CHAPITRE II
Métastase goûté et imité chez nous. Vogue étonnante de la littérature italienne en France au dix-huitième siècle. Italiens établis en France. En retour, nombreuses traductions et représentations de nos tragédies en Italie.
Au surplus, la France n'était pas alors disposée à chicaner Métastase ; elle l'applaudissait comme l'Italie. Cent ans plus tôt, elle eût fait le procès de poètes qui dépensaient en fictions légères de brillantes facultés. Mais, au dix-huitième siècle, tout badinage spirituel lui souriait. Voltaire apercevait très bien les défauts de Métastase, mais il en glissait si discrètement l'indication à la suite d'éloges enthousiastes, il les mettait si généreusement sur le compte de l'opéra, qu'on n'a pas toujours aperçu la restriction qu'il apportait à ses compliments. Il répondait à ceux qui l'avertissaient que Métastase lui
avait pris des idées dramatiques : « Il m'a bien embelli. » Le président de Brosses, non moins clairvoyant, s'écriait : « Il dialogue comme un ange, » et assurait, avec raison, que même ses pièces médiocres sont curieuses. Marmontel, La Harpe, se délectaient à le lire. Ce n'étaient pas seulement les purs littérateurs, les dilettantes qui raffolaient de lui. Les encyclopédistes, bien qu'il se séparât toujours nettement de leurs opinions, ne le goûtaient pas moins. Rousseau, à son tour, qui parait l'avoir su par cœur, qui le cite au moins huit fois dans la Nouvelle Héloïse', l'appelle, on le sait, dans son Dictionnaire de musique, à l'article Génie, le seul poète du cœur, le seul génie fait pour éuiouvoir par le charme de Vharmonie poétique et musicale. Enfin Roland, le futur Girondin, le qualifie de grand, et, s'il institue une comparaison qui ne tourne pas toujours à son avantage, c'est avec Zeno (1).
(1) Pour le président de Brosses, voir la neuvième lettre du troisième volume de l'édition Colomb; pour Roland, voir ses Lettres sur l'Italie, vol. IV de l'édit. de 1786, p. 70-71, vol. V, p. 156 et suiv., vol. VI, p. 126-128. Pour les encyclopédistes, voir la Correspondance de Grimm, vol. I, p. 392-393, vol. II, p. 32, dans l'édition Tourneux. — Comme Roland , Calsabigi, dans sa lettre à Alfieri du 20 août 1783, préfère pour le fond Zeno à Métastase. Ce n'est pas le lieu de discuter cette question. Mais il est bon de remarquer la profonde connaissance de ces deux théâtres si vastes l'un et l'autre que témoignent chez Roland les rapprochements jjar lesquels il prouve sans réplique
Métastase recevait un honneur non moins ilatteur par les nombreuses imitations (lu'on faisait en France de ses pièces. Voltaire insinue que Lefranc de Pompignan a dérobé sa Didon à Métastase, et La Harpe spécifie que Lefranc a pris au poète italien l'idée d'amener larbas déguisé à la cour de Carthage, et celle de faire partir Enée sur une victoire remportée pour défendre la reine qu'il abandonne ; de ces trois assertions, la dernière seule est vraie. Mais Lcmierre, malgré ses dénégations, doit à Métas-
que Métastase a plus emprunté à Zeno qu'il n'en convient. Outre des rapports de situation entre le Caio Fabrizio et le LucioVero de Zeno et l'Adriano in Soria de Métastase, entre la Semiramide in Ascalona du premier et VAlessandro nrlle Indie du deuxième, il montre que les ariettes suivantes de Métastase : Destrier che aW armi iisato (Aless., III, se. 8), Del destin non vi lagn.ite (Olimpiade, I, se. 5), È follia se nascondete (Catone in Ulica, I, se. 15), Siam navi alV onde {Olimpiade , II, se. 5), Se mai senti spirarli sul volto {Clemenza di Tito, II, se. 15) sont respectivement imitées des ariettes suivantes de Zeno : Tal generoso destrier indomilo {Lucio Papirio, I, se. 2), AU' uomo il sapere [I due ditlalori, III, se. 8), Lusingasi ogni amante {Ornospade, III, se. 2), Siam qital legno {Ibid., III, se. 12), A quel ben che voi perdete (Statira, III, se. 2). J'indique ces rapprochements pour les critiques italiens qui voudraient reprendre la comparaison des deux poètes et qui n'auraient pas les Lettres de Roland à leur disposition. Roland indique aussi des emprunts de Métastase à VAnnihale d'Ant. Mango. Il se trompe toutefois en assurant que la célèbre scène de l'interrogatoire de Sextus, dans le Clemenza di Tilo, est tirée mot pour mot de la 10° scène du 11° acte du Lucio l'apirio de Zeno.
tase plus que l'idée et la catastrophe de son Artaxerce. Il a également imité Ipermeslre. Le Titus de Du Belloy procède de la Clemenza di Tito, sa Zelmire, d'issipile; Marmontel, puis Dériaux, ont tiré de Demofoonte des livrets d'opéras. Cette pièce de Demofootite a été aussi imitée par le comte de la Vieuville dans une tragédie publiée en 1766; l'année précédente, Bursay s'était également inspiré de V Artaserse de Métastase, qui, en 1810, inspirera encore Alex. LaVille. Dans les dernières années du dix-huitième siècle, un jeune homme qui un instant donna de grandes espérances, Larnac , avait imité le Temistocle. Berquin a donné de la cantate Orgoglioso fîumicello une imitation que La Harpe a retouchée (1). En 1808, Delrieu calquera Y Artaserse^ et, sous la Restauration, en 1822, Arnault fils empruntera quelques détails au Regulo de Métastase , d'où Dorât avait déjà tiré tout ce qui peut se lire de son Régulus.
