‹ Études sur la sociétéChapitre 38 sur 41 · CHAPITRE VIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIIL

RÉSmrt ET CONCLUSIONS.

Avant d'osep produire mon opinion définitive sur le droit naturel, j'ai besoin de résumer tout ce que j'en ai dit jusqu'à présent, et d'appuyer de nouveau sur les points que j'ai trop légèrement indiqués.

J'ai montré le droit naturel naissant, après le droit positif, d'une pensée honnête et bonne. Dans les loisirs que leur avait faits la société , des hommes amis de la paix et de la justice se sont émus de voir le droit s'appuyer habituellement sur la force et trop sou* vent ratifier les faits accomplis par la violence; ils ont cherché s'il n'existait pas, en dehors de toute contrainte, des règles indiquées par la nature même de l'homme et destinées à le guider dans ses rapports avec ses semblables. Ils ont rédigé ces règles, et, comme ils les croyaient dictées par la nature ellemême, ils les ont déclarées immuables et étemelles « comme sont en effet toutes les lois de la nature.

J'ai commencé par faire observer que ces préceptes de conduite habituellement désignés sous le nom de droit naturel nous étaient révélés tous par un sentiment intérieur que l'on appelle conscience ou équité , et je me suis demandé si Téquité était bien la voix de la nature.

J'ai reconnu qu*il existait des inspirations de la nature , c*est -à-dire des volontés surhumaines qui se font sentir dans le domaine intellectuel, comme il en est d'autres qui gouvernent celui de la matière. J'ai examiné ces lois de rintelligence, et, sans rencontrer Téquité J'ai dit ces aflections natives imposées à toutes les créatures vivantes et faciles à discerner chez l'enfant qui vient de naître aussi bien que chez Thomme mûri par l'âge. Et puis j'ai ajouté que si ces inspirations étaient pour les brutes des lois ausifi formelles que les lois de l'ordre physique , elles n'étaient que des influences pour la race humaine que Dieu avait douée d'une volonté indépendante.

J'ai dit comment l'homme devait l'indépendance de sa volonté au don généreux d'une intelligence spéciale qui Texcite soit à fortifier, soit à affaiblir les diverses affections qui lui sont communes avec tous les êtres animés; j'ai montré la raison faisant concurrence à la nature; enfin j'ai défini les différents inspirateurs de nos actions y les instincts, les idées, les sentiments. J'en ai conclu que la volonté suprême, volonté qui ne change pas , est que la volonté humaine puisse changer, et que, dans l'ordre moral, la seule loi naturelle à laquelle l'homme ne peut se soustraire, c'est la loi qui le fait libre.

Pour exécuter ce premier travail , relativement facile et simple , j'avais eu besoin de recourir à mon jugement , mais non à ma conscience ; c'est qu'en effet, je n'avais pas encore dit un mot de droit naturel.

J'avais indiqué les lois qui régissent TinteUigence de Thomme considéré isolément et dans ses rapports avec lui-même, mais le droit appelé naturel édicté les règles qui doivent diriger les intelligences humaines dans leurs rapports entre elles. Tai dit que ces règles nous étaient enseignées par la seule équité ; insistons sur ce point.

Il n'est pas impossible de déduire de nos facultés et de nos affections naturelles certaines instructions qui pourront nous guider dans notre commerce avec nos semblables^ et poser des limites morales à notre liberté; mais je dis que ces instructions obscures, et souvent contestables ; ne sont attribuées à la nature , ne sont reconnues pour le droit naturel, que lorsqu'elles peuvent être avouées par l'équité.

Ainsi, l'on pourrait prétendre que la nature a voulu nous établir en relations pacifiques et cordiales avec les autres hommes , puisqu'elle nous a inspiré non* seulement l'amour de nous-mêmes, mais aussi lamour de nos semblables. Toutefois , il faudrait avouer que ces relations devaient, dans sa volonté, avoir bien peu d'étendue , car j'ai fait remarquer combien la charité est faible auprès de l'amour de soi, et combien décroît rapidement notre affection à mesure qu'elle s'éloigne de notre personne. Si les relations humaines ont pris des développements considérables, c'est qu'elles se sont basées sur l'intérêt personnel. Voyons donc ce que nous conseillerait à cet égard l'intérêt personnel prive des lumières de l'équité.

La nature , en donnant des serrée à Taigle et des griffes au lion , a manifesté qu'elle voulait que ces animaux fussent des animaux carnassiers ; je ne dirai pas qu'en donnant à l'homme la faculté de nuire à son semblable , elle a montré qu'elle voulait qu'il fît usage de cette faculté^ car on me répondrait que ce que la nature a réellement donné à l'homme, c'est l'intel* ligence et la force ; qu'elle les lui a données pour assurer sa vie et pour se défendre, mais que , comme elle lui a donné en même temps la liberté , elle ne peut l'empêcher de détourner ces facultés de leur destination. Voilà qui prouverait que la nature n'a pas conseillé à l'homme de faire le mal, mais le droit naturel prétend qu'elle le lui a défendu. Conmient le démontrer sans attester la conscience ?

Dira-t-on que nous avons reçu de la nature l'amour de la vie , et que cette affection nous conseille de ne pas être agresseurs ^ même quand nous nous croyons les plus forts , car nos ennemis peuvent être les plus intelligents et appeler la ruse au secours de leur fai^ blesse ? Mais l'amour de la vie ne nous conseille plus rien de semblable ^ si nous nous croyons à la fois les plus intelligents et les plus forts.

On voit que, pour inscrire dans le droit naturel des principes convenables , on a dû les chercher ailleurs que dans, les affections qui nous sont communes avec tous les êtres vivants, et qu'il a fallu les demander à Téquité. Pour que le droit naturel soit bien nommé , il est donc nécessaire que l'équité soit aussi une inspi*

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ration de la nature. Or , j'ai démontré que Téquité n'était pas une inspiration directe de la nature, mais le produit épuré de ce travail mystérieux que notre intelligence spéciale accomplit sur les inspirations naturelles; j'ai appelé l'équité un sentiment, une élaboration de la raison , une inspiration humaine.

Expliquons bien ce que j'entends par ces mots , car ils pourraient donner lieu à de fausses interprétations.

11 me faut redire une fois de plus que tout vient de Dieu , et que l'homme qui n'a rien créé , ne peut que rapprocher ou séparer les créations de la nature afin de les approprier à son usage. Il n'y a donc point d'œuvres complètement humaines, et c'est précisément pour cela que Ton a pu, sans inconvénient» donner ce nom aux œuvres naturelles modifiées par la main de rhomme. Ainsi, ce langage ne doit tromper personne» Ce qu'on appelle une œuvre humaine , c'est toujours une œuvre naturelle , mais disposée dans un ordre qui ne se serait pas produit sans l'intervention de rhomme.

Eh bien, c'est par une locution analogue que je nomme l'équité une inspiration humaine, car une inspiration humaine, c'est toujours une inspiration naturelle, mais modifiée par l'intelligence de l'homme. Démontrons , néanmoins , l'opportunité de cette distinction.

Nous apportons tous, en naissant , quelques affections simples, primordiales, à la formation desquelles notre raison n'a pris aucune part, et qu'il est toujours

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facile de reconnaître en les observant chez les créatures qui n'ont point reçu la raison en partage.

Et puis, ces mêmes affections, rendues fécondes par les idées qui sont le produit spécial de notre intelligence, deviennent en nous la base d'un grand nombre d'affections nouvelles inconnues à la brute, et disputent à la nature, mais pas toujours avec succès, Thonneur de diriger notre conduite. En ^et , les élaborations de la raison s'opèrent avec une certaine lenteur et se décomposent rapidement ; les affections naturelles, au contraire, ne nous abandonnent jamais sans retour ; elles sont toujours présentes , toujours prêtes à nous guider , de sorte que dans les conjonctures imprévues et soudaines, et qui appellent une prompte résolution, bien souvent elles entraînent notre volonté avant que la raison ait le temps d'intervenir.

