‹ Études sur la sociétéChapitre 36 sur 41 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

LÀ NÉCESSITi SOCULE NB CHANGE PAS.

J'ai dit^ au précédent chapitre, que l'existence d'une société était liée à Texécution de certains actes et à Vabstention de certains autres; j'ai dit que Téquité n'était autre chose que le sentiment de cette nécessitéy et qu'elle l'imposait aux peuples lorsque ceuxci y résistaient, mais que, plus ils s'y conformaient, plus elle respectait leur liberté; j'ai avancé enfin que l'inconstance des volontés populaires à l'égard de la nécessité sociale entraînait forcément l'instabilité des lois équitables*

La démonstration resterait incomplète , si je ne faisais voir maintenant que les actes dont l'étal de société demande l'accomplissement ou l'abstention ont été les mêmes dans tous les temps et chez tous les peuples* £n effet, si la nécessité sociale se modifiait en même temps que la volonté des hommes» on pourrait apercevoir dans cette double modification une coïncidence qui permettrait à l'équité de perpétuer le lien dont elle enchaîne l'une à l'autre; mais, au contraire, les lois , pour rester équitables , ont besoin d'être renouvelées précisément parce que la volonté humaine

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est toujours en mouvement , tandis que la nécessité sociale demeure immobile.

De toutes les inspirations que Ton peut sans témérité attribuer à la nature , la plus évidente et la plus nécessaire y ainsi que je Tai fait observer en son lieu , est, sans contredit ^ cette révélation intime qui ensei* gne aux êtres animés le meilleur usage des facultés dont ils sont pourvus. C'est en vertu de cet instinct élémentaire et incontestable, que l'homme, en toute circonstance , se sert de son intelligence pour le con* seil et de sa force pour Texécution.

Mais ici déjà se présente à Tesprit une distinction qui n'est plus aussi visiblement le fait de la nature, et par laquelle les actions humaines les plus importantes au point de vue social seront divisées en deux parts profondément dissemblables. Toules les fois que Thomme agissant pour l'exécution d'une volonté humaine utilise sa force, sous la direction de son in« telligence, il fait nécessairement l'une de ces choses : ou il s^attaque à la nature, à ses œuvres, à ses volon* tés; ou il s'attaque à l'homme lui-même, à ses volontés , à ses œuvres.

On remarquera sans doute que cette distinction, qui s'adapte uniquement à des actes matériels, semble laisser à l'écart les plus nobles, les plus merveilleuses occupations de la créature privilégiée, je veux dire l'action directe de l'intelligence sur les volontés, sans l'intermédiaire de la force. Dans les sociétés, il existe un certain nombre d'individus qui, laissant leurs

bras au repos, remplissent eiclusivemeni les fonctions de rintelligence, et qui, tantôt par le jeu des institu-^ tions , tantôt par la supériorité relative de leurs lu^ mière8,*8ont appelés à diriger certaines actions des antres hommes. Après eux il en est un grand nombre encore qui , ne recevant leur mandat que d'une aveu» gle vanité, s*efforcent d'exercer quelque empire sur les volontés de leurs concitoyens et consument à ce travail factice une vie réellement inoccupée.

De semblables professions abondent chez les nations policées où elles passent pour n'être ni les plus pénibles ni les moins lucratives, et, bien que ceux qui les exercent ne composent toujours qu'une minorité inaperçue auprès de la foule dont les professions manuelles sont encombrées , cependant l'action spéciale de l'intelligence occupe parfois trop d'espace dans les affaires de ce monde, pour que je ne lui assigne pas une place dans un classement même sommaire des gestes de l'humanité.

yoici donc ce qui est à considérer : une création de la pensée, quelle qu'elle soit, n'acquiert de valeur qu'autant qu'elle aboutit à des faits. Une idée compte seulement pour quelque chose lorsqu'après avoir été conçue par l'agent moral, elle reçoit de Tagent physique un corps , une réalité. Si dont ces hommes , dont le cerveau produit incessamment, mais dont la main est inactive, sont demeurés sans influence, n'ont provoqué aucun résultat ostensible et palpable , leur intervention est nulle au point de vue soei&l y et je

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peux la négliger. Mais, au contraire, si elle a été efii* cace, si elle a donné naissance à des actes importants , ces actes, je l'affirme^ trouveront leur place dans Tune des deux catégories que je viens d'ouvrir, et* il n'est pas illogique d'y ranger avec eux les instigations qui les ont suscités. Sans doute, entre Thomme de conseil et rhomme d'action il existe des différences considérables , et je ne manquerai pas d'occasions pour les signaler; néanmoins ces hommes concourent à une œuvre commune, et, pour les confondre en ce moment, il me suffit de leur trouver ce point de ressemblance. Je reviens à ma division. Toutes les fois, je le répète, que l'homme satisfait par une manifestation physique une volonté purement humaine, que cette volonté soit la sienne ou celle d'un autre , il faut qu'il agisse ou contre la nature ou contre l'homme luimême. Le premier de ces efTorts c'est le travail, qui prolonge et améliore sa vie, assure la multiplication de sa race et le conduit dans une voie de bien-être et de progrès dont personne ne peut assigner le terme. L'autre effort c'est la violence qui, parfois, protège et conquiert, mais qui réellement ne produit, ne perfectionne rien , détruit beaucoup et souvent dévore jusqu'à ses auteurs ^

i. Jusqu'ici j'ai employé le mot violence dans le sens d'un fait coupable et pervers, mais on voit que je lui donne maintenant une acception plus étendue. C'est tout acte dirigé contre une volonté humaine ; ainsi la résistance la plus légitime à l'attaque la plus injuste est cependant une violence.

Lequel de cbr deux modes d'action sera le plus utile? Lequel conduira l'homme plus promptement au but et Vy maintiendra plus sûrement? Cette question est sérieuse, car il ne faut pas juger le travail et la violence sur le peu de mots que je viens de dire.

Le travail produit la richesse, et la richesse ne vaut pas le travail. En supprimant, à l'aide de nombreux engins, les labeurs trop pénibles; en créant, avec le luxe, une foule de professions qui demandent moins de vigueur que de sagacité; en substituant partout, enfin, Tintelligence à la force, et en rendant l'existence et plus molle et plus douce, la richesse fait deux choses. Elle fait perdre aux hommes l'habitude des grandes fatigues , elle exagère en eux Tamour de la vie ; elle énerve ainsi leurs corps et leur courage , et les expose à une infériorité désastreuse dans une lutte contre des ennemis qui auraient conservé une intrépidité plus grande dans des poitrines plus robustes. Tel est le tort grave que Ton doit, sans injustice, faire remonter jusqu'à son véritable auteur.

D'un autre côté, on remarquera que la violence peut procurer tout ce qu'on obtient par le travail , pourvu que le travail Tait préalablement produit. Il y aura toujours un double moyen de s'assurer une habitation. C'est de la bâtir, c'est d'en expulser celui qui l'a bâtie ^

i . Ceci est la paraphrase d'un mot récemment célèbre : « Quand on a du fer, on a du pain. » II faut toutefois que le fer ait été charrue avant d'être un sabre ou un fusil.

us UVRE DEUXIÈME.

Le plus puissant empire du inonde s'est fondé par la guerre*.

Enfin^ il ne faut pas, sans examen, prêter à l'emploi de la force contre Thomme le caractère odieux que lui inflige ici un nom décrié. La violence , telle que je viens de la définir, a un noble rôle lorsque , renonçant à sa propre initiative et obéissant à la pensée sociale , elle assure l'exécution des lois et veille au salut des citoyens. La mission des armées, disons- le bien haut, est aussi méritoire et plus ingrate que celle du travail qu'elles protègent, qu'elles défendent, et qui n'existerait pas sans leur appui.

Au résumé, il reste ceci : Le travail est bon en luimême et par lui-même. Il ne pèche que par Texcès de son principe ; il sera irréprochable le jour (problématique il est vrai) où il n'aura plus à redouter les rivalités de la violence. La violence, au contraire, puise ses mérites hors d'elle-même. Elle est utile parce qu'elle pourrait être nuisible. Elle devra cesser d'être désirable aussitôt qu'elle cessera d'être à craindre. Le service légitime qu'elle nous rend, service très- réel, je le reconnais, c'est de s'annihiler, de se neutraliser

i . Tu regere imperio populos. Romane, mémento ; Hœ tibi erunt artes....

On ne peut pas, cependant, refuser le nom de travailleur à un peuple qui, dès les premières années de son existence, exécutait des ouvrages dont les débris font encore l'admiration de notre âge, et qui plaça bien longtemps le travail sous Ténergique protection de la discipline militaire.

DROIT NATUREL. iiiÀ

elle-même. Elle n*a donc qu'une valeur négative. On peut concevoir les hommes heureux et prospères avec le seul travail , on ne peut les concevoir tels avec la seule violence ^ Le travail tend à séparer indéCniment la condition de l'homme de celle de la brute; la violence, au contraire, tend à l'en rapprocher. Voilà pourquoi, bien qu'il y ait emploi simultané de Tintelligence et de la force dans les œuvres de la violence aussi bien que dans celles du travail , je considère celui-ci comme une représentation plus expresse de cette intelligence qui a élevé l'homme au-dessus de toute la création , tandis que j'ai regardé la violence comme une simple modification de la force qui nous laisse inférieurs à plus d'un être animé.

