‹ Études sur la tragédieChapitre 4 sur 18 · GO · texte numérisé non relu

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Ces derniers mots rapjielleiit une réplique dej Nicomède à Prusias, mais l'idée de ce couplet paraît bien avoir servi à Racine (1).

D'ailleurs, la vogue de Campistron lui survécut. Destouches, en le remplaçant le 25 août 1723 à l'Académie Française, assurait que Tiridate, Andronic, Alcibiade plaisaient comme aux premiers jours, et qu'ils jouiraient de l'immortalité à la suite des héros de Corneille ; et Fontenelle répondait : « Il a été souvent honoré d'un aussi grand nombre d'acclamations que Corneille et Racine, et a recueilli autant de larmes. On voit assez d'ouvrages qui, ayant paru sur le théâtre avec quelque éclat, ne s'y maintiennent pas dans la suite des temps, et auxquels le public semble n'avoir fait d'abord un accueil favorable qu'à condition qu'il ne les verrait plus ; mais ceux de M. Campistron se conservent en possession de leurs premiers honneurs... Chaque fois qu'ils paraissent, les applaudissements se renouvellent et ratifient ceux qu'on avait donnes à leur naissance. » On ne les lisait pas avec moins de plaisir. Devenu secrétaire des commandements de Vendôme, ensuite secrétaire des galères , Campistron avait cessé de travailler pour le théâtre, sans avoir encore publié ses

(1) C'est Lepan qui, dans son édition de Canapistron (1819), a signale ce rapprochement.

pièces que séparément. Mais , à partir du premier recueil qu'il en donna en 1715, elles furent souvent réimprimées dans la première moitié du dix-huitième siècle; car aux éditions françaises de 1715, 1732, 1739, 1750, il faudrait ajouter les contrefaçons hollandaises et des traductions en langues étrangères (1).

Les registres de la Comédie Française prouvent que jusque vers le milieu du dix-huitième siècle on les a souvent reprises. Sans mentionner ces représentations année par année, je dirai seulement qu'en 1727 on trouve onze représentations de Tiridate] en 1731, cinq dCAlcibiacle, quAndro7iic a été joué trois fois en 1727, une fois en 1728, cinq fois en 1729, quatre fois en 1731 , etc., et que c'est dans cette pièce que Mole a débuté les 28 et 30 janvier 1760; Le Jaloux désabusé surtout reparaissait souvent sur

(1) De ces traductions, je ne connais que celle d'Arminius, imprimée par Longhi, à Bologne (1710), en prose italienne, sous le nom de Corneille; c'est M. Couet qui me l'a signalée. Campistron, dans la préface d'Arminius, dit que, vers 17r2,un gentilhomme toscan avait tiré de cette tragédie un opéra, où il la traduisait presque mot à mot, et qui fut joué avec grand succès au palais grand ducal de Pratolino. Le sixième volume du Dictionnaire bibliographique de lîeinsius indique, parmi les livres imprimés en Allemagne de 1700 à 1821, une édition stéréotypée in-18 et in-12 des œuvres de Campistron faite à Leipzig. Parmi les éditions hollandaises, je citerai celle d'Amsterdam, 1724, et une autre que je n'ai pas vue, de 1732,

l'affiche, puisqu'on en trouve notamment huit représentations en 1727, sept en 1728, sept en 1730, cinq en 1731 ; on en trouve encore dans la deuxième moitié du dix-huitième siècle et même au commencement du nôtre, car il fut joué trois fois en l'an Xlll. Le Catalogue du Répertoire de la Comédie Française, imprimé à Paris en 1775, mentionne cinq pièces de Campistron, àowi Arminius \ en 1806, Valleron, dans la troisième année de L'opinion du Parterre ou Revue j des Théâtres comptait Tiridate et Andronic parmi les pièces qu'il conseillait de reprendre, et,. de fait, l'Etat général de toutes les tragédies et comédies composant le répertoire du Théâtre Français qui figure en manuscrit dans les archives de la Comédie Française, montre Tiridate, Andro7iic^ Alcibiade, le Jaloux désabusé si bien conservés au répertoire à la fin du premier Empire, que les rôles en sont distribués ; Baptiste aine , Lafon, Saint-Prix, Fleury, M'^'"' Raucourt, Georges, Duchesnois, Contât, Mars, sont tout prêts à les jouer.

Les lettrés pensèrent longtemps comme la foule ; ceux qui n'aimaient pas ces pièces prenaient la peine de donner leurs raisons et on leur répondait. Le Mercure de France, en juinjuillet 1721, ayant affirmé que Campistron avait, dans son Alcibiade, calqué le plan et souvent les vers du Thémistocle de Du Ryer, on répliqua

le 20 septembre de la même année par une lettre qu'on peut lire dans le numéro de maijuin 1726 du périodique intitulé YHlstoire littéraire de la France. En 1731 il parut sur Campistron un factum dédaigneux qu'on imputait à tort à Voltaire ; Gourdon de Bach releva cette attaque dans une lettre inscrite sous le n** 18 aux Nouvelles du Parnasse] et les ménagements avec lesquels Voltaire s'en explique dans sa lettre de juin aux auteurs de ce recueil témoignent du prestige que Campistron gardait encore à cette époque. Voltaire, qui en 1767 dans la préface de l'édition parisienne des Scythes dira que la place de Campistron est triste parce qu'il n'y a rien de neuf dans ses pièces, dit ici que l;i diction seule l'a abaissé au-dessous de Racine. L'estime médiocre que Voltaire professe en somme pour Campistron n'empêchait pas La Chaussée, en 1735, d'emprunter au Jaloux désabusé les principaux personnages de son Préjugé à la Mode; La Harpe a exagéré la part de ces emprunts, mais le rapprochement entre les deux pièces s'impose. La Harpe aurait pu dire d'ailleurs que le sujet du Philosophe marié de Destouches n'est pas sans analogie avec celui du Jaloux désabusé. Voltaire lui-même ne dédaignait pas de s'inspirer de Campistron : les frères Parfaict ont raison de préférer les quatre fameux vers du Guzman d'Alzire aux vers suivants qui

en ont suggéré la pensée , mais ils ne se trompent pas sur le rapport qui les unit :

,A ma religion vous préférez la vôtre, Une fois seulement comparez l'une à l'autre, Seigneur, si vous voulez en faire un juste choix, La vôtre n'eut jamais que de barbares lois; Elle ne se soutient que par la violence, La mienne par la paix et par l'obéissance. La vôtre vous prescrit l'ordre de me punir, Moi que des vœux sacrés à vous doivent unir. Moi qui, dès le berceau sujet toujours fidèle. Par des soins assidus vous ai prouvé mon zèle ; La mienne, quand je suis accablé de vos coups Mo défend de penser à me venger de vous (1).