J'en demanderai un exemple à la moins puissante de ces affections primitives , à celle que je m'étonne de chercher en vain dans les traités de droit naturel*.

Que pendant une tempête , sur une embarcation brisée, apparaisse un naufragé près de périr, il se peut que l'instinct de la conservation nous retienne au rivage, mais nous ne restons pas impassibles à cette vue. Une émotion poignante nous saisit et, dans nos cœurs, une lutte s'engage entre le soin que nous pre^

i . Elle s*y trouve, mais sous des noms qui ne lui appartiennent pas, car la charité, ainsi que je le répéterai tout à rheure, n*est ni l'équité ni la sociabilité.

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nans de notre vie mais qui est en sûreté , et Tintérèt plus faible que nous portons à une existence étrangère mais qui est en péril. Une voix intérieure, qui n'est pas la raison , nous sollicite de voler au secours de ce malheureux, et si nous écoutons enfin cette voix, si nous réussissons dans notre entreprise, notre retour au port est salué par les cris reconnaissants de tous les spectateurs. Voilà la nature, voilà la charité !

Plus tard, la froide raison reprendra son crédit; elle nous dira que nous nous sommes exposés pour un inconnu à qui, dans toute autre circonstance, nous aurions refusé peut-être un service moins périlleux; elle nous dira que, si nous eussions succombé, nous laissions dans le deuil et dans la détresse , des êtres qui nous sont plus chers qu'un étranger. Ainsi parlera la raison, et, une autre fois, elle saura nous tenir en garde contre les séductions de la pitié.

J'ai choisi là un exemple qui ne donne pas le beau rôle à la raison, mais je n'ai. pas besoin de dire que j'en pourrais citer mille autres où son intervention serait présentée sous un meilleur jour.

Quoi qu'il en soit, je le demande, si l'on appelle : volontés, inspirations de la nature ces affections irréfléchies mais toujours vivaces qui parfois emportent de haute lutte notre décision et dont nous ne triomphons jamais sans combat, doit-on qualifier de même l'action de ce puissant organe qui assure la victoire à

la prudence humaine ? La nature a permis que ses

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influences fussent annulées par l'homme^ elle n'a pas poussé la contradiction jusqu'à les annuler ellemême. La raison est donc un présent , mais non pas une volonté de la nature, la raison c'est nous-mêmes, et quand les inspirations de la nature sont transformées par elle , on doit les appeler des inspirations humaines.

Il en est ainsi de l'équité. L'équité est formée de deux inspirations naturelles, de l'égoïsme et de la charité, mais, de même que les combinaisons de l'ordre physique, elle acquiert des propriétés tout autres que celles de ses éléments. Un homme équitable donne des soins nombreux à ses intérêts , mais souvent encore, il les fait passer après l'intérêt d'autrui. A le juger sur ses actions, on pourrait donc le croire tour à tour égoïste et charitable. Il n'est ni l'un ni l'autre. Cet homme se dit : « Je fais ainsi parce que j'ai foi dans la société; parce que je suis convaincu que ma conduite doit profiter à tous et conséquemment à moi-même / parce qu'enfin, pour le bien général comme pour le mien propre, je veux donner l'exemple de cette manière d'agir, et la propager par mon initiative. »

Ce langage n'est ni celui de l'égoïsme , ni celui de la charité. L'équité fusionne, pour ainsi dire, ces deux instincts, et donne à chacun quelques-uns des caractères de l'autre, ou plutôt, en nous conservant l'intérêt personnel pour inspirateur, elle nous fait agir quelque* fois comme si nous étions inspirés par la charité*

DftOlT NATUREL. 243

L'équité est donc autre chose que les instincts personnels. Â qui doit-elle sa production ? A l'élaboration de la raison, à Tintervenlion de Thomme. Appeler l'équité une inspiration humaine ^ ce n'est pas dire qu'elle ne vienne pas de la nature, mais c^est dire qu'elle n'en vient pas directement. On dit aussi que Dieu nous a donné des habitations; cela signifie qu'il a placé la force dans notre bras , le jugement dans notre intelligence, dans le sol et sur le sol les rochers, les métaux et les forêts; ainsi Dieu nous donna l'équité *.

Je demande acte de ces paroles et je poursuis mon résumé.

Après avoir constaté que l'équité était une inspiration humaine, je me suis demandé ce qu'elle avait voulu faire en rédigeant le droit naturel. J'ai répondu. Constituer la société en respectant autant que pos* sible la liberté.

Cette définition a besoin d'être défendue. Elle ne

i. Cette doctrine n'exclut pas une intervention surnaturelle de la Divinité dans les affaires de ce monde ; elle ne fait obstacle ni à la révélation ni aux miracles, mais elle invite à ne pas admettre légèrement les faits exceptionnels et à ne les voir que Ik où ils se trouvent. Elle nous tient à une égale distance de l'athéisme et du fatalisme. Attribuer à Dieu toutes les bonnes inspirations est un témoignage honorable de reconnaissance envers Téternel bienfaiteur ; mais si réellement tout le bien venait directement de Dieu et que le mal seul fût le fait de Thomme, je comprendrais encore la peine qui menace les méchants, je ne m'expliquerais plus la récompense pro** mise aux justes.

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pouvait être adoptée par ceux qui , subissant une illusion facile à comprendre, ont attribué le droit Jiaturel à la nature. Obligés qu'ils étaient de justifier son nom , ils l'ont appelé : « Le système des règles qui nous sont imposées par notre nature pour nous diriger dans notre conduite. » Mais, ne nous arrêtons pas aux mots ; examinons le travail dont ils font suivre cette définition assez confuse et nous al- Ions reconnaître que leur pensée patente ou secrète est d'établir la société d'abord , et ensuite, il est vrai , de ménager, autant que faire se pourra , les impulsions données par la nature , les volontés individuelles , la liberté de chacun.

En effet, avant d'articuler des règles de conduite, avant de parler de droits et de devoirs , ils débutent , ainsi que je l'ai fait moi-même, par énumérer les Inspirations naturelles , ce que j'ai appelé les lois morales de la nature humaine , lois indulgentes et débonnaires , puisqu'il est toujours possible à l'homme de s'en affranchir ; mais , dans leur préoccupation constante de la société , ils taisent celles de ces inspirations qui auraient contrarié l'établissement social , et leur en substituent d'autres qui lui sont propices, mais qui ne viennent pas en droite ligne de la nature.

Ainsi , tout ce qui respire naît avec l'amour de la liberté , il n'est pas de suggestion naturelle qui soit plus manifeste , et cependant , parce que la société ne peut s'établir sans coûter de nombreux sacrifices à rindépendance individuelle, ils ne parlent pas nomi-

nalîvement de Tamour de la liberté. On peut dire, il est vrai, qu'ayant adopté la classification des instincts personnels, ils le comprennent dans l'amour de soi. Mais ce n'est pas tout ce qu'ils ont oublié. L'abstention de la violence est indispensable à l'état social , ils omettent complètement l'instinct de la violence.

Ou se rappelle que j'ai signalé cette instruction naturelle, mais que je l'ai réunie à celle du travail sous cette dénomination : L'instinct de se servir de sa force sous la direction de son intelligence. Or, qui pourrait nier que l'homme ait reçu directement de la uature le goût de la violence aussi bien que celui du travail? Qui pourrait voir en eux des inspirations modifiées par la raison, lorsque la brute se livi*e au travail et fait usage de la violence?

Voilà ce qu'ils ont omis, voyons maintenant ce qu'ils ont ajouté.

