DE L'HOMME
Pour bien se rendre compte de ce que doit être l'état social, il est nécessaire d'étudier préalablement l'homme lui-môme.
Considéré comme élément de la société, l'homme peut être défini : un composé de force et d'intelligence.
De la Forée homalne*.
La force humaine est inférieure à celle de beaucoup d'êtres animés; elle n'a de valeur que par la direction qu'elle reçoit de l'intelligence. Aussi notre premier instinct est-il de comprendre qu'elle lui doit obéir.
De rintelltgenee hiumalae.
L'intelligence humaine comprend : affection, raison, volonté. Ces trois mots : aimer (ou haïr), penser, vouloir.
1. Je n'emploie jamais ce mot que pour désigner la. force physique. Quand je parle d'une force matérielle et morale, je me sers du mot : puissance.
embrassent la généralité des facultés morales de l'homme, facultés que je résume sous le nom d'intelligence humaine.
Bes AffeetioBs Innées on Instinets.
Il y a des instincts qui ne sont point des affections et qui ont plutôt le caractère d'une instruction à nous donnée par la nature. Tel est, par exemple, l'instinct de se servir de sa force sous la direction de son intelligence. Mais, sous ce nom, je désigne spécialement ici quelques affections que nous apportons en naissant, dont il ne nous est pas facile de nous affi^anchir et qui sont la cause première de toutes nos actions.
Ces affections ont pour 9j)jet les personnes ou les choses et je les distingue en instincts personnels et en instincts réels.
Les instincts personnels sont : l'amour de soi (je l'appellerai souvient aussi Tégoisme) et la charité, mot générique sous lequel je comprends l'amour gradué de ses proches et de ses semblables.
Les instincts réels sont l'amour de la vie et l'amour de la liberté ou de la volonté.
Les instincts réels et personnels ne désignent pas des affections entièrement distinctes, mais bien les mêmes affections considérées d'un point de vue différent. Ainsi l'amour de soi comprend naturellement l'amour de sa propre vie et de sa propre liberté, etc.
De la Raison.
On peut regarder les instincts comme une volonté ou comme un vœu de la nature. La raison n'est pas une volonté de la nature, c'est un don fait par elle et qui nous permcît de lutter avec succès contre ses volontés. La raison est l'agent producteur des idées ; c'est la faculté éminente de se remémorer, de comparer et de juger non-seulement les choses de l'ordre physique, mais encore les faits de l'ordre métaphysique.
En eierçaot sur nos instincts son pouvoir de comparer et de juger, la raison uous excite k les modifier, soit dam notre intérèt,soitdam celui des personnes que nous aimons. n n'est pas, en efTel, une seule des affections placées dans le cœur humain par la nature, qui ne puisse avoir, suivant les circonstances, son utilité ou son inconvénient. Si l'homme ne prenait aucun soin de sa vie, les dangers qu'il rencontre à chaque pas ne lut permettraient pas longtemps de subsister, et s'il n'était capable, au besoin, de mépriser la mort, il agression ; son amour elle-même.
D'autre part, s'il n's poussait l'absence de servile, il demeurerait dominateur. Enfin, s'il avec l'amour de la lit béissance et de discipline, la société serait impossible.
C'est la raison qui nous enseigne soit à fortifier, soit à affaiblir, quand cela est utile , ces affections primitives. Les instincts modifiés par la raison seront nommés, suivant leur énergie, quelquefois selon leur mérite, sentiments ou passions.
Les sentiments les plus connus sont, dans l'ordre personnel :
Le sentiment religieux, la piété filiale, l'esprit de famille ou de parti, le patriotisme, enfin l'amour de l'humanité.
Dans l'ordre réel, l'inslinct de la liberté produit l'amour de la domination [amour quand on en profite et haine quand on la subit). 11 produit encore le sentiment de l'honneur, l'amour de la gloire et la passion de connaître ; en un mot , l'instinct de la liberté est la source de toutes les satisfactions morales.
