QUELLES SONT LES LOIS MORALES DE LA NATURE HUMAINE
Dieu , dans le mystère de sa volonté suprême , a distribué inégalement ses dons aux créatures, A celles-ci il n'a donné qu'une existence morne, inerte, insensible; pour celles-là, il a doué cette existence d'animation et de vicissitudes. Il a mis en elles les premiers germes du plaisir et de la douleur; il les a fait naître et mourir. A d'autres enfin , il a donné la science et le pouvoir de veiller elles-mêmes à leur conservation; il a placé dans leur corps une intelligence. Au don de la vie il a ajouté celui de la liberté.
Ces différences répondent aux trois grandes divisions des créatures. Je n'ai rien à dire des lois nombreuses par lesquelles la sagesse éternelle gouverne les corps et auxquelles les trois règnes sont nécessairement soumis; mais je m'occupe immédiatement de la loi qui gouverne Tintelligence, loi spécialement établie pour le règne animal, et à laquelle l'homme est assujetti en sa qualité d'être animé et intelligent.
Il est dans notre génie de classer sans cesse , mais à chaque instant la nature nous arrête et nous embarrasse. Quand on a dit qu'il y a des volontés supérieu-
res qui gouvernent la matière, et d autres qui régissent rintelligenee, on croit avoir fait une distinction qui ne prête à aucune incertitude ; et cependant doiton ranger parmi les lois de Tintelligence ces révélations intimes qui enseignent aux créatures l'usage des organes dont elles sont pourvues? Dans ce cas, la loi métaphysique étendrait son domaine jusque sur le végétal, car les plantes elles mêmes exécutent des évolutions intelligentes et éminemment favorables à leur conservation.
Celte question s'éloignait trop de l'objet de mon étude; j'ai dû la négliger. Je citerai seulement pour mémoire les inspirations naturelles qui ne sont que des instructions. C'est parmi elles qu'il faut classer l'instinct de se servir de Tintelligence pour le conseil et de la force jîour l'exécution. L'instinct de se repro* duire y trouve également sa place. Mais je signalerai avec plus de développements les inspirations naturelles qui ont le caractère exclusif d'une affection. Aimer ou haïr, désirer ou craindre, voilà des actes qui dénotent plus expressément la volonté et marquent, à mon avis, le seuil véritable de l'intelligence.
J'ai déjà dit que tout homme naissait avec l'amour de la vie et de la liberté. Ce sont là, tout d'abord, deux volontés fondamentales et distinctes de la nature, deux mobiles primitifs de toutes les actions humaines. C'est ce qu'on peut nommer les instincts réels.
Que si , cependant , au lieu de m'occuper des choses, je considère les personnes, si je me demande au
profit de qui Dieu a voulu que rhomme exerçât ce double instinct de la vie et de la liberté , les volontés supérieures m'apparaissent dans un autre ordre, et j^adopterai une nouvelle classification , celle des instincts personnels.
Dès que je sonde le cœur humain , je le trouve occupé par une affection puissante, vivace, énergique, et sans laquelle l'homme, entouré de mille dangers sur la terre, ne subsisterait pas un seul jour. Cette volonté de la nature, on ne peut la méconnaître; et il suffit de la signaler par les noms divers qu'on lui a donnés : amour de soi, intérêt personnel, égoïsme. J'emploierai le plus souvent ce dernier terme sans y attacher un sens trop improbateur.
A côté de cet instinct, j'en reconnais un autre, moins énergique, moins abondant, mais cependant palpable et perceptible. L'homme est porté vers ses semblables par une force d'attraction qui est aussi , je le sens, une volonté de la nature* Cette sympathie instinctive a reçu également une foule de noms : pitié, humanité, dévouement, aibnégation personnelle, désintéressement; je la désignerai de préférence par le mot de charité.
On a considéré l'égoïsme et la charité comme deux inspirations non-seulement distinctes, mais rivales, contradictoires, incompatibles même, et entre lesquelles rhomme devait nécessairement opter.
Ces deux instincts sont- ils inconciliables? Cette proposition ne supporte pas un instant l'examen. Il y
a incompatibilité entre deux puissances, lorsque la seconde n'est que la négation ou Tabsence du principe contenu dans la première. Or^ la charité n*est pas seulement l'absence de Tégoïsmei c'est quelque chose de plus. Ne pas s'aimer soi-même, ce n'^t pas aimer autrui. L'égoïsme et la charité ont une négation commune dans l'insensibilité, dont deux règnes de la nature nous offrent l'exemple.
