CONTRE LA THEODICEE DE PLATON
orsque Aristote écrivait ses ouvrages , Té- I de Platon était dans toute sa gloire ; et ime la philosophie de Platon embrassait ; les points qui faisaient alors le sujet des lerches philosophiques , il était naturel le foildateur d'une doctrine nouvelle mît s ses soins à combattre et à réfuter les lions reçues dans FÂcadémie. De là , cette rminable lutte d' Aristote contre Platon , s laquelle sont discutées tour à tour, et op- 5es Tune à l'autre, la spéculation et Texience, la dialectique et la déduction, la >rîe des idées et celle des quatre principes ^physiques , la justice politique et la raison at , la providence et le moteur immuable.
De toute cette polémique ^ ce qui a laissé le plus de traces daus Thistoire , c'est la discus^ sion d' Aristote contre la théorie des idées ; et on n'a pas lieu d'en être surpris quand on songe que tout le système de Platon dépend de cette théorie , et que c'est là d'ailleurs cette même question du réalisme et du nominalisme qui a depuis suscité tant de querelles, et à laquelle se rattache la métaphysique tout entière. Mais il est une autre partie de la polémique d'Âristote , fort importante aussi , ht d'autant plus digne d'attention , qu'elle semble avoir contre elle l'évidence même ; c'est toute la polémique re^ lative à la théodicée de Platon. Il est vrai que ce n'est encore là qu'un côté de la question des idées ; et que, dans toutes les attaques qu'il dirige contre son maître, c'est toujours la théorie des idées que veut combattre Âristote , la pre^ nant tantôt en elle-même, tantôt dans ses conséquences et ses principes. Peut-être, si Ton voulait s'en tenir à ce point de vue , pourrait-on expliquer d'une façon plausible comment Aristote a pu reprocher à Platon , contre
toute vérité et toute vraisemblance , de n'avoir ni cause motrice ni cause finale ; je vais tâcher du moins de montrer comment on pourrait donner cette explication ; ce sont de simples conjectures , il est vrai , et que je hasarde avec une grande défiance ; mais il s'agit de défendre Âristote contre une imputation grave , et j'ai pensé que , même en refusant d'adopter mon poin^t de vue , on ne lirait pas sans quelque intérêt les réflexions qui vont suivre.
Commençons d'abord par rappeler les principales objections d' Aristote contre la théodicée de Platon. Tout le monde sait qu' Aristote ramène tous les principes métaphysiques de l'être, au dedans de l'être , à la matière et à la forme , hors de lui , à la cause du mouvement et à la cause finale. Or Aristote reconnaît dans le système de Platon, une matière, et c'est la dyade indéfinie ; des essences , et ce sont les idées ; mais il nie formellement, et dans plusieurs de ses écrits , que Platon ait connu le principe du mouvement et la cause finale. Il
est mutile de citer des textes qui sont dans tous les souvenirs ; je me bornerai à ces paroles du premier livre de la Métaphysique : « On ne dit rien ( dans le système de Platon) de la cause qui est le principe du changement (1). — Et ce principe que nous plaçons au premier rang des causes y en vue duquel agit toute intelligence et tout être V les idées ne l'atteignent nall^
ment» Oùdi d)} iiup raïç intariiion^ opâ/iey oy o^coy ^ di noù, Trâç yoSçt xoi 7râ(^ (fvai^ iroist, oûdè rocùnfi^ rSç
aÎTta;.... Simimi ra vHn (2). Cette double accusation est reproduite dans le douzième livre : « Leucippe et Platon admettent l'éternité du mouvement ; mais ils ne disent ni la nature du mouvement y ni le comment, ni le pourquoi,
(i) CW96V yap-Xlyo/xfv irepi Tnç atTia;> oSiv i àp/ii xYiq fxeraêoîl]?;- Met. 1. I^ c. 7.
Pour la traduction , je me suis servi de la traduction de M. Cousin (P'etXII® livres) et de celle de MM. Pierron et Zévort, dont il n'a encore paru que la première partie.