J'ai montré tout à l'heure ce que seraient les instructions de la nature concernant les relations humaines, si elles n'étaient rectifiées par l'équité. L'équité est indispensable pour établir des rapports convenables entrejes hommes. Aussi, les promoteurs du droit naturel ne manquent pas de ranger ce sentiment précieux, cette élaboration sublime de la raisou , parmi les lois de la nature.

Ils font plus encore , et c'est ce qui démontre jusqu'à l'évidence que leur pensée de prédilection était de maintenir l'état social ; ils ne se contentent pas de l'équité. Et en effet il y a, non pas plusieurs équités,

mais plnsiears s^tèmes qui peuvent être adoptés par elle et tons ne seraient pas favorables à la société. Ainsi , un homme peut se dire : Je ne veux pas commander, mais je ne veux pas non plus obéir. Je ne demanderai pas de services à mes semblables , mais je ne veux pas non plus leur être utile. Cet homme serait victime assurément de son amour exagéré pour l'indépendance, toutefois sa conduite ne violerait pas Téquité. Mais il peut se dire au contraire : Je consens à obéir parce que j'espère commander à mon tour, je consens à rendre des services , mais i condition que l'on m'en rendra.

Entre ces systèmes tous deux écpiitables et fondés tous deux sur un raisonnement, le premier maintiendrait l'isolement et la barbarie , le second seul organiserait la société. Eh bien, c'est ce dernier système que l'on reconnaît 'pour Tesprît du droit naturel , et l'on proclame que la nature nous inspire la sociabilité.

La sociabilité, c'est l'amour de l'état social se conciliant avec des idées de justice, c'est Técpiité afiTectionnant la société. Nous ne la percevons jamais sans nous servir largement de notre raison , sans faire une violence notable à nos instincts, sans lutter bravement contre la nature.. . . Et cependant les inventeurs du droit naturel voient dans la sociabilité une inspiration directe de la nature, ils en font un instinct !

Quand on se tait sur le penchant à la violence, quand on passe légèrement sur l'amour de la liberté ,

DROIT NATUREL. Ul

quand on met à leur place Téquité et la sociabilité , il devient possible de définir le droit naturel ainsi qu'on Ta fait, et de promulguer au nom de la nature des principes de conduite favorables aux relations pacifiques et à la suprématie de Tintelligence ;. mais celte fiction manifeste n'est*elle pas la plus forte preuve que Ton se proposait avant tout de constituer la société? Ma définition est donc la seule qui convienne au droit naturel, car elle a seule Tavantage de dire toute la vérité.

Enfin, les derniers chapitres du livre ont été employés au développement de cette proposition : Puisque le droit naturel est l'œuvre de Thomme et non celle de la nature ^ ne doit -il pas être changeant, comme les lois humaines, au lieu d'être immuable comme les lois naturelles ?

El y après avoir établi qu'un antagonisme radical existait entre le principe de la loi naturelle «t celui de la loi sociale, c'est-à-dire entre la liberté et la discipline, j'ai dit par quels artifices, par quels expédients ces deux principes pouvaient se concilier dans la pratique et comment la liberté avait obtenu droit de cité chez les peuples. J'ai montré chaque peuple se divisant en deux sociétés, dont l'une, qui ne porte point ce nom , est et demeure néanmoins une association véritable où tous les actes sont le produit du com-

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mandement et de Tobéissance, où partant la liberté est impossible; tandis que Vautre, protégée par la première, exonérée par elle d'une partie de la nécessité humaine , peut détendre les liens de la discipline et ne conserver presque de la forme sociale que le nom qui la rappelle.

J'ai fait voir, dans cette société quasi-nominale, dans la société civile, la liberté vivant côte à côte avec l'autorité et gagnant du terrain sur elle à mesnre que les esprits, mieux pénétrés des besoins de leur situation , y savaient eux-mêmes s'imposer ou s'interdire les actes que l'autorité a pour mission de leur imposer ou de leur interdire. Et, m'appuyant enCn sur des exemples tirés de l'histoire du droit positif, j'ai démontré que, bien que les conditions d^existenee de cette société fussent toujours les mêmes , il suffisait que la bonne volonté des populations à son ^ard se modifiât , pour que les lois qui prétendent à l'éqnité fussent contraintes de se modifier à leur tour, parce que, l'abus étant possible aussi bien dans l'exercice du pouvoir que dans celui de la liberté, ceux qui commandent n'étant pas plus infaillibles que ceux qui obéissent , l'autorité sociale étant d'ailleurs , à cause de la nature humaine et limitée de la puissance, obligée sans cesse d'exiger plus qu'elle n'a besoin d'obte* nir, il était injuste d'imposer aux hommes même les choses justes, lorsque ceux-ci étaient prêts à les accomplir spontanément.

Or, si les lois positives ne peuvent maintenir leur

équité qu'en se modifiant, le droit naturel , qui est en quelque sorte une émanation pure de Téquité, ne doit*il pas être forcé de changer aussi?

Je ne me bâte point cependant d'adopter cette conclusion ; je me souviens que le droit naturel est une théorie^ un mythe , une abstraction et qu'il n'est pas facile de saisir une abstraction en flagrant déht de changement. Voici donc quelques objections qui se présentent à mon esprit ; je les reproduis en m'efiforçant de ne pas les afiTaiblir :

tt Pourquoi n'y aurait-il pas des règles susceptibles d'être observées dans les relations humaines, abstraction faite des lieux et des âges, si ces règles découlent de la nature de l'homme j de sa conformation , de ses besoins physiques et moraux? Et n'ai -je pas moimême reconnu qu'il en était ainsi? Qu'est-ce donc que ces devoirs sommaires que j'ai décrits sous le nom delà nécessité sociale en ayant soin de déclarer qu'ils ne changeaient jamais? Ne serait-ce pas le droit naturel en personne ?

çc Les lois positives sont changeantes parce qu'elles sont des lois positives. Lorsqu'on s'empare des préceptes du droit naturel, lorsqu'on en fait des injonctions précises ayant pour sanction la violence, l'équité de ces préceptes s'altère au contact des impuissances ou des abus inséparables d'une autorité extérieure et terrestre : elle peut disparaître sous les inconvénients qui résultent de l'emploi de la force contre la volonté de l'homme. Mais la conscience exerce sur les âmes

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une action exempte de ces infirmités, et, comme il n'est pas à craindre qu'elle exagère les sacrifices, qu'elle outre-passe les devoirs, tant que le droit naturel demeure une règle abstraite et n'est imposée que par la conscience, rien ne Tempèche d'être éternel, il se confond avec l'équité elle-même. »

Voilà les objections , voici la réponse.

Assurément une loi qui répondrait tout à la fois aux besoins physiques et intellectuels de l'homme aurait des chances pour être éternelle; mais cette l<n est «elle possible? Notre conformation physique ne change pas : en est-il de même de notre conformation morale? N'aurons-nous pas toujours des préférences pour la vie ou pour la liberté , pour le bien-être ou pour la domination , pour les œuvres qui so)at l'attribut exclusif de l'intelligence ou pour celles qu'accomplit la force associée au courage ? Comment donc une règle unique pourrait-elle suffire à des besoins nombreux et contradictoires? Comment une loi invariable pourrait-elle satisfaire une volonté aussi mobile?

Non , je n'ai point reconnu cela en proclamant l'immutabilité de la nécessité sociale. Sous ce nom^ j'ai désigné les actes matériels dont l'abstention ou l'accomplissement sont éternellement nécessaires à l'existence des sociétés; mais, quand il s'est agi de la société civile , je n'ai pas eu besoin de dire si ces actes devaient être imposés par le pouvoir social ou bien abandonnés au libre arbitre des individus; en un mot, je ne me suis occupé que de la société, je n'avais

point à défendre les intérêts de la liberté; or, c'est ce que le droit naturel ne peut pas faire, et c'est ce qui démontre surabondamment que le droit naturel est autre cHose que la nécessité sociale.