Ces instincts ne sont donc pas incompatibles; mais y a-t-il hostilité, rivalité entre eux? Doil>-on voir en eux deux volontés ennemies à qui Dieu aurait donné le cœur humain pour champ de bataille? Je ne le crois pas davantage. Je ne conteste pas qu'en fait l'égoïsme et la charité n'aient des tendances opposées^ mais la nature donne seulement l'impulsion ; l'homme y résiste ou la suit, sous sa responsabilité, comme nous le dirons tout à l'heure, et il s'agit uniquement d'apprécier ici quelle part on doit attribuer à la nature dans des actions si divergentes.
Pour qu'une lutte s'engage entre deux puissances, il faut supposer qu'il y a entre elles à peu près égalité de forces. Or j'ai dit, et je crois en ce point n'être démenti par personne, combien l'égoïsme était énergique et permanent, combien la charité était comparativement faible et intermittente. Gomment la lutte serait- elle possible ?
Si la nature, qui veut que nous nous ainiions, veut encore que nous aimions également nos semblables, on peut en déduire qu'elle ne veut rien du tout. Ces
deux Yolontés s'annihileront réciproquement; aimer dénote une préférence, et le proverbe a dit : Celui qui aime tout le monde, n'aime personne. La rivalité me paraît donc aussi impossible que Tincompatibilité.
Que reste-t-il alors? il reste deux volontés distinctes^ je le veux bien , mais subordonnées Tune à Tautre; la seconde ne devant se produire que quand la première est obéie, deux volontés dont la seconde est la conséquence et le corollaire de la première, bien loin d'en être la négation et l'absence. En un mot, cette impulsion naturelle, que Ij'appelle charité, me paraît n'être que le débordement et le trop-plein de Tégoïsme. Nous nous aimons avec tant d'abondance que nous ne pouvons empêcher quelques parcelles de cet amour de s'épancher autour de nous.
Examinons les habitudes, les allures de la charité, et nous ne tarderons pas à reconnaître l'égoïsme.
Est-ce que nous répartissons également entre tous les membres de la famille humaine, que dis-je, entre tous les êtres créés la portion d'intérêt que nous ne réservons pas à notre personne ? Nous en consacrons la meilleure et la plus forte part à ceux qui nous touchent et nous approchent, avec lesquels, pour ainsi dire, nous nous incorporons par la pensée, et quelquefois, dans ce partage inégal et arbitraire, notre affection s attache de préférence à des êtres privés de raison et à des objets insensibles.
Nous sympathisons ensuite avec tous ceux qui sont
avec nous dans une communion quelconque d'intérêts, de destinée, de fortune, d'opinions; nos forces s'épuisent à cette dépense, et si peu d'âmes trouvent dans le corps qu'elles habitent un suffisant espace à ce besoin d'aimer que leur imposa la nature, il en est moins encore qui recèlent un foyer d'amour assez puissant pour rayonner égal et fort sur l'humanité tout entière.
En définitive, pour éveiller notre intérêt, il faut toujours qu'un individu présente quelque similitude, quelque contiguïté avec nous-mêmes , ne fût-ce que sa qualité de membre de la communauté humaine, et notre affection est toujours en raison directe du nombre et de l'importance de ces points de contact.
Toutefois, dans un seul cas, lorsqu'il s'agit de sympathies soudaines et passagères, la charité semble puiser sa force en elle-même et se produire en toute indépendance de l'égoïsme.
Plus un homme est malheureux « et plus il -excite notre sollicitude. Plus ses infortunes sont grandes, plus elles le placent dans une situation distante de la nôtre-, et plus s'émeut notre pitié. .
Ici , je le reconnais , la nature semble procéder par opposition et non par rapprochement. Cet homme nous intéresse non par les circonstances qui l'assimilent à nous , mais par celles qui l'en séparent. Je pourrais soulever les voiles de ce mystère qui donne un démenti apparent aux faits observés jusqu'ici, mais peutêtre m'accuserait- on de calomnier la nature hu-
maine\ J'aime mieux admettre Texception et préciser où elle s^arrète.