Vers le milieu du siècle, on cessa à peu prés de jouer les tragédies de Campistron. Pourtant, les frères Parfaict, en 1747 et en 1748, dans le treizième et le quatorzième volumes de leur Histoire du théâtre français, en font un grand éloge. Diderot, en 1759, déclare que, dans Andronic, Campistron a traité avec succès le sujet si souvent repris après lui de Don Carlos (2). Dans la Correspondance de Grimm, à la date du 15 juillet 1750, Campistron est appelé « un écrivain sans imagination et sans génie, mais qui connaissait bien le théâtre et la nature. » Ce fut La Harpe qui, à la fin du siècle, ébranla fortement

(1) Adrien.

(2) Edition Assézat, VIII' vol., p. 430.

la renommée de Campistroii; dans son Lycée^ il réduit tout le mérite de ses tragédies à une sagesse banale dans la conception des plans, et décide avec son autorité tranchante que le fond y est aussi pauvre que la forme. Peut-être entrait-il un peu de ressentiment dans cette sévérité , car le Nouveau Spectateur de Le Fuel de Méricourt avait , dans son numéro du 1^"" août 1776, consacré tout un article à un rapprochement désobligeant entre Campistron et l'auteur de Warwick. Quoi qu'il en soit, on oubliait encore si peu Campistron , même à l'étranger, qa'Arteaga, dans une lettre à Antonio Gardoqui sur le Filippo d'Alfieri, prétend que la pièce est tirée, non pas comme le dit l'auteur, de Saint- Réal , mais iïAndronic. L'assertion qu'on a répétée de nos jours est erronée; tout au plus la troisième scène du quatrième acte du Filippo offre-t-elle quelques rapprochements avec la huitième du troisième acte à.\{ndronic ; mais c'est beaucoup [tour Campistron que , hors de nos frontières et plus d'un demi-siècle après sa mort , on lui ait prêté l'honneur d'avoir inspiré Alfieri. Chez nous, en 1791, en 1810, en 1819, on donnait encore des éditions partielles de ses ouvrages , et on ne craignait pas d'appeler ces recueils chefs-d' œuvre dramatiques de Campistron ; l'avant-dernière de ces éditions est précédée d'une notice écrite par un littérateur alors es-

timé, Auger; la dernière s'ouvre par une notice encore plus soignée de Lepan ; ce Lepan , qui est fort inconnu aujourd'hui, mais qui avait une certaine expérience du théâtre , puisqu'il avait été sept ans rédacteur au Courrier des spectacles, déclare que la lecture de Campistron procure un plaisir continuel , que Tiridate peut être regardé comme un modèle de simplicité et de délicatesse, que le style seul de ces tragédies laisse à désirer; qu'au prix de quelques coupures qu'il indique par des guillemets, on remettrait encore avec succès plusieurs de ses pièces sur la scène ; et il semble bien que ce soit cette pieuse et naïve espérance qui lui a inspiré le dessein de son édition. Lepeintre, de son côté, réimprimait encore deux pièces de Campistron dans son Répertoire du Théâtre- Français publié, comme on sait, sous Louis XVIII.

Les éditeurs de théâtre firent la sourde oreille, et ils n'eurent pas tort. Cependant des pièces qu'il a fallu plus d'un siècle pour faire oublier n'ont pas pu tout devoir, comme le prétendaient Voltaire et La Harpe, au jeu des acteurs. On nous dit que l'actrice pour qui Campistron fit en quinze jours V Amante amant s'y surpassa, qu'Alcibiade et Andronic comptaient parmi les rôles favoris de Baron, qu'Adrienne Lecouvreur et Defresne faisaient merveille dans Tiridate , que ce fut dans cette pièce , en octobre 1727,

qu'elle et ses camarades parurent pour la première fois sur la scène en robes de cour à queues traînantes, qu'elle aurait fort souhaité jouer dans Pompeia (1). Mais si la vogue de tant d'autres pièces se soutenait moins , ce n'est pas sans doute que Baron et Lecouvreur fissent exprés de les mal jouer.

Cherchons donc, sans rien surfaire, la petite part d'originalité qui explique la faveur longtemps accordée à Campistron.

D'abord , ne serait-il pas possible de démêler sous sa phraséologie classique une certaine indépendance de caractère qui lui aurait mérité la sympathie ?

Malgré le ton avantageux de ses préfaces , il pourrait se faire qu'il ait donné beaucoup moins que ses confrères dans les petitesses des gens de lettres. Peu d'hommes de théâtre paraissent avoir moins cherché que lui à forcer l'attention du public; on ne le voit jamais mêlé dans une

(1) Histoire du théâtre français des frères Parfaict, XII* vol., pages 444-445; Mercure Galant de janvier 1686; préface de M. Jules Bonnassies dans son édition de L'Homme à bonnes fortunes de Baron, Paris, Picard, 1870; notice des éditions de Campistron de 1750 et de 1819; Pellegrin, Dissertation sur Tiridate.

