On sait que le paiement des amendes est asfturé ptr la
contrainte corporelle.
que l'homme ne devienne plus la propriété de son semblable par le hasard de la naissance ou le malheur de la guerre; c'est un progrès considérable qu'il ne soit plus aussi souvent * privé de toute sa liberté , sur l'appréhension d'un abus qui, peut-être , ne se serait pas produit ; pour Thomme enfin , toujours ami de la liberté, c'est une grande satisfaction de pouvoir se dire : a Je travaille , parce que telle est tnà Volonté. » Et cette satisfaction épargne bien des haines au pouvoir. . . . Mais pourquoi toutes ces choses sontelles possibles ? Pourquoi l'autorité n'a-t-elle plus besoin de recourir à chaque instant aui moyens préventifs ? Pourquoi lui esf-il perniiâ d'attendre , avant de sévir , que le refus de travail ait causé à la société quelque dommage positif? Je l'ai dit, c'est uniquement parce que les récalcitrants sont rares , et qu'elle peut les entourer d'une active surveillance sans épuiser à ce selrvice les* forces vives dont elle dispose. Mais, si les attentats tjontre les biens et les personnes se multipliaient;... Comme sa vigilance , ^your être souvent efficace , n'est pas toujours infaillible ; comme sa puissance est humaine et bornée; cohinie; en mettant lés nialfaiteurs hors d'étal de nuire, elle ne rend à leurs victimes ni la vie , ni souvent même la fortune , on là verrait bientôt encore , n'en doutez
i, le dis aussi souvent, car beaucoup de peines encore, no- Ûmttiént celles qui répriitlent le vagabondage et la mendicité, ^semblent basées sur une préâomptioti légale.
±iÙ LIVRE DEUXIÈME.
pas , pour ne poiat forfaire à sa mission , rétrograder vers les procédés maudits des temps primitifs , prohiber Tjisage pour empêcher Tabus, et demander trop afin d'obtenir assez.
L'homme se dit avec orgueil : « Je travaille parce que je le veux bien. » Heureusement il aime trop le bien-être pour rester inactif; mais vienne le jour où , dans je ne sais quel esprit réactionnaire de liberté , le corps entier des artisans délaisserait son œuvre, et les résultats ne se feraient pas attendre. Peut-être quel* ques-uns de ceux qui obéissent deviendraient-ils les maîtres , peut-être tous ceux qui commandent porteraient-ils des fers; mais il faudrait que la nécessité du travail s'accomplît^ et notre fière société reculerait jusqu'à l'esclavage, ou bien elle se transformerait en armée et, sous ses mouvements destructeurs, disparaîtraient les moindres vestiges de la civilisation.
Le devoir du travail n'a donc nullement perdu de son importance, et si le pouvoir qui l'imposait jadis a cessé de le prescrire , c'est uniquement parce que toutes les fois que la loi commande, elle prend une liberté , et qu'elle ne veut pas la prendre inutilement
Et maintenant, disons quelques mots delà nécessité militaire.
En voyant tous les jours d'anciennes interdictions disparaître et s'établir des libertés nouvelles, on serait tenté de croire que plus le monde avanceen âge, plus s'amoindrit l'autorité publique comme un vieil abus qui se réforme avec le temps. Il n'en est cependant
pas ainsi. L'autorité suit d'un œil attentif les variations de la volonté humaine, et s'efface ou s'appesantit selon qu'elles sont favorables ou contraires aux im« muables besoins de la société.
Dans la société civile aujourd'hui, le travail est , émancipé et la violence elle-même , quoique toujours réprimée 9 Test avec moins de rigueur qu'autrefois \ Ici tout va bien pour la liberté, et le pouvoir manifestement recule. Mais la société civile ne comprend ])as un peuple tout entier; voulous-nous voir Tautorité prendre sa revanche et porter la main sur des libertés importantes qu'elle avait longtemps respectées ? Tournons les yeux vers la société militaire.
Autrefois les esclaves étaient exempts , je devrais dire exclus du service militaire; on ne les armait que dans des circonstances exceptionnelles. Tout homme libre 9 ap contraire, était soldat, mais il Tétait par sa volonté ; aucune loi ne Vy forçait. La disposition générale des esprits, le sentiment de l'honneur, tel qu'il était jadis interprété, suffisaient pour assurer aux armées tous les bras dont elles avaient besoin. Alors la vertu c'était le courage, aujourd'hui c'est la probité.