On remarquera donc que , dans les élans les plus spontanés de notre cœur, nous prenons toujours notre position personnelle comme point de repère de notre charité. Nous compatissons peu , nous compatissons mal à des destinées quelquefois bien touchantes et bien cruelles, mais qui, cependant, laissent leurs yic* times dans une situation sociale supérieure à la nôtre. Nous ne faisons point l'aumône à plus riche que nous
Tout au contraire , nous avons des douleurs plus vives pour des malheurs que nous avons éprouvés nous-mêmes ou qui nous menacent de plus près.
Enfin, si celui qu'abandonne la fortune n'avait aueune relation avec nous , un secours médiocre nous acquitte envers lui ; notre commisération devient plus généreuse pour un parent, pour un ami ; s agit-il d'un fils ou d'un frère, nous nous déterminons à un véritable sacrifice.
Ainsi , plus le malheur a passé près de notre tète, plus notre émotion a été significative.
Dans tous ces exemples , ne voyons-nous pas la
1. Que l'on médite ces paroles échappées plus d'une fois à la candeur d'une àme bienfaisante : « Si j'étais malheureux, j'aimerais que l'on me secourût ainsi. » On dirait que, par un travail rapide de la pensée, le bienfaiteur se met à la place de celui qui a besoin, §t que, dans sa personne, c'est lui-même qu'il plaint et qu'il secourt. On dirait que, tremblant k la vue des sévérités du sort, il a hâte de se préparer à lui-même des titres à la pitié.
iÛ4 LIVRE DËUXiÈME.
préoccupation personnelle reparaître sous la charité, et la règle se faire jour à côté de Texceplion ?
Je maintiens donc cette règle : Notre alSection s'éloigne comme à regret de notre personne ; elle s'arrête , elle s'attache à tous les accidents qui peuvent lui servir de prétextes , et plus aile s'écarte du point de départ, plus elle s'affaiblit. N'est-ce pas une preuve que la charité n'est que le pâle reflet de Tégoïsme, et qu'elle tire de lui sa chaleur et sa lumière?
Mais y comme on a donné des noms particuliers à ces expansions graduées , à ces haltes successives de l'amour de soi dans sa marche toujours interrompue vers l'affection universelle , il en résulte qu'à la première vue on aperçoit entre l'égoïsme et la charité une série d'affections plus ou moins instinctives qui semblent les empêcher d'être en présence et de se confondre jamais ^ tandis qu'au contraire , ces affections, composées de l'un et de l'autre élément ^ témoignent que leur jonction était inévitable.
Les premiers anneaux de cette chaîne difficile à briser sont l'amour et la tendresse paternelle; celui-là plus voisin de l'égoïsme, et celle-ci déjà plus rapprochée de la charité.
Après eux, j'en pourrais citer encore qui continuent la transition : Népotisme, amitié, confraternité, esprit de corps, patriotisme. Voilà des mots qui tous éveillent une pensée d'égoïsme collectif , ou , si l'on veut, de charité restreinte; car, dans l'espace limité que ces affections plus ou moins généreuses circon-
DROIT NATUREL. iOî>
scrivent autour de lui, rhomme est capable d'agir pour ses amis comme pour lui-même, de confondre pleinement leurs intérêts et les siens, et il doit, à leurs yeux, paraître obéir aux noliles impulsions de la charité; mais, pour tous ceux qui ne font pas partie de son église, sa conduite conserve le caractère exclusif de Tégoïsme, et elle sera jugée par eux en conséquence»
Pour citer un exemple, quelle affection a, plus que Tamour, produit des actes de dévouement et d abnégation personnelle? Mais en faveur de qui ces actes généreux? En faveur d'une seule personne. C'est trop peu pour que la charité s'en fasse honneur, et, à moins qu'il ne s'agisse du sacrifice suprême de l'existence , les hommes qui n'en profitent pas voient dans l'amour une passion el non une yertu.