Quoi qu'il en soit, ces deux moyens d'agir ont chacun leurs avantages et leurs inconvénients, et, si l'un est à jamais utile , l'autre sera longtemps nécessaire. Cependant nous savons que la société leur fait un sort bien différent. La nécessité sociale réprime la violence et protège le travail. Précisons mieux les faits. Elle réprime la violence , mais non pas toujours et dans toutes les circonstances. Ainsi elle autorise, même au

1. Pai lu quelque part uu dialogue où le laboureur et le soldat contestent du mérite de leurs professions. Le laboureur termine la dispute par ces paroles, où il abuse un peu du conditionnel : u Si toi et tes pareils vous n'existiez pas, je cultiverais paisiblement ma terre; si moi et mes pareils nous n'existions pas, il y aurait longtemps que tu serais mort de faim. »

no LIVRE DEUXIÈME.

profit des individus^ la violence défensive. Le droit de légitime défense est inscrit dans toutes les législations. Quant à la violence agressive , elle l'appelle au be- Soin, mais pour Tassujettir. Elle lui impose la condition de servir le pouvoir, de Tappuyer, pour le profit commun , centre les résistances intérieures et contre les ennemis du dehors. Elle n'interdit formellement que l'initiative de la violence ex^cée dans un intérêt qui n'est pas celui de la société tout entière.

Il n'en est pas moins vrai que l'état social favorise le travail à peu près sans restriction , tandis qu'il enserre sa rivale dans des exceptions fort étroites ; or, sous la pression de cette inégale destinée y on voit incessamment s'amoindrir la violence et le travail s'étendre. L'histoire nous montre les peuples qui naissent, grandissent et meurent comme les individus, débutant par un état de choses où l'esprit de violence domine et règne sans partage, où les travailleurs sont rares , méprisés , opprimés , où les biens et les honneurs sont presque entièrement la proie de la vigueur et du courage. C'est là l'enfance des nations. Et, par une marche inévitable, sous Teffort incessant des lois , elles arrivent à un ordre tout différent , où les idées de violence ont été depuis longtemps supplantées par l'esprit de travail « où l'intelligence a pris le pas sur la bravoure, l'ouvrier sur le soldat, rhomme habile sur l'homme de guerre ; où le fruit du travîiil, la richesse , est le point de mire de toutes les ambitions et souvent le prix de toutes les di^

gnîtés ; OÙ la corruption et l*avarice enfin , comme une rouille malfaisante, ont tout affaibli, tout rongé, tout usé. C'est la vieillesse et la caducité des peuples.

Il y en a qui ont fourni rapidemeut cette carrière ; c'est que , pour eux, des circonstances que je ne puis appeler favorables , ont secondé outre mesure les effets de la loi sociale et laissé sans contre-poids Tinfluence du travail. 11 y en a d'autres qui ont mis vingt siècles à la parcourir; c'est que des luttes salutaires ont enrayé y chez eux, l'action énervante de la civilisation. Mais tous, obéissant à un ordre suprême, sont partis du même point et ont touché le même but. Le plus haut période de prospérité et de puis* sance a été pour tous l'époque également éloignée de leur tombe et de leur berceau , où une égale part de la fortune et du pouvoir a payé les services justement équilibrés de la violence et du travail.

On pourrait donc croire qu'il arrive un moment où la société, renversant ses principes, doit, dans un intérêt de conservation sagement entendu, accorder de plus larges immunités aux agents de la violence et se montrer moins propice envers ceux du travail; on pourrait croire qu'à un instant donné, la nécessité sociale doit changer.... Eh bien, non; la nécessité sociale a été et sera toujours d'encourager le travail sous toutes ses formes , et de ne tolérer la violence que sous les conditions que nous avons tracées. En s'écartanl de cette règle, la société se comporterait comme un insensé qui , pour prolonger sa

,vie , se priverait d'air et retiendrait son souffle. Elle hâterait le moment qu'elle voudrait éloigner, et rentrerait à Tinstant dans le chaos dont elle est sortie.

Tout ce qu'elle peut faire, dans ces temps de retour et de décadence , c'est de se montrer plus reconnaissante et plus libérale envers la violence qui lui obéit; c'est d'honorer et de récompenser plus largement le courage, mais toujours quand il se conforme au programme qui lui est assigné; c'est de fermer avec plus de soin toutes les voies de traverse par lesquelles l'intelligence essafe d'arriver à la fortune sans passer par le travail ; c'est de veiller plus sévèrement enfin , c'est de peser plus lourdement sur la richesse, car la richesse est une fille issue de noble race mais qui peut avoiy dégénéré*. En adoptant ces mesures dont aucune ne s'écarte des principes que j'ai posés, une société pourra reculer son destin, mais" non pas s'y soustraire; elle marchera plus lentement, mais elle marchera toujours vers sa dissolution inévitable.

i. Tant que le penchant pour la violence prédomine dans une société, les guerres extérieures ou intestines ouvrent au courage de larges voies de succès, et il faut alors protéger l'intelligence à tout prix et sans trop de scrupules. Mais aussitôt que, par le mouvement irrésistible de la civilisation, l'esprit de travail a remplacé Tesprit guerrier, il devient nécessaire à l'équilibre social, non pas de protéger la violence privée, mais d'empêcher les hommes d'intelligence d'augmenter encore leur prépondérance par de mauvaises ressources, par des moyens qui ne sont utiles qu'à eux-mêmes.

Lorsque des hommes qui sentent que leur valeur réside non

imOIT NATUREL. 173

Pourquoi en est-il ainsi ? pourquoi la violence pri* vée ne peut-elle être permise même lorsque le corps social est menacé de périr faute d'hommes d'énergie pour le défendre ? pourquoi le travail ne peut-il se passer de protection alors même qu'il est » en quelque sorte , devenu destructeur à son tour, et que ses produits, encombrant TÉtat, ont débauché tous les cœurs et amolli tous les courages ?

On pourrait répondre que les lois désignées ici sous le nom de la nécessité sociale sont des lois imposées par la nature à l'existence des sociétés comme il en est d'autres imposées par elle à l'existence des indivi* dus; que les lois naturelles sont immuables; que l'homme peut bien déclarer ces lois, les constater comme j'essaie de le faire, mais qu'il ne lui appartient pas de les expliquer. Que si cependant l'on per* siste à demander une solution, il n'est pas bien diffi* cile de dire pourquoi ^ dans les sociétés vieillies comme dans les jeunes sociétés, l'égalité n'est jamais possible entre deux principes, l'un ingénieux, fécond, mais habituellement iuoffensif et timide; l'autre hardi,

dans la capacité intellectuelle, mais dans la vertu physique , 1 rsque ces hommes voient la route de la fortune et du pouvoir leur être de plus en plus fermée, tandis que, sous leurs yeux, Fastuce, la fraude et Fintrigue, en un mot, toutes les mauvaises formes de l'intelligence, recueillent d'amples moissons de bien-être, d'opulence et d'autorité, alors ces gens-là méprisent l'intelligence et s'insurgent contre elle. La cause de bien des révolutions est peut-être là.

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téméraire , mais réellement stérile et destructeur. Cet eiamen me paraît utile, et, avant de démontra par des preuves historiques l'immutabilité de la nécetusité sociale , je crois bien ftdre de l'entreprendre.

Considérons attentivement les causes qui nous font incliner vers le travail ou vers la violence ; remontons aux motifs qui nous poussent à confier de préfér^ice le soin de notre fortune à notre intelligence ou à notre courage. Ceci nous ramène encore une fois aux éléments ^ c'est-à-dire à cet étemel et double instinct de la vie et de la liberté, que Dieu a versé dans tous les cœurs, mais qu'il y a versé inégalement ; Tégalité, nous l'avons vu , n'est pas dans les prédilecticms du Créateur.

Tous les hommes aiment donc la vie et la liberté; mais chex les uns l'amour de la liberté domine, et chei les autres c'est le contraire.

Or, qodles seront les tendances les plus directes , les plus naturelles de ceux qui préfèrent la liberté à la vie?

Soit qu'ils veuillent uniquement défendre cette liberté si chère, soit que, par un entraîn^nent que j'ai dit irrésistible, ils cherchent i l'étendre aux dépens de la liberté de leurs semblables, ils seront naturelle^ ment et directement excités i agir contre des volontés humaines. L'instrument qu'ils trouveront tout

d'abord sous leur main, ce sera donc la violence. Seront-ils arrêtés dans leur entreprise par les périls inséparables de ce moyen d'action? Non, sans doute, puisque la vie leur est moins précieuse que la liberté. Cependant ils aiment aussi la vie, et une fois leur première passion satisfaite , une fois leur indépendance assurée ou agrandie, ils songeront probablement à entourer leurs jours de quelque bien-être. Ce désir nouveau les détoumera-t-il de la violence, les fera-t-il incliner vers le travail? Ne le croyez pas. Assurément, s'il est quelques nécessités de la vie auxquelles ils ne puissent pourvoir que par le travail, ils travailleront. Mais n'oublions pas que la violence peut nous assurer tout ce que le travail a produit, et naturellement Jes partisans immodérés de la liberté demanderont de préférence ces avantages matériels au mode d'action dont ils ont l'habitude. En les obtenant de leur moyen favori, ils ne dédaigneront plus les jouissances du bien-être même le plus frivole et le plus raffiné, mais, soyez-en certains , ils n'useront du travail que lorsque la violence leur fera défaut, et seulement pour se procurer les choses les plus indispensables.

Car c'est par un effort suprême de sa raison que l'homme passionné pour la liberté ne répugne pas au travail : son premier mouvement doit être de le repousser, de le haïr. Ce n'est pas à cause des fatigues que le travail impose , la guerre en a de plus grandes ; ce n'est pas non plus parce qu'il faut s'associer et obéir pour travailler avec profit. Pour combattre avec succès

ne faut-il pas également s'associer et obéir? Mais le travail a premièrement le tort ci enchaîner à la terre celui qui le pratique. Il gène ainsi ce besoin de locomotion et d'espace dont Thomme natif est altéré.