Cependant, comme la nature reprend son empire dans les conjonctures difficiles ^ il y avait bien des peines édictées contre ceux qui abandonnaient leurs armes et fuyaient devant l'ennemi, peines afflictives
i . Il est vrai qu'on sévit plus sévèrement contre la fraude, ce délit toujours croissant de Fintelligence moderne, délit qui n le double tort de nuire au travail et de provoquer la violence.
OU infamantes qui n'étaient toutefois ni la privation de la liberté ni l'obligation du travail ; inais enfin , si ma modique érudition n'est pas en défaut, aucun châtiment n'attendait ceux qui n'embrassaient pas la carrière des armes.
Longtemps il put en être ainsi ^ parce que> je le ré^ pète , malgré la turbulence excessive du moyen âge , ou peut-être à cause même de iiiette turbiilence^ il se présentait toujours autant et plus de soldats qu'il n'était nécessaire. Plus tard, quand l'esprit guerrier se fut graduellement affaibli , on institua la milice ^ armée sédentaire et bourgeoise où puisait l'armée régulière; mais , jusque dans les derniers siècles , si Ton peut en croire ces subterfuges demeurés célèbres auxquels on recourait pour le recrutement des troupes , il sem^ ble démontré qu'aucune injonction permanente et formelle ne contraignait encore les citoyens au #acriflce exorbitant de l'existence. Enfin tous ces expédients n'ont pas suffi, et, depuis moins de soixante années , la France républicaine a décrété l'impôt du sang. Aujourd'hui, la loi nous ordonne d'être soldats, et la désobéissance est punie par la privation totale de la liberté jointe à l'obligation du travail \
Chose grave et digne de toutes nos méditations , TeËclavage, institué jadis pour assurer les besoins de la société civile, l'esclavage renatt en quelque sorte
1 . Le Code militaire prononce la peine des travaux publics contre les simples déserteurs et contre les réfractaires«
DftOtt NATtlREL. «19
aujourd'hui pour assurer ceux de la société militaire I
Si ces faits sont exacts ^ Hen tie prouve avec plus d'autorité et Tinflelibilité de ]& nécessité BO(^iale et la forcé du courant qui entraîne les esprits de la violence vers le travail.
Âiîisi ', nous le* voyons , le pouvoir cesse tous les jours de se montrer dans des circonstances où il intervenait autrefois ^ mais , tous les jours aussi ^ il porte Son intervention là où elle était inconnuq. Il i^pretid d'une main ce que de l'autre il abandonné. • 11 n'y a pas là pour lui perte évidente^ amoindrissement manifeste. Quand donc y aura-t-il, dans les rénovations périodiques de nos lois , bénéfice absolu poiir la liberté?..*
^ Ici , je suis ramené par un cercle inévitable aux Considérations qui terminent le chapitre précédent; je vais m'effbrcer de les reproduire en m'élevant à un point de vue plus général et aussi plus abstrait.
Le mouvement de roppressioil à la liberté est ^ pour les peuples^ toujours parallèle à un autre mouvement qui s'opère au fond de leur intelligence et les fait passer de la contrainte à la Spontanéité dans r^ceomplissement de la nécessité sociale.
Le nœud de la difficulté , on le pressent peut-être, c'est que la nécessité sociale est double, comme on Ta
VU , et même un peu contradictoire*. Il y a celle de la société civile ; il y a celle de l'autre société. Or, je dis qu'il est presque impossible que cette double nécessité soit spontanément accomplie, tant que les individus se laisseront aveuglément conduire par ces inspirations naturelles dont je me suis préoccupé tant de fois et auxquelles on ne peut, après tout, refuser Thonneur d'avoir commencé les sociétés 4
J'ai surtout en vue les instincts réels lorsque je parle ainsi, car je serais bien autrement afifirmatif s'il n'était question que des instincts personnels. En effet, j'ai déjà fait observer que la charité seule, pas plus que Tégoïsme seul , ne suffirait à l'état social ; il faut à celui-ci l'influence des deux affections , dans une certaine mesure; il la lui faut, non pas pour quHl soit prospère, mais simplement pour qu'il existe.