Il est vrai qu'aucun de ces imitateurs n'a laissé un nom bien glorieux; toutefois, la plupart ont eu leur moment de célébrité. Pour plusieurs mêmes, Métastase a pu se dire qu'il avait par instants fécondé leur imagination et qu'ils
(1) Voir p. 333 du II" vol. de la Correspondance russe, \00' lettre. Sur Larnac, voir les Souvenirs d'un sexagénaire de Vinc. Arnault, vol. IV, p. 240-241.
lui faisaient honneur. Si , comme nous le disions, quelques situations particulièrement dramatiques de Zelmire appartiennent en réalité à Métastase, Du Belloy a conduit une partie de Tintrigue avec une habileté originale ; ce n'est pas un rôle banal que celui du criminel Anténor qui, sur le point d'être proclamé roi aux dépens d'un enfant dont il a assassiné le père , comprend que cette couronne trop tôt obtenue serait mal assurée sur sa tête , et que , à laisser chasser cet enfant, qu'il lui sera toujours loisible de supprimer plus tard, il perdrait un otage précieux. Une suite d'événements qui s'accomplissent sous les yeux du spectateur livrent à l'ambitieux le vieux roi Polydore , sa ûUe Zelmire, son gendre Ilus, roi de Troie; ses complices ont saisi un papier qui seul peut le convaincre de son ancien crime; ses prisonniers, dont la vie est dans ses mains, le récusent pour juge ; il en profite habilement pour se décharger d'une sentence odieuse sur le peuple qui a trop offensé son roi pour ne le point haïr ; il veut, au reste, que cette sentence, qu'il dictera au peuple, ne frappe que Polydore et Zelmire, la vie d'Ilus devant lui répondre de la résignation des Troyens ; Du Belloy a si dramatiquement combiné toutes les chances en faveur du perfide, qu'il ne réussit à le punir que par un coup aussi invraisemblable que théâtral : un afïidé,
qui jusque-là ressentait à peine quelques scrupules passagers en écoutant les aveux d'Anténor et en accomplissant ses ordres, le frappe tout à coup au moment d'exécuter l'arrêt que le peuple vient de prononcer contre Polydore. Dans l'Artaxerce de Lemierre, il y a de la chaleur et quelquefois du style ; qu'on en juge par quelques vers de la scène où Arbace reproche à son père Artaban d'avoir, afin de lui frayer la voie au trône, commis un crime dont il le laisse un instant soupçonner, s'apprêtant à le sauver par d'autres crimes. « Ecoute, » vient de dire Arta-' ban. Arsace répond :
Ecoutez- moi vous-même.
J'ai droit de l'exiger : assez je me suis tu... J'ai pa^^é plus qu'un fils ne doit à la nature... Et de tous les côtés mon honneur est perdu... Pour être sans remords, êtes- vous donc sans crainte ? Ou comment votre cœur, libre loin du repos. Peut-il encor courir à des forfaits nouveaux ? Arrêtez-vous ! Tremblez d'avancer dans le crime... ... Sous le bûcher dressé pour mon trépas, Sous ma cendre, du moins cachez vos attentats !
Artaban fait appel à l'amour de son fils pour Emirène ; Arbace s'écrie :
Ah ! Xercès n'avait fait que m'exiler loin d'elle. Vous, plus cruel que lui, vous mon accusateur, Vous m'avez tout ôté, son estime et son cœur...
Je suis votre victime et non votre complico ;
Je pleure sur vos soins, j'abjure vos bienfaits ; Je déteste le trône acquis par des forfaits ; Je préfère la mort et honteuse et cruelle; Je me sauve en ses bras de l'amour paternelle.
Il y a aussi de la chaleur dans la scène où Emirène, devinant que le coupable est Artaban, presse Arsace d'avouer son innocence :
Cet intérêt caché qui résiste à l'honneur, Qui résiste à l'amour, ce secret qui te touche, Qui, prêt à t'échapper, s'arrête sur ta bouche, Eclate par le soin qui le tient renfermé ; Par ton silence même un perfide est nommé. Le coupable est ton père.
Enfin , Lemierre a su soutenir le caractère d'Aitaban dans la scène où, contraint par la loyauté de son fils à tout avouer devant Arlaxerce, il apostrophe ainsi ce fils :
Va, rampe aux pieds du trône où tu pouvais t'asscoir.
Esclave malheureux d'une vertu timide;
Vis dans l'abaissement, ciiargé d'un parricide !
Qui sait si ce n'est pas à la pièce de Lemierre que remonte le dicton : « Fier comme Artaban » ?