De son côté l'instinct de la vie engendre l'amour d'un bien-ôlre progressif et de toutes les satisfactions matérielles. Une des élaborations les plus complexes et les plus importantes de la raison est ce sentiment sans lequel la so-
292 AFPEmiCE.
ciété serait impraticable, et que j'ai appelé tonr à toor et suivant les circonstances : Équité , probité, conscience da bien et du mal, esprit ou sentiment de la nécessité sociale. Nous aurons à nous en occuper procbainement.
Be la "Wéimmté
La faculté de vouloir est sollicitée en nous soit par les affections instîncti?es , soit par les sentiments ou les passions. La volonté humaine ayant ainsi à choisir entre les influences de la nature et celles de la raison, il en résulte d'abord qu'elle est mobile, changeante, multiple et contradictoire ; il en résulte aussi qu'elle est éminemment indépendante, si on la compare à celle des brutes, et que nous devons avoir la responsabilité comme nous avons la conscience de nos actions.
De r Action et ées ■oyeas d'action.
Les actions de l'homme ont pour but de satisfeire ses volontés. L'action humaine, proprement dite, consiste dans remploi de la force sous la direction de l'intelligence.
On distingue deux modes ou moyens d'action. L'homme dirige ses efforts soit contre l'œuvre et la volonté de la nature, soit contre l'œuvre ou la volonté de l'honune et l'homme lui-même.
Le premier de ces moyens s'appelle travail, le second, violence.
Il faut distinguer, entre la violence défensive et la violence offensive, autrement dit entre la bonne et la mauvaise violence , en reconnaissant toutefois que Fattaque est souvent un moyen utile pour se défendre.
Des ■oyens Intelleetnels.
La violence et le travail sont les moyens matériels mis par la nature à la disposition de Thomme isolé; mais il faut noter, en outre, les moyens purement intellectuels, c'est-
APPENDICE. t8i
à-dire à l'aide desquels un individu, laissant ses bras inactifs, ne se sert que de son intelligence pour satisfaire ses volontés.
Les moyens intellectuels ne sont praticables que dans les relations sociales, mais ils y acquièrent une trè&*grande valeur.
Ces moyens sont principalement : 1* Commander, 2<' Contracter, 3" Persuader.
1* Du Commandement.
Celui qui ordonne et dirige une action physique doit être assimilé à celui qui l'accomplit ; et, comme cette action est nécessairement un travail ou une violence, il est censé accomplir lui-même une violence ou un travail.
9^ Des Connais,
Les principales stipulations sont : Donner, vendre, échanger, louer, former des sociétés*
8*» Persuader.
Lorsque l'homme commande ou contracte, cela fait supposer qu'il s'appuie sur une force suCQsante pour faire exécuter ses ordres ou respecter ses traités. Ces deux moyens intellectuels peuvent donc toujours avoir, pour sanction secrète, la violence. 11 n'en est pas de même de ce dernier moyen. On arrive quelquefois à de très-grands résultats par la persuasion ; c'est le triomphe pur et complet de l'intelligence sur la force.
De la Néeesslté humaiiie.
J'ai dit les penchants et les facultés de l'homme isolé. Maintenant, un mot de ses infirmités et de ses faiblesses.
L'homme doit mourir. 11 a beaucoup de volontés, mais la brièveté de sa vie s'oppose à ce qu'il puisse entreprendre et terminer de longs ouvrages. Enlin, tant qu'il existe, il
se trouve aux prises avec une double nécessité. II lui faut travailler afin de se nourrir et être capable de combattre afin de se défendre.
Pour suffire à ces exigences de sa nature d'abord , et ensuite pour satisfaire ses innombrables volontés, il a besoin de beaucoup de forces , et il en a fort peu.
Or, le premier et le plus puissant moyen que son intelligence lui indique pour augmenter sa force , c'est de se mettre en société.