intrigue de coulisses , dans une querelle littéraire; protégé par la belle-sœur de Louis XIV, attaché à des princes du sang, il a usé avec beaucoup de discrétion de leurs bienfaits ; car il a négligé de faire dans la charge de secrétaire général des galères, qu'ils lui firent obtenir, des profits considérables qu'il aurait pu, parait-il, en tirer légitimement ; et il n'a jamais tiré parti de ses protections pour sa renommée d'auteur; il a gardé des pièces en portefeuille ; il ne s'est jamais vanté du suffrage de Racine ; il a quitte la scène d'assez bonne heure et est allé passer la dernière partie de sa vie à Toulouse dans le silence et dans la piété. Il aimait la littérature, mais en gentilhomme qui tient encore plus volontiers une épée qu'une plume. Il suivait Vendôme à l'armée, mais non pas dans les fourgons : les jours de bataille, il payait de sa personne. La première fois que cela lui arriva, Vendôme, qui le croyait sans doute occupé à rimer sous sa tente, lui dit : « Que faites-vous là, Campistron? )) — « Monseigneur, » répondit le poète, « avez-vous envie de vous en aller ? » Mâle et spirituelle réponse dont bien d'autres se seraient fait honneur devant la postérité. A Luzzara, plus tard , Philippe V, le jeune roi d'Espagne, qui s'était lui-même fort bien montré, lui donna sur le champ de bataille l'Ordre de saint Jacques et un marquisat. Ses biographes nous font

ingénieusement remarquer qu'il avait par avance dépeint son courage et son amitié pour Vendôme dans ce passage de son Tiridate :

Toujours aux plus grands biens préférant sa tendresse,

J'ai borné mon devoir à le suivre sans cesse ;

Dans les jeux de la cour, dans l'horreur des combats,

J'ai depuis mon enfance accompagné ses pas ;

Et, quand dans les périls il s'est couvert de gloire,

Mes yeux ont de si près éclairé sa victoire

Qu'aux plus fiers ennemis allant porter l'effroi,

Sa valeur n'eut souvent d'autre témoin que moi (1).

Ces vers, s'il les avait écrits après Steinkerque et Luzzara formeraient déjà un noble témoignage qu'il se serait rendu à lui-même ; écrits en 1691, ils plaisent davantage encore puisque l'amour-propre n'y a aucune part et que le poète y trace sans arriére-pensée un idéal de loyauté chevaleresque qu'il a su réaliser quand l'occasion en est venue. Il a su, ce qui est encore un mérite, quand sa santé, fatiguée des longs soupers de Vendôme , a réclamé du repos , braver le très injuste reproche d'ingratitude par lequel on essayait de le retenir.

Ce courage a plus d'une fois inspiré Campistron dans sa vie littéraire. Sans doute, il donne de grandes louanges à Louis XIV dans les prologues de ses opéras ; mais voici des vers de

(1) Acte I, scène 1.

Tiridate où il est impossible de ne pas voir une leçon hardie donnée au souverain qui soulevait contre la France la Ligue d'Augsbourg. Le roi Arsace vient de reprocher à son fils Tiridate de mécontenter tous les rois de l'Asie par le retard qu'il met à épouser la reine de Cilicie ; Tiridate répond qu'on les a déjà vaincus et que, s'il le faut, on les vaincra encore. Arsace reprend :

Prince, on n'est pas toujours suivi de la victoire,

Un roi ne doit jamais, s'enivrant de sa gloire,

Négliger l'équité parce qu'il est heureux ;

La fortune souvent a des retours fâcheux,

Et tel a vu longtemps sa grandeur infinie

Que le sort à la fin couvre d'ignominie.

Ce n'est pas que frappé d'une indigne terreur.

Je craigne de ces rois l'envie et la fureur ;

Mais, s'il faut avec eux recommencer la guerre,

Justifions nos droits au reste de la terre ;

Otons un vain prétexte à leur inimitié,

Et des Parthes lassés prenons quelque pitié.

Je sais qu'en triomphant les états s'affaiblissent;

Le monarque est vainqueur, mais les peuples gémissent!

Dans le rapide cours de ses vastes projets,

La gloire dont il brille accable ses sujets.

Voltaire nous apprend qu'on interdit alors de réciter ce passage, et ajoute qu'on eut bien tort de voir là un trait de satire quand c'était simplement un plagiat. Il est exact qu'ici Campistron a presque copié quatre vers du prologue de la Toison d'Or de Corneille ; mais se les appro-

prier en 1691, c'était bien, n'en déplaise à Voltaire , un trait de hardiesse , et les autorités en jugèrent ainsi, d'autant que là où Corneille avait mis l'Etat, les lois, Campistron mettait le monarque, accentuant ainsi davantage la responsabilité du souverain.

Déjà, cinq ans plus tôt, Campistron avait commis une témérité sur laquelle malheureusement nous n'avons pas toute la lumière que nous désirerions; car on ne possède plus le texte de son Phraate. Mais nous savons que la pièce offrait avec les conjonctures un rapport si frappant , que de toutes parts des bruits inquiétants revenaient à l'auteur. Tous ses biographes ont conservé ce mot de lui : « On ne disait pas que je faisais mal les vers, mais que j'étais un imprudent et que je me ferais mettre à la Bastille. » Malgré la perte de la pièce, on peut conjecturer le genre d'allusions qu'on y suspectait, puisque les frères Parfaict nous disent qu'elle roulait sur les tragiques conséquences de la faiblesse de Phraate pour la belle Thermuse. Cette Thermuse était une esclave italienne qu'Auguste avait envoyée en présent à Phraate IV, roi des Parthes ; traitée en concubine d'abord , épousée ensuite après lui avoir donné un bâtard du nom de Phraatace, elle travailla à exclure de la succession paternelle les fils légitimes du roi, et réussit à les faire envover comme otages à

Rome; car, dit Josèphe (1), elle persuadait à Phraate tout ce qu'elle voulait. Phraatace n'eut même pas la patience d'attendre la mort de son père ; il le fit périr, de concert avec Thermuse. Bien qu'en 1686 on fût encore loin de l'époque où Louis XIV légitima ses bâtards, on n'a qu'à lire, dans les frères Parfaict, l'analyse du passage de Josèphe , pour deviner à quoi ils pensent qu'on trouva des allusions dans la pièce. Phraate ne fut joué que trois fois, mais il paraît que ce ne fut pas faute d'avoir plu au public ; car les comédiens voulaient encore le représenter; il fallut que Campistron employât le crédit de la Dauphine pour obtenir qu'on le retirât de l'affiche avant que l'auteur ne fût arrêté; c'est probablement ce désaccord entre le poète et les acteurs qui explique l'intervalle des trois représentations de cette tragédie jouée le 26 décemcembre 1686, le 6 mars et le 10 avril 1687. On voit, en effet, dans les registres de la Comédie- Française, une délibération du dimanche 29 décembre 1686, qui montre que les comédiens tenaient à ne pas l'abandonner ; Campistron en avait interrompu les représentations pour retoucher le cinquième acte; la compagnie, fort bien disposée pour l'auteur, puisque le 1" octobre