Or y cette mesure indispensable, ce n'est jamais la nature qui l'établit, car elle fait en nous l'égoïsme beaucoup plus puissant que la charité. Sur ce premier point, il est donc bien évident que l'inspiration naturelle ne suffirait pas à l'accomplissement spontané de la nécessité sociale.
Maintenant j'ajoute, qu'indépendamment de cette pondération nécessaire entre les instincts personnels, il importe encore, non plus à l'existence mais à la prospérité d'un État, qu'il y règne une juste proportion
4. Pour bien combattre, il faut aimer beaucoup la liberté et ne pas trop aimer la vie ; pour bien travailler , il faut aimer beaucoup la vie et ne pas trop aimer la liberté.
DROIT NATUREL. 22i
dans rinfluence des instincts réels. Suivant moi, un Etat est prospère lorsque, la puissance collective n'étant pas douteuse,' la sécurité étant certaine, les deux ordres de désirs qui occupent tour à tour Tambition individuelle reçoivent une satisfaction égale ; en un mot, lorsque les personnes peuvent recueillir , à leur choix, une certaine somme de bien-être ou de liberté; et, puisque c'est ce dernier bien qui nous intéresse en ce moment, voyons ce qu'il devient dans le cas d'une inégalité flagrante entre l'influence des affections réelles.
Si l'amour de la liberté est, prépondérant chez un peuple ( et c'est par là qu'ils ont tous commencé ), cette circonstance favorisera la société militaire. Ce peuple redoutera peu ses voisins, et pourra même se donner la satisfaction des conquêtes; conmie peuple, il sera libre et puissant; mais, chez lui, l'esprit guerrier fera une concurrence fâcheuse au travail. On y verra donc peu de ces libertés domestiques , de ces franchises intérieures qui ne sont possibles qu'avec le travail. L'obéissance au pouvoir y sera sans trêve, et son gouvernement, fût-il républicain, sera nécessairement absolu ^ .
i . Les premiers Romains , que j'ai principalement en vue lorsque j'écris ces lignes^ étaient privés de la plupart des libertés individuelles dont nous jouissons aujourd'hui. Ils avaient, il est vrai, le droit d'élire, satisfaction douteuse et pleine de déceptions, concédée k la volonté personnelle au prix des devoirs les plus étendus. Mais, dans Tancienne Rome, un
Que si, dans ses rangs, prédomine , au contraire, Tamour de la vie (e( c'est par là que bien des nations périssent), un peuple sera ()ans des conditions fayo-* râbles à la société civile : cbe^ lui t le travail fleurira et beaucoup de libertés pourront être laissées aux individus sans qu'elles dégénèirent en licences ; mais viendra T heure où ce peuple énervé ne sera plus ei| état de réunir une vaillante armée : il aura donc tout k craindre d'une agression étrangère» Si les conquéranta ne se présentent pas, de son propre sein surgira peutêtre une invasion de barbares, et l'on verra , spectacle
grand nombre d'actions, licites de nos jours , ou seulement réprouvées .par les mœurs, étaient sévèrement punies. La li-* berté n*y descendait pas jusqu'à Tindividu, elle a* arrêtait au chef de famille qui avait tout pouvoir sur sa femme, Aur ses enfants, sur ses esclaves, et le plus pauvre avait un esclave.
Ce pouvoir absolu, en principe, était contenu de fait, non par le texte impassible de la loi, maia par la vobnté capricieuse des magistrats. Enfin Tautorité du dictateur ou de§ conauU, incriminée tant de fois par les tribuns, n'en était pas moins fort complète dans sa courte durée.
Tout cela ressemblait beaucoup k l'organisation d'une ar^ ipée ou d'un collège. Partout l'homme commandait à l'homme, et l'arbitraire corrigeait l'arbitraire, état de choses assez peu satisfaisant pour la liberté individuelle. Notre société civile, où chacun a le droit de faire tout ce que la loi ne lui défend pas, est bien autrement libérale que la société presque militaire de ces puissants républicains. Cela peut sembler étrange, mais c'est parce que nous sommes moins vivement épris de la liberté que nous pouvons la posséder davantage ; car, plus oti est passionné pour elle, plus il est à craindre qu'on n'en abuse. Ne laisse-t-on pas sans danger un pain grossier à la disposition d'un enfant? On ne lui abandonnerait pas avec la môme con% iiance des aliments dont il serait plus avide*
digne de pitié , toute une population d'honnêtes gens s'hunqilier sous les poignards d^ quelques bandits audacieui I
Avec un pouvoir national, mais trop absolu, la liberté privée naissait péniblement ; avec la domination étrangère ou l'anarchie, elle ne survivra pas au naufrage de la liberté publique ou de la société. Il faut donc, pour qu'elle puisse éclore et subsister, il faut encore que les instincts réels se tiennent mutuellement en respect, et c'est ce dont la nature ne s'est pas chargée davi^ntage. Rarement, je le crois, elle leur donna sur un même cœur une égale puissance.