Ils sont moins sévères pour la tendresse paternelle, à qui cependant ils peuvent adresser à peu près les mêmes reproches. En général , plus est étendue la zone qu'une affection décrit autour de nous , plus elle embrasse de personnes , et plus on est disposé à lui concéder l'épithète qui est un éloge, et à lui épargner celle qui est un blâme. Toutefois, il est une limite qu'il ne serait pas prudent de dépasser. Je plains celui qui, répudiant ses devoirs de citoyen, confondrait l'amour de son pays dans un amour plus large de l'humanité. L'opinion déconcertée à son égard ne manquerait pas d'attribuer à un égoïsme des plus étroits les inspirations d'une charité trop vaste pour la vulgaire intelligence.
1Û(> LIVRE DEiJXIÈME.
Quoi qu'il en soit, voilà donc des affections à double face, égoïstes ou charitables, vicieuses ou vertueuses, suivant le point de vue d'où on les envisage, 'suivant le jour sous lequel on les juge. Quelle preuve plus évidente de la connexité de ces deux instincts primordiaux et de leur commune origine! Sans doute, en choisissant ses exemples y on pourra toujours dire : Voilà Tégoïsme, et voici la charité. Mais , si nous analysons successivement tous les mouvements du cœur humain, nous aurons de la peine à préciser où l'égoïsme finit, où la charité commence. C'est qu'il est difficile d'établir une dissemblance où la nature a mis une conformité , et d'apercevoir une séparation où elle fait régner un enchaînement.
Je me résume : la première loi assignée par le Créateur à rintelligence, c'est, selon moi, cette succession d'instincts qui porte à une extrémité le nom d'égoïsmé et à l'autre celui de charité. La nature nous a dit : « Aimez - vous d'abord , aimez les autres ensuite. Aimez4es non pas également, mais dans un ordre assigné. Défendez d'abord votre vie ou votre liberté (l'amour de soi, selon le vœu de la nature, se compose principalement de ces deux grands intérêts ) ; et quand votre vie ou votre liberté seront assurées , défendez la vie ou la liberté de vos proches, de vos voisins , de vos semblables ^ »
1 . Il est à noter que ce précepte sublime : Aime ion prochain comme toi-même n'a pas été adressé aux transfuges grossiers
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Je viens d'exposer la loi que la nature a dictée nonseulement à rhomme, mcris en quelque sorte à l'espèce animale tout entière. Maintenant, il en est une autre à l'adresse spéciale de la race humaine. La première était un acte d'autorité; la seconde sera, dans une certaine mesure, un acte d'abdication.
Quand j'ai voulu signaler tout à l'heure la condition importante qui sépare les êtres animés du reste des créatures, je me suis servi du mot de liberté, et je ne pouvais en employer un autre. Toutefois cette liberté reste en tutelle, et la race animale semble courbée , sans pouvoir s'y soustraire , sous cette loi des instincts que je viens de décrire.
de TÉgypte ; il ne se trouve pas dans le Décalogue, loi exacte, impérative et sanctionnée par une pénalité sévère ; mais il est écrit dan$ l'Évangile, loi plus douce et qui, dana la pensée de son divin auteur, ne devait pas être imposée par la puissance du sabre ou par la crainte du bourreau. Laissant aux apôtres modernes U gloire de décréter la fraternité ou la mort, Jésus- Christ a voulu que sa doctrine se répandit parmi les hommes au moyen de la seule persuasion. Dès lors, sage appréciateur des avantages qu'elle pouvait obtenir par ce mode de propagation, comme des obstacles qu'elle rencontrerait infailliblement dans la constitution du cœur humain, il a dû, sans hé^ siter, viser au delà du but qu'il désirait atteindre etdemander trop afin d'obtenir assez. Mais, je ne crains pas de le dire, ceux qui voudraient faire du précepte de TÉvangile une loi positive méconnaîtraient l'intention de son auteur, violenteraient sans profit la nature, et ne feraient que légitimer le mensonge et l'hypocrisie.
Eh bien , ce qui est poar elle an ordre absolu n'est poor l'espèce humaine qu'an conseil.
Après lui avoir fait connaître ses volontés , Dieu a permis que lliomme eût aussi les siennes. Après avoir marqué un but à ses actions, ouvert un espace à son activité , Dieu a voulu qu'il fât maître , à son honneur ou à sa honte, de se mouvoir dans cet espace, et même d'en sortir. Enfin, il ne lui a pas octroyé seulement le pouvoir de défendre sa vie et sa liberté , il lui a donné la puissance d'asservir les autres créatures et l'homme lui-même.