(1) Voir dans l'édition de la collection Didot le paragraphe 4 du deuxième chapitre du XVIII» livre des Antiquités juives.

elle avait décidé que la pièce serait reçue au besoin sans lecture préalable, spécifie qu'elle la jouera le dimancbe suivant, et qu' « on n'a accordé ce délai qu'à la prière de M. Campistron et pour lui faire plaisir, et sans conséquence tant pour lui quepourles autres auteurs à l'avenir (1). » C'est sans doute à cause des allusions relevées dans la tragédie que, seule parmi les pièces de Campistron qui ont vu la rampe, elle n'a pas été imprimée.

Un peu plus tôt encore, dans son Arminhis , il avait condamné avec netteté et force les guerres d'ambition ; à la vérité, Ségeste, qui lui servait alors d'organe, ne jouait pas un rôle sympathique ; mais àlachaleur, àl'ampleurdu morceau, on sent bien que, pour une fois, il exprime les sentiments propres de l'auteur :

Ma puissance me gène et cesse de me plaire Lorsque de mes sujets elle fait la misère; Et pour leur assurer un sort, des jours heureux , J'embrasse leur destin et suis sujet comme eux ; Voilà ce qu'on appelle amour de la patrie, Et non de vos pareils l'indiscrète furie.

(1) Une lettre de Campistron à Champmeslé , écrite vers, l'époque de la retraite de Baron et conservée aux mêmes archives, montre une difficulté d'un autre ordre qui s'éleva plus tard entre Campistron et les comédiens : il s'agissait de l'usage fort injuste qui supprimait les droits d'auteur dès la deuxième reprise d'une pièce,

Vous sacrifiez tout aux soins de votre rang ; Des peuples malheureux vous prodiguez le sang, Et votre ambition d'un faux zèle animée, Achète de leur vie un peu de renommée. Quel bonheur dans la guerre ont trouvé vos Etats ? De quoi leur ont servi nos sièges, nos combats ? Ah ! j'ai donné cent fois des larmes à nos pertes ! Les temples ruinés, les provinces désertes, Les princes moissonnés à la fleur de leurs ans. Les massacres cruels dos femmes, des enfants, Les campagnes partout languissantes, stériles, La faim, les fers, la mort, le pillage des villes, Ge sont là les effets par la guerre produits, Et de votre fierté les déplorables fruits (1)...

Bien d'autres poètes, sous Louis XIV, ont vanté en français et en latin les douceurs de la paix; mais flétrir les guerres de conquête durant la seconde partie du règne et devant la foule assemblée au théâtre me paraît d'une hardiesse un peu plus rare ; et , quand on songe que l'homme qui réclamait qu'on ménageât davantage la vie des autres , ménageait si peu la sienne , on l'en estime encore davantage.

Un homme estimable n'est pas de toute nécessité un auteur de talent, mais il a chance de se laisser émouvoir, au milieu même des pastiches

(1) Acte II, scène 4.

qu'il exécute avec trop de docilité, par les situations touchantes qu'il rencontre. h'Arminius de Campistron est une pièce très faible , composée surtout à l'aide d'idées prises à ses deux illustres devanciers; néanmoins on voit que, par intervalles, il a compris la grandeur de son héros.- Les paroles d'Arminius ne sont pas toutes calquées sur celles de Nicomède ; il ne s'inspire que de lui-même, quand il dénonce la fausse clémence de Rome qui « fait gloire d'épargner ceux qu'elle ne craint pas, » ou quand il rappelle à Ségeste que les femmes germaines combattent à côté de leurs maris, que leurs enfants « à peine ouvrent les yeux , qu'ils demandent des armes. » Sigismond, flls de Ségeste, délivre Arminius comme Attale délivre Nicomède ; mais Campistron a donné à son personnage une admiration pour Arminius à laquelle il ne manque que d'être exprimée en un style plus énergique ; avec un peu plus de vigueur dans l'expression, ce serait une belle scène que celle où Sigismond vient déclarer à son père et à Varus que c'est lui qui a délivré Arminius, par enthousiasme pour le champion de la liberté germanique et par haine pour Rome, ajoutant que, s'il était homme à trembler devant le châtiment dont on le menace , il aurait suivi le prisonnier dans sa fuite, mais qu'il est revenu pour que la vengeance de Rome ne tombât pas sur des in-

nocents. Il y a même une certaine couleur dans sa réplique à Varus , qui lui reproche les bienfaits d'Auguste :

Ne rao reprochez point vos indignes faveurs.

Lorsqu'à m'en accabler votre sénat s'applique,

Dans ses fausses bontés je vois sn politique ;

Et ces fiers ennemis devenus complaisants.

Me font plus que leurs coups redouter leurs présents.

J'aurais des fers dorés, mais je serais esclave; Je ne puis rien souffrir qui me gêne ou me brave, Et no connais pour maître en terre et dans les cicux, Que la vertu, l'honneur, la justice et les dieux (1).

Voilà bien, du moins, tout ce qu'on pouvait alors, au théâtre, donner de rudesse au langage d'un barbare. Quelques vers épars dans l'œuvre de Campistron indiquent une louable velléité de peindre les caractères ou les mœurs. C'est par exemple un trait heureux que de dire qu'Alcibiade « avoue également ses vertus et ses vices; » le récit de la visite aux Catacombes, dans Adrien , est manqué ; c'est pourtant déjà quelque chose que de l'avoir entrepris.