Ensuite , pour être plus habilement exécuté ^ il demande à être de plus en plus circonscrit et restreint. Unir les forces humaines , diviser les résistances de la nature , tel est le secret du travail productif. Il en résulte que chacun ne peut pas s'y borner à n'être utile qu'à soi-même, et qu'il doit forcément rendre service aux autres. De là une apparence de domesticité et de servitude qui froisse dans le travail Tinstinct de la liberté.

. Il n'y a rien de semblable dans la profession des armes* Le soldat en campagne ne se dit jamais qu'il n^est pas libre parce qu'il sert sa patrie et obéit à son général. Sa pensée est ailleurs ; il songe à l'ennemi qu'il va combattre , à cette volonté menaçante qui se dresse en fajce de lui et qu'il veut dominer. Pour y réussir, il s'identifie avec l'armée entière « et son général c'est lui-même^ En un mot^ il y a toujours, dans les combats , un fait d'autorité ou de résistance qui séduit les âmes impérieuses ou indépendantes. Le soldat est persuadé qu'il se bat pour lui-même^ l'ouvrier est tîonvaincu qu'il travaille pour les autres ; voilà pourquoi le travail a, pour certains esprits, beaucoup moins d'attraits que la violence ; et pourtant le soldat ne rapporte bien souvent de sa victoire qu'une

satisfaction idéale, tandis que rouvrier retire presque toujours un profit réel de ses fatigues '.

Ainsi, n'oublions pas cela : L'instinct de la liberté, quand un effort de l'intelligence n'en fait pas dévier le cours , l'instinct de la liberté nous mène droit à la violence et nous éloigne du travail. Nous croyons aimer cette liberté , mais ce n'est que vers les extrémités de Tunivers qu'elle a conservé de purs adorateurs. Ces hommes de meurtre et de rapine qui, n'ayant jamais pu se souder au sol , vivent de la vie nomade et repoussent la propriété comme un lien qui les attache à la glèbe ; ces hordes errantes dans leurs contrées sauvages , jusqu'à ce qu'elles disparaissent sous le flot montant de la civilisation ; voilà les stupides mais sincères amis de la liberté.

Examinons à présent quelles seront les tendances les plus directes , les plus naturelles des hommes qui aiment la liberté moins que la vie.

Nécessairement, ils songeront d'abord à préserver leur existence de toute fâcheuse atteinte; ils penseront ensuite à l'améliorer, à l'embellir ; ils s'efforceront de

la rendre plus agréable et plus sûre. Leur attention

i . J'ai beau me servir d'expressions adoucies, je ne puis dissiiQuler une vérité, c'est que la liberté ou la domination que conserve ou procure un moyen aussi matériel que la vio-> lence est cependant une jouissance morale, tandis que le bienêtre que l'on obtient par le travail, où la pensée prend une si noble part, est une jouissance physique. Intime et mystérieuse alliance de l'âme et du corps, de l'intelligence et de la matière !

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sera directement attirée verft les produits naturels. C'est là qu'ils puiseront les matériaux de leurs utiles entreprises* Us ne tenteront point d'atteindre leur but arec moins de temps et de peine en dépouillant leurs voisins. Le périlleux emploi de la violence doit être repoussé par des hommes qui estiment la vie plus que tous les autres biens. Le travail sera donc le moyen d'action qu'ils adopteront sans hésiter; car, s'ils n'ont rien de cette ardeur avec laquelle les partisans fougueux de la liberté bravent les dangers et la mort , ils ne partagent pas non plus leur répugnance pour le travail.

Cependant ils ne dédaignent, après tout, ni la liberté, ni la domination ; lors donc qu'ils auront largement satisfait leur passion pour le bien-être , ils songeront sans doute à la domination et à la liberté. Cette ambition nouvelle ne leur inspirara-t-elle pas des idées de violence? Ne le croyea pas»

Ils se montreront fort avides de ces satisfactions morales, pourvu, toutefois, qu'ib puissent y pourvoir à l'aide de leur moyen familier, à l'aide du travail ; et nous verrons tout à Theure que cela n'est pas impossible ; mais , s'il faut les demander à la violence , ils s'en passeront. La violence leur est antipathique. Et pourtant il faudra bien qu'ils se résignent à saisir cetb arme redoutable, quand un péril suprême menacera tout à la fois leur vie et leur liberté. Alors , seulement alors, ils exposeront leurs jours afin de les défendre; mais ^ que leur liberté seule soit en ques^

tion : avant de courir aux armes ^ ils se demanderont s'il n'est pas possible de la préserver autrement. Ils abandonneront , pour la racheter, une part dés fruits de leur travail ; ils paieront pour qu'on les protège, pour qu'on les gouverne, pour qu'on les serve, enfin, obtenant ainsi du travail domination et liberté.

Voilà ceux qui , les premiers , ont bâti des bour* gades, acquitté des impôts, obéi à des magistrats; voilà ceux qui ont institué la propriété et posé les bases de la civilisation. C'étaient des hommes qui n'avaient pas pris pour légende : oc Vivre libre ou mou* rir. n C'étaient des hommes qui ne mettaient pas la hberté au-dessus de l'existence.

Et maintenant, je répéterai, au sujet de la violence et du travail, ce que j'ai dit pour l'égoïsme et la cha« rite. Est-ce qu'une lutte est possible entre eux? Est* ce que la société peut jamais abandonner à eux-mêmes, dans le champ clos de l'égalité, les deux classes d'hommes que je viens de décrire? Une lutte se décide par la violence , la victoire est donc assurée à ceux qui pratiquent habituellement la violence. Leurs adversaires, fussent-ils les plus nombreux, finiraient toujours par succomber dans ce duel inégal*

Mais toutefois ici , je le sais ^ il faut m'attendre à une foule de réclamations, et voici, à peu près, ce qu'on pourra me dire :

« Ces distinctions ne sont- elles pas bien chimé-^ riques?Ët d'abord, est-c» que l'homme n'a pas, pour satis£ûre ses désirs^ d autres ressources que les

moyens matériels ? Est-ce que tous ceux qui aiment de prédilection la liberté ou la vie sont nécessairement des hommes de lutte ou des artisans? Est-ce que tous ceux qui aspirent à la domination ou au bien-être ont recours à la violence ou au travail manuel y car c'est ce travail seul que vous avez défini ? Il suffit de jeter les yeux autour de soi pour répondre.

«Les faits ne justifient pas davantage la corrélation que vous essayez d*établir entre l'amour de la vie ou du bien-être et le travail, entre l'amour de la liberté ou du pouvoir et la violence. Il y a des hommes nés dans la pauvreté qui sont parvenus à la fortune par la noble profession des armes. Il y a des hommes nés dans une condition obscure qui n'ont dû leur élévation qu'à leur travail. Ainsi Ton arrive également aux deux termes habituels des ambitions humaines, tantôt par le travail seul, tantôt par la seule violence. L'un et Tautre moyen d'action peuvent conduire à l'un et à l'autre but.

ce Et quand il en serait autrement , quand chaque destination aurait sa voie particulière , qu'importerait encore ? L'humanité ne nous apparaît pas comme à vous divisée en deux camps de forces aussi disparates. Nous avons tous reçu de la nature l'instinct du travail et celui de la violence , et tous nous usons tour à tour de la violence et du travail au gré des circonstances et suivant le cours de notre destinée.

c( La civilisation a dû être inaugurée par des

DROIT NATUREL. iSi

hommes qui d'une main tenaient une bêche et de Tautre une épée. Les choses ne se passent-elles donc plus ainsi ? Ne voyons-nous pas , tous les jours, nos jeunes compatriotes se rendre sous les drapeaux, servir quelque temps le pays , et revenir à l'atelier? L'émeute gronde , le rappel bat , les bons citoyens descendent dans la rue, défendent Tordre menacé, et le lendemain retournent à leurs paisibles occupations. Tous ou presque tous nous sommes aptes au travail comme aux luttes guerrières , et , quand la guerre éclate entre nous , les partis se composent autrement que vous ne le prétendez. »

Je vais reprendre Tune après l'autre ces diverses objections.

Il y a , prétend-on d'abord , des moyens de parvenir qui ne sont ni le travail matériel ni la violence. On veut parler des moyens purement intellectuels, de ce que j'ai appelé , au commencement de ce chapitre, l'action de l'intelligence sur les volontés , sans l'intermédiaire de la force.

Eh bien, ce que je vais dire surprendra peut-être ; mais , si féconds qu'ils nous semblent dans la société moderne , les moyens intellectuels ne sont que des moyens apparents et factices. Ils donnent le bien-être ou le pouvoir , mais ils ne les produisent pas ; pour qu'ils puissent les donner , il faut que ces biens aient été d'abord créés par le travail matériel ou par la violence; car, je dois le répéter encore , l'intelligence , cette puissance si prépondérante dans son

alliance avec la force j Tintelligence ne peut rien accomplir par elle-même. Il lui faut radjonction de ragent physique pour produire un fait , et quand ce fait j comme dans l'espèce qui nous occupe, tend à la réalisation d'une volonté humaine, c'est nécessairement une violence ou un travail. Aussi , toutes les fois que quelqu'un parvient à un résultat poûtif en ne faisant usage que de son intelligence , soyez sûrs qu'il a reçu le secours visible ou latent d'une main étrangère ; soyez sûrs qu'il y a eu association tacite ou manifeste entre cet homme et un homme d'exécution. Citons quelques exemples :

Lorsque , par mes paroles , par mon adresse, par une habileté quelconque de mon esprit, depuis l'éloquence jusqu'à la fraude, j'ai déterminé un individu à m' accueillir sous le toit qu'il a bâti et à m'abandonner une partie de ses récoltes, il est certain que j'assure ainsi ma vie sans recourir au travail; mais, pour que ce moyen intellectuel puisse valoir quelque chose, ne faut-il pas que mon hôte ait travaillé ? Ainsi le travail est le véritable producteurdu bien-être que j'ai recueilli.

