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CHAPITRE V

La tragédie italienne encore très vivante au milieu du dix-neuvième siècle. M"" Ristori en France. Résumé et conclusion.

La tragédie italienne n'a pas eu ces défaillances à se reprocher : elle n'était pourtant pas morte au moment où on y céda. Car elle survécut longtemps à la tragédie française, qui, par suite, plaisait encore chez nos voisins quand on n'en voulait plus chez nous. Le plus grand succès du célèbre acteur Gustavo Modena fut remporté dans le Louis XI de Casimir Delavigne ; son élève, Ernesto Rossi, qui jouait de préférence Shakespeare, a paru pourtant avec éclat dans le Filippo d'Alfleri et dans le Cid de Corneille. On pourrait répondre que le talent de ces deux interprètes a tout fait, que Louis XI el, en un sens, le Cid, sont des tragédies mitigées. Mais Zaïre

réussissait également, et le goût pour le genre auquel elle appartenait était encore assez général pour que, nous dit Enrico Montazio , jusqu'au milieu de ce siècle il y eût , en Italie , « toute une classe d'artistes sérieux, pleins de conscience , qui se consacraient à -ia muse tragique et qui représentaient , sinon exclusivement, du moins avec une préférence très marquée, les rois, les reines, les héroïnes et les demi-dieux auxquels Alfieri faisait parler sa langue à lui. » Avelloni , qui fît jouer à Turin, en 1845, un remaniement sans valeur à'Athalie, est bien peu connu; mais un lettré distingué, Giovanni Rosini, a encore traduit le Tancrède de Voltaire. A plus forte raison nos tragédies à tendances gardaient-elles le pouvoir d'exciter les passions : en 1858, le manifeste qui annonçait à Turin le Mahomet de Voltaire le vantait comme une suite de Tartuffe (1).

Ce qui aida la tragédie à se soutenir en Italie, ce fut le goût médiocre qu'on y ressentait pour le répertoire de Victor Hugo. On le jouait souvent, sans doute; car nos pièces inondaient

(1) Voy. Luigi Bonazzi, Gustavo Modena e Varie sua, 2" édit., Città di Castello, Lapi, 1884, notamment p. 39 et suiv., en note; Montazio, Adélaïde Ristori, Paris, Morris et C*', 1855, et Ernesto Rossi, Paris, Lévy, ISGG; G. Costetti, La compagnia reale sarda e il teatro italiano dal 1821 al 1855, Milan, Kanto'rowich, 1893.

plus que jamais les théâtres de la péninsule : la troupe royale sarde, qui aurait voulu, à l'origine, ne jouer presque que des pièces. italiennes, en vint, en 1840, à ne plus donner, en fait de nouveautés nationales , que deux ouvrages ; et les six cents pièces italiennes qu'elle a représentées durant son existence, de 1821 à 1851, ne forment que la moitié de son répertoire; tout le reste est allemand ou français, et l'on devine que notre apport fut autrement considérable que celui de l'Allemagne (1). Mais Victor Hugo ne paraît pas avoir eu en Italie, à cette époque, un crédit très considérable. L'article fort étudié signé G. P., que ÏAntologia publia en 1830 sur Hernani , est sévère. Je n'ai pu me procurer le livre de Cesare Cantù, Di Vittore Hugo e del romanticismo in Francia (Milan, 1833), mais le compte rendu qu'en donne la Biblioteca italiana prouve que Cantù faisait de fortes réserves dans ses éloges. Mazzini, tout féru de romantisme qu'il était, préférait Chatterton aux drames d'Hugo, et tout en admirant, dansJ/an'on de Lorme, « le front de la pauvre courtisane pu-

(1) Voy. le livre précité de M. Costetti, p. 47, 126, Tll. M. Costetti, qui donne année par année les pièces italiennes jouées par cette troupe, a malheureusement cru devoir ne pas relever les pièces étrangères qu'elle représentait; il a, du coup, diminué de moitié l'importance de son recueil, qui demeure toutefois intéressant.

riflé et béni par le baiser d'une âme vierge », il estimait que l'art d'Hugo était tout de sensations et de calculs , et il entrevoyait le danger de ces réhabilitations scabreuses qu'en principe il approuvait (1) ; on y préférait nos tragédies, nos comédies ou nos gros drames (2).