Mais, ce qui est plus rare, il a su trouver, quitte à les traiter d'une manière insuffisante, de très beaux sujets. Car, enfin, c'est lui qui le premier s'est avisé qu'il y avait une tragédie à

(1) Acte IV, scène 6.

extraire de la légende de Don Carlos telle que l'avait contée, dix-neuf ans auparavant, l'abbé de Saint-Réal ; c'est lui qui l'a pour ainsi dire signalée à toute une suite de poètes parmi lesquels on comptera, non pas seulement Joseph Cliénier, mais Alfîeri et Schiller. Racine, il est vrai , avait déjà peint un père et un fils rivaux d'amour, mais Andronic n'est en aucune façon une copie de Xipharès. Xipharés admire et chérit Mithridate, qui, de son côté, l'estime et l'aime ; s'il mourait victime de la jalousie de son père, il périrait de la main de celui que Monime appelle le premier des humains. Ici, le roi qui s'est substitué à son fils auprès de la femme qu'il aime est un prince d'humeur sombre et jalouse qui le tient à l'écart des affaires. Andronic, plein de courage et d'activité, rêve sans cesse aux victoires renlportées par son grand-père, et l'inaction lui est imposée. Il voudrait qu'on ramenât par la douceur les Bulgares que d'iniques traitements ont soulevés, et l'empereur condamne également celte politique et l'offre que le prince fait de l'appliquer luimême. Ce n'est pas tout : Andronic subit une humiliation d'une autre espèce; outre l'autocratie paternelle, il essuie les hauteurs de deux ministres qui, en attendant de devenir ses sujets, lui imposent, sous le nom de l'empereur, leurs volontés.

Arrêtons-nous un instant sur ce dernier point, et, dans cette nouvelle preuve de l'aptitude de Campistron à démêler des thèmes nouveaux, nous trouverons une nouvelle preuve de son humeur indépendante. Racine et Corneille ont souvent peint des rois criminels et des ministres scélérats; ils ont montré, avec une admirable franchise, les effets que peut produire dans une âme féroce la terrible pensée de ne rien avoir au-dessus de sa tête; mais ils ne vivaient pas sous un Néron, sous un Richard III ; leur tâche était facilitée par l'impossibilité de voir dans leurs pièces une allusion au temps présent. Leur respect pour le trône les empêchait de peindre des situations qui auraient ressemblé à celles dont la cour s'entretenait tout bas ; d'ailleurs l'esprit de la tragédie les détournait de toute donnée qui ne met pas en danger la vie des principaux personnages. Pour ces deux motifs, on négligeait alors une foule de thèmes dramatiques; on peignait bien dans Don Sanche, dans Le Comte d'Essex , les souffrances d'une reine éprise d'un sujet, mais on n'osait pas peindre les mariages forcés des princes ; car dans Mitliridate, ni Pharnace , ni Maxime ne contractent l'union qu'on voulait leur imposer ; à plus forte raison ne représentait-on pas les souverains mal mariés; on ne s'inspirait ni de Marguerite d'Orléans qui, contrainte d'épouser

Côme III de Médicis au lieu de Charles de Lorraine, contraignait à son tour son mari à la laisser revenir en France pour y mener, dans un couvent de Montmartre , une existence peu édifiante ; ni d'Eléonore Gonzague qui , mariée à l'ex-cardinal François-Marie de Médicis, ne voulut pas, et pour cause, laisser consommer le mariage. Racine, et c'est déjà beaucoup, nous a fait deviner les douleurs de la triste Octavie ; il a fait une allusion discrète aux Romaines trop heureuses d'un regard de Néron, mais il ne nous montre ni celles-ci, ni celle-là; Hermione, que délaisse Pyrrhus, n'est pas encore sa femme; Racine aurait craint de faire paraître devant nous une personne en qui le spectateur fut tenté de reconnaître Marie-Thérèse ou La Vallière. Nos tragiques n'ont pas davantage représenté les reines dont le cœur est partagé entre la maison d'où elles sont sorties et celles où elles sont entrées; que de fois, pourtant, n'arrivait-il pas que ces mariages, qui devaient rapprocher deux nations, les mettaient aux prises! La guerre de dévolution n'a-t-elle pas été la première conséquence du mariage de Louis XIV? La mort de la première femme de Philippe V d'Espagne n'a-t-elle pas été avancée par la longue lutte de Victor Amédée II de Savoie , son père, contre Louis XIV? Nos classiques n'ont rien fait de ces données ; car, si Camille et Sa-

bine ont le cœur déchiré par le combat qui va mettre face à face le mari de Tune et le fiancé de l'autre, ce n'est ni Horace, ni Curiace qui a voulu la guerre.

Or, de même que nos classiques se sont interdit bien des questions relatives aux ménages royaux, ils s'en interdisaient d'autres qui se rapportaient aux relations des princes héritiers avec les ministres, ou des ministres entre eux. C'était pourtant une condition assez singulière que celle d'un dauphin, comme on disait en France, d'un infant, comme on disait en Espagne. Il devait être, un jour, maître souverain d'un royaume, mais, en attendant, l'autorité absolue était aux mains de son père, et, par conséquent, non seulement il devait obéir à ce père, mais il lui fallait, dans une certaine mesure, obéir aux ministres. Racine et Corneille nous ont bien montré les divergences qui éclataient entre le roi et le prince héritier, soit en matière de politique, soit en matière de mariage; Rotrou nous enseigne jusqu'où allait l'indulgence idolâtre des peuples pour ceux qui devaient les régir un jour (1) ; mais on ne retraçait