Un homme a fait preuve d'une rare sagesse, et ses compagnons le choisissent librement pour leur chef. On ne manquera pas de croire et de dire que cet homme est parvenu au premier rang sans rien devoir à la violence. Cela sera vrai si ses concitoyens ont été unanimes dans leur choix, et si nul d'entre eux ne doit tôt ou tard regretter ce qu'il a fait; mais, tant que les volontés humaines seront changeantes, multiples,

contradictoires, je répondrai : Cet homme ne s'est pas élevé de lui-même au pouvoir. Ceux qui Vj ont porté avaient en eux la force nécessaire à Ty maintenir. Ils n'ont qu'à retirer ces bras qui le soutiennenti et il tombera; il tombera même malgré eux , aussitôt que leur force ne pourra plus dominer les volontés coq-traires. Le secret et véritable appui de cet homme^ c'est dont la violence.

Non 9 les moyens intellectuels ne sont pas des moyens directs , ils ne peuvent procurer que ce qui a été produit par les moyens matériels avec lesquels ils ont une indispensable connivence. Déjà j'ai classé parmi les hommes de violence ou parmi les travailleurs ceux qui conseillent, ordonnent ou dirigent une violence ou un travail; à l'aide d'un examen plus attentif, on pourrait étendre l'assimilation à tous ceux qui ne se servent que de leur intelligence pour satisfaire leurs volontés , car, de près ou de loin , de leur aveu ou à leur insu, le travail ou la violence sont les véritables auteurs des résultats très-réels qu^ls obtiennent. Étudions donc avec un soin nouveau ces moyens directement féconds , véritablement actifs , les moyens matériels.

Ici, j'ai à répondre à une autre objection. On prétend que la violence et le travail conduisent indistinctement à la domination ou au bien-être, et, pour le prpuver^ on cite l'exemple de quelques personnes qui sont parvenues au pouvoir par le travail , ou bien à la fortune par ta voie des armes.

iU LIVRE DEUXIÈME.

Eh bien , on est encore ici le jouet du mirage que produit le jeu des institutions sociales; ces exemples constatent seulement les merveilleux effets de la société , de la société qui repose sur ce principe éternel: Protection du travail , répression de la violence. Allons au fond des choses; voici ce que démontre l'analyse comme la synthèse : Celui qui travaille ne peut que préserver sa vie et obtenir le bien-être; celui qui combat ne peut que préserver sa liberté et conquérir celle des autres. Mais si le travailleur et l'homme de guerre font ensemble un contrat et l'observent fidèlement ; s'ils échangent leurs services et les résultats de leurs ef* forts y alors chacun d'eux» sans sortir de sa profession^ aura sa part de sécurité ou de bien-être, de Uberté ou de puissance; chacun atteindra le double terme des ambitions terrestres. C'est ce contrat que signe la société.

A l'aide de l'impôt et par Tintervention de l'autorité centrale, la liberté est assurée au travailleur sans qu'il combatte * , la subsistance est assurée au soldat sans qu'il travaille , et chacun , dégagé de ces premiers soins de la vie, peut, sous la sauvegarde du pacte social , marcher à la conquête de la fortune et du pouvoir par l'industrie, par les armes, et aussi par l'intelligence.

Conduites avec habileté, toutes les expressions permises de la volonté privée , toutes les obligations con-

i. Ceci démontre, qu*eit principe, l'impôt est dû par tous ceux qui vivent de leur travf^ et sont exempts du service militaire.

DRCIT NATliŒL. 18K

f ractuelles , telles que vendre , acheter, louer, éclianger, deviendront des moyens de s'enrichir. Tous les services rendus auront droit à un salaire. On verra naître le commerce, cet ardent promoteur du travail , aussi important que le travail lui-même. A sa suite viendront les sciences et les arts, le luxe et la gloire des nations. Quiconque saura procurer à autrui une satisfaction de Tesprit ou des sens pourra espérer des émoluments, et enfin la fortune conquise par tous ces moyens deviendra un puissant mobile d'influence et d'autorité. Celui qui aura commencé par aliéner sa liberté pour vivre , s'il ept économe et sage, disposera un jour de la liberté des autres.

Alors chacun n'aura plus besoin de conformer rigoureusement ses désirs à ses aptitudes naturelles ; tous les chemins mèneront à tous les buts; toutes les aspirations, toutes les capacités s'uniront dans un pêle-mêle éblouissant. On verra d'intrépides guerriers, vieillis sous le harnais, prouver dans le faste et la servilité des cours que l'amour de la liberté ne fut jamais leur passion dominante; on verra de frêles écrivains antipathiques aux bruits de la guerre et pâlissant à la vue d'une épée subir les étreintes d'une ambition dévoranteet faire de leur plume un levier qui soulève le monde.... Oui, dans letat social, la richesse est octroyée quelquefois par le courage, la puissance par le travail, et toutes les deux sont fréquemment le patrimoine de l'inteUigence ; mais ces résultats, qui ne seront jamais que de très-larges exceptions, ces résul-

i86 LIVRE DEUXIÈME.

tats ne sont pas obtenus directement; on les doit à la puissance des transactions % aux bienfaits de la société.

Rendez Thomme à sa faiblesse individuelle, à son isolement primitif, aussitôt l'illusion cesse, les moyens purement intellectuels s'évanouissent, et il reste : le travail qui conserve la yie et produit le bienêtre, la violence qui conserve la liberté et mène à la domination; or, entre ces moyens, bornés tous deux dans leurs effets directs , il y aura toujours une indélébile inégalité, car la violence peut s'emparer des fruits du travail et n'a besoin pour cela de la permis* sion de personne; tandis que le travail ne peut contraindre la violence à lui prêter son appui , et qu'il est obligé d'attendre son bon plaisir. Si donc toute •liberté leur est laissée à l'un et à l'autre, si la société leur reconnaît des droits égaux, c'en est fait du travail , car la violence recevra mais ne donnera rien ; elle n'échangera pas, elle prendra.

« Il n'en sera pas ainsi, me dit-on par un dernier argument; qu'importe , en effet , que la violence puisse dépouiller le travail , qu'importe encore que chaque mode d'action ne doive satisfaire qu'une partie de nos désirs , puisque nous naissons tous habiles au travail comme à la violence? »

l.B*ailleurs, les transactions légales s'effectuent sous la protection de la force publique et, par conséquent, avec la coopération tacite de la violence, dont le pouvoir social se réserve toujours le monopole.

DROIT NATUREL. i87

Je le reconnais , nous avons presque tous reçu de la nature ces deux habilités , mais je nie qu'elles soient égales , et J'ajoute que nous sommes tous enclins à pratiquer exclusivement celle que nous ma* nions avec le plus d'avantage , jusqu'à ce que la né« cessité nous contraigne à faire usage de l'autre.

J'ai prévu ces cas de force majeure lorsque j'ai dit : S'il est quelques besoins indispensables auxquels rhomme de violence ne puisse pourvoir que par le travail , il travaillera.

Et plus loin : Lorsqu'un péril suprême menacera tout à la fois sa liberté et sa vie , Thomme de travail prendra les armes.

La civilisation a été , dit-on , inaugurée par des hommes qui d'une main tenaient une bêche et de l'autre une épée ; je réponds que ces hommes étaient maintenus dans cette attitude incommode par la puissance de la nécessité , mais que , sans nul doute , les uns aspiraient à déposer l'instrument de guerre et les autres l'instrument de travail.

Il en est encore de même aujourd'hui, et , dans les exemples contemporains que l'on a cités, ce n'est pas , le plus souvent , une volonté libre qui réunit de laborieux ouvriers sous un drapeau ; c'est l'appel obligatoire de la loi ; c'est la voix sévère de la nécessité. Je ne nie pas cependant qu'à un jour donné de sincères amis du travail , mus par le seul sentiment du devoir, ne puissent voler au secours de la société en péril et tenter un effort souvent au-dessus

f88 LIVRE DEUXIÈME.

de leurs forces ; mais, que 1 épreuve se prolonge , et qu'au lieu d'une lutte passagère il s'agisse d'une guerre opiniâtre, observez ce que deviendront ces soldats improvisés. Les uns, dès qu'ils le pourront sans déshonneur , quitteront les rangs pour retourner à leurs travaux pacifiques et à leurs intelligentes études; les autres persisteront au contraire, mais ils auront dit au trayail un éternel adieu.

C'est qu'il faut des dispositions d'esprit bien différentes pour pratiquer avec succès le métier des armes ou le travail. Le soldat a besoin de mépriser la vie 9 le trayailleur a besoin de l'aimer; l'homme de guerre doit agir comme s'il n'attendait pas de lendemain , l'homme de travail n'est possible que parce qu'il compte sur l'ayenir. Plût à Dieu que , dans l'intérêt des sociétés, nous fussions tous à la fois de bons travailleurs et de braves guerriers ! mais la nature n'a pas mis dans nos capacités cet heureux équilibre; et^ soit dit sans calomnier aucun peuple, la pratique de la vie civilisée n'a pas pour effet de l'é* tabltr. Elle nous rend tous les jours plus habiles au travail , j'ai dit pourquoi elle nous rend aussi moins propres à la guerre. Nous perfectionnons les armes , nous inventons des stratégies plus savantes; toutefois, le premier élément de la victoire, le courage individuel, le mépris de la mort, personne ne peut dire qu'il soit plus puissant chez l'homme policé que chez le barbare.

Je reconnais donc à quelques hommes d'élite cette

égale et double aptitude au travail et aux combats , je la dénie à une population tout entière. C'est bien de nous montrer dans des récits plus ou moins authentiques ces héros qui déposent le glaive pour retourner à la charrue , mais les Gincinnatus sont rares , et la civilisation n'aurait pas été bien loin en s'appuyant sur des soldats-laboureurs, elle a marché plus vile entre dés laboureurs et des soldats.