Toutefois, les disciples d'Alfieri ne purent en France ni acquérir l'influence que leur maître y

(1) V. ses articles sur Angelo et sur Chatterton au 2' vol. de ses Scritli editi e inedili (Rome, 1877); ces articles sont verbeux, nuageux et incohérents, mais l'instinct sur du patriote s'y mêle aux chimères du romantique. — L'article de la Bibliotpca italiana, sur le livre de Cantù, est aux p. 244-8 de son LXX» vol.

(2) Voy La compagnia sarda e Gustavo Modena, article de M. Leone Fortis dans la Nuova Antologia du 1" juin 1893. M"'° Ristori dit, dans ses Etudes et souvenirs : « Durant les premières années de ma carrière, l'engouement du public pour les pièces françaises était tel, qu'il suffisait, pour faire salle comble pendant plusieurs soirées, d'annoncer une pièce de Scribe, de Legouvé, de Mélesville, ou de Dumas (père) » (voy. p. 68 et 133 de la 2« édit., Paris, Ollendorf, 1887). En 1839, Felice Romani écrivait, dans la Gazzetla Ufficiale de Turin : « Nos hommes do théâtre nous ont tant habitués aux productions de Scribe en les traduisant en leur langue, en les allongeant, en les abrégeant, en les refaisant de mille manières, qu'on pourrait désormais le regarder comme un des nôtres, et qu'il serait injuste de ne pas donner de lui une biographie telle quelle » (voy. le recueil de ses articles intitulé : Critica Ictleraria, I, 319-320. Turin-Florence-Rome, 1883). C'est Dumas père, c'est Anicet Bourgeois, c'est d'Ennery que vise Andréa Codebô, qui, d'ailleurs, les avait imités, dans sa parodie I drammi francesi (Milan, Battezzati, 1858).

avait exercée ni la lui rendre. La duchesse de Berry, qui était Napolitaine, avait essayé en 1830 de faire jouer le répertoire italien à Paris. Deux artistes de talent faisaient partie de la troupe qui vint à cette occasion en France, Carolina Internari et Luigi Taddei. Les circonstances littéraires étaient heureuses puisque le romantisme avait mis les écrivains étrangers à la mode ; on jouait à Paris avec grand succès plusieurs opéras allemands ; à l'Opéra Comique, Fulgence et Henry donnaient L Auberge d'Auray, mise en musique par Hérold et Caraffa pour y faire paraître miss Smithson, qui peu de temps auparavant avait contribué au succès d'une troupe anglaise établie durant quelques mois à Paris, et la Revue encyclopédique disait dans son numéro de mai : « Quoiqu'elle parlât anglais, c'est à coup sûr elle que les spectateurs ont le mieux comprise. » Mais les circonstances politiques étaient moins favorables. La révolution de juillet ruina l'entreprise et il fallut une représentation donnée par des acteurs de Paris au bénéfice de la troupe italienne pour qu'elle pût regagner sa patrie. Vingt-cinq ans après, la tentative fut renouvelée par une troupe bien plus célèbre, la Compagnie royale sarde, qui comprenait M™^ Ristori. Le moment ne pouvait être mieux choisi : non seulement l'Exposition universelle de 1855 tournai l la curiosité vers tout

ce qui venait du dehors et l'on revoyait une troupe anglaise à Paris ; mais la Sardaigne était l'alliée de la France et ses soldats se signalaient en Crimée ; aussi le succès de la troupe fut-il extraordinaire , mais la renommée des auteurs dramatiques de l'Italie y gagna peu. M""® Ristori revint les années suivantes et vit croître sans cesse l'admiration du public. Deux coteries se formèrent naturellement, l'une pour la dénigrer au profit de Racliel, l'autre pour dénigrer Racliel à son profit, et les relations des deux artistes en souffrirent; mais ces coteries ne se recrutèrent que parmi les critiques qui ne comptent pas ; les autres, sans faire tort à Rachel, rendirent une éclatante justice à M"® Ristori. Théophile Gautier l'appelait par exemple un Dorval plus la ligne, la voiœ, la noblesse; il déclarait que jamais tragédienne n avait eœcité un pareil enthousiasme; mais, malgré les magnifiques triomphes personnels qu'elle remportait dans Mirra , dans Francesca di Rimini, elle sentait que la manière d'Alfieri et de Silvio Pellico ne prenait pas assez sur le public, qui appréciait sans doute leurs qualités, mais qui ne pouvait se faire à leurs défauts. Elle joua donc plus volontiers des pièces contemporaines de Giacometti, donna même aux Parisiens la primeur de quelques tragédies italiennes, mais elle renonça au projet que lui prête un de ses biographes, Montazio, de paraître dans

