LES
HARDI KSSES DE GAMPISTRON
Il y a quelque chose de pis pour un auteur que d'être oublié, c'est de laisser un nom auquel le caprice du sort attache du ridicule. Les auteurs oubliés ont chance de voir un jour un érudit réclamer et obtenir pour eux la petite part d'estime qu'ils méritent ; aucune prévention n'existe contre eux, et, pourvu que leur avocat ne se montre pas trop exigeant , le public ne demande pas mieux que de leur faire réparation. Mais l'homme dont tout le monde connaît le nom et qu'on ne cite que pour définir comme par un symbole convenu la platitude ou le grotesque est bien autrement difficile à rétablir dans ses droits. Encore si ce ridicule a été jeté sur lui par un adversaire illustre, il est moins malaisé d'obtenir justice pour lui : l'esprit de parti politique ou littéraire , le sentiment chevaleresque ont accrédité au moins momentanément
l'apologie des victimes de Boileau et de Voltaire. Mais si c'est le temps tout seul qui paraît s'être chargé de rédiger l'arrêt avec sa lenteur implacable, il semble qu'il n'y ait plus rien à faire; le malheureux n'obtiendra même pas l'oubli : il est condamné à une déplorable immortalité. Or, tel est bien le cas de Campistron. L'intérêt que lui portait Racine a tourné contre lui; au lieu d'en inférer qu'il ne devait pas avoir été le premier venu, on en a conclu qu'il devait avoir été le plus plat des imitateurs ; il est devenu le type du copiste, l'emblème de l'insignifiaBce. Il ne lui reste même pas assez d'autorité pour compromettre son protecteur ; c'est tout au plus si, en conseillant Tétude de Racine, on ajoutera : « Mais ne soyez pas des Campistrons. » En revanche, si par hasard un de ses descendants annonçait une véritable vocation pour le théâtre, le premier conseil qu'il recevrait serait celui de changer de nom.
Nous voudrions montrer d'abord que, fondée ou non, la renommée de Campistron s'est soutenue durant tout un siècle, ensuite qu'en effet l'homme n'était pas vulgaire, et que l'auteur tragique a tout au moins trouvé quelques idées dramatiques qui vaudraient la peine de lui être dérobées.
Nous ne donnerons pas la biographie de Campistron qu'on trouve partout (1). Nous nous bor-
(1) En voici les principales sources : Niceron, Mémoires des hommes illustres, t. XXV, p. 1G3 et suiv. ; Bibliothèque française, t. 3, 1" partie, p. 47, et t. 7, p. 20; Observations sur les écrils modernes, p. 305-312 du II» vol. ; Titon du Tillet, Le Parnasse français, p. 684 et suiv.; les frères Parfaict, Histoire du théâtre français, p. 227-246 du XIV» vol.; J.-G. de Chaufepié, Nouveau dictionnaire l^istorique et crilique: Anecdotes dramatiques (Paris, 1755) à propos de plusieurs des pièces de Campistron ; Petite bibliothèque des théâtres {Paris, 1784 et années suivantes), tomes 58 et 59; Chefs-d'œuvre dramatiques de Campistron, édit. Lepan, Paris, 1819. — M. Emile Bourgeois, dans son introduction aux Lettres intimes de J.-M. Alberoni adressées au comte J. Rocca (Paris, Masson, 1893), confirme et complète ce que l'on savait des relations de Campistron et d'Alberoni. — Sur la fête où fut joué l'opéra d'Acùs et Galathée, voir l'Histoire et description du château d'Anet (Paris, Jouaust, 1825, in-fol.) où P.-D. Rousset a donné des détails tirés par Bellier de la Chavignerie des Mémoires de La Fare, de Dangeau et du Mercure Galant. — Chaulieu et Campistron paraissent n'avoir pas vécu en très bonne intelligence chez Vendôme (V. p. 216 et suiv. du I" vol. de l'édition des Œuvres de Chaulieu d'après les manuscrits de Vauteur publiées en 1774 à La Haye-Paris, et p. 160, 1G3 des Lettres iyxédites de Chaulieu, publiées par M. Raymond do Bérenger, Paris, Comon, 1850. — La biographie de Pierjacopo Martclli , placée en tète de l'édition de ses œuvres publiée à Bologne en 1735, nous apprend qu'il a connu Campistron à Paris. — Sur Louis de Campistron, frère du poète, voir les Siècles littéraires de la France de Desessarts et la nouvelle édition des Scriptores
neroiis à dire qu'il est né en 1656, mort en 1723,1 et qu'il a écrit les pièces suivantes : Virginie (1683) , V Amante amant et Arminius (1684) , Andronic et Alcibiade (1685), Phraate et Acis et Galathée (1686), Achille et Polyocène (1687), Phocion (1688), Adrien (1690), Tiridate (1691), Aetius et Alcide (1693), Le Jaloux désabusé (1709), et, à des dates qu'on ignore , Pompeia et Juba ; Phraate, Aetius et Juba ont disparu. Ceci rappelé, nous partirons d'un seul fait, l'éclatant succès de ses tragédies.
