L'EMPEREUR
Qu'attendez-vous de moi, prince? Quelle espérance Vous a fait en ces lieux souhaiter ma présence ?
ANDRONIC
Ah ! loin de m'accabler, seigneur, rassurez moi ! Mes esprits sont saisis et de trouble et d'effroi. Mon courage abattu succombe à ma tristesse.
l'empereur.
Un cœur comme le vôtre a-t-il tant de faiblesse ?
ANDRONIC
Souvenez-vous, seigneur, que je suis votre fils.
l'empereur.
Et le plus dangereux de tous mes ennemis.
ANDRONIC
Le croyez-vous, seigneur ? .\h! ciel, qu'osez-vous dire ?
l'empereur.
Ce qu'un juste courroux et la raison m'inspire.
ANDRONIC
Qno je suis malheureux !
l'empereur. i
Bien moins que criminel!
De plus, Campislron a tiré d'un simple mol de Saint-Réal un moyen dramatique d'échapper à la monotonie de l'inflexibilité. On vient de voir que, dans le roman historique, Philippe demandait à son fils s'il n'avait rien à ajouter ; Campistron tire un parti fort heureux de cette question. Chez lui, l'empereur souhaite et craint en même temps d'arracher à Andronic l'aveu de sa passion pour Irène. Il veut le contraindre à parler et, d'autre part, détourne le propos ou ordonne le silence quand le prince fait allusion au plus irrémissible des griefs de son père.
l'empereur.
Nous avons découvert toutes vos trahisons. Allez, prince, marchez où l'honneur vous convie. Soulevez contre moi toute la Bulgarie... D'autres crimes encore...
ANDRONIC
Ah, ne le croyez pas !
Ne me reprochez point un crime imaginaire.
l'empereur.
Quoi, se rendre le chef d'un peuple téméraire. Traiter secrètement avec les révoltés, Sont-ce là, dites-moi, des crimes inventés?
Andronic répond qu'il ne peut ou n'ose s'expliquer, que tous ses secrets ne sont pas connus de son père; pressé de parler, il se plaint des provocations que lui adressaient les ministres. « Prince, » dit l'empereur, « n'avez-vous rien à me dire de plus? » Mais, dès qu'Andronic réplique qu'il n'en aurait même pas tant dit si on ne l'y avait contraint, l'empereur lui coupe la parole par ces mots : « C'est assez, je t'entends. » La scène finit par d'énergiques paroles d'Andronic, qui déclare que maintenant il ne souhaite même plus sa grâce.
... Je mourrais bientôt de honte et de regret De m'étre à vos genoux abaissé sans effet.
La scène faisait au théâtre une impression vive dont on trouve la preuve jusque dans la plaisante application qu'elle fournit un jour à des spectateurs en veine de gaieté : la Petite bibliothèque des théâtres raconte qu'à une des premières représentations, un orage s'étant élevé dans la salle, un prince qui occupait une des places réservées s'écria : « Taisez-vous donc , Messieurs du parterre! » Quelque clerc sans doute lui repartit aussitôt: « Prince, n'avezvous rien à nous dire de plus? » A quoi un autre riposta sur le champ : « Non; d'en avoir tant dit il est même confus. »
La tragédie de Tiridate offre moins de fond; pour en comprendre le succès, il faut songer au tendre intérêt que le nom du roi éveillait jadis. Un prince vertueux que mine une passion dont il a horreur et qui fait, malgré lui, le malheur de tous ceux qu'il aime et dont il est chéri, excitait nécessairement la sympathie d'un auditoire profondément monarchique. L'exécution de la pièce est faible, même à ne pas la rapprocher de Phèdre, dont on a dit que Campistron avait dû s'inspirer. Toutefois , le plan ne manque pas d'originalité ni d'habileté. Comme plus tard Alfîeri pour sa Mirra, qui ne doit d'ailleurs rien à Tiridate , Campistron nous attache à son personnage par la tendre affection que tout le monde lui porte; tandis que Racine, qui veut nous faire plaindre et non pas aimer Phèdre, la réduit à l'amitié de la détestable QEnone, chacun dans la pièce aime Tiridate et fait des vœux ardents pour qu'il retrouve le calme et la santé, chacun, dis-je, depuis sa fiancée, depuis son père, jusqu'à la sœur et à l'ami que son incestueuse jalousie empêche de s'unir, et tout un peuple anxieux offre au ciel des sacrifices pour sa guérison. En outre, Campistron a fort bien vu et bien amené les scènes dramatiques que le sujet comportait. Après nous avoir laissés indécis pendant un acte et demi sur la nature du mal qui ronge Tiridate , il la lui fait avouer à
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son coniîdeiit ; cet aveu redouble chez riiiforluiié la houle de sa jiassioii el il résout de s'éloigner pour tâcher d'en guérir ; mais voici que l'innocent objet de son amour, sa sœur Erinice , qui a offert à son fiancé Abradate de solliciter le consentement du prince à leur union jusque-là traversée par lui, vient le solliciter. Tiridate se plaint qu'Erinice n'ait pas pour lui la tendresse qu'il éprouve pour elle; Erinice saisit naturellement l'occasion pour lui présenter, comme une marque d'affectueuse et fraternelle confiance, les aveux, la prière qu'elle venait lui adresser; elle lui apprend qu'elle aime Abradate autant qu'elle est aimée de lui, et le presse de ne plus s'opposer à leur mariage; Tiridate est sur le point de s'évanouir ; tout ce qu'il peut faire est de se retirer sans s'être trahi. Plus loin, c'est Abradate qui vient à son tour le solliciter, qui le voit pleurer, s'émeut de pitié pour un prince, pour un compagnon d'armes qu'il admire, qu'il aime ; Abradate, prêt à se tuer de désespoir, s'entend à la fin ordonner de vivre, de ne plus reparaître, et, dans son héroïque loyauté, obéit. Une dernière entrevue de Tiridate avec sa sœur révèle son secret, qui bientôt transpire dans toute la cour; mais Tiridate se hait mortellement de s'être découvert et s'empoisonne.