Néanmoins , puisque le courant des âges fait passer peu à peu les prédilections humaines de la liberté à la vie, un jour doit nécessairement venir où ces influences se font équilibre dans les populations, et, comme il est alors convenablement pourvu au service militaire et aii travail , on recueille pleinement les bénéfices de la société. Le bien-être et la liberté se balancent ; aux termes de ma définition, TÉtat est prospère. Mais sa prospérité ne se soutient pas, car le temps poursuit son œuvre 9 et cet équilibre acoidontel est bientôt détruit
Sur ce point encore, Tinspiration naturelle ne saurait suffire d*une manière durable à Taccomplissement spontané de la nécessité sociale.
Or, comment la société se maintient-elle? Voilà ce. qu'il ne faut pas oublier.
Il est suppléé à l'insuffisance de la nature par une
volonté qui n'est plus la sienne , par une volonté qui procède du libre vbitre que Dieu nous a départi. Lorsque c'est le pouvoir social qui prend l'initiative de cette volonté , lorsque c'est lui, je ne dirai pas qui nivelle les instincts, la force humaine n'a pas cette puissance, mais qui, par les moyens violents dont il dispose, contraint les égoïstes à se comporter comme s'ils étaient charitables, les amis de la liberté comme s'ils aimaient le travail, les amis de l'existence compie s'ils avaient du courage, la société existe, il est vrai, mais non la liberté. C'est seulement lorsque cette initiative est prise par le bon sens des citoyens, c'est seulement alors qu'on a la liberté avec la société.
Si donc les hommes yeulent avancer dans la voie de leur affranchissement, s'ils veulent marcher à la conquête de libertés nouvelles sans compromettre celles qu'ils ont déjà obtenues, il faut, non-seulement qu'ils soient les maîtres de leurs instincts personnels, il faut encore qu'ils sachent résister à la tyrannie de ces antres instincts , lesquels ne sont bien souvent que les deux faces de l'égoïsme ; il faut qu'ils les subordonnent de plus en plus à un sentiment qui puise dans son alliance certaine avec la charité une vertu bien supérieure. -
Ce sentiment , faut-il le redire encore , c'est le sentiment même de la nécessité sociale , c'est l'équité. Quand les hommes écouteront la voix de ce conseiller universel, ils opteront toujours entre le service militaire et le travail ; mais quelle différence !
Dominés souverainement par laniour de la liberté, ils pouvaient être de bons soldats pourvu qu'ils ne fussent point tombés dans Tindiscipline ou dans la sédition (et l'instinct libéral n'était pas fait pour les en détourner) , mais ils n'auraient jamais été que des travailleurs médiocres. Souverainement dominés par Tamour de la vie^ ils pouvaient devenir de bons travailleurs s'ils n'eussent point cédé 'aux séductions de la fraude ou des violences sans péril (séductions dont lamour de la vie ne préserve nullement) ; mais, dans tous les cas, ils n'auraient été que des soldats sans valeur. Ces incapacités cesseront, ces défaillances ne seront plus à craindre lorsqu'ils agiront sous l'inspiration suprême du sentiment social.
Ils se voueront au travail , mais sans faire divorce avec le courage, qui leur profitera toujours dans quelques conjonctures de leur vie pacifique ^ et, si l'intérêt public le réclame, ils pourront fournir à Tarmée des membres pleins d'énergie. En suivant la carrière des armes ^ ils ne porteront aucune haine au travail, et, quand la patrie n'aura plus besoin de leurs services, ils reviendront sans répugnance à l'atelier.
Combien , dans la société civile, la liberté pourra s'étendre lorsque chacun , pratiquant l'équité telle 'que je viens de la définir, possédera le courage et l'amour du travail intimement unis sous la probité !
i. Notamment dans les fonctions de jurés, de témoins, d'électeurs, etc.