Ce goût général pour Métastase n'était qu'un des signes du goût renaissant pour la littérature
italienne. A vrai dire, Boileau, tout en nous prémunissant contre l'imitation des concetti , n'avait nullement étouffé notre admiration pour la grâce des poètes italiens. Non seulement nos classiques avaient été nourris d'italien, et La Fontaine s'inspirait dans ses contes de Boccace et d'Arioste, mais je suis convaincu qu'en cherchant bien on trouverait dans Racine le souvenir de lectures de jeunesse, auxquelles il revenait sans doute en se cachant de Boileau. Quant à ceux que l'austère mentor ne surveillait pas d'aussi près, quant aux simples amateurs, aux' femmes, on peut être certain que, sans méconnaître les faiblesses du génie italien , ils continuaient à en sentir vivement le charme. M""^ de Se vigne, qui écrivait fort élégamment l'italien, le lisait avec ravissement ; combien de fois ne cite-t-elle pas l'Arioste , le Tasse , Berni , Bojardo, Guariui , Pétrarque, Tassoni et bien des auteurs moins connus ! Combien de fois ne faitelle pas allusion à leurs œuvres ! Que Boileau en pense ce qu'il voudra , elle trouve Marini délicieux par endroits , quoique trop long ; elle avoue en propres termes que le clinquant du Tasse la charme ; elle prêche autour d'elle l'amour de l'italien ; rien nest plus joli que de le parler, dit-elle, et, sur sa foi, Corbinelli, Bussy, M"® de Grignan , la jeune Pauline, se mettent à cette nouveauté qui les réjouira.
Au reste , depuis la Renaissance , sauf de courtes périodes comme celle dont notre génération vient de sortir, le goût pour la littérature italienne a toujours été porté chez nous à un point inimaginable. Ce que l'on en sait déjà pour le seizième siècle n'est rien auprès de ce qu'on saura quand M. E. Picot aura publié le savant ouvrage dont il a donné la primeur dans quatre conférences à la Société d'études italiennes ; et ce que nous allons dire pour le dix-huitième formera comme un chapitre à intercaler dans le très intéressant travail intitulé Gli sludi Haliani in Francia, qui fait partie des Studi. di letleratura e d' arte de M. TuUo Massarani (Florence, Le Monnier, 1873). Je n'ignore pas que plusieurs princes et princesses de la maison de Hanovre , ainsi que beaucoup de seigneurs anglais, ont, au dix-huitième siècle, aimé cette littérature; je sais que l'empereur Ferdinand III avait fondé à Vienne une Académie italienne où l'on discutait si l'amant, en présence de sa belle, doit rougir ou pâlir, si les dames sont plus vaines ou plus curieuses, quelles fonctions il faudrait confier au fils de Vénus s'il venait à la cour ; je n'ignore pas que Lorenzo Magalotti , Raimondo Montecuccoli (celui que nous appelons Montecuculli) , Giannone , Apostolo Zeno , Métastase, Clémente Bondi, G.-B. Casti ont vécu à Vienne ; je veux bien croire qu'au comnien-
cernent du dix-huitième siècle toutes les personnes de condition en Autriche, même les dames, conversaient entre elles en italien (1). Mais, en somme, nulle part la littérature italienne n'a trouvé autant d'amateurs qu'en France.
On s'en convaincra pour peu qu'on parcoure les catalogues des bibliographes. En faisant le compte des traductions de la. Jérusalem Délivrée.^ réimpressions comprises, dans Pierantonio Serassi et dans Cesarc Giuisli, j'en trouve vingt-quatre en français, et seulement quatre en anglais et quatre en allemand. On dira peut-être que c'est notre incapacité de lire l'ouvrage dans le texte qui nous contraignait à recourir, plus souvent que les autres peuples , à des traductions. Eh bien , demandons aux mêmes savants combien de fois le poème a été imp'rimé dans le texte chez les trois peuples que je rappelais à l'instant ; ils répondront : quatre fois en Angleterre, vingt et une fois en France, et jamais, à notre connaissance, en Allemagne. Pesons la valeur de ces chiffres : que quelques érudits publient des travaux de critique sur un écrivain, on n'en peut conclure que leur
(1) Voir Landau, Die italienische Literalnr am Œslerreischischei^ Hofe. Vienne, Gcrold, 1879. Sur les librettistes italiens des théâtres de Vienne, Berlin, Dresde, Saint-Pétersbourg au dix-huitième siècle, voir les Mémoires de Lorenzo d'Aponte, le librettiste de Mozart, page 87 de la traduction de M. C.-D. de La Cliavannc. Paris, Pagncrre, 18G0
nation raffole de cet auteur ; leur fantaisie a pu les entraîner à faire les frais de publications qu'on aura laissées dans le magasin de l'éditeur. Mais des traductions, surtout des réimpressions pures et simples de traductions ou de textes , sont essentiellement des entreprises de librairie, et les libraires, comme c'est leur droit, ne s'engagent qu'à bon escient. Pour qu'ils aient vingt et une fois reproduit un texte que l'Italie réimprimait sans cesse et qu'on pouvait si aisément en faire venir, il fallait qu'en France la clientèle du Tasse fût singulièrement considérable. Ajoutez que plusieurs de ces éditions françaises de la Jérusalem arrachent à Serassi , par la beauté de l'exécution typographique , des cris d'enthousiasme. A propos de celle qu'avait donnée notre Imprimerie Royale en 1644 , il dit : « On y reconnaît bien la majesté et la royale grandeur du souverain qui l'ordonna. » A propos de celle que la maison Didot publia en 1784 , il s'exprime ainsi : « J'attribue à mon heureuse étoile de pouvoir clore le présent catalogue par la plus belle, la plus vraie, la plus honorable pour le Tasse qui ait jamais été faite jusqu'à ce jour. » Et un peu plus loin , comme s'il ne se sentait pas quitte envers notre admiration pour son poète favori , il nous rend ce témoignage décisif : « L'Italie doit professer une grande obligation à la très lettrée nation française, pour l'es-
time qu'elle a toujours montrée et pour la justice qu'elle a toujours rendue en tout temps au vrai mérite de notre illustre poète. » Il assure, enfin , que nos infatigables traducteurs de la Jérusalem « en ont défendu, mis en lumière, propagé la gloire (i). »
Mais laissons le Tasse et enfermons-nous dans le dix-huitième siècle : durant cette période , la France a imprimé quatre fois le Roland Furieux en italien et quatre fois en français, Machiavel une fois en italien et une fois en français sans compter une traduction partielle, le Décaméron,' huit fois en français et au moins deux fois en italien. Métastase quatre fois en italien et partiellement ou intégralement trois fois en français, les poésies de Pétrarque trois fois en italien , l'épopée du Trissin deux fois en italien, la Divine Comédie une fois en italien et trois fois intégralement ou partiellement en français dont une fois par Rivarol (2). La traduction de la
(1) J'extrais ce passage sur les éditions et traductions de la Jérusalem d'une allocution que j'ai prononcée en 1895 dans une cérémonie dont L'Union Latine, qui célébrait le troisième centenaire du Tasse, avait bien voulu me confier la présidence.