Souvenons*noti8 de son programme : « Il faut que la société existe ; il faut que l'homme conserve , dans la société, le plus de libertés qu'il sera possible. «Ainsi le droit naturel doit s'occuper de la société, mais il doit aussi s'occuper de la liberté. Il faut qu'il dise non-seulement les devoirs, mais encore les droits de l'homme en société. Son but est complexe, et c'est cette complexité qui l'empêchera d'être immuable.

Faut-il dire le principe de la loi de nature? C'est la liberté, rien que la liberté, cela ne change pas. Faut-il dire le principe de la loi de société, de la pure et véritable association ? C'est la discipline , rien que la discipline, cela ne change pas non plus. Mais si vous me demandez le principe de la société civile, comme la société civile est quelque chose de mixte et de composite, une sorte d'intermédiaire entre l'état de nature et l'état de société, je suis embarrassé pour vous répondre, car au lieu d'un principe, j'en trouve deux, la discipline et la liberté ; et comme ces principes sont antipathiques, il faut leur assigner à tous deux leur domaine; il y a ici une limite à tracer, limite qui ne peut rester à la même place , quand les prédilections populaires sont tantôt pour la société et tantôt pour la liberté; en un mot, cela change, cela doit changer.

Je reconnais que le caractère de la sanction attachée

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au droit positif peut souvent porter atteinte à son équité ; je reconnais que le droit naturel , considéré comme une règle abstraite et destinée à n'être imposée que par la conscience, n*a pas à redouter un semh]ab\e écueil; mais il en peut rencontrer d'autres non moins fatals à son immobilité.

D'abord , la conscience n'a-t-elle pas aussi ses faiblesses? Il n'est pas à craindre qu'elle exagère les devoirs, mais est-elle incapable de les atténuer?

Ensuite, quand un individu délibère dans son for intérieur, lorsqu'il recherche^ en toute liberté, quelles sont les actions qu'il peut se permettre , quelles sont celles qu'il doit s'interdire, ne faut-il pas qu'il se préoccupe également des exigences de sa nature et des besoins de la société dans laquelle il vit et veut continuer de vivre? Quand doit-il obéir au pouvoir; quand peut-il réclamer son indépendance? Quand doit-il soigner ses intérêts personnels , oti servir les intérêts d'autrui ? Pour bien résoudre ces questions, ne faut-il pas qu'il considère non-seulement son état moral, ses goûts et ses idées, mais encore l'état moral, les goûts et les idées de ses concitoyens? La solidarité est inévitable, et je dis qu'il aboutira à des décisions différentes suivant les circonstances, suivant les temps et les lieux, les hommes et les choses.

Et encore, j'ai donné à cet homme la tâche la plus facile, en le plaçant dans les rangs de ceux qui n'ont à gouverner que leur propre conduite; mais, qu'on se représente maintenant un des puissants de la terre, un

souverain , qui, ne redoutant aucune pression extérieure et subissant les seules impulsions de sa conscience, veut donner des lois équitables à ses sujets. Avant de concéder telle ou telle liberté, ne faut-il pas toujours qu'il apprécie avec soin les bons ou les mauvais usages que Ton pourra faire de cette concession^ et comme les résultats pourront être différents, suivant les mœurs des individus, ses résolution» pourront aussi être différentes.

Donc les règles abstraites et imposées par la seule conscience ne peuvent encore se flatter d'être éternelles !

Ni ces règles, ni le droit naturel ne doivent être confondus avec l'équité. Celle-ci est le principe et l'auteur, ceux-là la conséquence et le produit. On peut dire l'équité éternelle lorsqu'on entend par là un sentiment insaisissable et qui ne précise rien ; mais, pour être quelque chose, les règles équitables doivent être précises. L'équité est un fleuve dont le cours ne se déplace jamais ; mais les résolutions qu'elle nous inspire, ce sont les eaux du fleuve qui se renouvellent incessamment.

On ne peut même pas confondre le droit naturel avec les règles équitables considérées en général, avec la morale en d'autres termes ; ce qui l'en distingue, 'Ce qui lui constitue , en quelque sorte, une individualité à part, c'est la double prétention d'être applicable en tout temps à l'universalité des hommes, et cependant d'être précis comme les règles équitables. Car le droit

naturel est une théorie, mais une théorie descendue des nuages où i^équité s'enveloppe; c'est une loi abstraite, mais en état de recevoir son application, prête à prendre corps dans les faits de la yie réelle et à servir d'arsenal aii droit positif ; c'est là ce qui fait son importance , autrement l'on ne s'y arrêterait pas. Eh bien y je le demande, cette double prétention d'être invariable et cependant précis, est-elle admissible? Sans doute, on a inséré, dans le droit naturel un certain nombre d'articles. qui seront si longtemps acceptés par l'équité qu'on peut les considéra comme permanents ; ainsi, par exemple, dans les circonstances normales de la société civile, l'équité permettra toujours la liberté de vivre, elle interdira toujours celle de tuer \ et c'est seulement dans un accès d'optimisme que j'ai pu m'écrier : « Un jour, peut-être, la loi qui punit le meurtre devra être effacée de nos codes. » Mais, je le répète, le droit naturel ne peut pas s'en tenir là, car s'il laisse dans le vague des libertés importantes, c'est toujours sur ce terrain douteux que s'engageront les disputes. 11 lui faut donc dresser la liste formidable de toutes les actions possibles à l'homme et dire : (c celles-ci seront éternellenient pertnises, celles-là seront éternellement défendues : » Si

1. Oui, dans les circonstances normales de la société civile, mais qu'importe, puisque Ton ne peut garantir aux citoyens le droit de faire partie de cette société, et que, dans la société militaire , la liberté de vivre et la défense de tuer éprouvent des modifications radicales*

le droit naturel ne peut pas le faire, c'est qu'il est changeant.

J'ajouterai que, s'il le faisait, il cesserait tôt ou tard d'être équitable.

Eh quoi? Nous venons de reconnaître que touteà les questions d'équité étaient, avant tout, des questions de fait , c'est-à-dire que , pour établir des lois justes, il fallait toujours prendre en considération l'état de la volonté chez les personnes à qui elles étaient destinées, et il pourrait en exister qui seraient applicables indistinctement à tous les hommes : mais pour que cela fût possible, il faudrait que la volonté humaine fût invariable !

En pratique, il n'est pas toujours facile de se renseigner a cet égard, cependant les faits sont là pour dire si c'est l'autorité qui abuse ou si la liberté est en excès, mais en théorie, qui vous guidera? Vous manquerez de base pour faire une loi équitable, et vous vous perdrez dans les conjectures.

Supposerez-vous tous les hommes vertueux, charitables, ennemis de la violence et partisans du travail, alors, à quoi bon tracer des règles et poser des limites? Peu importe que vous fassiez la bonne part à l'autorité ou à la liberté; personne n'abusera, personne ne fera usage de l'excès des facultés qui lui seront laissées.

AdmettriBz-vous que les grands sont pleins d'égoïsme et de passions , et que la vertu n'existe que chez les humbles? Dans ce cas, votre loi sera tout autre qu'elle

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eût été si vous eussiez adopté l'hypothèse contraire ; mais, je tous le demande, si vous faites les peuples impeccables par hypothèse , pourquoi ne pas faire les princes impeccables aussi? Et même, ne serait-il pas moins déraisonnable de présumer Téquité dans quel* ques individus que dans la multitude ?

Enfin , adopterez-vous une moyenne ? Supposerezvous que les hommes ne sont ni trop vertueux ni trop méchants? Eh bien, les règles que vous établirez seront encore injustes toutes les fois que ceux auxquels on voudra les appliquer n'auront pas atteint cette moyenne, ou l'auront dépassée. Et, si ces difficultés existent pour apprécier sainement des libertés qui auront été pratiquées dans quelque coin du globe, combien devient-il plus ardu de proclamer des droits nouveaux qui n'ont été consentis dans aucune société et n'ont jamais reçu le baptême de l'épreuve.