226 LIVRE DEOXIËME.
Il faut reconnaître que nous n'en sommes point encore là«
n est parmi nous des hommes dont toutes les actions semblent inspirées par le sentiment le plus pur et le plus complet du devoir, des hommes qui sont laborieux d'habitude , courageux quand il faut l'être , honnêtes gens toujours. Mais, je le demande, ces hommes sont- ils bien nombreux? Ils compensent, tout au plus , ceux qui ne sont ni laborieux , ni courageux, ni honnêtes, et quand on veut mesurer l'aptitude d'un peuple à la liberté , il faut considérer la majorité des individus. Or, notre majorité , de quoi se compo8e*t-elle?
Réservons la question d'honnêteté, elle mérite un examen à part. Nous possédons beaucoup d'habiles et intelligents travailleurs; nous ne manquons pas d'hommes de courage. Mais, soyons sincèriss; sont-ce les mêmes personnes qui, d'habitude, cumulent ces deux mérites? Non, trop souvent ceux qui brillent par leur activité au travail ont fait preuve d'une fâcheuse pusillanimité; trop souvent ceux dont on admire la bravoure ont montré pour le travail une aversion manifeste. Cela seul démontre que leur conduite n'est pas inspirée par la pleine conscience des besoins de la société.
Et en effet , ceux qui travaillent n'ont pas d'ordi-
naire d'autre but que de soutenir leur existence ou d'augmenter leur bien-être. Quelquefois , cependant , lorsqu'ils s'appliquent aux travaux de Tintelligence , ils sont moins sensibles aux intérêts matériels, et leur ambition est de s'élever au-dessus de la foule et d'acquérir la célébrité.
Quant à ceux qui font emploi de leur courage , ils ont pour mobile habituel la prépondérance de leur pays, de leur parti ou d'eux-mêmes, mais je n'aborde pas en ce moment la question de probité ; ou bien encore , épris de la gloire ou soigneux de leur considération, ils se préoccupent de l'opinion publique, ils obéissent au sentiment de l'honneur • Le sentiment de l'honneur a quelque ressemblance ayec celui du devoir, mais ce n'est pas le même. La crainte de l'opinion a souvent engendré des actes très-préjudiciables à l'intérêt social. Enfin, il y en a parmi eux qui , nullement jaloux de la domination ou de la gloire, dédaigneux des satisfactions morales , autant que peu sympathiques au travail , font simplement de leur bravoure un instrument de fortune et cherchent à gagner leur vie en la risquant.
Parmi tous ces moteurs, nous reconnaissons toujours des sentiments qui ont pour principe soit l'amour de la vie, soit l'amour de la liberté, néanmoins je lie vois pas là cette noble et complexe élaboration de la raison qui s'appuie également sur l'un et Tautre instinct.
Mais , dira-t-on sans doute, ces vocations spéciales
âi8 LIVRE DEUXIÈME.
sont dans Tordre des choses, car ces préférences données à la liberté sur la vie ou à la vie sur la liberté nous sont imposées par la nature elle-même et il est difficile de les changer. Gela est difficile» mais cela n'est pas impossible, n'avons-nous pas notre libre arbitre? Cette méfiance de nous-mêmes prouve combien nos volontés sont encore subordonnées à celles de la nature. Or, quand on veut avoir beaucoup de liberté dans la société , on forme un désir que la nature ne nous impose en aucune façon et Ton ne peut le réaliser qu'en s'élevant à des sentiments fortement élaborés par notre intelligence, et à des volontés surnaturelles en quelque sorte.
Cependant, si nous savons mal tenir la balance entre nos instincts réels, peut-être avons-nous mieux lutté contre>ceux qui concernent les personnes, autant vaut dire contre l'égoïsme, la tyrannie de la charité n'étant pas à craindre. Ici , le besoin de la résistance devenait plus impérieux , car de l'équilibre des instincts réels ne dépend que la prospérité d^un Ëlat| mais de la juste proportion des instincts personnels peut dépendre son existence. Aussi , notre éducation sociale est-elle plus avancée sur ce point. Si nous ne cumulons pas souvent Tardeur du travail et le courage, du moins nous associons presque toujours notre talent solitaire avec une certaine dosé de probité. Il faut entendre par ce mot ce que j'avais désigné jusqu'ici par celui d'équité, dont je viens tout à rheure d'élargir la signification. La probité c'est donc
le sentiment qui nous fait sacrifier notre intérêt à Tintérèt d*autrui, dans la mesure nécessaire au maintien de la société. Rien de plus , rien de moins.