Telle est la loi de liberté superlative et de responsabilité que le Créateur a promulguée pour nous quand il versa dans notre intelligence cette abondante lumière , cet assemblage de mémoire et de jugement que Ton appelle la raison, et lorsqu'il nous dota d'une âme immortelle.
Deux facultés distinctes, la mémoire et un autre élément plus mystérieux qu'on peut appeler jugement ou sagacité, constituent ce merveilleux oi^ne qui assure à l'homme sa supériorité et son indépendance. La faculté de se souvenir existe en germe chez la brute, elle est chez Thomme plus abondante et plus fidèle, elle s'étend aux matières les plus abstraites. Mais, si abondante et fidèle que soit en lui la mémoire, elle ne saurait y engendrer la faculté de com* parer des faits, des objets divers, de les apprécier et de les juger. La mémoire séparée du jugement resterait impuissante et stérile, mais, à son tour, le
jugement serait paralysé sans la mémoire ; ces deux facultés sont donc bien les éléments essentiels et constitutifs de la raison.
On appelle méditation, pensée, le travail commun de la mémoire et du jugement. Les produits de ce travail sont les opinions et les idées qui toujours recèlent une notion du mieux» un enseignement du progrès. De l'observation réitérée des faits, et de la production fréquente des idées que perçoit le jugement et que la mémoire recueille, résultent le savoir et Texpérience. Aidée enfin par l'expérience et par le savoir ; la faculté de se représenter les objets tels qu'ils sont ou tels qu'ils étaient, devient celle de se les représenter tels qu'ils seraient , en modifiant certaines circonstances de leur être. C'est là l'imagination, l'invention. Car l'invention n'est jamais une création véritable, ce n'est toujours qu'un rapprochement opéré entre des choses préexistantes.
Ainsi, se souvenir, comparer et juger, savoir, inventer, telles sont les fonctions spéciales de la raison ; voilà tout ce que fait l'homme lorsqu'il pense.
La raison, ainsi qu'on peut le remarquer, n'est donc pas une création de la même essence que les
instincts, et l'on aurait tort de la confondre avec eux
dans une seule nomenclature \ Nos pères ont sage-
1. Dans quelques traités de droit naturel, on voit figurer la raison au nombre des lois de la nature, à côté de Tamour paternel ou de Taraour de soi. C'est là une confusion regrettable. L'intelligence animale, la force, la raison humaine, les fa-
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inent mesuré l'intervalle qui les séparait lorsque, leur assignant des demeures différentes, ils donnèrent aux instincts notre cœur pour habitation, et à la raison notre cerveau. Les instincts sont bien des volontés de la nature , volontés auxquelles Thomme résiste souvent, mais par lesquelles il semble quelquefois emporté malgré lui . La raison, loin d'être une des volontés de la nature , est la force spéciale qui nous fut donnée par elle pour lutter avec succès contre ses volontés.
En effet, cette éminente partie de notre intelligence, en exerçant sur nos affections innées son pouvoir de comparer et de juger, nous excite à les fortifier ou à les affaiblir, à les seconder ou à les combattre, et, comme toujours , c'est ainsi que d'une œuvre brute elle fait une œuvre humaine. Je conserverai le nom d'instincts aux affections directement émanées de la nature, mais i ces mêmes affections modifiées par Tinfluence de notre jugement , je donnerai, suivant leur énergie , le nom de sentimoits ou de passions.
Ainsi, c'est un instinct que cette force matérielle et grossière qui attire un sexe vers l'autre; diez Thomme seul , la raison élève l'amour à la hauteur d'une passion* C est encore un instinci que cette pa*
cultes et les oignes, eu un mot, ne sont pas les lois de la natur^« mais ses présents. Au contraire, ramoor de la vie ou de la liberté, la tendresse paternelle, Tinstinct de la reprodaction, ne sont plus des pnfsents de la nature; ce sont ses volontés, ce sont des lois.
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ternelle sollicitude qui s'arrête si brusquement chez la brute, et c'est par sentiment que 1 homme conserve jusqu'à la mort pour ses fils pleins d'années une affection devenue moins nécessaire.