(2) Notons, pour mémoire, une traduction de VEnfer par Phil. Le Hardy, marquis de La Trousse , que contient le ms. 842 de la Bibliothèque de Toulouse. — Je ne vois pas que les bibliographes citent l'édition de Métastase en 6 vol. in-8° que Gasparo Conti donna à Paris en 1776; je n'ai pas eu cette édition entre les mains, mais les catalogues de librairie du
Scienza délia Legislazione de Filangieri a eu deux éditions. h'Orlando innamorato de Bojardo et le remaniement qu'en a fait Berni furent imprimés aussi chez nous; une traduction libre du premier fut réimprimée deux fois ; le Ricciardetto de Forteguerri et la Secchia Rapita de Tassoni furent mieux traités encore, et l'on sait qu'Alfleri comptait assez sur le public français pour donner à Paris une édition de ses œuvres dramatiques. Je ne parle pas d'auteurs de moindre importance, soit morts, soit vivants qu'on traduisait alors, Botero, Gravina, Castaldi, Bettinelli , Algarotti ; je cite, on le voit, au hasard. On donnait aussi des anthologies comme celle de A. B. Bassi (Paris, i783, 2 vol. in-8). Je ne relève pas les morceaux détachés que nombre d'auteurs, entre autres le duc de Mancini-Nivernois, s'amusaient à traduire. Nos imprimeurs et nos libraires tentaient les opérations les plus hardies : Prault, à lui seul, a édité vingt-quatre volumes italiens en 1768 (1). En 1785, l'imprimeur d'Or-
temps la qualifient de jolie. — Citons encore les Amori de Savioli Fontana (Paris, Molini, 1795, in-l?), les Novelle galanti de Casti (ibid., 1793, avec la fausse date de Londres), les Dubbii amoiosi, ai/ri dubbii e sonetti lussuriosi de l'Arctin (Paris, Grange, 1757, in-16, et ibid., Girouard, 179Î, in-18). Bouchaud a publié une traduction anonyme d'un choix de pièces d'Apostolo Zeno (Paris 17.58, 2 vol. in-12).
(1) La Gevusa.lem.me, 2 vol ; le Furioso, 4 vol.; Pétrarque, 2 vol.; le Paslor fido , 1 vol.; le Morganle Maggiore, 3 vol.;
léans CoLiret de Villeneuve, beau-père de Panckoucke , donna une Bibliothèque des meilleurs poètes italiens imprimés dans le texte original qui devait comprendre trente-six volumes in-8, mais qui en comprit du moins plus de vingt (1). Veut-on savoir sous quels auspices paraissaient les publications diverses destinées à satisfaire le goût des Français pour tout ce qui venait de l'Italie? Voici quelques-uns des personnages à qui on les dédiait : Voltaire, le comte de Vergennes, le comte de Montmorin, Angélique Adélaïde d'Harcourt princesse de Croy, Adélaïde de Choiseul- Gouffier, la princesse de Poix, M™" de Pompadour, Marie Leczinska, Marie- Antoinette, Louis XVI.
la Divine Comédie, 2 vol.; le Malmanlile racquislato de Lippi, 1 vol.; le Ricciardetto de Forteguerri, 3 vol.; la Secihia. rapila, 1 vol.; le Torracchione desolalo de Corsini, 2 vol.; l'Ayninia, 1 vol.; le Congresso di Citera d'Algarotti, 1 vol.; et une traduction du Temple de Gnide de Montesquieu, 1 vol.
(1) Voici les ouvrages de cette collection que j'ai eus sous les yeux avec les numéros qu'ils y portent : Orlando furioso (5, 6, 7), Ricciardetto (8, 9), Lllalia liberata da' Goti (13, 14), les Rime de Pétrarque (16), le théâtre d'Apost. Zeno (17 à 27 inclus), la Secchia rapila (28), ÏAminla, le Pastor fido et le Fillide di Sciro (36). Total, 21 volumes. Quérard assigne ce chiffre à la collection , sans spécifier les textes dont elle se compose. Je crois qu"on effet les autres ouvrages annoncés par Couret de Villeneuve n'ont pas paru. — On a déprécié à tort cette collection ; les premiers volumes en furent peu soignés, mais le théâtre do Zono, par exemple, y est très convenablement imprimé.
L'estime pour la nation italienne, dont on ne se dissimulait pas cependant la décadence provisoire allait de pair avec le goût pour ses grands écrivains; je l'ai montré dans mon livre sur Madame de Stacl et H ta lie en opposant les appréciations équitables, bienveillantes, émises par nos voyageurs dans toute la seconde partie du dix-huitième siècle aux jugements dédaigneux des voyageurs anglais et allemands (1).