(1) On admet malaisément que le roi Vcnceslas ait pu parler à son fils des assassinats qu'à tort ou à raison on lui impute journellement comme de bruits simplement fâcheux qu'il faudrait faire tomber par une conduite sage; mais à la fin de la pièce le poète rentre dans la vraisemblance quand il nous dit

point au théâtre la lutte ouverte ou sourde de la famille royale avec les conseillers du roi. Agrippine, dans Britannicus, éclate, il est vrai, contre Burrhus ; mais la pièce commence à l'instant oîi Burrhus a cessé de combattre l'influence d'Agrippine et voudrait s'appuyer sur elle; dans la première scène de Ve?iceslas, le jeune prince dépeint le duc Fédéric comme un ambitieux qui usurpe l'autorité et gorge les siens; c'est à Fédéric qu'il destinait le coup de poignard dont il finit par percer son frère; mais, à la deuxième scène du deuxième acte , il nous dit en termes exprès que sa haine vient seulement des prétentions qu'il attribue à Fédéric sur le cœur de Cassandre. Quant aux luttes de ministres essayant de se supplanter l'un l'autre, nos classiques ne les ont pas non plus représentées; ils avaient pourtant vu Colbert et Louvois travailler à l'envi l'un de l'autre à s'entourer de créatures, à faire prévaloir, chacun de son côté, le conseil dont l'exécution le regardait. Mais ils évitaient de porter ces rivalités sur la scène.

que ce même peuple qui murmurait contre Ladislas a renversé l'échafaud préparé pour lui ; le duc Fédéric qui presse Venceslas de pardonner au prince exprime le sentiment populaire dans sa naïveté :

L'Etat qu'il doil régir lui doil bien une grâce ; Le seul sang de l'infant par son crime est versé, Mais par son châtiment tout l'Etat est blessé ; Sa cause, quoique injuste, est la cause publique.

Racine nous apprend par quel art perfide un ancien ministre de Claude, tombé au rôle d'espion, mine l'influence d'un ministre intégre; mais il ne nous décrit pas la rivalité de deux collègues s'appliquant tous les jours à s'entredétruire au sortir du cabinet où ils ont siégé ensemble. Dans la Mort de Pompée, des ministres proposent au roi d'Egypte des avis différents, mais ne cabalent point; dans Athalie, Abner et Matban, malgré leur antipathie réciproque, sont à peu près résignés à vivre côte à côte ; on voit bien que, dans le Comte d'Essex, Cécil travaille hypocritement à perdre Leicester, mais ses trames sont à peine indiquées ; on apprend seulement, à la fin, qu'il hâte l'exécution de la sentence, et ceux qu'il veut ruiner ou circonvenir le traitent avec une hauteur qui lui ôte toute grandeur tragique ; nous sentons que Leicester meurt victime de sa propre fierté et du dépit de la reine, bien plus que des intrigues d'un rival. Sans doute, tous ces thèmes écartés par nos classiques demandaient à être traités avec une grande délicatesse ; des allusions trop manifestes n'auraient pas été souffertes. Mais la dextérité du langage était grande alors; on aurait su tout dire si on l'avait voulu", d'autant que l'autorité suprême ne se choquait que de ce qui la blessait personnellement : Molière a pu se moquer, non pas des trossuli de l'ancienne

Rome, mais des marquis assis sur la scène même où il les contrefaisait; Louis XIV a permis que l'on racontât , sous les noms de Titus et de Bérénice, une aventure dont tout le monde connaissait les héros modernes; il aurait puni le gazetier qui eût dit que le roi de France venait d'épouser M'"^ de Maintenon, mais il laissait dire que la douce Esther occupait la place de l'altière Vastlii. La preuve, d'ailleurs, qu'à condition de ne point offenser les personnes on pouvait représenter sur la scène bien des misères qu'en général on n'y représentait pas, c'est que, si on l'a quelquefois défendu à Campistron, on ne le lui a pas toujours interdit.

Andronic nous présente en effet une princesse mariée contre son gré et mal mariée, un prince royal irrité contre des ministres qui l'annihilent, et des ministres qui, après s'être fait secrètement une guerre acharnée, concluent entre eux un traité de paix pour se défendre contre l'éventualité d'un nouveau règne devant lequel ils auraient des comptes à rendre. Ce sont là, il est vrai, autant de données que fournissait Saint-Réal , puisque Campistron n'a pas caché que sa pièce lui avait été suggérée par le roman historique Don Carlos; mais la situation où il place l'impératrice de Constantinople n'en était pas moins neuve au théâtre, puisque, encore une fois, ce n'est [)as tout à fait celle de Mo-

nime ; et, quant à la situation réciproque des ministres et du prince royal , outre qu'elle était encore plus neuve, il fallait d'assez bons yeux | pour la remarquer dans Saint-Réal, car elle y est à peine indiquée, en effet, on y lit simplement que le duc d'Albe et Ruy Gomez, mari de la princesse d'Eboli , partageaient également la faveur de la cour et que « cette concurrence avait mis quelquefois de la division entre eux; mais l'intérêt commun les réconcilia en cette occasion. » Campistron n'a pas fécondé comme il l'aurait dû cette donnée aussi précieuse que sèche; il aurait fallu approfondir l'insolence, les calculs de ces ministres, les montrer mortifiant le prince, tantôt par d'involontaires échappées d'orgueil, tantôt pour l'amener à des éclats contre la faveur qui les soutient. Campistron a écourté la partie neuve et difficile de son sujet pour s'espacer sur les souffrances de l'amour malheureux et de la jalousie; mais bien des auteurs, qui ne sont pas à mépriser, tombent dans cette faute, témoin Quinault, si court dans la Mère Coquette sur son véritable sujet. C'est déjà beaucoup que d'avoir nettement présenté une situation qui n'avait pas encore été mise sur le théâtre.

L'exposition à^Andronic est en effet véritablement attachante. Marcène , un des ministres de l'empereur, reçoit avec étonnemenl la nouvelle

que son collègue et rival Léon lui demande un entretien secret; Léon parait, et, après avoir obtenu la promesse que ses paroles ne seront pas répétées, s'exprime ainsi :

Depuis plus de vingt ans, vous le savez, seigneur.

Nous conduisons tous deux l'esprit de l'empereur.

Il partage entre nous son cœur et sa puissance,

Et nous dictons toujours les ordres qu'il dispense.

Du rang que vous tenez confus, désespéré,

Pour vous en dépouiller j'ai cent fois conspiré ;

Et vous, que contre moi poussait la même envie,

Vous avez attaqué ma faveur et ma vie.