J'ai déjà dit quelques mots des élaborations de notre jugement dans Tordre des instincts réels. J'ai dit comment l'instinct de la vie engendrait le sentiment du bien-être , comment l'amour de vivre devenait l'amour de bien vivre. Cette vérité, je le crois, n'a pas besoin de démonstration. J'ai dit aussi que l'instinct de la liberté donnait le jour à la passion de dominer. L'amour de la liberté n'est autre chose que le désir de faire sa volonté, et l'homme n'a pas besoin d'un grand effort de raisonnement pour comprendre que ses volontés seront plus puissantes et plus vite obéies, s'il peut employer à leur service les forces de ses semblables. Voilà par quelle pente rapide la voie de la liberté conduit à celle de la domination '.
Dans ce travail de transformation, je tiens à le constater, la raison ne fait rien à elle seule ; elle ne
i . De rinstinct de la liberté n'est pas seulement sorti l'amour d'une puissance matérielle et violente; le désir de dominer la foule par toutes les supériorités de l'intelligence, Tambition de conquérir la considération et le respect nonseulement de ses contemporains, mais de la postérité ellemême, enfin le sentiment de l'honneur et la passion de toutes les gloires me paraissent encore issus de l'instinct de la liberté. En un mot, je regarde l'amour de la vie comme la source de toutes les satisfactions matérielles, et l'amour de la liberté comme celle de toutes les satisfactions morales.
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tire point de son propre fonds des affections nouvelles. Aimer on hair demeure l'attribut des instincts, et parmi tous les penchants si nombreux et si variés que l'homme doit au privilège de son intriligence , il n'en est pas un qui n'ait sa base dans ces simples penchants que tous les êtres animés partag^it avec lui. Ainsi, à proprement parier , la raison n'aime pas ou ne hait pas , elle pense ; elle n'a point d'affections, elle a des idées; mais en combinant les idées avec les instincts (qu'on me pardonne cette comparaison), elle joue auprès d'eux le rôle que dans l'ordre physique la chaleur remplit à Tégard des corps pondérables; elle les échauffe, les unit ou les sépare, les corrompt ou les épure; elle en fait des instincts nouveaux qui ne sont plus les volontés exclusives de la nature, mais qui sont en partie celles de Thomme, et auxquelles l'homme imprime, en s'y abandonnant , le sceau de sa responsabilité.
n me restait à parler de la volonté humaine; ce que je viens de dire m'y conduit directement.
Les instincts et les idées, les sentiments et les passions exercent une influence immédiate sur les volontés humaines , et il n'est aucune de nos actions qui ne soit inspirée par eux ; cependant les sentiments et les passions, les idées et les instincts ne sont pas les volontés. Si l'on entendait par là des volontés expectantes, de simples désirs, comme ils naissent tous des affections soit naturelles, soit raisonnées , on ferait bien de les confondre avec elles ; mais tel n'est
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pas ce que je' comprends par ce mot. Les désirs provoqués en nous par les seuls instinctd sont déjà multiples et divergents. L'amour de la liberté a d'autres tendances que celui de la vie ; Tégoïsme n'a pas les mêmes aspirations que la charité. Les élaborations de la raison viennent ajouter encore au nombre de ces rivalités , et cependant, au milieu de. cet ardent conflit, il y a des désirs qui prévalent , qui dominent , et notre bras se lève pour les satisfaire.
Eh bien, qui a commandé à notre bras de se mouvoir? Qui possède en nous la puissance exé*cutive ? C'est elle que je nomme la volonté , et je dis qu elle ne réside ni dans les instincts ni dans la raison.
Elle n'est point dans les instincts, et l'on ne pourrait le soutenir même à l'égard de la brute. Il est vrai que d'habitude les affections naturelles impriment aux volontés de la brute leur impulsion méthodique et monotone, et que, ne rencontrant point en elle une influence rivale, elles dirigent souverainement ses actions; mais cependant elles sont quelquefois balancées par la puissance humaine. A force de résolution et de patience , l'homme parvient non pas à les chan^ ger, mais à les maîtriser, et il impose à presque tous les animaux des actes que ceux-ci n'auraient point accomplis spontanément.
Ainsi, même chez les êtres privés de raison, les instincts ne sauraient être confondus avec la volonté ; ik peuvent l'être encore moins chez la créature hu-
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maine, où ces mêmes instincts sont habituellement dominés et modifiés.