UYRE DEIDLI£ME<
DE LA SO(a£T£.
De r A88#elmtf «B et die 1* AlUaBce.
On entend par le mot de société deux situations distinctes; tantôt il désigne une association et tantôt une simple alliance.
L'association est un acte de la volonté bumaine, en vertu duquel plusieurs individus réunissent leurs forces dans un même but » et sous la direction de l'intelligence de l'un d'eux.
L'alliance est une convention par suite de laquelle divers individus échangent certains services , accomplissent séparément certains actes dans un intérêt commun, en conservant chacun néanmoins la direction de sa conduite.
L'association, à vrai dire, produit seule une augmentation de forces ; mais l'alliance, en permettant à chaque individu de circonscrire sa tâche et de diminuer ainsi la résistance qu'il combat, produit un résultat analogue. On peut donc la considérer comme opérant aussi un accroissement de la force humaine.
Ce que nous appelons une société politique , un peuple, présente tantôt les caractères d'une alliance et tantôt ceux d'une association.
(Haand mi peuple est-ll une aasoelatlon , et qvaad luie
alliacée.
Le motif le plus urgent qu'ont les hommes de se réunir en société est, avons-nous dit, de parer sans trop d'efforts à la nécessité de travailler et de combattre.
Lorsqu'un peuple se livre au travail , son adversaire est la nature, simple et loyal adversaire dont la volonté ne change pas, dont la résistance peut être le plus souvent mesurée à l'avance. Ceux qui l'attaquent peuvent donc limiter leur tâche et la proportionner à leurs forces : ici line alliance peut suffire, en la fortifiant toutefois par quelques associations privées et de peu d'étendue.
Or, dès qu'une alliance peut suffire , les hommes la préfèrent, parce qu'elle ménage la liberté individuelle mieux que ne le fait l'association. Dans l'alliance , en effet, l'indépendance de l'individu est gênée , mais subsiste ; l'initiative de chacun n'est pas abandonnée. Dans l'association, au contraire , il faut une seule et unique impulsion : la volonté individuelle cesse donc d'être libre et doit se conformer à la volonté dirigeante. La Uberté du chef lui-même n'est pas complète , car il doit nécessairement tenir compte du vœu de ses associés.
Cependant , il faut aussi que ce même peuple pourvoie à sa défense; mais ici son adversaire est l'homme, dont la volonté est changeante et inconnue ; perfide et dangereux adversaire contre lequel on ne saurait être trop, en garde, et , cette fois , malgré toutes ses sympathies poiu* une alliance, il est nécessaire qu'un peuple fonde ses forces en une seule et puissante association.
Ainsi, tantôt les individus qui composent une nation sont obligés de s'associer, et tantôt ils peuvent sans péril ne former qu'une aUiance. C'est pourquoi, dès que les
temps l'ont pennis, une nation s'est toujours divisée en deux sociétés réunies sous un seul pouvoir, mais distinctes et ayant chacune sa tâche spéciale et son organisation séparée : Tune qui combat pour la sûreté de tous, mais ne travaiUe pas et reçoit sa subsistance de ceux qu'elle défend; l'autre , qui n'a point à combattre , mais qui travaille et pour elle et pour ceux qui la protègent.
La première, c'est la société militaire , c'est l'armée, association rigoureuse et complète; la seconde, c'est la société civile, ou plutôt c'est la société, qui, sous beaucoup de rapports , ne représente qu'une alliance.
Nous allons concentrer notre examen sur la société civile et sur les devoirs qu'elle impose.
De la Soelété eiTlle.
Quelles modifications cette société doit-elle apporter à la situation que la nature a faite à l'individu isolé ?
Nous posons en principe que toutes les facultés individuelles y devront avoir leur libre exercice, tous les instincts leur satisfaction , à moins qu'un intérêt supérieur, celui de l'existence de la société, n'exige leur restriction ou leur sacrifice.