Soyons-en certains , dès que le bien-être fut créé par le travail , il y eut des hommes qui désirèrent l'obtenir au péril de leur vie plutôt qu'à la sueur de leur front; dès qu'une hiérarchie fut organisée, il y en eut d'autres qui s'efforcèrent d'en gravir les degrés en 86 rendant utiles par leurs œuvres, mais en s'exonérant des devoirs militaires , et , fidèle à sa double affection pour le bien-être et pour le pouvoir, chacun ne <;onserva cependant de sympathie que pour la violence ou pour le travail. C'est que la nature, en nous donnant une affection prédominante pour la vie ou pour la hberté, a, tout d'abord, fait de nous des hommes de travail ou des hommes de violence; l'éducation sociale peut assez facilement faire incliner notre prédilection de la violence vers le travail, mais la réciproque est bien plus difficile, et, quand nous sommes mis à trop rude épreuve , la nature reprend son empire. Assurément, je suis loin de dire que tous les hommes de génie manquent de courage et que tous les hommes de 'courage manquent de génie; je prétends bien moins encore que tous les bandits soient

des braves et que tous les travailleurs aient une àme timorée; néanmoins^ il y a-i dans ma conviction, et il y aura longtemps parmi nous un groupe nombreux d'individus ennemis de tout ce qui les domine et souvent de tout ce qu'ils ne dominent pas , insouciants de Tavenir, médiocres par l'intelligence , mais pleins de cœur et toujours prêts à risquer leur vie pour obtenir quelque avantage sans recourir au travail; ce sont des gens qu'il faut surveiller et contenir, car, si on les laissait faire , si Ton ne trouvait pas le moyen d'utiliser leur aptitude, ils couvriraient de ruines la société. Et, à côté d'eux^ il y aura toujours un autre groupe d'individus moins jaloux de leur indépendance, laborieux, économes, sagaces, mais timides, fuyant les querelles, fléchissant sous la menace et se troublant au bruit des armes; ce sont des hommes qu'il faut rassurer et défendre, car c'est à eux, c*est à leurs ingénieux efforts que Ton doit la meilleure part des merveilles dont s'enorgueillit notre race.

L'instinct du travail est une plante délicate qui ne saurait longtemps subsister sans les soins éclairés de l'homme; Tinstinct de la violence est un enfant vigoureux qui s'est élancé tout sevré des bras du Créateur ; voilà pourquoi une société, à tout âge, à quelque degré d'avancement qu'elle soit parvenue, ne peut se dispenser d^encourager le travail et de décourager la violence; voilà pourquoi, lorsque la nécessité matérielle n'est plus là pour contraindre l'homme de vio» lence au travail , elle doit être remplacée par la néces*

DROIT NATUREL. i91

site sociale; enfin voilà pourquoi la nécessité sociale n'a jamais changé et ne changera jamais.

Il s'agit maintenant de confirmer la théorie par les faits. Je veux démontrer que, dans les temps anciens comme dans les temps modernes^ que chez les peuples opprimés comme chez les peuples libres, ces actes essentiels qui ont maintenu la société et fait marcher la civilisation n'ont pas été différents. La seule dissemblance que l'on pourra constater, suivant les lieux ou les âges, et c'est là ce qui fait la diversité des mœurs et des lois, c'est que tantôt ces actes ont été pour la plupart, effectués librement, spontanément, par le seul fait de la volonté individuelle ; et que tantôt ils n'ont été obtenus qu'à force de mesures coercitives et, par conséquent, avec une énorme déperdition de libertés : dissemblance considérable, je ne le nie pas, mais enfin, à n'envisager que les faits, à n'ap«précierque les résultats, ils ont été partout les mêmes, tant que le pacte social n'a pas été brisé \

i. Souvent, il est vrai, le pacte social est brise sans que la société périsse. Elle se reforme presque immédiatement, quelquefois sur les mêmes bases, et il n*y a réellement de changé que les dépositaires du pouvoir. Néanmoins cette solution de continuité dans la protection sociale ne s*opère jamais sans qu'un grand nombre d'individus soient profondément lésés dans leur personne ou dans leurs biens.

'i9i LIVRE DEUXIEME.

Or, quels sont ces actes qui ont maintenu la société et fait marcher la civilisation ? On se souvient qu'après les avoir énumérés avec quelque étendue, j'ai cru pouvoir les résumer en deux obligations fondamentales. Tune prohibitive, l'autre impérative, obligations qui s'appellent et se lient réciproquement, car, dans l'état de société, ainsi que j'en ai fait la remarque, celui qui s'abstient de violences est presque toujours contraint de pratiquer le travail, et celui qui travaille a rarement besoin de recourir à la violence. Mais ce résumé est-il exact, est-il complet, ne recèle-t-il pas quelque grave omission ? Une société dont tous les membres s'abstiendraient de violences et pratiqueraient le travail ne serait pas à Pabri d'une conquête. Son indépendance, son existence elle-même ne serait pas assurée.

Il y a donc, dans mon programme, une lacune importante, et, au risque de quelques répétitions, il me faut d'abord la combler. Qu'on me pardonne cet examen rétrospectif, mais je suis ici dans les entrailles de mon sujet, j'étudie le phénomène social et ne saurais le présenter sous trop d'aspects différents.

Pour qu'il y ait société, c'est-à-dire association (mot dont je me servirais plus souvent, s'il était plus harmonieux) il faut que des volontés que Dieu a créées diverses, isolées, indépendantes, consentent à se rapprocher, à s'entendre, à se soumettre et à se superposer les unes aux autres, car c'est là, en définitive, le moyen suprême de se réunir. Qui dit égalité, dit rivalité.

Le vrai, le seul principe d'une association quelcon* que, je l'ai dit, c'est la discipline, c'est-à-dire le commandement et l'obéissance substitués à la liberté personnelle : et cependant, ce n'est point la discipline que j'ai reconnue pour la nécessité sociale, d'abord parce qu'obéir et commander sont des faits métaphysiques, et que, pour plus de précision, j'ai mieux aimé désigner les faits matériels que le commandement et l'obéissance ont pour but d^empêcher ou d'accomplir ; ensuite parce que les sociétés dont je m'oc-* cupe sont quelquefois, mais ne sont pas toujours des associations.

L'obéissance étant le lot de la multitude et le commandement l'apanage du petit nombre, la discipline a été de tout temps onéreuse aux peuples , et , aussitôt qu'ils l'ont pu sans péril grave pour la communauté, ils se sont empressés de détendre ce ressort incommode, ce qui revient à dire qu'ils ont cessé d'être des associations. Je répète qu'ils l'ont pu quelquefois, mais que, dans certains cas, cela ne leur a pas été permis.

On sait que le résultat immédiat de l'association est un accroissement de la force humaine. L'homme convoite cet accroissement dans sa force, qu'il obtient au prix d'une diminution dans sa liberté, parce qu'il en a besoin pour accomplir les mille et une volontés nées du travail de son intelligence'; mais celle-ci fût-elle

1 . Il semblera peut-être bizarre d'entendre dire que Thomme se prive d'une partie de sa liberté afin de pouvoir satisfaire

aussi infertile qu'elle est féconde, il désirerait encore se fortifier pour satisfaire avec moins d'efforts et avec plus de succès à la nécessité que sa condition d'homme lui impose*

Un individu livré à lui-même, réduit à ses seules ressources, se trouve incessamment aux prises avec un double besoin : il lui faut arracher sa subsistance à la terre , il doit être en état de se défendre contre les enireprises d'un agresseur. Pour conserver sa vie et sa liberté , il lui faut travailler et combattre : c'est là ce qu'on peut appeler la nécessité humaine.

Cette nécessité subsiste évidemment pour un peuple comme pour un individu, car ceux qui composent ce peuple y en passant de la solitude à la vie des cités ^ n'ont point cessé d'être des hommes. Néanmoins, on conçoit que l'état de société y apporte quelques chan-* gements. Dans ma pensée, la nécessité sociale n'est autre chose que la nécessité humaine modifiée par l'état de société.

Elle se grossit tout d'abord d'uneobligationn^ative qui ne pouvait faire partie de la nécessité humaine. L'obligation de ne point user de violences entre associés (condition indispensable pour maintenir l'intégrité

ses volontés. Ceci n'est cependant pas contradictoire. Hors de l'état social, l'homine a peu de puissance , mais rien de ce qu'il peut ne lui est interdit. La société, en augmentant sa force, augmente le nombre des choses qui lui sont possibles, mais elle ne les lui permet pas toutes. Il peut donc, dans l'état social, satisfaire beaucoup plus de volontés que dans l'élat sauvage, mais cependant il y possède moins de libertés.

d'une association quelconque) est évidemment un devoir inconnu à celui qui vit en dehors de toute société. Du reste, ce surcroît de devoir ne sera pas sans compensation.

En principe , les deux obligations actives qui composent la nécessité humaine se retrouvent Tune et l'autre dans la nécessité sociale ; mais en fait , suivant que les peuples accomplissent la première ou la seconde partie de leur tâche, ils tendent à s'organiser sur des bases différentes , et finalement à se séparer en deux sociétés distinctes où les charges de l'humanité seront de moitié plus légères.

• Nous allons voir ce départ s'opérer sous l'impulsion des instincts réels. Dans d'autres pages, j'ai montré les instincts personnels nous conviant tous deux à l'état social. L'amour de la vie et celui de la liberté ont les mêmes tendances, et c'est pour cela que la

société est l'objet d'un vœu unanime.

Sans doute il doit sembler étrange que l'amour de la liberté nous convie à un ordre de choses qui est en lui-même la négation de ce présent de Dieu , et cependant il en est ainsi.