Le siège de la volonté n'est pas non plus dans la raison* La raison inspire firéquemment notre conduite; mais souvent aussi ne cédons-nous pas aux penchants les plus grossiers et les moins réfléchis ? Si Ton veut définir la colère, on est obligé de reconn^tre que c'est une exaltation de la volonté. La colère provient toujours d'une volonté impuissante ou contrariée. Or, on sait à quel point elle obscurcit notre raison; comment cela pourrait-il se faire, si la faculté de penser s'identifiait en nous avec la volonté?
L'ivresse ne nous dérobe pas seulement aux clartés de la saine raison ; elle nous fait oublier jusqu'aux procédés les plus vulgaires du raisonnement, et cependant combien Tivresse n'a-t-elle pas d'obstination dans ses volontés !
Enfin , il est des cas, heureusement exceptionnels, où la laculté de vouloir survit et à la raison et aux instincts eux-mêmes. Quelc[ues insensés ne sont pas uniquement privés du jugement et de la mémoire, ils ont padu jusqu'à ces afTections innées qui réjouissent le cœur de toutes les créatures, et toutefois, en eux la volonté persiste furieuse , impraticable, inintelligible.... Déplorable volonté que la pensée humaine ne guide plus et dont la nature n'a pas repris la direction!
J'en conclus qu'il y a en nous une troisième puissance intelligente et supérieure, qui ne raisonne pas
mais qui veut, et dont la raison ou les instincts ne sont que les conseils ou les tentateurs. Je la dis intelligente, car il faut être intelligent pour vouloir, et pour • obéir aussi bien que pour commander. Je dis qu'elle ne raisonne pas , car autrement elle suivrait toujours la raison, elle serait la raison elle-même. Enfin je la dis supérieure, car, en définitive, elle est la maîtresse , elle ne cède jamais à une impulsion sans résister à une autre ; elle n'obéit jamais sans désobéir.
Si l'on veut résumer par un mot les facultés morales de l'homme, il faudra dire : Tintelligence humaine. L'intelligence humaine est douée d'affection, de raison y de volonté. Les affections résident dans les instincts que j'appelle quelquefois la nature. La raison est le siège des idées. Enfin la volonté, c'est l'âme qui peut survivre en nous à la raison et aux in* stincts et qui ne nous abandonne qu'avec la vie.
Il faut donc se garder de, confondre les idées, les sentiments, les volontés. On a une idée du courage, dès que l'on comprend en quoi consiste le courage. On a le sentiment du courage , lorsqu'à l'intelligence de cette vertu se joint une affection pour elle, un désir d'être courageux, une honte de ne l'être pas. Mais, pour faire un acte de courage, il faut en avoir la volonté.
Néanmoins, est-il besoin de le répéter, bien que la raison ne soit pas la volonté humaine, la possession de ce précieux organe fait que toujours notre volonté nous appartient, qu'elle est notre œuvre et que
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nous ne pouvons éviter d'en être responsables ; et , en effet f dès que nous avons fait emploi de notre raison pour modifier nos instincts , évidemment nous n*observons plus la loi naturelle , nous dérangeons l'équilibre qui existait entre les choses de ce nionde, nous faisons mieux ou plus mal. Ainsi, la nature nous dit d'aimer d'abord notre vie et notre liberté, mais d'aimer ensuite la vie et la liberté d'autrui. Eh bien, lorsqu'au lieu d'aimer notre vie et notre liberté, nous aimons notre bien-être et notre domination j nous nous imposons là, à notre profit, deux tâches bien plus difficiles , bien plus étendues ; notre égoïsme y trouverait une occupation permanente, et^ si nous n'avisions pas, notre charité n'aurait jamais son tour.
Que si j au contraire , nous nous abandonnons servilement aux inspirations de la nature , sans vouloir faire usage de notre raison , nous désobéissons , et de la manière la plus formeUe, à la volonté du Créateur, de qui nous avons reçu ce présent magnifique pour compléter, pour améliorer Tordre qu'il lui a plu de mettre dans nos affections^ et nous devons un compte sévère de notre conduite à Dieu lui-même, et d'abord à notre conscience.
Ce dernier mot me ramène au but de cet examen. Il est temps de dire quelle est l'équité , d'où vient la conscience, et qui a institué ce juge mystérieux dont je révèle enfin la présence.
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