Je ne craignais que vous; vous ne craigniez que moi;

Et puisqu'il faut ici parler de bonne foi,

C'était avec raison que, jaloux l'un de l'autre,

Vous craigniez mon pouvoir, que je craignais le vôtre

Puisque chacun de nous, estimant son rival,

Tremblait qu'à sa fortune il ne devînt fatal,

Persuadés tous deux en voulant nous détruire

Qu'un de nous suffisait pour gouverner l'empire.

Souvent nos démêlés étant près de finir,

L'empereur a pris soin de les entretenir.

Nos chagrins l'ont servi bien mieux que notre zèle ;

Chacun de nous était un ministre fidèle

Dont les yeux attachés sur un seul ennemi.

Toujours dans son devoir le tenaient affermi.

Ainsi, tant qu'ont duré nos haines mutuelles,

L'empereur a joui du fruit de nos querelles.

Il faut les terminer : le jour en est venu.

Il explique alors qu'Andronic, furieux du second mariage de l'empereur, qu'il impute aux deux ministres, médite une vengeance qu'il faut prévenir; en conséquence, Léon propose à Mai-

cène une alliance défensive et offensive. Campistron a bien souvent copié Racine , mais on ne dira pas qu'il a calqué le plan de cette entrevue sur celle d'Agrippine et de Burrhus; la franchise avec laquelle Léon confesse à la fois, si je puis m'exprimer ainsi, ses menées et celles de Marcène, l'adroite dignité avec laquelle il justifie par leur mutuelle estime des procédés qui n'étaient pas toujours estimables . sa clairvoyance sur leur maître qui aime à diviser, non pas seulement ses ennemis, mais ses ministres, donnent à ce discours une physionomie tout à fait à part.

La réponse de Marcène n'est pas moins frappante. Après deux mots sur sa surprise, il continue en ces termes :

Mais personne en ces lieux ne peut nous écouter;

Nous sommes seuls; enfin, qu'aurais-je à redouter?

Quand vous m'accuseriez, votre seul témoignage

Ne peut contre ma foi donner le moindre ombrage

Je connais là-dessus l'esprit de l'empereur.

Je vais donc vous répondre et vous ouvrir mon cœur.

Seigneur, de vos avis je vois trop l'importance.

Le prince est plus à craindre encore qu'on ne pense.

Il régnera. Comment nous pourrons-nous sauver?

Pour moi, qui fus chargé du soin de l'élever,

Je me suis fait longtemps une pénible étude

De percer les raisons de son inquiétude.

Vous savez que toujours solitaire, inquiet.

Farouche, il a paru ne vivre qu'à regret.

Grâce à mes soins, j'ai lu jusqu'au fond de son âme.

J'ai vu son désespoir; l'ambition l'enflamme.

Au désir de régner sans cesse abandonné,

Tout lui déplaît ici n'étant pas couronné.

Quelque soin qu'on ait pris d'abaisser son courage,

De dompter son orgueil dans un long esclavage,

On l'a vu chaque jour, loin de s'humilier,

Se raidir contre nous et devenir plus fier.

Trop instruit de ses droits, trop plein de sa naissance,

11 ne saurait souffrir la moindre dépendance;

Mais surtout j'ai connu que son cœur est épris

D'une invincible horreur contre les favoris.

Il voit notre pouvoir dans la cour de son père,

Seigneur, comme un larcin que nous osons lui faire;

Et, si de l'empereur il souhaite la mort,

C'est plus pour nous punir que pour changer de sort.

Il ajoute que le prince est populaire , qu'il soutient les Bulgares révoltés et qu'il importe aux deux favoris d'empêcher le rétablissement de la paix :

Que serions-nous tous deux dans un état tranquille ?

L'empereur, libre alors de craintes et de soins.

Etant plus absolu nous écouterait moins.

En vain de sa tendresse il nous donne des marques j

Il est, n'en doutez point, comme tous les monarques

Qui d'une égale ardeur chérissent nos pareils

Et des plus grands bienfaits achètent leurs conseils

Tandis que le désordre ou le destin contraire

Rendent à leur grandeur ce secours nécessaire;

Mais après le danger, à l'abri du malheur.

Leur ardente amitié perd toute sa chaleur.

Nous devenons suspects en cessant d'être utiles ;

Nos services passés sont de faibles asiles;

On ne veut plus nous voir avec les mêmes yeux ;

Ce qu'on louait jadis est un crime odieux,

Et l'exil, la prison, que dis-jo? une mort prompte

Chez la postérité fait passer notre honte :

D'autant plus malheureux qu'accablés de douleurs,

Tout le monde irrité nous refuse des pleurs,

Qu'au milieu des fureurs que sur nous on déploie,

Nos maux font le sujet de la publique joie,

Que le peuple triomphe et, loin de s'attendrir,

Se plaint qu'on nous fait grâce en nous faisant mourir.

Marcèue n'a pas été moins franc que Léon; mais ce n'est pas par ingénuité que Campistron prête une sincérité pareille à ces vieux courtisans. Les diplomates sont les plus francs des hommes quand leur intérêt le veut; car la honte ne les retient pas. Malgré leurs différends, Marcène et Léon étaient déjà unis, sans se l'avouer, par une haine commune; le jour où ils croient nécessaire de se réunir contre un ennemi unique, ils se donnent des gages avec une loyauté qui sait ce qu'elle fait. Ils ne s'écriraient pas, ils ne se diraient pas devant témoins ce qu'ils s'avouent ici dans le tête-à-tête. Mais de telles confidences, échangées entre des personnes d'un rang si élevé , forment un de ces engagements qu'un amhitieux même hésite à violer; car ils ne se sont pas uniquement expliqués sur les traverses qu'ils s'étaient suscitées l'un à l'autre, mais sur les humiliations qu'ils ont ménagées à Andronic, sur les embarras où ils engagent l'empereur pour se rendre indispensables , bien mieux sur les moins nobles faiblesses de l'em-