(2) Id. , ib.
ni la cause (!)• » L'accusation est , comme on Yoit , très^-explicite ; et si l'on ne connaissait Platon que par Aristote , il faudrait dire que dans le système des idées il n'y a ni cause motrice, ni cause finale; c'estr-à-dlre, ou que Platon n'a pas de Dieu , ou que ce Dieu est complètement étranger au monde.
D est vrai qu'Âristote se relâche un peu de cette rigueur dans le sixième chapitre du premier livre de la Métaphysique. Après avoir constaté que toutes les écoles se sont occupées du principe matériel des choses , et un assez grand nombre du principe formel , « quant à la fin en vue de laquelle se font les actes j les changements et les mouvements ^ ajoute-t*il ^ Us mentionnent bien en quelque manière ce principe ) mais ils ne le font pas dans cet esprit ni dans le vrai sens de la chose (Aristote parle ici en général de l'école de Platon et de quel-
(i) tû<kx dià xif >cai tiva ou Xiyouaiv' ov^ ùtSi^ ouâe rhf cdxtoLv* Met. I2, C.«6.
ques écoles antérieures ^ et il prouve ensuite son assertion séparément pour chaque école) ; car ceux qui mettent en avant rinteliigence et Tamitié (ce sont principalement Empédocle et Anaxagore) , posent bien ces principes comme quelque chose de bon , mais non comme un but en vue duquel tout être est ou devient; ce sont plutôt des causes d'où leur vient le mourvement. Il en est de même de ceux qui prétendent que l'unité ou l'être est cette même nature (la nature du bien : il parle à présent des platoniciens). Ils disent qu'elle est la cause de l'essence ; mais ils ne disent pas qu'elle est la fin pour laquelle les choses sont et deviennent. De sorte qu'il leur arrive en quelque façon de parler à la fois, et de ne pas parler du principe du bien; car ils n'en parlent pas d'une manière spéciale , mais seulement par accident. »
Quelque grandes que soient ces concessions, il ne faut pas oublier qu'Âristote nie le plus souvent sans restriction qu'il y ait dans le sys-
tème des idées une cause finale et une cause motrice (1); qu'ici même c'est tout au plus, s'il accorde la cause motrice, et que cette cause motrice est bonne parce qu'elle est cause, et non pas cause parce qu'elle est bonne ; d'où il conclut qu'aux yeux des platoniciens, le bien n'est qu'un accident dans la recherche des causes premières.
11 eût été facile à Platon de répondre à de pareilles critiques ,« ou plutôt il y répondait en eflfet; car s'il avait composé le dixième livre des Lois et le Timée tout exprès pour échapper à ces reproches , il ne les eût pas composés autrement. Platon montre, dans le dixième livre des Lois , que si le monde est le produit du hasard et non pas l'ouvrage des dieux , les lois et la morale ne sont que de pures inventions humaines , et que par conséquent il n'y
(i) $avepov 8 èx, rm e^Yifzévcov ortduou; aiziaiv îar Met. 1. I, c. 6.
a ni devoir ni morale, ni d'autre autorité en ce monde que celle de la force (I). Nier Texîs-^ teiiçe des dieux, c'est, suivant lui, se méprendre sur la nature du monde, et croire qu 'il existe pftr lui-même , tandis qu'il ne peut pas même être conçu sans un Dieu au-dessus de lui (2). Un corps peut recevoir le mouvement et le transmettre , mais il ne saurait le prorduire ; il n'y a que Pâme qui communique le moûveinent sans l'avoir reçu , parce qu'elle a la vertu de se mouvoir elle-même; si le monde est en mouvement, il faut donc qu'il soit animé ; et l'âme du monde est nécessairement antérieure au mouvement , puisqu'elle le produit. Que faut-il penser alors de toutes ces théories qui expliquent la génération et la corruption , le mouvement et la vie du monde , par la nature même des corps (3) ? Cette àme, qui meut
(i) Voyez le X® livre des Lois^ tom. 8 de la traduct. de M. Cousin , pag« 224.
(!2) Ih. , pag. 329.