Je dis que , de ce côté, notre émancipation est plus sensible. Et d*abord, quand il est question d'oubli de soi-même et de désintéressement» il est impossible de ne pas faire mention de notre brave armée.
' Toujours prêts à donner leur sang pour assurer à leurs concitoyens une liberté qu'eux-mêmes ne peuvent jamais avoir, nos soldats, il faut le reconnaître, ont une vie toute d'abnégation et de sacrifices. Honneur donc leur soit rendu , mais restons dans la vérité. Est-ce que ces actes quotidiens d'un dévouement quelquefois héroïque leur sont inspirés par le froid et impassible sentiment de la nécessité sociale? Est-ce qu'ils sont courageux uniquement par probité? Je ne crois pas qu'on puisse le prétendre. Il est à leur noble conduite un stimulant plus actif, une cause moins réfléchie et qu'il est facile d'apercevoir.
Autant la vie bourgeoise nous porte à l'égoïsme, autant la vie militaire nous fait incliner vers ces affections plu» larges que j'ai désignées sous le nom générique de charité. C'est que, dans la société civile, jamais la nécessité ne réclame de nous un renonce* ment total à nos intérêts, tandis que, dans la carrière des armes, on comprend si bien que l'on ne peut rien à soi seul et qu'il y a solidarité entre tous, que l'esprit de corps s'y développe rapidement.
Le soldat est privé de la liberté , mais il ne sent
pas qu'il en est privé. Il expose sa vie, mais la vie n'est pas ce qui lui tient au cœur. Il s'indigne contre les prudents généraux qui épargnent son sang , et il n'a d'enthousiasme que pour ceux qui s'en montrent prodigues. Ce qu'il appelle, c'est la victoire : il la veut pour son pays, pour son drapeau et pour lui-même, car il ne se sépare jamais d'eux dans sa' pensée.
Ce qui fait agir le soldat, c'est le patriotisme, et le* patriotisme est quelquefois plus et quelquefois moins que la probité. C'est une charité qui s'arrête à de certaines limites, c'est un égoïsme national. Le soldat combat sous l'empire d'une passion, et sa conduite a les avantages et les inconvénients d'une conduite passionnée. Il fera souvent plus que son devoir, bien
que son devoir exige beaucoup, mais il ne le fera peut-être pas assez longtemps. En veut>-on une preuve? Ces hommes si dévoués sur les champs de bataille ont attendu, pour la plupart, que la loi les y appelât, et, quand la loi ne les retient plus, ils se retirant ^
Et maintenant , si nous nous permettons de juger notre société civile , nous reconnidtrons , il est vrai, que l'abnégation personnelle et l'oubli de soi-même n'y sont pas , à beaucoup près, portés aussi loin que dans l'autre société , mais le besoin social ne l'exigeait aucunement, et ce que l'on y fait en ce
1 . Est-ce leur faute et n*est-on pas trop parcimonieux avec eux? Parce que leurs services sont intermittents, parce qu'ils ne combattent pas tous les jours, on oublie que c'est à leur éternelle servitude que la société civile doit toutes ses libertés.
bROlT NATUREL. iSI
sens, on le fait par une saine appréciation des inté-rèts de tous.
En général, nous «ommes honnêtes. S*il,en était autrement , yerrait-on dans nos vastes cités l'ordre maintenu par une poignée d'hommes de police (aussi
que devient cet ordre dans nos jours de fièvre politique I ) Yerrailron dans des milliers de communes la force publique représentée par un vieillard orné d'une arme blanche ? Mais , quand je dis que nous sommes honnêtes , cela ne veut pas dire que nous ne puissions l'être davantage. Il y a bien des manières d'entendre la probité , et Ton peut calculer plus ou moins largement les sacriSoes que l'égoïsme doit à la bonne harmonie sociale.
Nous faisons, d'habitude , passer l'intérêt d'autrui avant le nôtre , seulement dans deux circonstances précises. Lorsque l'intérêt d'autrui est sérieux et grave; lorsque le nôtre est sans importance.
Ainsiy nous avons la probité vulgaire ; nous respectons les biens et les personnes ; nous les respectons, je me plais à le. dire , non parce que la loi nous le commande, mais parce que telle est la pente de notre volonté; parce que la maturité de notre sens moral nous y convie.