La Harpe a donc eu tort de prétendre que la
pièce était vide; outre les conséquences politiques que menace d'entraîner le refus de Tiridate d'épouser la reine de Cilicie, Campistron a bien compris le caractère d'un amour coupable dans une âme honnête, dans un prince comblé jusque-là des faveurs du sort et maintenant atteint dans les sources mêmes de la vie; il a su le mener, par une progression d'éclats involontaires, jusqu'au désespoir et à la mort. Malheureusement, tout son mérite est dans le dessein de la pièce, qui n'est point si commun que La Harpe le dit; il ne pensait pas, ne sentait pas" assez fortement pour bien remplir le cadre qu'il s'était tracé.
Une certaine chaleur n'est même pas toujours absente de son théâtre. Il y en a dans les plaintes que Tiridate exhale à la fin du premier acte, dans la scène à'Adrie^i où Valérie se reproche de s'être laissé marier à un païen et dans un temple consacré aux faux dieux, et dans celle à' A)idî'07iic où Irène ordonne au prince de quitter Byzance; Andronic vient de lui dire qu'il ira se faire tuer ; elle répond :
Mes vœux n'aspirent point à ces grands sacrifices. Quand vous aurez quitté ce funeste séjour, Qu'aurai-je à craindre encor, prince, dans cette cour? Hélas! j'y verrai tout avec indifférence. M'excrcer aux vertus dignes de ma naissance, Accoutumer mon cœur, trop souvent mutiné, A chérir un époux que le ciel m'a donné,
Obéir à ses lois, ne songer qu'à lui plaire, Me sacrifier toute à ce devoir sévère, Soulager les sujets qui vivent sous ma loi, Voilà, jusqu'à la mort, quel sera mon emploi. J'avouerai cependant, et je le puis sans crime. Que vous aurez toujours ma plus parfaite estime, Que pour vous applaudir, pour louer vos exploits. Je joindrai mon suffrage à la commune voix, Que pour tous mes plaisirs, le seul que j'imagine. C'est de voir les hauts faits où le ciel vous destine, Et de votre grand nom cent monarques jaloux Justifier le choix que j'avais fait de vous. Après cela, partez. A votre exil fidèle, Ne revenez jamais que je ne vous rappelle ; Faites-vous un bonheur sous de nouveaux climats Qu'aux lieux oîi je serais vous ne trouveriez pas (1).
Il y a aussi du sentiment dans le passage où Alcibiade , menacé par le roi de Perse d'être livré aux Grecs parce qu'il ne veut pas les combattre, s'écrie :
Je perds le jour banni des lieux de ma naissance. Suspect à tous les Grecs, ingrat en apparence ; Je meurs pour mon pays qui poursuit mon trépas, Et je meurs pour Palmis qui ne le saura pas.