En pratique, je le répète, rien de plus nécessaire que de fixer les droits des citoyens; mais, en théorie, c'est limiter les forces de l'autorité, sans savoir si elles (suffisent à sa mission. Sa mission est de prot^r la vie humaine et l'existence de la société, avant de garantir une somme quelconque de libertés aux individus. Lorsque ces grands intérêts périclitent, elle doit ôter à la liberté jusqu'à ce que le danger cesse, et elle ne peut le faire si elle rencontre devant elle des colonnes d'Hercule et une puissance supérieure qui lui crie : « Tu n'iras pas plus loin, n Croyez-moi, ces paroles imprudentes, au lieu d'être inscrites sur une feuille de

chêne 9 seraient gravées sur les tables de. la loi, qu'il en serait exactement la même chose ; toutes les barrières tomberaient devant la nécessité du salut public!

Il faut opter. Si Ton veut que le droit naturel soit invariable , il ne peut être toujours juste. S'il est toujours juste, il doit changer. Or, dès qu'il n'est plus^ à la fois immuable et équitable, il n'a plus ce caractère distinctif qui était d'être applicable à tous sans examen, de constituer à tous des droits inaliénables; il perd ^on individualité, il n'est plus rien.

Disons-le donc hardiment : l'équité est une inspi^ ration sainte, et, tous les jours ^ il est utile de discuter les questions qu'elle soulève; mais le droit naturel, c'est-à-dire une règle absolue, inflexible, que l'on dit être là suprême équité , un texte descendu du ciel , et qu'il serait sacrilège de modifier, le droit naturel est une chimère.

Tous ceux qui seront occupés de cette législation idéale ne se sont entendus que ^ur un point; ils Font déclarée immuable et éternelle; mais, dès qu'ils ont voulu entrer dans quelques détails , ils n'pnt plus été d'accord. Cela ne prouve rien, me dira-t-on, c'est la lumière qui s'est faite; la vérité a succédé à Terreur, de même que Copernic a rectifié Ptolémée. Moi je dis au contraire : C'est que , malgré eux et à leur insu , ils prenaient exemple sur les hommes de leur temps ^

â58 LIVRE DEUXIÈME.

et modelaient leur équité sur un monde meilleur et de plus en plus intelligent de la société.

Mais cette contradiction4à n'est pas le seul reproche qu'on peut leur adresser* La plupart d'entre eux ne faisaient pas partie du gouvernement de leur pays , car, s'ils avaient siégé dans les conseils des souve* rainsy il est probable qu'au lieu de faire des traités de droit naturel, ils auraientrédigé des lois positives. fcSi j'étais prince ou législateur, écrit l'auteur du Contrat social/]e ne dirais pas ce qu'il faut faire, je le ferais. »

Ëh bien , parce que ces hommes étaient au nombre de ceux qui doivent l'obéissance, ils ont eu naturellement des sympathies pour la liberté plutôt que pour l'autorité.

Une raison puissante les y sollicitait encore.

Les abus de l'autorité ne détruisent pas la société. Us ne la détruisent pas directement; lorsqu'ils sont excessifs ils amènent cependant ce résultat, parce qu'ils désaffectionnent l'opinion et suscitent la révolte ; mais c'est la révolte qui rompt le pacte social , ce ne sont pas les abus de l'autorité. Les abus de la liberté, au contraire , s'ils ne sont pas réprimés , détruisent immédiatement la société. Or , il ne convient à personne que la société soit et demeure détruite. Dès que ce fait a été produit par les emportements de l'instinct Ubéral , cet instinct est dominé bien vite par de meilleurs sentiments. Il s'opère dans les volontés une l'éactiola salutaire qui explique suffisamment les vicissitudes des révolutions. Tel qui , voulant profiter de

DROIT NATUREL. âîi»

l'anarchie, a fait un pas en avant pour s^emparer du champ de son voisin, rétrograde aussitôt qu'il aperçoit derrière lui son propre champ dévasté. Tel qui a le plus contribué à renverser la société y n*a pas plutôt acquis quelques avantages dans le désordre universel, que, songeant aux moyens de les conserver, il appelle l'ordre à son aide. L'anarchie n'est pas seulement redoutable pour les malheurs qu'elle produit, elle Test encore pour ceux qu'elle fait craindre. Dès que la sécurité est détruite, dès que la confiance dans l'avenir n'existe plus , le travail et les transactions s'arrêtent comme si on les avait interdits , et la crainte du mal engendre tous les effets du mal lui-même.

Aussi ) tout le monde ou presque tout le monde préfère même le despotisme à l'anarchie. Le despotisme est l'oppression d'un seul , l'anarchie est l'oppression de tous; et il y aura toujours entre eux la différence de l'unité au grand nombre. Or , comme les abus de la liberté détruisent l'état social dont personne ne veut rester privé ; comme , au contraire , les abus de l'autorité ne la détruisent pas (et j'appelle ainsi tout acte du pouvoir qui n'a pas uniquement pour but l'intérêt général), il en résulte que ceux-ci peuvent être de tous les jours, et que c'est le spectacle habituel qui frappe les yeux de l'observateur, tandis que les abus de la liberté produisent un drame rare et sanglant qui traverse la vie des peuples comme un lugubre météore , et ne subsiste bientôt que dans la pensée de celui qui a de la mémoire.

SeO LIVRE DEUXIEME.

Il 6sl donc arrivé que les philosophes^ placés qu'ils étaient dans les rangs du peuple où les actes d'une autorité exagérée pouvaient blesser chaque jour leur justice^ n'ont pas su tenir la balance égale entre les deux principes ; ils se sont épris d'un tendre intérêt pour la liberté , et tous ont professé des doctrines un peu plus libérales que ne le comportaient les mœurs de leurs contemporains ; ce qui n'empêche pas que, le progrès marchant toujours , ces doctrines , prétendues libérales, doivent, lorsqu'elles sont anciennes, paraître singulièrement arriérées pour notre siècle. Mais, ce qui est plus grave, ils ont fait passer le principe naturel avant le principe social, et le droit avant le devoir ; ils ont tracé directement le domaine de la liberté, et n'ont inidiqué qu'implicitement celui de l'autorité,.

Ce fut là, il faut le reconnaître, une faute capitale, et qui, d'un travail chimérique, a fait surgir un danger très -réel. C'était le contraire qu'ils devaient faire. L'anarchie étant plus redoutable et plus redoutée que le despotisme , il fallait donner un peu d'exubérance à l'autorité plutôt qu'à la liberté ; mais surtout il fallait reléguer, sur le second plan . les droits et les devoirs .des individus, et placer en lumière, sur le premier, les droits et les devoirs du souverain.

Car l'homme peut se passer d'être indépendant. Son admirable organisation, qui lui permet d'habiter tous les climats^ lui permet également de vivre sans la liberté qu^il aime ; et c'est toujours lorsqu'il se résigne

à ce sacrifice^ qu'il étonne le monde par sa puissance. La société , au contraire ^ ne saurait exister sans un pouvoir régulateur. ... Si c'est la conscience de chacun qui détermine sa conduite , il peut y avoir autant de systèmes que d*individus ; or, le pouvoir est précisément institué pour introduire danâ le corps social le concert, la simultanéité » Tharmonie; et quand son système ne serait pas le meilleur, il regagnerait toujours , par l'unité , ce qui lui manquerait en excellence.