Voici la récapitulation de ces acuités et de ces instincts :
V Intelligence et force;
2" Aptitude au travail et à la violence ;
3^ Moyens intellectuels ;
4* In^incts personnels;
5* Instincts réels.
Examinons succinctement la destinée que bit à chacun d'eux la société civile :
Intelligence et farce. — Je me bornerai ici à quelques mots. Le premier et le plus élémentaire de nos instincts nous enseigne que la force est faite pour obéir à l'intelligence : celui qui se distingue seulement par la force doit donc reconnaître la supériorité de celui qui excelle par l'intelligence.
Les forces s'ajoutent Tune à l'autre , les iutellig[ences ne se totalisent pas. Deux hommes faibles peuvent, dans la plupart des circonstances, remplacer un homme robuste ; deux hommes ineptes ne peuvent tenir lieu d*un homme intelligent.
La force est partout , l'intelligence est rare.
L'homme fort ne doit pas oublier que la société , en lui assignant un rang inférieur à celui de l'homme intelligent, lui assure néanmoins un sort bien préférable à celui qu'il aurait eu dans l'isolement.
Un ordre de choses où la force aurait le pas sur l'intelligence est impossible.
Aptitude au travail et à la violence. — Le travail est la part de la nécessité humaine assumée par la société civile. Ainsi l'individu non-seulement peut travailler, mais doit travailler et prélever sur les produits de son travail ce qui est nécessaire à l'entretien de l'armée. Telle est la base première de l'impôt ; l'impôt est dû par quiconque vit de son travail et ne combat pas.
Cependant l'individu peut-il , dans la société civile , pratiquer la violence? Il ne le peut, excepté pour se défendre.
On jugera puéril sans doute d'insister sur ce point; je le ferai néanmoins, à cause de son importance extrême.
L'homme a reconnu que, dans l'isolement, il ne serait qu'impuissance et faiblesse ; pour sortir de cette impuissance, il s'est mis en société. Or, la première condition d'existence pour une société quelconque, pour une association conune pour une alliance , c'est qu'il ne se commette point de violences entre alliés, entre associés.
La société militaire elle-même, bien qu'organiséç pour Tœuvre de violence, n'en est pas moins soumise à cette loi : Point de violences entre associés.
Ainsi, dans la société civile, qui n'est chargée que àe l'œuvre du travail, la force ne doit jamais être employée contre la volonté d'autrui ; elle détruirait l'harmonie qui est nécessaire à l'accomplissement de cette œuvre.
Est-ce qu'Une vaut pas mieux pour chacun. s'abstenir de
violences et avoir la certitude que le premier venu ne violentera pas sa volonté? Est-ce que la faculté dont chacun faitrabandou vaut mieux que la sécurité qui en résulte ?
L'homme n*a pas apporté en naissant l'affection de la violence. La violence n'est qu'un moyen, à lui révélé par la nature, pour satisfaire certaines de ses affections, et, puisque la société lui assure d'autres moyens pour y parvenir, la violence ne lui est plus nécessaire.
Moyens intellectuels^ — L'intelligence n'a pas gratuitement obtenu la préséance sur la force ; on ne doit pas oublier que cette préséance est établie dans l'intérêt général et non dans l'intérêt particulier des intelUgents.
Les moyens intellectuels doivent être , comme nous l'avons dit, assimilés aux moyens matériels; ainsi, l'on ne doit s'en servir que pour encourager çt* favoriser le travail, jamais pour exciter la violence.
Parmi les moyens intellectuels, celui qui suscite le plus infailliblement la violence, c'est la fraude; il faut donc s'abstenir de la fraude, remplir ses engagements avec loyauté, échanger des services réels et non des apparences de services.
Instincts personnels. — La nature a feitl'égoïsme plus fort que la charité, et la société ne doit contrarier les vœux de la nature qu'autant que cela est nécessaire à son existence.
Dans la société militaire, l'abnégation personnelle la plus entière est indispensable ; mais la société civile n'oblige pas à d'aussi grands sacrifices.