Lorsque nous subissons le puissant désir soit de défendre notre liberté menacée, soit de nous assujettir celle de nos voisins, nous comprenons immédiatement l'opportunité de nous associer pour cette entreprise. Malgré notre passion dominante, nous nous garderons bien d'opérer individuellement, sans concert, ou même par groupes indépendants ; nous marcherons comme

i9G LIVRE DEUXIÈME.

un seul homme, recevant dune seule volonté une seule et puissante impulsion.

On voit que cette organisation sacrifie complètement notre initiative ; j'ai indiqué pourquoi le sacrifice ne nous semblait pas trop pénible. C'est qu'en ce moment notre sollicitude n'est pas pour la liberté, que nous abandonnons à nos chefs; c'est que nous sommes alors uniquement préoccupés de ces volontés hostiles qui nous attaquent ou bien nous résistent et dont nous nous efforçons de triompher.

Une ligue humaine, ainsi formée sous l'excitation de l'instinct libéral et pour le satisfaire , nous représente la société dans la primitive et pure acception de ce mot, c est-à-dire un assemblage de forces associées, confondues et ramenées à Tunité. Pour qu'elle se maintienne» assurément il faut qu'à l'intérieur on s'y interdise la violence ; mais ici c'est pour la rejeter avec plus d'énergie sur l'obstacle extérieur, sur Tennemi social. Une semblable société a donc pour conditions d'existence non -seulement l'abstention de la violence privée , mais encore , si je puis m'exprimer ainsi , l'accomplissement de la violence ordonnée par le pouvoir. Le service militaire y remplace la pratique du travail. Néanmoins , elle se sert du travail , elle l'utilise comme accessoire, conmie auxiliaire de la violence ; mais il n'est pas indispensable à son œuvre, et plus souvent elle le dépouille et le met à rançon. La pratique du travail , enfin , n'est pas pour elle une ci>nditiou vitale, une nécessité.

DROIT NATUnEL. 107

Cette société 9 c^est la société militaire; mais, bien qu'elle repose exclusivement sur le principe social, sur la discipline, bien qu'elle nous présente la société pure de tout principe étranger, ce n'est pas elle que nous reconnaissons pour la société. On lui donne un autre nom dans toutes les langues, on Tappelle une armée. C'est qu'une armée n'a ni passé , ni avenir Luttant comme Sisyphe contre un indomptable rocher, sa destinée est de vaincre ou d'être vaincue, de détruire ou d'êlre détruite , de procurer à ceux qui la composent une peine ou une satisfaction morales, l^, défaite ou la victoire ; mais les satisfactions morales sont de peu de durée; les triomphes de la force sur la volonté humaine s'évanouissent comme un rêve ; il n'y a de permanent que les conquêtes faites sur la nature ; il n'y a que celles-là qui profitent aux générations à venir comme à celles qui les ont opérées.

Aussi la société militaire n'est pas le dernier mot de l'ambition humaine. Il ne tombe pas sous le sens que l'homme sacrifie éternellement sa liberté par amour de la liberté. Les conquérants les plus fougueux ont toujours nourri la pensée de se reposer un jour, de jouir, au sein de la paix, du fruit de leur victoire, et ils ont entrevu une société assise sur d'autres bases, la société civile.

Je viens de dire , et cela se comprend sans peine, que l'instinct de la vie nous portait également vers l'état social. Quand on aime passionnément la vie, quand on éprouve un vif sentiment du bien-être , on

sent aussi Tutilité de se concerter avec ses semblables pour ravir à la nature ses secrets et ses trésors ; mais ici les procédés seront différents.

Deux moyens existent pour mener à bonne ûi\ une entreprise matérielle. Le premier, c'est d'augmenter convenablement sa force ; nous y parvenons directement par l'association. Le second^ qui est plus lent et n'est pas toujours praticable, c'est de diviser suffisamment la résistance qui nous est opposée. Nous en aurons le loisir en faisant usage d'une autre stipulation que j'appellerai le contrat d'alliance ou d'échange.

J'ai montré plus haut le travailleur et l'homme de guerre , s'assurant à tous deux , par un traité , sans sortir de leurs pratiques spéciales, la subsistance et la liberté. Or , dans une transaction semblable , on ne voit pas des forces réunies sous la direction d'une seule intelligence ; chacun y poursuit son œuvre, sans que le travailleur obéisse au soldat , ou le soldat au travailleur. Le pacte qui lie ces deux hommes n'est donc point une association , c'est un échange.

L'échange , quand il suffit pour atteindre le but , a l'avantage de ménager Tinitiative individuelle mieux que ne le fait Tassociation. Sous le nom de louage et de vente, l'usage en est fréquent dans la société civile.

Avec la ressource d'un immense trafic de services ramenés à un type conmiun par le numéraire, chaque individu, négligeant ses besoins personnels, peut attaquer la nature à l'aide de ses imperceptibles moyens, mais sur un point imperceptible. Limitant de plus en

plus sa tâche afin de s'y rendre plus habile , àouveni il reprend Tœuvre à l'endroit où un autre l'a laissée.; souvent aussi, pour opérer plus vite, ou bien quand la résistance naturelle est indivisible , il a recours à des associatioi^ privées, temporaires, facultatives et qui enchaînent sa volonté moins étroitement que ne le font les liens obligatoires et permanents d'une vaste et unique association publique ^ Tel est le mécanisme de cette société formée sous l'inspiration de Tamour de la vie et du bien-être.

Ici , nous nous retrouvons sur un terrain connu * Les conditions d'existence de la société civile sont : l'abstention de la violence et la pratique du travail. Elle repose encore sur la discipline. Sans un peu de discipline, il n'y a point de société, mais elle s'appuie également sur la liberté. La discipline publique, j'appelle ainsi la soumission au pouvoir central, ne rem-* plit pas, dans la société civile, le rôle essentiel et non interrompu qui lui est impérieusement dévolu dans la société militaire*. Au grand profit de la liberté, elle y est suppléée bien souvent par une discipline volontaire

i. Ces associations privées se composent, pour la plupart, de travailleurs qui, moyennant un gage déterminé, exécutent les ordres de celui qui les paie. Elles reposent donc sur le contrat de louage que j'ai considéré comme une variété de rechange. Toutefois, quand le louage a pour objet la volonté, il produit ce que j'appelle une association, car il procède en associant des forces humaines.

S. Dans notre société civile, en réservant la perception de rimpot, le pouvoir a moins à commander qu'à empêcher, et.

et privée qui surgit des éléments mêmes de cette seeiété pacifique, c'est-à-dire de la passion du bien-être et de la pratique du travail.

Le travail est le principe de la civilisation, mais il est tellement ami du principe social , il le^conde et le remplace avec tant de bonheur» qu'on a pu souvent le confondre avec lui. Dans une société où il est établi qi;i!on ne doit rien demandera la violence, le travail, né de Tamour de la vie et producteur du bien-être, de

pour beaucoup de citoyens son action passe, eu quelque sorte, inaperçue.

Il protège, mais ne prescrit pas le travail; il réprime la violence et interdit les actes qui la provoquent, par exemple la fraude; c'est à lui qu'appartient de décider si telle action douteuse et à double face est un travail ou une violence, est défendue ou permise; il intervient encore pour conjurer les violences involontaires, pour empêcher les faits qui, sans l'intention de leur auteur, nuiraient à l'existence ou à la liberté des citoyens; il prend toutes les mesures de sécurité et de sa« lubrité qu'il juge convenables. Sa mission enfin se résume en ces termes : Il veille à l'accomplissement de la nécessité sociale. Pour qu'il puisse remplir cette mission, obéissance lui est due. Mais supposez, ce qui, je l'avoue, est une pure utopie, idupposez une réunion d'hommes modèles, définissant avec une sympathique unanimité le travail et la violence , pratiquant l'un, s'interdisant l'autre et ayant une puissante sollicitude pour la vie et la liberté de leurs concitoyens ; il faut convenir qu'avec de tels hommes, l'action du pouvoir, et partant le devoir de la discipline seraient réduits à peu de chose dans une société civile. Il n'en serait pas de même dans une société militaire. La discipUne y apparaît non pas comme auxiliaire, mais comme partie intégrante de la nécessité sociale ; elle n'y peut jamais céder le pas à la liberté. Quels sont en effet les devoirs du soldat? Accomplir la violence ordonnée

DROIT NATUREL. 20i

k richesse , du capital * ; le travail , avec un art merveilleux, enchaîne, coordonne, superpose les volontés.

L'ouvrier séduit par Tappât du salaire obéit à son maître, le commis à son patron, le patron et le maître, cédant à Tespeir d'un profit, satisfont, à leur tour, aux désirs de ceux qui les emploient. Dans Tordre du travail , le droit de commander appartient sans conteste à celui qui rétribue , et la subordination d'innombrables volontés s'opère sans dissipation stérile des forces et des existences humaines, et sans l'intervention de la loi , c'est-à-dire , sans perte inutile de liberté.

Ainsi , considéré dans ses causes comme dans ses résultats , le travail est non-seulement un agent civi* lisateur, c'est encore un ciment précieux pour les sociétés, et sa double action nous révèle quelles sont, dans l'économie sociale, les fonctions des grandes fortunes *.

par le pouvoir; s* abstenir de la violence qui n*est pas ordonnée par le pouvoir. Ici l'intervention de ce pouvoir est donc k jamais nécessaire pour séparer ce qui est défendu de ce qui est ordonné. Aussi le soldat ne fait pas un acte important qui ne soit prescrit par l'autorité.

i. Le capital est le bien-être mis en réserve par le travail.