Voilà ce que je crois être les vrais principes ; car, n'oublioqs pas, encore une fois, que, dans un ouvrage de pure doctrine , il n'est pas logique de supposer la passion chez les dépositaires de l'autorité , et de ne pas l'admettre dans la multitude. Il Fallait donc dire : « L'autorité d'abord, la liberté ensuite. » Et, si l'on ne pouvait trouver, pour ce travail théorique , une dénomination qui embrassât tout à la fois la société et la nature , la discipline et la liberté , il fallait l'appeler le devoir social plutôt que le droit naturel * ; car la nature ne nous a pas donné des droits , elle ne nous a donné que des facultés ou des instincts ; et il né faut pas que, dans la société, nous puissions nous en prévaloir d'une manière absolue pour en revendiquer l'usage.

Faute d'avoir été sainement apprécié et convena-

i . Cicéron ne s'y est pas trompé. Il a dit : De officiis. Rien que ce nom de droit naturel prouve la préférence donnée au droit sur le devoir.

â62 LIVRE DEUXIEME.

blement qualifié , le drpit naturel est aujourd'hui uu embarras pour le droit positif, une menace éternellement suspendue sur les gouyernements , un arsenal, enfin, où Tesprit antisocial peut saisir, quand il lui plaît, des armes empoisonnées. Le droit naturel est tout cela, même lorsque ceux qui font parler la nature sont animés d'intentions bienveillantes envers la société établie, à plus forte raison lorsque ces hommes ne déguisent plus leur hostilité contre elle et tentent d'enivrer le peuple à la fumée de son orgueil.

Voilà pourquoi j'ai consacré tant d'espace à lui rendre son nom et sa physionomie véritable.

Après avoir usé aussi largement de la critique, il me reste à me défendre contre une censure qui ne peut manquer de m'atteindre.

Souvent, lorsque j'élaborais cette longue argumentation , j'ai cru m'entendre dire : « Mais vous, qui vous posez en défenseur de la société, ètes-vous donc pour elle un an^i bien intelligent? Vous voulez la délivrer de quelques hostilités iuq)ortuneSy et votre doctrine est un pavé qui l'écrase ! Ce n'est pas servir Tordre social que de contester au droit naturel sa céleste origine. Croyez-vous qu'on aura plus de respect pour l'équité , lorsqu'elle apparaîtra dépouillée de la sainte auréole dont la croyance des générations l'avait entourée ? Croyez-vous qu'on observera mieux la dis-

cipUne quand on la saura une inTention des hom<mes?»

Ici, je le sens, j'ai à présenter ma justification, et puisse-t-ell^ être écoutée !... N'est-il pas vrai que le droit naturel qui, dans . d'autres temps, a pu rendre d'importants services aux législateurs, est devenu aujourd'hui une difficulté pour eux? N'est-il pas vrai que toutes les révolutions justes ou injustes, et l'on m'accordera qu'il y en a d'injustes , se font sous le drapeau du droit naturel ?

. Je suis remonté à la source de ce mal, et j'ai cru la trouver dans le mépris traditionnel que Ton a pour tout ce qui vient des hommes , dans l'enthousiasme faux ou sincère que l'on professe pour les lois de la nature, et, comme on dit^ pour ce qui vient de Dieu, mais Ton entend par là le Dieu créateur, le Dieu qui 86 révèle uniquement à nous par ses œuvres.

Il est des lois morales de la nature ; ces lois ne sont pas jchimériques ; ces lois sont immortelles, mais elles ne méritent ni toute notre admiration , ni toute notre déférence. On peut discuter la question de savoir si la volonté réside dans les instincts ou dans la raison ; ces innocentes études ne tueront personne; jnais, vien* nent à leur suite les instructions que Ton déduit avec assez de vraisemblance de ces lois naturelles; viennent les droits inaliénables et les libertés imprescriptibles.... Ces doctrines ont mis les peuples en armes et préparent les guerres de religion que nous réserve l'avenir; car l'homme est bien opiniâtre et bien redou*

26 i LIVRE deuxième:.

table quand il se dit : a Je suis avec la nature, je iiiarcbe dans les voies de Dieu. » Lorsque ceux qui le proclament sans conviction et sans ferveur seront réduits à leur petit nombre, on pourra les mépriser; mais y ce qui est à craindre , c'est la foule ardente , fanatique et convaincue.

Le moyen de conjurer le mal est de se réfugier dans la vérité. L'erreur est un instant profitable, mais ensuite elle fait payer trop chèrement ses services; la vérité seule est éternellement utile. Il faut donc éclairer l'homme sur le degré de respect que méritent les lois naturelles y car cette adoration idolâtre de la nature provient d*une déplorable équivoque.

On a dit : w L'homme est inférieur à Dieu , » vérité plus qu'incontestable, et Ton a ajouté : « Donc l'œuvre de l'homme est inférieure à celle de Dieu. » Cela est vrai, si l'on comprend par ces mots que l'action de l'homme est peu de chose dans l'univers auprès de celle du Créateur; mais, si l'on veut dire que les œuvres humaines sont nécessairement et toujours inférieures aux œuvres naturelles, cela est faux, car on oublie qu'une œuvre humaine est, avant tout, une œuvre naturelle, une œuvre divine, qu'elle ne cesse pas de l'être , et que l'homme n'y porte la main qu'avec la volonté (quelquefois déçue) de la perfectionner.

Qu'on ne s'indigne pas de m'entendre dire que l'homme perfectionne l'œuvre de Dieu. Dieu n'est-il pas le roi de toute la nature, et, quoique nous soyons ses créatures favorites, n'est-ce pas à nous bien de

DliOIT NATUREL. M5

Torgueil de croire qu'il n'a pensé qu'à nous, qu'il a tout fait pour nous et qu'il s'est établi, en quelque sorte, notre universel intendant? N'est-ce donc pas déjà beaucoup s'il nous a donné les facultés merveilleuses qui nous permettent de surveiller nous-mêmes nos intérêts et d'agrandir notre destinée?

Néanmoins, disons-le bien vite, le perfectionnement apporté par l'homme à l'œuvre de Dieu, n'existe qu'au point de vue de l'intérêt humain, et, si l'on change le point de vue , cette amélioration prétendue devient aussitôt une détérioration. Or, comme par malheur, les intérêts de l'humanité ne sont pas tous communs, la bonne opinion qu'on peut avoir d'une œuvre humaine n'est {)as toujours unanime, et, plus souvent que de raison , l'homme, aux yeux de ses semblables, passe pour gâter ce qu'il touche.

Mais, je le demande, cette diversité de jugements, conséquence de la diversité des intérêts, ne devraitelle pas atteindre également les œuvres naturelles ? Les œuvres naturelles sont parfaites dans un ordre d'idées qui échappe à notre faible intelligence, mais relativement à nos intérêts multiples et divergents, cette perfection est-elle possible? Je demanderais : parfaites pour qui, et contre qui, parfaites ?

Cependant nous proclamons à l'envi que les œuvres divines participent toujours de l'excellence de leur auteur et, pour justifier cette opinion, nous imputons à Thomme , autant que faire se peut , tous les faits qui nous nuisent , nous attribuons a Dieu tous

266 UYRE DEUXiftlIE.

ceux qui nous sont utiles ; or , comme ce qui est utile à Tun est souvent nuisible à Tautre, il en résulte la plus étrange confusion d'idées et de jdgementB.

Lorsqu'une armée remporte une victoire sanglante, brûle des villes, dévaste des campagnes , le peuple vaincu abhorre la violence humaine et la déclare impie et sacrilège , mais le peuple qui doit à la rictoire de ses soldats la sécurité et Tindépendanee, en reporte la grâce à l'Éternel qu'il appelle le Dieu des armées.

Soyons donc plus justes envers nous-mêmes. Assez d'occasions ne se présentent-elles pas d'incliner lu tète et de dire :

Vouloir ce que Dieu veut est la seule science Qui nous mette en repos.

Hommes, aycms le courage de réhabiliter l'œuyre humaine.