Nous avons encore, pour la plupart, une autre probité que la loi ne nous impose pas ; probité moins coûteuse, mais dont il faut se garder de médire , car elle est d'une utilité extrême, surtout dans les centres populeux qui d'abord l'ont vue naître, ainsi que l'in-
232 LIVRE UEUXIÈME.
cliquent les diverses qualifications qu'on lui donne: civilité, politesse, urbanité. Ce n'est pas que la nécessité sociale soit autre dans les villes que dans les campagnes , mais cependant elle y donne lieu à des applications plus fréquentes, conmie aussi les bienfaits de la société y sont plus sensibles. En thèse générale» plus une population vil pressée, plus une société a de vastes proportions, et plus le devoir se complique; plus la perception du sentiment social exige d'élévation dans la pensée. Les grandes cités et les grands peuples sont impossibles chez les sauvages.
Nous possédons , quant i nous , dans la double vertu que je viens de signaler, les bases essentielles du sentiment social ; nous avons abordé le devoir par ses deux points extrêmes , mais au centre, il reste encore bien des riions désertes, bien des parties inoccupées. Je ne dirai rien de rindifierence trop souvent cachée aous cette aménité de langage que flétrit Tindignation de notre misanthrope ; mais , je le demande , est-ce acquitter avec intelligence le tribut de la charité que de se dévouer à des intérêts de famille, de province ou de parti , et de refuser à la grande unité nationale les svmpathies dont elle a besoin? Est-ce pratiquer pleinement la probité que de tenir pour sacrés les droits des individus, mais de n'avoir aucun respect spontané pour les droits tutélaires de cet être rationnel que Ton nomme l'État? Enfin, dans une société qui repose sur la mutualité des services, ^e montre4H>n suffisamment honnête h>rsqu'on ap-
ptique son esprit à produire l'apparence du service, plutôt qu'à rendre le service lui-même; lorsqu'on s'in* génie à tirer profit des autres sans leur être utile; lorsque , dédaignant la voie du travail , on s'efforce d'atteindre la fortune par des \oies souterraines, échappées par malheur à l'interdiction légale?
Je suis loin de prétendre que l'intérêt d'autrui doive occuper dans notre affection autant d'espace que nos propres intérêts; mais, comme plus on veut avoir de liberté , plus il faut être honnête, je dis que notre probité à faible vue ne me paraît pas au niveau de notre ambition. Espérons mieux des lumières que le temps peut apporter avec lui.
Certes, l'équité n'a pas toujours fait la loi au monde ; il y a eu de graves abus d'autorité, et les princes ne sont pas plus impeccables que leurs sujets; mais, bien plus souvent qu'on ne paraît le croire, la différence des gouvernements a été motivée par la différence des volontés populaires. Rien de plus commun que d'entendre dire : « Tel peuple jouit de telles institutions , pourquoi ne les aurions-nous pas à notre tour? » Or» la liberté, sachez-le bien, ne nous est jamais laissée dans l'état social que pour en faire un emploi déterminé. Oui, tel peuple jouit de telles institutions , mais voyez ce qu'il en fait, considérez comment il en use; en feriez*vous le même usage? Question difficile à bien résoudre avant l'épreuve, et l'épreuve est pleine de périls !
On assigne vainement des droits imprescriptibles à
rhumanité; en présence de la nécessité soeiale, il n'est point de libertés inamovibles , mais il n'en est pas non plus qui soient frappées d'une éternelle proscription. Que l'on suppose un manque absolu de probité , et il n'est pas une seule des facultés octroyées à l'homme par le Créateur, qui n'ait besoin d'être réglée par le pouvoir, afin que la société subsiste.... mais aussi il n'en est pas une seule, quelque redoutable qu'elle paraisse, qui ne doive être abandonnée aux citoyenSy lorsque leur conscience plus infaillible et plus forte que l'autorité saura en modérer l'usage. En admettant le progrès indéfini de l'esprit social , il n'y a point de barrières légales qu'on ne puisse abaisser sans péril , et qu'il ne soit inutile et par conséquent injuste de maintenir. Un jour, peut-être , la loi qui punit le meurtre et le vol devra être effacée de notre code.... Il est vrai qu'avant ce jour les voleurs et les meurtriers auront disparu.