pereur. Les dernières paroles de Marcène surtout méritent l'attention; car elles ont une portée générale et témoignent à nouveau de la hardiesse de Campistron. Corneille avait dit, dans le Cid^ que les rois se trompaient parfois comme de simples mortels; il avait montré, et Racine après lui, toute la perversité qui peut entrer dans une âme royale ; mais les prédicateurs seuls avaient osé dire avec autant de netteté, sinon d'insistance , que la reconnaissance des rois ne survit pas au besoin qu'ils ont de leurs serviteurs. Sans doute, c'est un ministre prévaricateur que Campistron charge d'émettre ce libre jugement, et il a doublement raison dans ce choix, d'abord parce que c'est là une des précautions qui auraient , selon moi , permis à Racine et à Corneille de faire passer plus de vérités encore qu'ils n'en ont hasardé, ensuite parce qu'un homme intègre n'accuserait pas, sans distinction , tous les rois d'ingratitude. Mais beaucoup de spectateurs dJAndronic savaient que Louis XIV, le plus généreux pourtant de tous les maîtres, avait abrégé la vie de Colbert par la crainte d'une injuste disgrâce. Et n'est-ce pas Colbert lui-même qu'on croit entendre quand dans une autre pièce de Campistron, Alcibiade , Pharnabaze s'exprime ainsi :

Quelle que soit pour nous la tendresse des rois, Un moment leur suflRt pour faire un autre choix ;

En vain nous prétendons, par d'assidus services,

D'un monarque inquiet arrêter les caprices :

Un seul mot contre nous à propos avancé,

Un seul de nos projets par le sort renversé,

Détruit dans un instant toute la confiance

Que nous donnaient trente ans de peine et de prudence

Et souvent pour remplir les emplois les plus grands,

On y place après nous d'indignes concurrents

Qui pour toute vertu ne possèdent peut-être

Que l'art de savoir feindre et de flatter leur maître.

Mille exemples connus de ces fameux revers

Sur ce péril pressant tiennent mes yeux ouverts ;

Ils me font redoubler le zèle qui m'anime.

Mais du bonheur public je deviens la victime;

Et mon cœur accablé des efforts que je fais

Donne à tous un repos qu'il ne goûte jamais (1).

Voilà, je crois, un commentaire assez touchant du fameux mot : « Si j'avais fait pour Dieu ce que j'ai fait pour cet homme, je serais sauvé dix fois , et je ne sais ce que je vais devenir (2). »

Considérée comme exposition d'Andronic , cette conversation de Léon et de Marcène cache beaucoup d'art sous un parfait naturel; car, à

(1) Alcibiade, acte I, scène 1.

(2) Ni Colbcrtni Campistronne savaient que dans Shakespeare Wolsey disgracié s'écrie à la dernière scène du IIP acte de Henri VIII : « Si j'avais servi mon Dieu avec la moitié seulement du zèle que j'ai mis à servir mon roi, il ne m'aurait pas, dans ma vieillesse, livré sans défense à mes ennemis. »

part la passion réciproque d'Irène et d'Androiiic que les deux ministres ignorent, ils nous ont appris, sans y penser, tout ce que nous devons savoir sur les autres personnages de la pièce comme sur eux-mêmes, et l'on ne citerait pas beaucoup de tragédies qui s'ouvrent par une scène de ce relief. Nous avons averti que Marcène et Léon soutiennent mal ce brillant début; les scènes où ils aigrissent l'empereur contre Andronic sont assez ternes ; on n'y trouve guère à louer qu'une petite manœuvre de Marcène, qui, oubliant un instant le pacte conclu avec son rival , prend avantage , à la sixième scène du deuxième acte, de quelques paroles où Léon se montrait ejffrayé des menaces d'Andronic ; Marcéne s'empresse de dire :

Je ne m'alarme point de tout ce qu'il peut faire; Je prends peu garde au fils s'il faut servir le père; Andronic me dût-il accabler le premier, Seigneur, de ses desseins, il faut vous défier.

C'est encore Saint-Réal qui a donné à Campistron la dramatique conception d'une scène où, sur le point d'être condamné comme criminel de haute trahison, Andronic, à la prière de l'impératrice Irène , essaie de sauver sa vie en implorant l'empereur ; dans Saint-Réal , Don Carlos se met à genoux devant Philippe II, lui rappelle qu'il est son propre sang ; le roi répond

que quand il a de mauvais sang, il livre son bras au chirurgien ; alors Carlos , au désespoir d'avoir fait une bassesse sans fruit, se lève brusquement; et, comme le roi lui demande s'il n'a rien à ajouter, répond qu'il fût demeuré muet si des personnes pour qui sa complaisance ne doit finir qu'avec ses jours ne l'avaient porté à cette entrevue ; sur quoi , il va se livrer à la mort. En plaçant les deux interlocuteurs dans la disposition d'âme oîi les mettait Saint-Réal, Campistron se privait de la variété qu'il aurait donnée à l'entrevue en faisant passer l'empereur par des alternatives d'attendrissement et de colère. Il n'est nullement invraisemblable qu'un père qui n'a jamais aimé son fils , qui a surpris ses intelligences avec les révoltés, qui connaît son amour partagé pour l'impératrice, qui même, dans Campistron, sait d'avance que ce fils ne l'implore que pour obéir à Irène, se montre, pendant toute la scène, dur et dédaigneux; mais on sent trop, dés les premières paroles, qu'il a déjà irrévocablement condamné Andronic dans son cœur. Néanmoins, si l'on songe que durant les dernières années du dix-septième siècle, les imitateurs et les détracteurs de Racine étaient d'accord pour ne plus vouloir sur la scène que de la tendresse ou de Théroisme , on avouera que ce n'était point alors un tableau banal que celui de l'infiexible dureté que l'empereur op-

pose aux supplications de son fils. Corneille, quelques années plus tôt, dans ses dernières pièces , Crébillon quelques années plus tard, se sont plu à faire frémir le spectateur, mais même, à ces deux époques, le ton de la scène de Campistron eût semblé original, parce que l'effet y est cherché dans la colère froide et non dans un étalage de cynisme, comme chez Corneille, ou de férocité, comme chez Crébillon.

ANDRONIC

Vous me voyez, seigneur, interdit et confus.

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