La nature a placé dans nos cœurs la charité et l'égoïsme; l'amour de la vie et celui de la liberté;. l'instinct du travail et l'instinct de là violence , et puis elle nous a donné la raison , mais tout ce que la raison opère , c'est notre œuvre , c'est mieux ou plus mal sous notre responsabilité; l'équité comme l'injustice c'est notre œuvre; la sociabilité c'est notre œuvre y aussi bien que la société.

Si la nature qui nous a donné l'instinct de la violence nous avait inspiré l'amour de la discipline et de ]a société, nous aurions reçu d'elle des pencli^ants

contradictoires ; mais la nature ne nous a pas donné Tamour de la discipline ; c'est notr^ raison qui nous &it comprendre la supériorité de Tinstrument social , et, dès que nous acceptons la société (c'est l'accepter que d'en recueillir les bienfaits) » notre raison nous dit encore qu'il est indispensable de renoncer à l'exercice de certaines facultés incompatibles avec l'état social.

Qu'on me pardonne de m'appesantir aussi souvent sur ce sujet. Croira-t-on sincèrement que, s'il n'y avait pas société , c'est-à-dire profit mutuel» avantage pour tous 9 Thomme courageux et fort verrait impunément le travailleur intelligent mais timide s'approprier toutes les richesses de la création , s'environner de toutes les douceurs du bien-être , et qu^une voix intérieure^ une inspiration de la nature lui dirait de laisser faire, de laisser prendre ?

Il me semble , au contraire , entendre cet homme s'écrier : « S'il veut que ma force ne lui fasse pas obstacle, il faut que son intelligence me profite. C'est lâche au fort d'opprimer le faible.... Est-ce plus généreux à l'intelligent de laisser dans la privation celui qui n'a pas ses lumières ? Aurait-il donc reçu certaines qualités pour en faire usage, et moi en aurais-je reçu d'autres pour ne pas m'en servir ? »

Telle serait la première sentence d'une informe et grossière équité. On y voit en germe la nécessité de l'alliance entre l'homme de travail et l'homme de guerre. Car , il serait puéril d'espérer que celui qui

se sent valoir par le cœur plutôt que par d'autres avantages, renoacera gratuitement à son aptitude. Il faut lui trouver sa place au soleil ; mais , la raison peut Téclairer sur ses véritables intérêts.

La plus haute fonction de cet organe qui se' souvient et compare , c'est de prévoir , c'est de connaître par les faits accomplis ceux qui doivent se produire , et l'on peut dire que Thomme qui n'observe pas les lois de la morale est celui qui , mal pourvu de cette faculté laborieuse mais infaillible de la raison , n'en-* visage que les résultats immédiats de sa conduite et n'a pas su lire assez loin dans l'avenir.

n est donc facile de comprendre que si l'on se sert de la violence pour s'emparer de biens que Ton ne sait pas produire , on ne tardera pas à retomber dans la détresse , parce que le travailleur ainsi dépouillé ne pourra continuer son œuvre ou refusera de la poursuivre. Il vaut donc bien mieux le prot^er contre les spoliateurs et lui réclamer le prix de ce service. Ce calcul n'a rien de pénible même pour le bon sens d'un homme que nous ne supposons pas éminent par Tin* telligence.

Mais que fera cet homme si les défenseurs du travail se présentent tellement nombreux qu'ils soient en disproportion manifeste avec les besoins delà défense? L'épreuve sera plus difficile, je l'avoue; il en peut triompher cependant, dès qu'il a compris que son intérêt était de protéger le travailleur plutôt que de le dépouiller. Or, une protection exagérée n'équivaut-

DROLT NATUREL. 269

elle point à une spoliation véritable? N'imppse-t-elle pas les mêmes charges? Et, puisqu'il ne veut pas que le travailleur succombe à la tache , un seul parti lui reste, abandonner la carrière des armes et embrasser celle du travail.

Par malheur, dans celte situation nouvelle, il ne trouve plus l'emploi complet de ses capacités. Protecteur, il possédait dans la force unie au courage une vertu qui pquvait niarcher de pair avec Tintelligence; maintenant qu'il devient protégé, son courage ne lui est plus que d'une utilité secondaire. Il lui reste la force; mais la force , quand on l'applique au travail, n'égale pas l'intelligence.

La force y on a trouvé le secret d'en ravir des masses énormes à la nature , tandis que tous les efforts ne sauraient en tirer une étincelle d'intelligence. La force est partout, l'intelligence est rare.

En s'unissant à l'homme intelligent pour se consacrer au travail, il doit donc reconnaître son infériorité, sa subordination y et^ dans le partage de Toeuvre commune, se contenter d'un lot inégal, parce que ce lot, quoique minime, surpassera encore ce qu'il aurait obtenu , s'il avait été abandonné à ses seuls moyens. Mais il lui faut une part quelconque pour le prix de sa coopération ; il est en droit d'exiger que les hommes habiles n'exploitent pas la force d'autrui à leur seul avantage, ne reçoivent pas des services sans en rendre à leur tour, en un mot, qu'ils renoncent à la fraude , comme d'autres renoncent à la

violence, et que, protégés par une puissance qui n'est pas en eux , ils se souviennent qu'ils doivent à la protection du faible d'esprit une parcelle de leur intelligence.

C'est ainsi que, malgré des instincts contraires , peuvent se développer dans le cœur de Thomme les sentiments de paix , de justice et de sociabilité. Ils sont le fruit de la réflexion ou deTexpérience, de Téducation ou de l'exemple; je dois ajouter : ils sont les enseignements de la religion révélée, mais enfin ils ne sont pas innés comme l'instinct de la conservation, comme l'amour de la liberté.

On le dit toutefois , on le répète avec obstination ; parce cpie l'on veut absolument que l'œuvre divine soit toujours supérieure à l'œuvre bumaine; comme s'il ne suffisait pas à la glorification du Créateur que rbomme et la raison soient ses ouvrages !

Qu'on y songe bien c^ndant, crtie vénération profonde que l'on accorde à la nature vient de ce que Ton a confondu avec ses volontés des inspirations meilleures et qui ne lui appartiennent pas. Tant que la méprise a été universelle , tant que la fiction a été unanimement acceptée, elle n 'étaitpas dangereuse mais voici venir de captieux rhéteurs qui restituent leurs limites véritables aux volontés naturelles , et cepen** dant prétendent leur conserver ce respect superstitieux qui ne leur était acquis que par Teffet d'une méprise.

Connaissez donc toute la portée de cet axiome !

H L'œuvre de l'homme est inférieure à l'œuvre de Dieu. » Comme la violence , dont sans doute nous avons reçu Tinstinct pour avoir le mérite de le réprimer, comme la violence vous paraît en somme une assez mauvaise chose, vous la mettez sur le compte de la volonté humaine. L'honnebr d'élaborer l'équité a été laissé à la raison , mais Téquité était une inspiration trop excellente. ••• vous en faites hommage à la Divinité et alors vous vous écriez avec assurance : « Ce qui vient de Dieu est parfait ; ce qui vient de l'homme est détestable. » Vous vous empressez, il est vrai 9 d^ajouter : ce L'autorité vient de Dieu, la société vient de Dieu. » Mais ne voyez-vous pas que tout ce que vous pouvez faire par cet imprudent lan* gage, c'est de mettre l'autorité sur la même ligne que la liberté?

Or, voici des gens habiles qui ne prenant de vos erreurs que ce qui convient à leurs projets vous ré* pondent avec cette arrogance que leur donne la conviction d'être plus près delà vérité : « Oui, ce qui vient de l'homme est détestable et ce qui vient de Dieu est parfait; mais l'autorité vient des hommes; la société vient des hommes , et c'est pour cela qu'elle est si mal faite. La liberté seule vient de Dieu ! »

Us sgoutent encore : « L'homme n'a pas le droit de toucher à l'œuvre divine (que veut-on donc qu'il fasse sur cette terre? Quand il agit, peut-il faire autre chose?) ; et c'est alors que, proclamant des droits antérieurs et supérieurs aux constitutions, ils établissent,

au nom de la liberté, TanaFcliie, et avec ranarehie roppresaion la plos intolérable.