2. A l'aide de l'association les grandes fortunes peuvent être, dira-t-on, remplacées par les petites et même par le seul travail. Je ne le conteste pas, mais alors il faudra former des associations privées d'une étendue considérable. Or, plus une association privée est considérable , plus il faut, pour qu'elle se maintienne, que ses membres soient doués-de l'esprit social (car la discipline n'y est pas imposée par la force), et l'es-

20â LIVRE DEUXIÈME.

Voilà donc deux sociétés publiques , ayant une or ganisation différente» et auxquelles j'ai donné des noms qui leur assignent un but également distinct. Cette affectation spéciale n'est-elle pas arbitraire? Ai- je eu tort de lier ainsi l'ceuvre à la forme , et ne pourrait-on, par exemple , appliquer au travail la société purement disciplinaire? Assurément , cela est possible, mais je dis que, pour le travail, cette forme sociale ne vaut pas l'autre. Avec une société publique, militairement organisée, vous réunirez, il est vrai^ une force considérable, mais l'intelligence, si nécessaire dans le travail , ne saurait croître par le même procédé que la force. Elle ne grandit qu'à l'ombre de la liberté. Avec la société militaire , vous bâtirez les gigantesques monuments de l'Egypte , vous n'élèverez pas les temples d'Athènes.

Nous avons reconnu que cette société absorbait, au plus haut point, la liberté de l'individu, mais que, par l'effet d'une préoccupation quelque peu illusoire, elle ne froissait pas en lui l'amour de la liberté. Si vous substituez le travail à la guerre, l'illusion cesse, car le travail n'a rien du prestige dont les combats sont entourés; dès lors, l'amour de la liberté n'est

prit social, élevé k un certain degré, n'est pas plus commun que les grandes fortunes. C'est faute d'esprit social que les sociétés de capitalistes ne réussissent pas toujours et que les sociétés de travailleurs ne réussissent presque jamais. Somme toute, les associations industrielles sont des républiques ; les grandes fortunes sont des monarchies absolues.

pas mieux traité que la liberté elle-même^ cause assurée de décomposition pour une société formée sous Tinfluence de cet instinct.

Cependant; je le répète, l'épreuve n*est pas impraticable; elle a féussi dans des temps reculés, avec des peuplades peu nombreuses , elle réussit encore pour des ouvrages grossiers et dont l'exécution demande plus de force que d'intelligence.

Quant à la société civile , il est sans doute superflu de démontrer qu'elle est complètement incapable de Tœuvre à laquelle on ne l'a pas destinée.

Une société qui a son principal ressort dans le pacte d'échange et qui ne tire pas de l'association tout le partie qu'on en saurait tirer, peut néanmoins conduire à bonne fin ses entreprises lorsqu'elle se borne à combattre cette simple et honnête nature, dont la volonté ne varie jamais et qui ne sait, le plus souvent, que se défendre. Avec ce loyal adversaire, chacun, en se présentant à l'attaque, prévoit d'habitude quelle résistance va lui être opposée; il peut donc régler ses moyens d'action sur cette résistance et mesurer son œuvre à ses forces personnelles *.

Il n'en est plus ainsi, quand l'adversaire que doit rencontrerThomme est l'homme lui-même. Lorsqu'on marche à l'ennemi, on ne sait jamais s'il tiendra tête

1. Cependant certains cataclysmes de la nature ont tout rimprévu des agressions humaines. Aussi, pour Les combattre on emploie souvent la force militaire, et les citoyens se hâtent d'imiter son organisation et sa discipline.

OU s'il fuirai el vainement prendrait-on la résolution de ne pas l'attaquer, on n'est jamais certain qu'il n'attaquera pas lui-même ^ I^ volonté de Thomme est tîhangeante et inconnue. Il nous faut toujours être en garde contre ce mystérieux antagoniste et ne négliger aucun des avantages dont il peut s'emparer. Nous devons, pour le combattre, non-seulement diviser sa résistance, quand nous le pouvons, mais encore fondre nos forces en une association rigoureuse et unique '.

Ainsi, la société militaire qui représente le vrai type social est indispensable aux opérations de la guerre et peut remplir imparfaitement l'office de la société civile ; mais celle-ci, qui est quelque chose d'éclectique et de bâtard, est seulement possible dans les relations pacifiques el ne saurait, en aucune façon, accomplir la mission d'une armée.

Or, les peuples ne peuvent négliger ni la violence ni le. travail, ni la guerre ni là paix, et,, quand leurs sympathies les attirent vers la société civile, le besoin de leur défense les enchaîne encore à l'autre société. Il en est résulté, qu'après les premiers essais d'une société unique, dont tous les membres étaient astreints

i. Cette incertitude est cause que Tune des nécessites sociales est, non pas la violence elle-même, mais l'aptitude k la violence; la capacité d'attaquer ou de résister, le service militaire.

2. On dit que Napoléon définissait l'art de la guerre, l'art de porter, en un temps donné, le plus grand nombre d'hommes sur un point donné.

au ser\ice militaire et au travail, on adq)ta un système plus ami du progrès, plus favorable au perfectionnemeiit. On divisa les obligations actives entre les hommes d'une même patrie. Aux uns, fut dévolu le devoir improducteur mais glorieux, de la défendre^ et de faire respecter ses magistrats et ses lois, aux autres le devoir plus lucratif du travail, car ils peuvent en retenir les produits, moins la part destinée aux serviteurs de TÉtat,

Depuis cette séparation, la nécessité qui existait, pour tout honune, de travailler et de combattre, nécessité qui l'avait suivi dans l'état social, n'est plus que de combattre ou de travailler. Cette allégement aux charges de l'humanité est un bienfait réel que la société nous octroie ; cependant il ne faut pas nous en exagérer l'importance.

Un peuple n'est pas maître d'augmenter indéfîmment le nombre de ses travailleurs aux dépens de son armée, il ne saurait le faire sans péril, il doit suivre à cet égard la loi des circonstances et marcher avec son siècle. Il en résulte que l'immunité dont jouit chaque individu est précaire. On n'est pas tenu de combattre tant qu'on reste citoyen, on n'est pas obligé de travailler tant qu'on demeure soldat, mais rien ne garantit qu'on puisse être citoyen ou soldat à sa volonté.

Quoi qu'il en soit, aujourd'hui, toute nation quelque peu civilisée, renferme eh elle deux sociétés reliées ensemble par l'unité du pouvoir central, deux sociétés inégales en population, se faisant des emprunts mu-

20e LIVRE DEUXIÈME.

tuelfi et se recrutant l'une par l'autre suivant les temps et les circonstances^ mais néanmoins toujoursdistinctes et toujours régies par des lois séparées ; la première, éternellement assise sur son unique base, sur la discipline qui est la négation même de la liberté ; la seconde, au contraire, étayée sur plusieurs principes et s'appuyant, d'une part, sur le travail qui ouvre un accès à la liberté.

Je crois que ma pensée, maintenant, ne présente plus d'obscurité. Lorsque j'ai parlé pour la première fois de la nécessité sociale, il était question de désigner les devoirs, dont l'accomplissement de plus en plus volontaire serait , pour les individus composant une société, le gage d'une liberté croissante. En conséquence, je n'ai dû me préoccuper que de la société accessible à la liberté individuelle, mais j'avais déjà reconnu qu'il existait^ sous un autre nom, une autre société ayant, comme la première , ses obligations spéciales, et dans laquelle la liberté de l'individu est formellement impossible. Nous reparlerons tout à l'beure de cette seconde nécessité sociale ; nécessité, conmie on le pense bien, non moins invariable que la première; mais occupons-nous d'abord de la société qui, dans l'état de nos mœurs, est de beaucoup la plus peuplée : revenons à la société civile.

Puisque, en principe, le service militaire est Tun

des devoirs de l'homme en société , puisque le citoyen s'en rachète avec une part des fruits de son travail , je dois ajouter le paiement de Timpôt aux obligations fondamentales de la société civile.

Ces obligations seront alors :

1 * S'abstenir de violence et de fraude ;

2* Vivre du travail ; •

3** Acquitter l'impôt.

On voit que la clef de voûte de cette société c'est toujours le travail qui rend inutiles la violence et la fraude et donne les moyens d'acquitter l'impôt. Je crois donc pouvoir concentrer sur lui mon examen et il me sera facile de démontrer, qu'à travers les transformations incessantes des constitutions et des lois, la nécessité de ce devoir a toujours été la vième dans la société pacifique.

Le travail, en tout état de choses, serait , avons-nous dit, absorbé par la violence s'il ne recevait pas une protection qu'il est incapable de s'assurer lui-même ; mais , c'est surtout dans Tenfance de la civilisation que cette protection indispensable a dû revêtir des formes énergiques. Quand on a présente à la pensée cette étrange nécessité d'un but toujours uniforme que les sociétés poursuivent par des voies toujours nouvelles , on jugera peut-être avec moins de rigueur une institution qui a fait son temps^ je le sais , institution repoussée aujourd'hui par la pudeur des gouvernements aussi bien que par la fierté des peuples, mais qui jadis apportant sa pierre au monument de la civi*

lisation, a été utile avant d'être odieuse , et salutaire avant d'être injuste.

Si Ton reconnaît que le goût du travail est inspiré par l'amour de la vie, et que cet amour a été surexcité par l'usage du bien-être, on conviendra qu'alors que le bien-être n'existait nulle part, et que les hommes ne pouv^ent, conmie de nos jours, être séduits par le spectacle d'une civilisation antérieure ou voisine, ils devaient aimer très-modérément la vie et goûter fort peu le travail.

L'amour de la liberté, au contraire, s'emparant en eux de tout l'espace que délaissait l'autre instinct, sévissait alors dans toute sa vigueur sauvage et les poussait avec une force irrésistible dans les voies de la violence. Personne ne devait s'adonner assidûment au travail quand personne n'était assure d'en conserver les fruits.