(3) /&. , pag. 236 et sqq.
et gouverne le monde, est pleine de sagesse et de bopté ; c^r le monde est plein d'harmonie , et la perfection de l'effet prouve l'excellence de la cause (1). C'çst ainsi que Platon démontre l'existence de Dieu dans les Lois. Il n'est pas moins explicite dans le Timée. « Tout ce qui naît, diMU Procède nécessairement d'une cause ; car rien de ce qui est né ne peut être né san9 çausQ (2), » St quelques lignes plus loin : « Lq monde est né, car il est visible , tangible et corporel; et tout ce qui naît doit nécessairement venir de quelque cause. » Qu'est-ce que le Timée tout entier, sinon la démonstration de l'existence d'un Dieu qui est le roi et le père du monde, et l'explication de la manière dont ce Dieu doit avoir produit son œuvre , si toutefois la pensée deFhomme peut sonder de telles profondeurs 2 Partout, dans le Timàe , Dieu est appelé l'auteur , le père et
(i) 76., pag. 249.
(2) Voyez le Timée , tom. 12 de la trad. de M. Cousin y pag. 116.
l'architecte du monde, noLvnpf ^olI TroiriT)?^^ xai âïîfxtoupyoç T0Î3 xoct/ixou, Non-seulement il a fait le monde , mais il l'a fait accompli en perfection et en beauté. « Il était bon, dit Timée , et celui qui est bon ne peut concevoir d'envie. » N'est-ce pas là le principe du bien 7 C'est parce qu'il est la meilleure de toutes les causes , que Dieu a fait le monde à l'image du modèle éternel , qui comprend toutes les perfections. N'est-ce pas là le principe de la cause finale ? « Disons la cause qui a porté le suprême Ordonnateur à produire et à composer cet univers. Il était bon , et celuâ qui est bon n'a aucune espèce d'envie. Exempt d'envie , il a voulu que toutes ohoses fussent, autant que possible , semblables à lui-même. Quiconque , instruit par des hommes sages , admettra ceci comme la raison principale de l'origine et de la formation du monde, sera dans le vrai (1). » M. Cousin, dans les notes de sa traduction du Hmée (2), fait
(0 Ib., pag. 119.
(2) Jb.f pag. 343.
à propos de cette phrase une remarque importante ; c'est que, dans Âristote, la bonté de Dieu est déduite de sa nécessité ; ce qui ne veut pas dire qu'il possède l'attribut moral de la bonté , mais qu'il possède le bien , le bour* heur parfait; tandis que le Dieu de Platon répand le bonheur par sa volonté, et jouit non-^seulement du bonheur qui appartient par essence à l'être parfait, mais du bonheur qu'il procure, et de la beauté qu'il produit. Timée^ après avoir décrit les lois qui gouvernent le monde, les rapporte à Dieu comme à leur principe suprême ; car c'est par sa volonté , par sa seule volonté qu'elles existent. A proprement parler , ce ne sont pas des causes , ce sont des moyens , (Tuvactioi , dont la cause se sert pour arriver à ses fins : « Dieu employa toutes ces causes pour auxiliaires^ dit Platon ; mais il mit lui-même le bien dans toutes les choses engendrées (1). >»
(i) 76., pag. 195.