Cette attention soutenue pour la littérature de nos voisins les touchait d'autant plus qu'ils la constataient de leurs propres yeux. Un certain nombre d'entre eux avaient pris la peine de venir nous étudier chez nous. Pierjacopo Martelli, attaché de 1713 à 1718 à l'ambassade du pape à Paris, avait lié société avec Dacier et sa femme, avec Fontenelle, Lamotte, Malézieux, Fraguier ; il était reçu chez la duchesse du Maine et chez M™*' de Lude. C'est à Paris, chez M™" de Caylus, qu'Antonio Conti avait composé sa traduction cVAthalie; c'est peut-être d'elle qu'il tenait que Racine avait projeté de faire une tragédie sur ce Drusus qu'il a lui-même mis
(1) Notons, en passant, que les premiers règlements de l'Ecole militaire comprenaient un cours d'italien supprime en 1769 {Les compagnies de cadets gentilshommes et les Ecoles militaires, par Léon Ilennet. Paris, Baudouin et G'", 1889).
en scène; c'est à Paris, enfin, qu'il lut son Cesare au cardinal Bentivoglio d'Aragona (1). On sait l'accueil triomphal fait plus tard en France à Beccaria. Le savant mathématicien Paolo Frisi vint à la même époque jouir à Paris de la réputation qui l'y avait précédé et demeura en relations épistolaires avec tous nos savants.
D'autres se fixaient d'une manière durable à Paris. Les uns, obscurs mais infatigables et utiles ouvriers de lettres, enseignaient l'italien et publiaient sans relâche des grammaires, des dictionnaires destinés à répandre l'usage de leur langue ; c'étaient eux aussi qui préparaient ces éditions des classiques italiens dont nous avons parlé, tantôt pour le compte des Prault, des Quillian, des Hérissant, des Didot, des Panckoucke, tantôt pour le compte de libraires italiens que l'étonnant débit de leurs chefs-d'œuvre nationaux avait déterminés à s'établir à Paris. Je citerai parmi ces laborieux compilateurs, l'abbé Annibale Antonini, Giuseppe Pezzana, Gasparo Conti, et, parmi les libraires italiens établis en France, Gian Claudio Molini. D'autres personnages attiraient davan-
(1) V. les préfaces de son Druso et de son Cesare ainsi que sa biographie dans le 2° vol. de ses Prose è versi. A la p. 153 du 1«' vol. de ce recueil, on trouvera des détails sur les Italiens présents à Paris entre 1718 et 1726.
tage l'attention du monde savant, par exemple, l'antiquaire padouan Bartoli que l'Académie des inscriptions s'était agrégé, le médecin Gatti qui avait introduit l'inoculation à Naples et qui la pratiquait à Paris dans un petit hôpital (1). Nommons enfin trois hommes , bien autrement célèbres et dont l'arrivée avait été considérée par nos compatriotes comme une sorte de conquête, Goldoni, Sacchini, Piccinni ; ces deux derniers inauguraient, en s'établissant chez nous, l'usage qui allait faire de Paris pour soixante ans la capitale de la musique italienne.
(1) Sur Gasparo ou Giusto Conti, que l'on ne confondra pas avec Antonio Conti, voy. le chap. XIII du 3' vol. des Mémoires de Goldoni, deux lettres de Métastase, l'une à lui adressée en date du 11 octobre 1773, l'autre adressée à Gius. Pezzana en date du 19 février 1777, et la Nouvelle Biographie générale. — Sur G. Pezzana, voy. sa biographie insérée par son fils Angelo au dernier vol. des suppléments aux Memorie degli scriltori pannigiani d'Afïô. — Sur Antonini, voy. la Nouvelle Biographie générale. — On voit, dans le Catalogue chronologique des libraires el des libraires-imprimeurs de Paris do Lottin (Paris, 1788), dont je dois la connaissance à M. Tourncux, que Molini commença à exercer à Paris le 2 mai 1766, que les Quillian, les Hérissant, les Prault tenaient une place considérable dans leur corporation et étaient imprimeurs en mêînc temps que libraires.
Voy., sur Gatli, les lettres de Diderot à M"» Voiland, du 5 septembre 1762, du 15 novembre 1768, deux lettres de Galiani (à M™" de Belzunce, 4 janvier 1772; à M"* d'Epinay, 15 février de la même année), une lettre d'AIessandro Verri à son frère Pietro, du 2 novembre 1766.
Tous ces Italiens , fort jaloux de leur gloire nationale , étaient-ils toujours satisfaits de nos jugenîents? Non certes, et ils le disaient à l'occasion tout haut. Martelli se vante , dans son Ve7o parigino italiano, d'avoir réduit au silence et à la fuite de jeunes Français qui , au café Procope , insultaient la poésie de sa nation. La colonie italienne protestait vivement quand elle voyait l'énergie déniée à sa langue par l'abbé Prévost dans le Journal Etranger [\). M. Bouvy a signalé l'insertion dans le Dante publié chez Prault en 1768 , d'une lettre antérieure où un Italien avait imputé à la jalousie des paroles dédaigneuses prononcées par Voltaire à l'endroit du grand poète, et qualifié de stupide la traduction d'an certain passage (2). Calsabigi, dans l'édition de Métastase qu'il publia chez Quillian en 1755, répondait à quelques critiques français sur un ton qui inquiétait le principal intéressé. Mais nos hôtes arrivaient promptement, pour la .plupart, à se convaincre que les Français ne demandaient pas mieux que de revenir sur des jugements injustes. M. Bouvy fait remarquer que les appréciations émises chez nous sur Dante pendant la fin du siècle sont beaucoup
(1) Correspondanco de Grimm , 15 janvier 1755.