On y peut avoir une préférence pour soi-même; seulement, on ne doit jamais avoir d'indifférence pour les autres. Ainsi, quand notre intérêt est insignifiant et que l'intérêt d'autrui a de l'importance, nous devons préférer l'intérêt d'autrui.
Si cette seule concession était spontanément faite par tous les citoyens, le résultat en serait immense.
Instincts réels. C'est surtout quand on considère l'amour de la vie et de la liberté que les bienfaits de la société civile apparaissent dans tout leur éclat.
Le soldat, enserré dans les liens d'une association rigoureuse, ne peut jouir d*aucune initiative. Tous ses acte^ lui sont prescrits; sa vie n'est pas mieux préservée que sa liberté.
Le citoyen , au contraire , trouve dans la société civile sécurité d'abord et ensuite toute Tindépendance compatible avec les nœuds plus complaisants d'une alliance.
Il peut donc aimer la vie et la liberté, mais dans de justes limites. Â Tun de ces instincts se rattachent tous les intérêts matériels, à Tautre^oilè tes intérêts moraux. Les intérêts matériels ont quelque chose de précis , de certain et de borné : les iiAérêts moraux quelque chose de vague , d'illimité, d'insatiable.
Eh bien , il doit toujours faire passer l'intérêt matériel avant l'intérêt moral de même ordre, la vie avant la liberté, le bien-être avant la domination \
Dans la société civile la liberté est une monnaie dont on dispose pour l'échanger contre des avantages plus indispensables, par exemple contre son pain de chaque jour.
Celui qui commence par aliéner sa liberté pour vivre , s'il est économe et sage , disposera un jour de la liberté des autres.
1. On remarquera que je ne parle «ncore ni de l'autorité publique , ni de Tobéissance qui lui est due. Il s*agit uniquement ici des règles de conduite que le bon sens et la raison nous disent devoir être spontanément observées dans la société civile ; mais , bien entendu , que nous ne devons les observer qu'avec ceux qui ne les violent pas à notre égard , et que , si quelqu*un tentait de faire violence à notre volonté , la conscience nous permettrait, dans ce cas, de préférer l'intérêt moral à l'intérêt matériel, et de défendre notre liberté , même au péril de notre vie.
Dans ma pensée , moral veut dire simplement qui n'est pas matériel. L'intérêt moral est, le plus souvent, un intérêt d'orgueil, de vanité, d'amour-propre.
Mais l'honneur, me dira-t-on?... L'honneur est un intérêt moral, fort respectable il est vrai , mais il n'est pas en cause.
En effet , l'honneur sainement compris consiste , dans la société civile , à maintenir intacte sa réputation d'honnêteté, en interprétant ce mot dans le sens le plus étendu. Or, l'honnêteté, ainsi que je le dirai tout à l'heure, résulte précisément de l'observation de ces règles que j'achève de décrire. Ainsi donc, que l'on s'y conforme exactement et l'honneur sera sauf.
Enfin il faut que le citoyen ne dénature ni Tune ni l'autre de ces affections réelles;
Qu'il se garde d'exagérer l'instinct de la liberté jusqu'à cette insolence de la richesse qui suscite à coup sûr l'enyie de la pauvreté ;
Ûu'U se garde de Texagérer jusqu'à la haine de tonte discipline, car il aura toujours besoin de la discipline pour maintenir ces associations privées si favorables au travail ;
Qu'il se garde également, c'est là l'écueil de la vie civile, qu'il se garde d'exagérer l'amour de la vie jusqu'à l'absence du courage.
Il est vrai que le courage lui est moins utile que l'intelligence ; mais les circonstances peuvent exiger qu'il lasse partie de la société militaire où l'intelligence est au contraire moins utile que le courage.
Qu'il conserve donc avec soin le dépôt de cette faculté, et, en attendant qu'il ait occasion de la mettre en pratique, qu'il rbonore et la récompense chez les autres toutes les fois qu'elle se produit d'une manière utile à la société.