les rôles de l'Octavie, de la Rosmunda, de l'Antigone d'Alfleri. Elle joua surtout des tragédies françaises, qui lui durent l'honneur d'être quelquefois traduites par des hommes tels que Montanelli. On la vit notamment dans Phèdre où, selon Théophile Gautier, elle se conformait mieux que Rachel aux intentions de Racine; on la vit dans Polyeucte^ dans la Médée de M. Ernest Legouvé, dont elle finit par jouer la Béatrix en notre langue. Peut-être si elle avait osé ou pu donner toutes ses représentations en -français, aurait-elle fixé davantage l'attention sur les chefs-d'œuvre de son pays ; dans ce cas, les auteurs comiques de l'Italie lui auraient eu autant d'obligation qu'Alfieri et ses élèves , car elle avait plu beaucoup aussi aux Parisiens dans des pièces de Giraud et de Goldoni (1). Des repré-

(1) Voy, l'autobiographie précitée de M""» Ristori, p&ssim ; Costetti, op. cit., p. 216-218; Bonazzi, op. cil., p. 127-129; les feuilletons de Th. Gautier dans le Moniteur, 29 mai, 4 juin, 11 juin 1855, 14 avril 1856, 12 avril 1858, 16 mai 1859, 14 mai 1860; ceux de Paul de Saint-Victor dans la Presse, 28 mai, 13 juin 1855, 13 avril 1856; Montazio, dans sa biographie précitée de M"' Ristori; Marc Trapadoux , Etudes sur l'art contemporaiti , M"* Ristori, ses représentations aux Italiens et à l'Odéon {Revue Française du 20 mai 1859, réimprimé en 1860); les n°' de mai et juin 1855 de la Revue franco-italienne, curieux par la sage prudence qu'elle s'impose, en sa qualité de feuille étrangère , dans une question qui pouvait amener des froissements ; Georges d'Heillj^ Journal intime de la Comédie Fi-ançaise : 1852-1810. Paris, Dentu, 1879. Aurélien Scholl,

sentations données en langue étrangère laissaient trop à la pluralité des spectateurs le loisir d'admirer exclusivement son jeu.

Mais enfin c'est seulement vers 1860 que la tragédie est décidément morte en Italie. Encore faut-il considérer que l'écrivain italien qui a de notre temps remporté les plus brillants succès dans le drame historique, Pietro Cossa , que nous retrouverons dans la dernière partie de ce volume, a cherché ses sujets avec une prédilection marquée dans l'antiquité classique, et que chez nous Je seul poète qui ait de nos jours songé ou réussi à faire parler les vieux Romains sur la scène est un Italien d'origine, d'ailleurs très bon Français, M. Parodi.

Ainsi l'Italie, qui avait la première donné le cadre de la tragédie classique dans cette Sofonisba du Trissin, dont cent ans après l'imitateur

Discours contre M. Legoxivé à propos de M"^' Ristori et du théâtre des jeunes auteurs. Paris, 1861. Je n'ai pu consulter l'étude consacrée à M"" Ristori par Lemercier de Neuville dans ses Figures contemporaines (1861). Sur la polémique entre les partisans de M"" Ristori et ceux de Rachel , voy. les Mémoires dhin journaliste de Villemessant, 5* série. Paris, Dentu, 1876, p. 226 et suiv. La Camma de Montanelli, jouée à Paris par M"' Ristori, le 23 avril 1857, ne doit rien à celle de Th. Corneille.

Jean Mairet fit pressentir à Corneille que son heure approchait, s'en était dégoûtée dès le début du dix-septième siècle et n'y revint que longtemps après. Mais comme la France, qui de son côté avait mis cent ans à comprendre la beauté de ce système dramatique et qui s'y était enfin attachée pour deux siècles, avait produit des pièces admirées de toute l'Europe, les Italiens, avant même de la reprendre pour leur usage, cherchèrent dans notre répertoire des scènes, des situations, des mots. De même, nos tragiques firent des emprunts partiels à Métastase. On ne pouvait alors s'emprunter davantage. Mais un jour vint, en Italie, où un homme supérieur sentit profondément l'humiliation de sa patrie et voulut la faire cesser; il nous fit, sans consentir à l'avouer, l'insigne honneur de choisir notre système pour l'exécution de son généreux dessein. Il se chargea d'accomplir la réforme discutable mais intéressante que Voltaire avait plutôt conçue et exposée qu'exécutée. Un instant surpris, les Italiens comprirent bientôt que le théâtre ainsi entendu promettait des émotions non seulement vives mais fécondes. Alfieri, qui trouvait d'ailleurs en France des imitateurs et des plagiaires, fit école en Italie. Rajeunie par les colères et les espérances qu'on la chargeait souvent d'exhaler, l'antique tragédie charma une génération enthousiaste, même dans