(2) La critique dantesque au XVIII° siècle : YoUaire et la poléjnique italienne sur Danle, n° de juillet-septembre 1895, dans la Revue des Universités du Midi.
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plus favorables que celle de Voltaire, dont l'irrévérence avait d'ailleurs trouvé des émules au delà des Alpes. Les honneurs, les pensions qui pleuvaient sur les Italiens de mérite prouvaient abondamment la sympathie de la société française. Aussi l'ambassadeur de Naples , nommé vice-roi de Sicile, hésitait-il à accepter, tant il se trouvait bien chez nous (1), et Goldoni, après avoir énuméré avec gratitude les personnes qui recevaient la colonie italienne, M'"" Du Bocage, dont la nièce avait épousé un M. Bianchetti , M'"" Pothouin , femme d'un célèbre avocat, le président Tachard, ancien intendant des îles du Vent en Amérique , M"'*' de Bordic , l'avocat Cousin , ajoute : « Notre littérature italienne est très goûtée en France ; nos livres y sont bien reçus et bien payés ; les bibliothèques de Paris en sont garnies; feu M. Floncel en avait une en seize mille volumes, tous de langue italienne. M. Molini , libraire italien de cette capitale, en fait un commerce considérable. La quantité d'exemplaires de mes comédies qu'on a débitée dans ce pays est prodigieuse, et l'empressement avec lequel on a souscrit pour les œuvres de Métastase Test encore davantage (2). » On conçoit
(1) La Ilat-pc , Con-ef:pondance vinsse, p. 101 du 3" volume, 12'.)° lettre.
(2) Cliap. lit do la 3" partie de ses Mémoires. Le catalogue de la bibliothèque de Floncel, publié en 1774 (î vol. in-S°),
que ces bienveillantes dispositions des Français aient fait éclore toute sorte de projets; Antonio Conti avait songé à établir des relations régulières entre les libraires de Paris et ceux de Venise , pour que chacune des deux nations connût plus vite les productions de l'autre; un jeune Français avait rêvé de fonder un Journal de correspondance italienne et française auquel Goldoni promettait son concours ; Giuseppe Pezzana faillit réussir, en 1774, à instituer à Paris une succursale de l'Arcadie (1). Ces desseins avortèrent , mais la France avait réellement contracté un besoin d'informations suivies sur l'étranger; des périodiques se fondaient à
comprend, on effet, 7.984 ouvrages italiens, ce qui correspond fort bien aux IG.OOO volumes indiqués par Goldoni. Des ouvrages italiens, presque tous dans le texte, forment les n°» l'J99-1426 dans le catalogue des livres de M°" de Pompadour (Paris, Hérissant, 1765), et, comme dit le catalog'.ic, les amateurs de la littérature italienne y trouveront ce qu'ils considèrent le plus, soit en éditions, soit en raretés. Le catalogue de la bibliothèque de Pont de Veylc, publié à Paris en 1774, comprend , outre une grande quantité de pièces du théâtre italien de Paris, plus de cent ouvrages italiens de divers genres, soit dans le texte, soit en traduction. L'avocat Cousin a donné, en 1782, une traduction d'un traité de Vergtini sur la peine de mort. — M™' du Bocage et la présidente de Rosambeau étaient les deux dames dont Ippolito Pindemonte fréquentait surtout le salon vers 1789 (voy. p. 155 du 5* volume des œuvres de Benassù Montanari).
(1) Voy. les Prose e Versi d'Ant. Conti, I, CC, le 10° chap. des Mémoires de Goldoni et la biographie précitée de G. Pezzana.
cet effet. Déjà on avait eu la Bibliothèque italique ou Histoire littéraire de V Italie, publiée, il est vrai, à Genève, mais dont le plus savant rédacteur , Louis Bourguet , était né en France ; d'ailleurs, ce n'était évidemment pas sur les seuls lecteurs de la Suisse romande que comptaient les Genevois de naissance ou d'élection , qui, durant six années, de 1728 à 1734, collaborèrent à cette publication ; les dix-huit volumes in- 12 de cette Bibliothèque offrent un réel intérêt ; on s'y occupait surtout de matières d'érudition , mais sans y négliger les ouvrages littéraires; les livres nouveaux étaient signalés dés le premier jour; on donnait la parole aux Italiens pour défendre ou glorifier leur patrie ; un certain comte italien, qui ne se nomme pas, décrit le caractère de sa nation, vante sa littérature, assure, par exemple, que la tragédie française le cède certainement à la tragédie italienne pour le choix du mètre, et lui est inférieure encore par d'autres endroits (1). Dans la deuxième moitié du siècle , la France eut le Journal Etranger. Des publicistes distingués , François Arnaud, Suard, en attendant les rédacteurs de la Décade philosophique et littéraire^ en attendant le savant et spirituel ouvrage de Gin-
(1) p. 142-143 du 7° vol. — Vers la même époque, il y eut aussi une Bibliothèque germanique commencée en 1720.
guené, entretenaient souvent le public des productions anciennes ou récentes de l'Italie.