Be rSsipriC Mêlai.
Telles sont , d'après renseignement de la raison , les restrictions principales auxquelles nos facultés et nos penchants doivent se soumettre dans la société.
Conformer sa conduite à ces princ^ies, c'est être honnête, juste, équitable; en bien sentir la nécessité , car un intervalle sépare la volonté du sentiment, c'est avoir Fesprit social.
Mais l'esprit social est rare. 11 naît difficilement. Il se maintient avec effort.
En définitive • la société est favorable à toutes les affee* tions qui viennent de la nature , car, en augmentant à l'infini les forces de Thomme , elle augmente à l'infini le nombre des volontés qu'il peut satisfiûre ; de sorte qu'il y a toujours bénéfice et bénéfice considérable pour lui d'embrasser Fêtât social , au prix de quelques volontés dont cet étal loi impose le sacrifice.
Mais à considérer les choses d*un point de vue moins élevé, il est évident que la société protège certaines affections et certaines facultés naturelles aux dépens des autres. Elle favorise pleinement Tintelligence, l'aptitude au travail , la charité , Tamour de la vie. En revanche elle place la force et le courage à des rangs subalternes ; elle gène Tégoïsme et l'amour de la liberté , enfin elle proscrit l'aptitude à la violence. De là, difficulté pour ceux en qui dominent les affections ou qui excellent par les aptitudes dis* graciées, difficulté, dis-je, de percevoir le sentiment social, s'ils ont l'esprit peu éclairé.
A ces causes particulières , il s'en joint d'autres plus générales.
D'abord , pour que la société produise une partie des bienfeits que nous lui voyons produire , il faut qu'elle soit d'une certaine étendue.
Ensuite , l'état social rend , il est vrai , plus légères les charges que la condition d'homme nous impose, mais cet avantage n'est point sans contre-poids. Car un des résultats de la protection puissante qu'il étend sur la vie humaine est de multiplier notre race et de couvrir de millions d'habitants civilisés des territoires où subsistaient jadis avec peine quelques milliers de barbares.
Cependant plus une société est considérable , comme aussi plus des populations vivent pressées , et plus les devoirs prescrits par l'état de société donnent lieu à de fréquentes pratiques. C'est donc alors que l'esprit social aurait besoin d'être plus abondant, eh bien, c'est alors qu'il a le plus de peine à se former et à se maintenir.
En effet , bien que la charité soit, dans cette œuvre, une utile auxiliaire , on ne peut nier que l'intérêt personnel ne soit encore le mobile le plus puissant qui attire l'homme vers la société.
L'homme aime la liberté pour elle-même , il aime la société pour les profits qu'il en tire. Or, pour que ces profits lui paraissent assurés ou seulement probables , il faut qu'il croie à la loyauté de ses associés > mais plus ses asso^
i9i APPENDICE.
clés sont nombreux, moins il est à môme de les apprécier, de les juger ; plus sa confiance doit être incertaine et chancelante.
Ainsi, pins une société est étendue, plus une population est compacte et . plus Tenfantement de Tesprit social réclame le secours de la charité et coûte d'efforts à la raison.
C'est pourquoi , bien que la société soit un besoin général et l'objet d'un vœu universel, l'homme néanmoins, si un péril présent ne le forçait point à mieux faire , se contenterait le plus souvent d'une société chétive et presque aussi impuissante que lui-même , tandis que son intérêt véritable est de ne composer que de vastes confédérations.
Les grands peuples ne se sont presque jamais spontanément formés et ne sont contenus que par l'intimidation dans le lien social qui les protège.
La force pid)lique apparaît d'habitude aux populations mécontei^tes comme une puissance contre laquelle on ne saurait lutter ; mais qu'une révolution populaire détruise quelque part ce prestige, combien alors l'esprit de révolte est contagieux !