Comment donc la barbarie a-t-elle pu finir? Par quel secret sut-on changer la direction des volontés humaines? Sans nul doute, le premier regard jeté vers la civilisation se fit longtemps attendre. Les premiers pas dirigés de la violence vers le travail ne purent être que fort laborieux; il y avait là un fossé lai^ et profond et il fallut des moyens héroïques pour le franchir.

Dans une telle situation des esprits et des choses , le seul moyen de protéger le travail ce fut de l'imposer.

Quand le pouvoir social sentit combien il importait pour le bonheur commun de détourner de la liberté

les affections et de les diriger vers le bien-être, il dut prescrire le travail, mais il ne dut pas être obéi. On résista ouvertement à ses ordres , ou bien on les éluda par la fuite. Alors il lui fallut recourir à ce moyen défectueux, imparfait, mais seul praticable lorsque les rébellions sont nombreuses et la résistance générale. Pour empêcher Tabus, il interdit l'usage. Ne pouvant obtenir le sacrifice de cette portion de liberté qui s'opposait au travail, il confisqua, dans certaines circonstances, la liberté tout entière. C'est ainsi que l'on peut expliquer la création de l'esclavage. Soit que les plus nombreux aient subjugué les plus turbulents , soit que les plus braves aient asservi les plus timides, hypothèse beaucoup plus admissible , il y eut des hommes qui furent la propriété de leurs semblables, et la loi sanctionna cette énormité\

1 . Lorsque chacun répudiait lé travail, la nécessité sociale se posait en ces termes impitoyables : « Forcer au travail ceux qui pouvaient supporter l'abandon de leur volonté sans mourir ; mettre k mort ceux qui n'auraient renoncé à cette volonté qu'avec la vie. »

La législation eût été impuissante k résoudre seule un pareil problème, mais la guerre lui vint en aide. Toutes les fois que deux peuplades se livraient bataille, quelques-iûis des plus indomptés succombaient dans la lutte; quelques-uns des moins intrépides étaient faits prisonniers , réduits à l'état d'esclaves et employés au travail. Ainsi, pour l'un et l'autre peuple, le problème était en partie résolu, et le droit n'eut qu'à donner son approbation. La guerre, ce sanglant exutoire, n'a souvent pour résultats que de réduire, chez les nations belligérantes, le nombre des hommes de violence, et de rétablir la majorité des hommes de travail.

Remarquons -le Déanmoin^ : pour que l'esclavage fût possible , il fallait que cette passion sauvage de la liberté eût déjà perdu, dans les âmes, de sa ferveur première. L'esclavage fqt un progrès! Des hommes fermement déterminés à ne point se séparer de la liberté auraient brisé leurs fers en mettant fin à leurs jours. Des esclaves résignés au sacrifice de leur vie auraiept tenu dans leurs nmins la vie de leur maître.

Quoi qu'il en soit, grâce à un premier adoucissement des mœurs , voilà Tesclavage un^ institution spcii^le. L'homme perd la liberté et conserve Taxistence : il accepte la servitude , sana doute avec l'espoir de la fuite ou de la délivrance , maip il l'accepte enfin et se soumet au travail*

Quels seront les effets de sa soumission ? Sou9 les efforts collectifs d'un trav^iil désormais assuré, les métaux sont tirés du sein de la terre , les forêts sont abattues , le sol se défriche. U en résulte pour tous une nourriture plus saine et moins irritante, des vêle* ments plus légers, d^s habitations plus commodes. Chacun, je le répète, profite de.ces améliorations, et l'esclave lui-même en recueille une part, bien que disproportionnée à sa peine. Dire que l'esclavage fut alors un bien , ce serait peut-être froisser trop vivement l'équité contemporaine; je ferai seulen^ent observer qu'il a été utile à tous, et que, sans lui, la civilisation se serait développée plus laborieuse et plus lente, si même elle avait pu naître.

: (ispendant, j'ai dépeint une révolution physique,

une révolution morale doit la suivre ; j'ai dit le premier pas fait dans le progrès, voyons quel sera le deuxième,

L'exiatence rendue plus douce et plus faoile en* devient plus aimée, L'amour de la liberté perd tout le terrain que gagne Tamour de la vie, Le travail se fait apprécier par ses œuvres. Les plu9 rudes labeurs sont aceomplis, une route nouvelle e^t tracée, et désormais l'homme libre, abandonnant la violence, s'engagera lilirement dans cette route , parce qu'elle le conduit au bienrètre, qui a pris la première place dans ses affeo» tions.

Dès lors l'esclavage n'est plus nécessaire , et , dès qu'il n'est plus nécessaire, il devient nuisible. Aussitôt que la grande majorité des individus se livra spontanément au travail , le pouvoir, en rendant à tous la liberté, non*seulement ne porta aucune atteinte à la civilisation, mais évidemment il la servit; car^ si le travail par contrainte est préférable à l'inaction , il ne vaut pas le travail libre, et l'œuvre de l'affranchi est bien supérieure à l'œuvre de l'eselave.

Voici le point où j'en voulais venir/Certe» , ce fut une réforme importante dans la constitution civile des États que l'abolition de l'esclavage, mais leurs con"* ditions d'existence en ont- elles été changées? Que voyons-nous cbes les peuples anciens? Des esclaves, c'est* à- dire des hommes qui se livrent ^u travail, parce qu'ils y sont forcés. Que voyons-nous dans nos sociétés modernes? Rien que des hommes libres, mais des hommes libres qui travaillent. État de chosç^ bien

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préférable, je le répèle, et qui laisse à l'individu bien des moments de loisir et de bonheur ; cependant la 'nécessité sociale s'accomplit toujours , et le travail , ce lien volontaire qui maintient la discipline quand la loi ne Timpose plus, le travail s'exécute.

Non- seulement , dans l'espoir d'une rémunération, l'ouvrier obéit à la voix de celui qui le dirige; nonseulement tous ceux de qui l'on réclame un service se montrent empressés de le rendre , mais nous ne manquons pas d'hommes qui recherchent et sollicitent* une privation bien autrement complète de l'indépendance, la domesticité.

Ainsi , nous n'avons plus l'esclavage , mais nous avons encore toutes les fonctions , toys les offices que remplissait l'esclave. Aujourd'hui comme autrefois, l'obéissance est partout , le commandement partout , rindépendance absolue presque nulle part. Aujourd'hui comme autrefois , un lien met en faisceau toutes ces volontés éparses qui , sans lui , s'épuiseraient dans des luttes stériles et dans des conflits désastreux.

Cependant, dira-t-on, du temps de l'esclavage, le travail était imposé , il ne l'est plus à présent. Cela est vrai , mais depuis quand ne l'est-il plus ? Depuis que les préférences populaires, en passant de la liberté au bien-être, ont rendu possibles cette neutralité du pouvoir., ce silence de la loi. Ce n'est donc pas la nécessité sociale qui a changé , c'est la volonté humaine.

Autrefois ^ pas un bourg qui n*eût son rempart , pas un château qui ne fut un château fort, et, derrière les créneaui des cités elles-mêmes, les demeures des puissants affectaient les formes d'une citadelle. C'est que Tétat de guerre était Tétat normal de ces temps malheureux , tandis qu'aujourd'hui le travail a détrôné la violence. Et, comme la conversion des peuples n'a pas été soudaine, l'esclavage n a pas été non plus brusquement aboli. Le droit de vie et de mort qui planait sur la tète de Tesclave a d'abord disparu. Ensuite le pécule vint assurer un moyen légal d arriver à la liberté. Il est à remarquer que les mêmes tempéraments ont été apportés dans toutes les institutions civiles, à mesure que la volonté humaine est devenue moins rebelle à la nécessité sociale. L'autorité conjugale ou paternelle n'est plus ce qu'elle était sous la loi romaine. Dans des temps plus modernes , après ces invasions du Nord qui firent reculer la civilisation, TEurope chrétienne connut longtemps les paysans attachés à la glèbe ; elle connaît encore le serf russe à qui la loi dit : ce Sois libre , mais travaille, n Enfin l'esclavage existe encore dans des contrées où la nécessité sociale (on désire le croire pour l'honneur de l'homme) ne s'accomplirait pas sans, cette institution rigoureuse et surannée \

Ainsi, la loi se tait sur le travail, alors que la vo-

1. Voir à cet égard ce^que j'ai dit au premier chapitre de ce livre sur les institutions qtii cessent d*ôtre justes avant de cesser d'être légales.

Ion té individuelle succédant à la volonté publique, la spontanéité à la contrainte ^ Tamour du gain à la crainte du châtiment^ le travail semble assurée Mais^ comme Tamour du gain qui, d*hfeJ[>itude, conseille le travail , ne le conseille pas toujours f nous allons Yoiir la loi qui fait silence rester néanmoins attentive, prête à réparer T insuffisance de Tagent qui la rem^ place y prête à^ assurer de nouveau les besoins de la société , à défaut de ces volontés privées si mobiles et si changeantes.

Il n'est pluS) dans nos codes ^ de dispositions qui prescrivent expressément de travailler, c'est vrai; mais qu'un individu cedse de le faire, si cet homme ne peut vivre des fruits accumulés de son travail antérieur ou du travail de ses pères, il est bientôt réduit à la mendicité , au Vagabondage et au crime , et , devant lui, reparait la loi. La loi défend le trime, le vagaboUdage et la mendicitéé Toute infraction à la loi , que ne punit pas Texil ou la peine capitale , est réprimée par remprisonnement temporaire ou perpétueP. On voit que si l'esclavage noUs a quittés, il n'est pas encore bien loin de nous , car rèmprisoUnément c^èst l'institutioU de nos pères ^ non dans le mot, mais dans le fait; c'est la privatioU totale de la liberté jointe à l'obligation du travaiL

Ah ! sans doute, c'est une anlélioratioû immense

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