Une autre conséquence, et plus importante, des faits que nous signalons fut que, de leur côté , les Italiens d'Italie s'ouvrirent davantage à l'influence de notre littérature. A partir du milieu du dix-huitième siècle, les tragédies reparaissent sur leur scène, dont les opéras les avaient à peu près bannies depuis trente ans ,et , à plus forte raison , elles trouvent assez de lecteurs pour qu'on réimprime plusieurs fois celles qui ont plu davantage. Il est vrai que ces tragédies s'inspirent quelquefois de Métastase ou de Gravina autant que de l'école française. Ce n'est pas dans notre théâtre que Pietro Chiaii a pris pour son Kouli Kan l'idée de la bergère Nicea, qui a vendu ses quatre cents moutons pour recruter l'armée de brigands avec laquelle le héros a commencé sa fortune. Dans une autre tragédie du même auteur, La morie di Kouli Kan, on livre bataille sous les yeux du spectateur, on tire un coup de pistolet sur la scène. Dans le Demetrio d'Alfonso Varano, chaque acte se termine par un chœur. Autant de pratiques que la scène française n'admettait pas. Il faut dire aussi que la valeur de ces pièces est bien
mince. Cependant on démêlait chez Chiari, qui travaillait beaucoup trop vite , un certain talent pour le genre dans lequel, au milieu de tout autres préoccupations , il donna coup sur coup quatre pièces. Dans la Morte di Kouli Kan (1759), la scène où Ismaël, s'érigeant en chef de la conspiration, se fait promettre par Moustapha et Palmyre une obéissance aveugle, celle où Kouli interroge Ismaël et Moustapha sur la mort d'Ali son afïidé , et se plaint qu'ils ne sachent rien sur ce qui se passe dans la ville , alors que lui qui y rentre à peine il sait tout, la réponse de Moustapha qu'il ne peut punir des crimes qu'il ignore et qui ne sont pas prouvés , qui s'écrie : « J'étais ministre avant que tu fusses souverain, » kl réplique de Kouli sur les intrigues du sérail, en général toute la première partie de 'la pièce, marquent une réelle vigueur; Moustapha donne sa démission en déclarant à Kouli que la Perse l'exècre pour ses cruautés; Kouli ordonne qu'on égorge tout le Divan si l'on ne découvre pas le meurtrier d'Ali; Ismaël s'empare perfidement des menaces, des intentions de Kouli et allume un incendie qu'il sait bien que l'opinion imputera au maître qu'il veut renverser. La pièce faiblit aussitôt après ; mais ces très médiocres tragédies n'en attestaient pas moins par leur succès que le genre revenait à la mode. Le grand public se familiarisait en effet de
plus en plus avec nos classiques. Si Molière était dans toutes les bibliothèques et si, grâce à ses plagiaires italiens , ceux qui ne l'avaient jamais lu le connaissaient sans le savoir, au point de ne voir dans ses pièces, quand on les jouait, qu'une suite d'emprunts (1), le président de Brosses nous apprend que les dames de Bologne, qui parlaient français presque toutes , citaient aussi couramment Racine. Pour ceux qui n'entendaient pas notre langue, on leur traduisait nos classiques ; quelquefois des inconnus se chargeaient de la tâche : Baretti débutait lors"qu'il traduisit tout Corneille en vers (1747-1748), et il n'a jamais été fier de sa traduction; Giacinto Ceruti , Romano Garzoni , Lorenzo Guazzesi, qui ont traduit, le premier, Phèdre, le deuxième Bérénice^ le troisième Iphigénie , ne comptaient pas en littérature, et j'ignore qui a traduit, en 1736, Les Plaideurs, sous le titre de / litiganti (Venise, in-12). Mais un des lettrés les plus en vue de la fin du siècle, Albergati Capacelli, a également traduit Phèdre, et Athaiie n'est pas la seule pièce de Racine qu'Antonio Conti ait mise en italien; Paolo Rolli , un des meilleurs poètes lyriques de son pays au dix-
(1) Baretti , préface des trois premiers volumes de sa traduction de Corneille; Galiani, lettre à M"" d'Epinay du 29 janvier 1773.
huitième siècle, eu a fait autant pour cette même Athalie et pour Esther, comme Ippolito Pindemonte pour Bérénice. Voltaire surtout, le maître vivant du théâtre, pour parler avec les rédacteurs du célèbre Caffè , Voltaire qu'après sa mort Napoli Signorelli louera encore avec enthousiasme, a exercé presque tous les écrivains italiens illustres ou obscurs. Méropea été traduite par Ant. Conti, Bî^utuspar une dame de Lucques, Borne sauvée par Bettinelli , la Moj-t de César et Mahomet par Melchiorre Cesarotti, Sémiramis par Albergati , Zaïre par Gasparo Gozzi , et, en 1748, à Gènes, par G.-B. Richeri , Adélaïde Du GuescUn par Vinc. Jacobacci (Parme, 1783), Marianne par le même Gozzi , par Luigi Landriani (Parme, Bodoni , 1797), Alzire par Guastaldi, par Giuseppe Maria Pagnini, et, dès 1738, par l'acteur Ant. Vitalba, Irène par l'abbé Zacchiroli , les Pélopides et les Lois de Minas par Bettina Caminer, les Scythes par Orengo , d'autres tragédies par Agostino Paradisi , par Domeaico Fabri , sans parler de V Orphelin de la Chine, dont nous mentionnerons bientôt une traduction (1); et en allongeant la liste déjà lon-
(1) Le célèbre Bodoni, qui avait imprimé à Parme les traductions précitées de Landriani et de Jacobacci, imprima, après 1800, Marianne (180-4), Olympia (1805), traduites par le premier, et Mérope (1813), traduite par le second. Sur l'étude de notre littérature en Italie au commencement du dix-neu-
gue donnée par Napoli Signorelli, je ne prétends nullement être complet. La souveraineté de Voltaire comme poète dramatique était si bien établie en Italie à la fin du siècle, que Monti lui rend hommage dans le troisième chant de la Bassvilliana ^ au moment même où il le damne, là où il dépeint les ombres des réprouvés qu'un ange empêche de s'abreuver dans le sang de Louis XVI : « En avant de mille autres, on voit passer la tête haute un spectre maigre et dédaigneux, le pied superbement chaussé d'un cothurne; c'est l'impie et malin sophiste de Ferney qui maintenant est un corbeau parmi les morts, mais qui, lorsqu'il chantait ici-bas, fut un cygne. » Enfin, VIdoménée de Crébillon a été traduit par Albergati, Rhadamiste et Zénobie par Frugoni , comme le Manllus de Lafosse l'avait été par Riccoboni, et comme le seront le Venceslas de Rotrou et le Gustave Wasa de Piron par Franc. Gritti , le Comte d'Essex de Th. Corneille par Carlo Gozzi, VHypermestre de Lemierre par un anonyme (Bergame , Locatelli, 1776), Mustapha et Zéangir de Chamfort par Vinc. Jacobacci (Parme , 1782), les Amazones de M'"* du Bocage par la Vénitienne Luisa Bergalli Gozzi (Venise, Bassagiia, 1756), la Mort de J. Cé-
vième siècle, v. l'appendice D de mon livre intitulé M"" de Staël et l'Italie (Paris, Colin, 1890).