Campistron parle très avantageusement- de ses pièces ; mais il ne se loue pas moins de son public, ce qui n'est pas très ordinaire aux auteurs trop contents d'eux-mêmes. Il avait déjà quitté le théâtre, et ses succès dataient de plus de vingt ans , quand il écrivait : « J'avoue que j'ai une furieuse prévention pour
Societatis Jesu. Sur les familles de Fieubet et de Maniban auxquelles Campistron s'est allié par son mariage, on trouvera, outre les articles du Dictionnaire de la noblesse de Lachesnaye Dubois et Badier , quelques détails complémentaires dans la dédicace de sa Virginie, dans le Mercure Galant de juillet 1686, p. 99, dans le Recueil des Jeux Floraux pour 1723, dans les Mémoires pour servir à l'hisloire des Jeux Floraux de Poitevin Peitavi, Toulouse, Dalles, 1815, dans Nos Premiers Présidents, revue historique, politique et judiciaire du Parlement de Toulouse, par Henry Amilhau, Toulouse-Paris, 1882, dans le manuscrit 282 de la Bibliothèque de Toulouse- — Ajoutons que le nom de Campistron est très souvent écrit Capistron.
cet ouvrage {Arminius). Je ne dirai point tout ce que j'en pense ; mais j'ose avancer hardiment qu'il y a peu de pièces de théâtre où il y ait [plus de sentiments et plus de grandeur que [dans celle-ci , principalement dans le second lacté, que je crois un des plus brillants qu'on ait jamais mis sur la scène. » Personne ne souriait alors en lisant ces lignes; Campistron avait remporté d'authentiques triomphes. « Le succès de cette tragédie, » nous dit-il à:Andronic, « a été si grand qu'il aurait pu me persuader que j'avais fait une pièce parfaite, si j'avais été plus vain que je ne suis. » Pour Tiridate, le succès, d'après l'auteur, en fut prodigieux : « L'on n'en a point vu sur notre théâtre ni de plus brillant, ni de plus constant. » On tiendra peut-être ces témoignages pour suspects, et, de fait, les frères Parfaict nous avertissent qu'ils ne savent pas comment il fait le compte des représentations de ses pièces ; à ne compter, du moins, que les représentations pour lesquelles l'auteur touche des droits, ils trouvent vingt-neuf représentalions d'Alcibiade et non pas quarante; ils font au.';-,si remarquer qu Arminius ne fut pas joué, comme le dit Campistron, dans un temps peu favorable aux spectacles, mais au cœur de la saison théâtrale. Néanmoins, à quelques inexactitudes près, Campistron ne nous trompe pas. « Les comédiens français, » dit en février 1685
\e Mercure Galant, « représentent depuis un mois une tragédie intitulée Andronic. Cet ouvrage esti le charme de la cour et de Paris. Il tire des larmes des plus insensibles, et l'on n'a rien vu depuis longtemps qui ait eu un aussi grand succès. » A la première représentation , le duc de Villeroy et trois autres seigneurs avaient en quelque sorte porté l'auteur à la loge de la Daupliine qui désirait le voir; on dut bientôt doubler le prix des places, tant l'affluence était grande. Le Mercure n'avait pas moins loué ; Arminius en février 1684, et ne loua pas moins Alcibiade en décembre 1685 et en janvier 1686. Pour Tiridate , les frères Parfaict nous apprennent qu'il eut vingt-cinq représentations et rapporta à l'auteur plus de 1,900 livres, chiffres considérables pour l'époque; la pièce laissa un tel souvenir, que deux ans après, de confiance, on donna la première représentation d'Actius à prix double.
On sait, il est vrai , par l'exemple de Thomas Corneille, que, même devant un public formé par Pierre Corneille et par Racine, surveillé par Boileau , un auteur médiocre peut obtenir des succès aussi bruyants que ceux des plus grands maitres, et d'ailleurs, comme le fait observer M. Raoul Rosières dans ses Recherches sur la poésie conlemporaiiie , les pièces auxquelles les spectateurs se portent avec le plus d'empressé-
ment ne sont pas toujours celles qu'ils estiment davantage. Pourtant, les Pradon et les Boyer, avec tout leur savoir-faire, n'ont pas connu de pareils succès. Il n'est même pas impossible que Campistron ait été imité de son temps ; je signa- 'lerai plus loin, dans une scène jadis célèbre de VAbsalon de Duché, une idée qui parait tirée de ■Virginie^ et on a dit sans invraisemblance que Racine avait une fois semblé se souvenir de l'élève qui l'imitait de son mieux : dans Athalie, Abner dit à Mathan :
D'un prêtre est-ce là le langage ?
Moi nourri dans la guerre aux horreurs du carnage, Des vengeances des rois, ministre rigoureux, C est moi qui prête ici ma voix au malheureux, Et vous, qui lui devez dos entrailles de père, Vous, ministre de paix dans les temps de colère. Couvrant d'un zèle faux votre ressentiment, Le sang à votre gré coule trop lentement !
Sept ans plus tôt, en 1684, Arminius avait, en présence de Varus, reproché en ces termes à Sé.iîeste de s'être fait le vassal de Rome :
De Scgeste est-ce là le langage ?
Regarde en quels malheurs tu t'es précipité ; Vois de nous deux enfin qui doit être imité ; Tu respectes Varus, tu le plains : je le brave. Je ne parle qu'en roi, tu parles en esclave ; Et captif, désarmé, je suis plus souverain Que tu ne l'as été le? armes à la main.