- Mais pourquoi citer le Timée^ le^Lois^ et tant dé passages qu'on pourrait extraire des autres dialogues? C'est le système tout entier qui répond , c'est Tesprit de là philosophie platonicienne. Platon, siiiyànt Aristoie, n'a pas admis la cauâe finale. Mais qu'est-ce donc que le système des idées? Qu'est-ce qu'une idée? C'est le modèle éternel et parfait dont lefi individus sont là copie. Qu'ëst-K^e qtfe les idées considérées dans leur ensemble, et formant un Seul tout par les liens d'harmonie qui les nuisirent ? C'est l'animal en soi , VoAv^^Sm. C'est l'idéal de la perfection, l'éternel objet des contemplations de Dieu> le modèle qu'il se propOâe en formant le monde , et qu'il réalise dans la matière autant que la nature de la matière le permet. Suivez Platon hors du monde Sensible , dans le monde des idées ; ne sentez-vous pas aussitôt que les idées sont impossibles sans un Dieu; qu'elles le supposent nécessairement, et ne peuvent être conçues sans lui? Les idées sont le modèle du monde; la copie peut-elle sortir du mo-
dèle sans l'artiste 7 C'est le caractère propre du système de Platon ^ qu'il iie contient pas ttne doctrine , pas une notion , qui ne prouve itaTÎneiblement Texistence de Dieu ; et le Dieu de la dialectique , ce h'est pas seulement Tun et Têtte, c'est le bien. Que dît I^laton dans le Phèdre ? Car Sous cette énvelopt)e de poésie, qui ne fut jamais plus splendide dans les autres dialogues , il y a déjà tout le système des idées dans son union intime et nécessaire avec la théodicée platonicienne. A mesure que Tamour du beau vient écbauffer les âmes y et que leurs ailes croissent et se développent y elles échappent à cette prison du corps et à ces liens qui les retiennent captives ; elles s'élancent bien au delà des phénomènes, au delà du monde des sens ; elles remontent l'échelle des êtres, s'élevant sans cesse à la contemplation d'une unité plus parfaite , d'un être plus réel , d'iin bien plus grand , jusqu'à ce que , parvenues à la sphère des dieux , elles contemplent face à face l'être , l'unité , le bien ,
avti ri ev, çcvto to «ya9èv (1); ce même grand Dieu de la République qui est , dans le monde des intelligibles, ce qu'est le soleil dans le monde des sens (2). C'est à ce Dieu suprême que Platon aspire sans cesse ; il y rapporte toutes ses pensées , il y rattache tous les êtres ; les causes , les lois de la nature , les idées ellesmêmes, ne lui semblent que des intermé* diaires pour arriver à cette unique fin ; et soit qu'on l'étudié dans les dialogues , soit qu'on écoute les traditions unanimes que nous avons sur ses doctrines , le principe du mieux , que Socrate proclame dans le Phédon (3) , est bien réellement, sans épisode, et d'un bout à l'autre, le principe de sa philosophie. Nous ne connaissons rien qu'à la lumière de ce principe ;
(i) Voyez le Phèdre ^ tom. 6 de la traduct.
de M. Cousin , pag. 49 et sqq.
(2) République , liv. VI , tom. 10 de la trad. de M. Cousin , pag. 49 et sqq.
(3) Le Phédon^ tom. i de la traduct. de M. Cousin 9 pag. 273.
quand une fois on s'est élevé à la conception des causes finales > il n'y a plus, pour achever la science , qu'à chercher le mieux en toutes choses. De toutes les hypothèses possibles , la plus belle est la plus vraie ; et , comme il le dit lui-même dans la République , le Bien est comme le soleil : nous ne voyons que ce qu'il éclaire.
Si ce sont là les principes de la philosophie de Platon , comment s'expliquer les reproches qu'Âristote lui adresse ? Est-ce ignorance ? estce mauvaise foi? On ne peut accuser Âristote d'ignorance, puisqu'il a été vingt ans l'auditeur assidu de Platon; puisqu'il a d'ailleurs entre les mains les dialogues , et qu'il les cite perpétuellement. Il y a dans les dialogues , et en général dans la philosophie de Platon , bien des points obscurs, susceptibles d'être diversement interprétés ; il y a des contradictions , et c'est la conséquence de la forme du dialogue et de ce scepticisme auquel Platon s'arrêtait en beaucoup de choses , et qui a été le modèle
du demi-scepticisme de la dernière Académie.
Mais si Platon , qui trouTait tant d'idées j s'abstient quelquefois de choisir entre elles; pour ce qui touche à l'existence de Dieu ^ à sa per-^ fection , à sa bonté , il n'hésite jamais ; il ne se contente pas d'affirmer, il démontré ; il emploie le langage le plus précis : s'il appelle des images à son secours , c'est quand il veut dé^ crire la nature de Dieu et son action , et non qiiand il s'agit de démontrer son existence et de faire connaître ses attributs. Il regarde ciomme un malheui* de ne pas croire mi% dieux ; il appelle l'athéisme une maladie de l'âme (1)« Même ed s'eii tenant aux dialogues^ on ne peut douter de sa croyance implicite à Texisptence et à la bonté de Dieu. Àristote connais* sait infailliblement tout cela ; il avait tout cela présent à la pensée ^ quand il accusait Platon de n'avoir ni cause motrice ni cause finale.
M. Cousin , dans les notes de sa traduction