La finesse et la passion se mêlent dans la scène où Palmis, cette fille d'Artaxerce qui aime malgré elle Alcibiade, reproche à la reine Artémise son hostilité contre le héros grec; Artémise avait permis qu'on oiîrit sa main à Alci-
(1) Acte II, scène 3.
biade pour l'attacher à la Perse; Alcibiade a refusé; Palmis, à la fois inquiète pour lui et jalouse, dit à la reine que son animosité n'est qu'un amour déçu ; Artémise proteste ; alors Palmis :
Vous ne l'aimez donc plus, mais vous l'avez aimé... Pouvez-vous sans frémir vous faire une victime D'un cœur qui vous parut digne de votre estime? Pour moi, vous le savez, insensible à l'amour, Mon cœur est libre encor ; mais s'il aimait un jour, Quelque injuste que fût l'auteur de mes alarmes, Je sens que contre lui je n'aurais que des larmes; Quand il me haïrait, je l'aimerais toujours. Dans ses moindres périls, ardente à son secours. J'y veillerais sans cesse, et ma plus forte envie Serait de le sauver aux dépens de ma vie... Mais qu'il est peu d'amours longues et violentes! Surtout que l'on voit peu de ces femmes constantes. Qui, jusques au tombeau fidèles à leur choix, N'ont aimé, n'ont brûlé, ne l'ont dit qu'une fois (1) !
Pour Le Jaloux désabusé, La Harpe a été juste. Il a bien montré l'originalité, l'intérêt de la donnée : un mari qui a longtemps, par bel air, affecté l'indifférence à l'endroit de sa femme, puis qui finit par être épris d'elle jusqu'à la jalousie, il a loué Campistron pour le naturel et
(1) Acte IV, scène 1.
l'agrément avec lesquels il a conduit sa pièce. On nous permettra seulement d'entrer un peu plus dans le détail.
Un des mérites que La Harpe accorde à cette comédie avait été contesté. La Harpe ignorait, semble-t-il, qu'on avait avancé que l'idée de la pièce n'était autre que celle du Gentilhomme guespin de Donneau de Vizé (1670) et des Apparences trompeuses de Hauteroche (1673) ; l'assertion était absolument exacte. Mais, si l'on compare au Jaloux désabusé le Gentilhomme guespin, qui n'est qu'une bouffonnerie , ou même les Apparences trompeuses, qui offrent par endroits un réel intérêt (1), on n'en estimera que davantage le talent de Campistron ; car on saisira mieux son habileté à composer un passé à son principal personnage, à le mettre successivement dans des situations diverses et toutes propres à nous faire connaître les désagréments auxquels
(I) Par exemple, dans la 2° scène du I" acte, la suivante Lise critique très librement la coutume de cloîtrer les filles malgré elles en vue d'arrangements de famille; elle félicite ironiquement les garçons qu'on fait aussi quelquefois entrer contre leur volonté dans les Ordres, mais qu'on y laisse vivre à leur guise : « Ils content, s'il leur plaît, à la brune, à la blonde. » Le jaloux Sturgeon et son beau-frère Cloestan trahissent tous deux leurs femmes pour la même maîtresse ; la femme du jaloux le sait et en profite adroitement pour changer Cloestan, qui voulait lui faire des remontrances, en auxiliaire de sa feinte coquetterie.
l'exposent son caractère et sa conduite passée. La pièce a cinq actes, et pourtant les personnages secondaires n'y détournent pas notre attention sur eux comme chez Vizé et Hauteroche. En homme qui a longtemps cultivé la tragédie, Campistron travaille à rendre sa comédie aussi intéressante que possible ; ce n'est pas un drame larmoyant, puisqu'il fait impitoyablement rire aux dépens du jaloux, et cependant ce jaloux n'est pas un personnage ridicule comme Sganarelle, mais un homme du monde dont tout le tort consiste à partager les préjugés régnants.- On rit moins encore de ses travers que de ses souffrances, ce qui ne rend point la pièce immorale, parce que les spectateurs savent qu'il a exposé la vertu, le bonheur des autres pour ses fins particulières; mais, enfin, c'est une expiation qui forme le fond de cette comédie d'ailleurs très gaie.
Ce mari, un magistrat du nom de Dorante, s'est longtemps piqué de vivre, avec sa femme Célie, selon la mode de la cour ; Campistron lui fait assez mal choisir son confident, mais lui prête d'intéressantes confidences. Dorante, au temps où il prétendait qu'un mari se doit de ne point aimer sa femme, exigeait, en plus, de la gratitude pour les amants qui , en amusant la dame, débarrassent l'époux ; afin de mieux sauvegarder son indépendance, il a, dit-il. épousé
une petite fille de qui l'air enfantin et ingénu ne prenait d'abord aucune autorité sur son cœur; malheureusement il s'est mis peu à peu à l'aimer et à souffrir de la présence des soupirants qu'il a installés près d'elle, qui la courtisent tantôt devant lui, tantôt à part, et viennent ensuite lui vanter ses attraits,
Et la fin d'un discours qui me perce le cœur Est toujours employée à louer mon bonheur.