les heures où elle ne prêtait pas à ses héros les passions de l'heure présente. Tandis que chez nous elle était à peu près réduite au silence, Niccolini n'avait même pas toujours besoin de faire au romantisme les concessions que Victor Hugo arrachait à Casimir Delavigne, pour recevoir les applaudissements de toute l'Italie.

Toutefois, les Italiens avaient-ils appris dans notre commerce ce que Corneille apprit à lire les dramaturges espagnols? Avaient-ils réellement acquis l'entente du métier dont le génie se sert dans la mesure qui lui convient, mais dont il ne peut se passer? On ne saurait le prétendre. De Métastase et d'Alfieri à Niccolini, il y a plutôt, à cet égard, décadence que progrès. Alfleri , pour nous en tenir à lui , ne sait pas ordonner une pièce , expliquer ses caractères; son style est trop étudié dans sa simplicité, mais ses conceptions sont théâtrales et son dialogue rapide. Ses successeurs eurent bien tous ses défauts, mais non tous ses talents. Nous ne pouvons donc pas nous vanter d'avoir fait à l'Italie le présent durable d'une qualité qui lui manquait. Mais cela ne prouve rien contre les leçons qu'elle a bien voulu prendre de nous. Si les Espagnols ont fait l'éducation de la France entière en enseignant à Corneille la partie de leur art qui s'accorde avec tous les systèmes dramatiques , c'est que le génie fran-

çais avait la vocation du théâtre, bien qu'il n'eût encore pu le prouver que dans la farce, n'ayant jusque-là ni la gravité ni la connaissance de l'histoire et de l'homme qu'exige le genre sérieux. La preuve qu'on n'enseigne à une nation que ce qu'elle est prédestinée à savoir, c'est que notre vive et séculaire admiration pour l'Arioste et pour le Tasse n'a pas pu inspirer à nos poètes une seule épopée vraiment vivante ; nous avions eu la tête épique, mais nous ne l'avions plus quand d'autres peuples l'avaient encore. C'est même précisément parce que le génie italien a pu produire la Divine Comédie, le Roland Furieux , la Jérusalem Délivrée, qu'il n'a jamais atteint la perfection au théâtre. Sauf chez les Grecs, pour qui il n'y avait pas de qualités contradictoires, le génie épique et le génie dramatique se limitent réciproquement chez un peuple ; car l'un invite l'imagination à se déployer, l'autre, tout en se servant d'elle, la tient plus ou moins captive. On nous dira que l'Angleterre a produit Shakespeare et Milton. Mais, outre que l'on commence à s'apercevoir que si Shakespeare égale ou surpasse tous ses rivaux par certains côtés, l'entente de la scène est chez lui sujette à de nombreuses défaillances, on ne peut pas dire que l'art dramatique soit national en Angleterre au point où il l'est en France. Car, bien que nous n'ayons pas toujours

eu des Corneille, des Racine et des Molière, nous comptons depuis l'année qui vit le Cid jusqu'à nos jours une suite ininterrompue d'auteurs dramatiques fort distingués, et, depuis cette époque, tantôt une école française, tantôt une autre, a toujours fait loi dans une partie de l'Europe. Molière, pour ne parler que de lui, a été continuellement imité et pillé en Allemagne. Aujourd'hui encore, il n'y a pas une nation dont on joue plus communément le répertoire courant sur les théâtres étrangers. Quel est, à part Shakespeare, le dramaturge anglais tragique ou comique, classique ou romantique, qui ait obtenu de longs succès de représentation hors de son pays? Quel est, Shakespeare excepté, celui qui ait eu sur le continent la popularité de Walter Scott, de Dickens? L'Espagne, quoique ni Lope de Vega ni Calderon n'égalent Shakespeare, avait peut-être le génie dramatique à un plus haut degré que l'Angleterre ; elle a produit un plus grand nombre d'hommes de théâtre distingués; mais sa période de gloire a été courte. Il n'est donc pas surprenant que l'espace de temps durant lequel le système français a dominé en Italie n'ait pas suffi à l'éducation dramatique de la nation.

LE

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