Tous ces maux sont sortis d'une fausse maxime. Celui qui la combat dans ces pages est un esprit religieux et chrétien. Il est de ceux qui pensent que bien souvent nous n'avoifô pas assez de notre raiscm pour nous conduire dans les ténèbres du doute, et que, sans jamais confondre Tinfaillibilité du divin révéla* teur avec les fautes de ses mortels interprètes , nous devons saisir en tonte humilité la main surnaturelle qui nous est tendue. Le grand nombre suit toujours ce guide meilleur et plus sûr que rintelligence: A ceux-là je n'ai rien à démontrer , car la morale du christianisme , qui cependant a relevé la liberté humaine, ne la met pas au niveau de l'autorité. ^Ue dit de rendre à César ce qui appartient à Cessa*; elle recommande l'obéissance au souverain. Mais chaque âge a ses nécessités; il est des dissidents, et ce sont eux surtout qu'il faut désabuser et convaincre ^

Lorsque l'homme était encore dans l'isolement et rignorance, il avait en toutes choses l'habitude d'ap-

1. Çeux-1^ seuls qui veulent se contenter d'une religion dite naturelle ont besoin de trouver innés dans le cœur humain les préceptes de la morale et de la justice; mais ceux qui, moins confiants dans l'intelligence de l'homme , pensent qu'il ne peut marcher vers le bien sans le secours de la révélation, ceux-là n'éprouvent pas la même nécessité, et, tant il est vrai que les extrêmes se touchent, ils peuvent sur ce point être d'accord avec les doctrines les plus irréligieuses et les plus insensées.

puyer sa faiblesse sur la puissance divine, et alors il fût souverainement utile de lui dire : a Dieu veut que tu sois équitable , Dieu veut que tu sois en société. » Il a cru, il a obéi , et il s'en est bien trouvé.

Mais quand la société et la civilisation l'eurent renc^u plus puissant et plus fort, il s'est habitué à compter davantage sur lui-même , et il a moins demandé à la Divinité y ou il lui a demandé des choses si difficiles qu'il a dû être plus rarement exaucé. Dès lors , il a été moins obéissant à ces volontés qu'on lui annonçait comme étant celles de Dieu ; il s'est permis d'examiner et de douter, et un jour, quand on lui a dit encore : « Dieu veut, » il a secoué la tête et il a répondu : «c Ce n'est pas Dieu qui veut cela , c'est vous-même. Dieu m'a donné la liberté et vous me la prenez. »

Je dis que quand l'homme est parvenu à ce point de méfiance et d*incrédulité , les doctrines jusque-là salutaires peuvent devenir défavorables. 11 faut alors suivre l'incrédule sur le terrain où il s'est placé ; il faut substituer, comme il le fait , la philosophie à la révélation, le Dieu de la nature au Dieu de l'Évangile, et lui répondre :

ce Tu dois à Dieu les facultés éminentes qui te permettent de vivre en société ; mais tous les avantages dont tu jouis et tous ceux que tu as l'ambition d'ob« tenir , tu les dois ou tu les devras directement à la société. Or, il n'y a pas de société sans discipline ; il

n'y a pas de société sans justice ; il n'y a pas de so-

â74 LIVRE DEUXIÈME.

ciété avec une liberté sans limites. Tu dois désirer toutes ces conditions» si tu désirés la société, car celui qui veut la fin veut les moyens. Ne demande plus à Dieu de la liberté sans combat, du b^en-être sans tra* yail; il faut travailler ou combattre.

ce Dieu est parfait ; ce qu'il envoie aux hommes ne Test point , parce que telle a été sa volonté ; parce qu'il a voulu laisser à sa créature quelque chose à Caire , et qu'il se complaît à lui dire : Aide-toi , le ciel t'aidera.

« Ce qui vient de Thomme, et Ton sait ce qu'il Suit entendre par ces mots , ce qui vient de l'homme est quelquefois détestable , mais quelquefois aussi bien supérieur à ce qui vient de Dieu ; et quand l'œuvre humaine s'appdie la société , la discipline et l'équité, elle est bien au-dessus de la liberté, parce qu'elle tend au même but avec une grande supériorité d'action et de puissance. »

Voilà le langage qu'il serait convenable de Ëdre entendre à des esprits sceptiques et raisonneurs. Mais on se l'interdit si l'on admet que nous sommes réunis en nations par reflTet de la même volonté qui nous a départi l'instinct de la violence et l'amour de la liberté.

Je le répète donc , avec la conviction de dire une chose utile : L'équité est une inspiration sainte ; le droit naturel est une chimère.

DMIT NATUREL. 975

Renouons maintenant, par un dernier mot, les deux points extrêmes de cettedissertation quelque peu vagar bonde.

Je ne veux assurément ni réformer notre langue, ni supprimer le droit naturel de mon autorité privée, mais je puis du moins aborder enfin sans embarras la question que je m'étais proposé de résoudre.

Ce qu'on appelle un droit, c'est non -seulement l'exercice d'une faculté naturelle permis par la puissance positive et par la législation régnante, c'est encore l'exercice d'une faculté naturelle que n'autorisent pas les pouvoirs établis, mais que l'on prétend néanmoins devoir être concédé aux individus sans que la société faiblisse.

Ne perdons pas de vue cette importante restriction. Dire qu'une faculté est pour l'homme un droit naturel, c'est reconnaître qu'il peut en jouir sans que les relations humaines en soient amoindries et troublées; c'est déclarer que l'exercice de cette faculté est compatible avec l'existence d'un ordre social égal ou supérieur à l'ordre actuel.

Lorsque je saurai que Ton me fait cette concession, il sera intéressant d'examiner d'abord si l'on a raison de dire que la vie soit un droit; proposition qui ne paraît pas bien téméraire à la première vue ; et puis, quand cet examen aura nettement établi ce qu'il faut entendre par ces mots : « Le droit de vivre , » il sera

276 LlYRE DEUXIÈME.

plus intéressant encore de voir ce qu'on peut équitablement tirer de ce droit primordial, et si Ton fait bien de produire à sa suite les droits que Ton en a déduits. C'est là un travail très-difiërent , plus délicat peutêtre, mais moins abstrait que celui qui précède, et je

suis sortiy du moins je l'espère, des arides régions de la théorie.

Il doit y avoir des idées utiles à émettre sur ce sujet, et, si je pouvais faire passer mes conviclions dans quelques esprits, peut-être aurais-je rendu les hommes plus conciliables dans leurs rapports sociaux, car, j'aime à le croire, parmi tant de conflits qui s'y engagent entre les intérêts individuels , tous , il s'en faut, ne procèdent pas d'une volonté perverse et sourde à la voix de l'équité ; beaucoup se produisent uniquement , parce que chacun , aveuglé sans le savoir par ses instincts, se figure qu'il est victime de Tordre légal, et que la société est injuste envers lui.

Mais , avant d'entreprendre ou de publier ce nouveau travail , il est prudent que je sache Tjuel accueil est réservé à celui-ci.

La première condition pour être utile en ces matières , c'est d'être écouté ; et , si je n'obtiens pas cet honneur, comme je ne possède , par l'autorité de ma position , aucun titre à réclamer l'attention publique, je n'ai rien de mieux à faire que de rentrer dans le silence dont je n'aurais pas dû sortir.

Après une dissertation dans laquelle je me suis livré à tous les développements que le sujet pouvait permettre, j* ai jugé k propos de réunir en quelques pages les préceptes qui justifient spécialement le titre de ce livre et composent une étude élémentaire de la société.

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