Dorante se décide donc à prier Célie d'écarter ses adorateurs. Célie, au fond, est très attachée à ses devoirs, mais elle garde quelque ressentiment des dédains affectés de son mari ; elle a, au reste, contre lui un grief plus désintéressé : un parti avantageux s'est présenté pour sa sœur Julie ; Dorante, qui se trouve bien d'administrer la fortune de cette sœur, ne veut pas l'établir. Célie est donc assez disposée à lutiner Dorante, tant pour le punir du passé que pour l'amener à souscrire au mariage de Julie. Aussi répond-elle avec des alternatives de douceur et d'irritation à la requête de Dorante ; elle lui rappelle qu'il fut un temps où elle n'osait pas seulement regarder les amis qu'il lui amenait , que c'est lui qui l'obligeait à les recevoir et leur disait :
Divertissez Madame; Je sors, excusez-moi, je vous laisse ma femme.
Elle offre pourtant de leur dire qu'aujourd'hui il est jaloux et qu'en conséquence elle ne les recevra plus-; comme Dorante ne veut pas qu'elle donne ce motif, elle annonce qu'elle continuera à les voir; en effet, on les entend lui dire des douceurs devant Dorante , le féliciter de n'être point jaloux, l'obliger à se moquer des jaloux, à confesser qu'on fait bien de les tourmenter. Célie reçoit les cajoleries avec d'autant plus de complaisance qu'elle leur a communiqué ses projets. Dorante avoue à son secrétaire qu'il en éprouve une douloureuse impatience dont il se soulagerait volontiers en souffletant sa femme :
Que vous êtes heureux, vous en qui la nature Agit sans aucun art et règne toute pure. Qui, bravant le public et le qu'en dira-t-on, Expliquez vos chagrins à bons coups de bâton, Et que l'usage enfin, sans crainte d'aucun blâme. Autorise toujours à battre votre femme.
Gens du peuple, artisans, portefaix et vilains, Vous de qui la vengeance est toujours dans vos mains !
Il veut faire parler la jeune servante Babet ; celle-ci s'amuse à lui raconter, pour redoubler ses transes, une partie de campagne à Suresnes. Lepan , dans son édition, a bien marqué la finesse de cette scène, et en particulier du dernier trait : Babet finit par presser son maître de se retirer promptement pour qu'on ne sache pas qu'elle s'est laissé questionner, et Dorante obéit
en disant : « Je me retire, hélas! » Puis, un des adorateurs de Célie se pique au jeu et se met à l'aimer véritablement. Il n'y a point là d'invraisemblance, pas plus que dans le refus de Célie et même de la suivante Justine de se prêter à ce changement de rôle ; la timidité avec laquelle l'adorateur, jusque-là dépeint comme fort peu naïf, présente sa déclaration, manque seule de vérité. Quant à la capitulation do Dorante, qui achète la paix et le bonheur par le mariage de Julie , elle est aussi naturelle qu'avantageuse à tous les intéressés.
Il y a plus d'invention et une vraisemblance plus soutenue dans le Préjugé à la Mode de La Chaussée; quant aux mœurs des personnages, la différence des deux pièces s'explique par celle des deux époques; on ne voyait pas, au temps de Campistron, de ces étranges beaux-pères si bien peints par La Chaussée, qui trouvent fort naturel que leurs gendres trompent leurs filles, pourvu qu'ils ne se fassent pas prendre. De son temps, par contre, l'honnêteté, plus réelle au fond, gardait un peu plus de rudesse et se passait des fantaisies qui l'eussent compromise trente ans plus tard. Durval, dans le Préjugé à la Mode., ne rêverait pas de pouvoir battre sa femme, et sa femme, n'étant pas de celles qui trompent leurs maris , ne voudrait pas s'en donner l'air. On dira que Campistron, plus voisin de Molière,
se règle sur les mœurs de ses personnages. \ Mais, en vérité , puisqu'il a su ne rien emprunter à Molière pour la marche de sa pièce, il est plus juste de dire que, pour les mœurs aussi, il a dû observer directement les modèles vivants qu'il avait sous les yeux.
Quelques inventions heureuses et hardies, des plans bien tracés, quelques passages touchants ne suffisent pas pour faire un grand dramaturge. Campistron n'a pas suffisamment travaillé ses pièces; la vie active d'abord, le repos coiîiplet ensuite, ont eu pour lui plus d'attrait encore que le théâtre, auquel il n'a guère donné, et encore pendant dix années seulement, que les loisirs, les intervalles des campagnes où il suivait Vendôme ; car il a débuté en 1683 avec Virginie, et dès les environs de 1693, à part le Jaloux Désabusé, qui est de 1709, il parait avoir renoncé à la littérature. Au temps même où il s'y adonnait, il a abusé de sa facilité, de sa mémoire trop respectueusement remplie de nos classiques. Mais enfin cet homme de cœur n'a pas manqué de talent ; Racine n'a pas protégé un sot , et il serait juste que le ridicule ne s'attachât plus au nom de Campistron.