c'est notre maître.

Une lutte de tous contre un seul ne peut durer longtemps et n'a qu'un dénoûment possible.

Voilà comment naît et meurt le despotisme ; suivons maintenant les destinées de la démocratie.

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