•sTT de M"" Barbier par le moine Collina, sous un pseudonyme (1). La Gahrielle de Vergy de Du Belloy a été également traduite.
A la vérité , le tour qu'avait pris chez nous la littérature aidait à la difîusion de nos ouvrages ; on sentait bien que nos publicistes, nos dramaturges même traitaient des questions d'un intérêt général. Mais cette philanthropie qui faisait accueillir dans toute l'Europe leurs ouvrages comme une espérance, les Italiens la retrouvaient dans la manière dont la France se comportait envers eux.
Voyons donc si nos tragédies n'aborderont pas devant eux avec autant de succès l'épreuve de la représentation que celle de la lecture.
Une porte semblait naturellement ouverte à l'influence française : la Savoie. Mais la maison de Savoie qui, au dix-septième siècle, faisait très volontiers jouer nos pièces à Chambéry et à Turin , tint au contraire l'esprit français à distance pendant le dix-huitième. L'infant d'Espagne, qui occupa militairement la Savoie de 1742 à 1749, installa un théâtre complet dans la capitale de la province , mais , à la paix , le premier soin de Charles-Emmanuel III fut de sup-
(1) C'est manifestement le sujet de la Perselide de Martelli que Chamfort a repris, pour le modifier sans l'égaler, dans Mustapha et Zéangir.
primer ce théâtre. Il semble que dès lors, pendant un quart de siècle, il n'y eut plus de représentations à Chambéry. A la fin, les bourgeois, las de cette longue pénitence, profitèrent du mariage de Marie-Clotilde, sœur de Louis XVI, avec le prince de Piémont, et fondèrent par actions un théâtre où l'on entendit des troupes françaises, et notamment, en 1789, le célèbre Larive (1).
Mais ailleurs, quelques circonstances aidèrent à une plus prompte propagation du goût français, par exemple l'installation à Parme et -à Naples des Bourbons d'Espagne, c'est-à-dire d'une famille qui , malgré des querelles passagères avec la France, se souvenait de son origine, et sous le gouvernement de laquelle on vit précisément les doctrines de Boileau faire école dans la patrie de Lope de Vega. Quelques hommes paraissent avoir eu aussi une influence sur le pli que prirent alors les esprits; je ne sais pas si le comte de Richecourt, qui était né en Lorraine longtemps avant que la Lorraine fût réunie à la France, s'est soucié de répandre le goût français dans la Toscane qu'il administra de 1747 à 1757 ; mais il en est autrement du
(I) Fr. Mugnier, Le théâtre en Savoie, dans le 26° vol. des Mémoires et Documents publiés par la Société savoisienyie cVhistoire et d'archéologie. Chambéry, Ménard, 1887.
français Du Tillot qui, de 1754 à 1771, gouverna le duché de Parme, et qui fixa l'attention de l'Italie par les luttes qu'il soutint avec l'appui de Choiseul pour défendre contre le Saint-Siège ses réformes hardies. Parme était alors pleine de Français ; Condillac élevait l'infant Don Ferdinand ; l'historien Millot , le mathématicien Jacquier, l'ornithologiste Fourcault l'y aidaient ou enseignaient à l'Université , et on formerait une sorte d'encyclopédie en réunissant les traités que ces savants de divers genres composèrent à cette occasion. Deux artistes français, le sculpteur Boudart et le graveur Dubois étaient attachés à la cour de Parme. Du Tillot, qui n'avait pas une instruction bien solide , se reposait de tous ces choix sur Paciaudi, le docte correspondant de Caylus, mais il se réservait les spectacles. Il voulait que l'Etat qu'il régissait ne comptât pas seulement dans l'histoire de l'art dramatique par la beauté du théâtre de Parme qu'un voyageur français appelait « le plus grand, le mieux entendu et le plus étonnant qu'il y ait au monde (1). » Il entendait réformer l'opéra italien et le rapprocher du nôtre, où le récitatif, Torchestration, la mise en scène étaient beaucoup plus développés ; il y employa un littéra-
(1) Jacques-Domiquc Cassini, p. 247 de son Manupl dt Vétranger en Ilulie, Paris 1778.
- moteur italien alors fort célèbre, Frugoiii , qu'il faisait travailler sur des livrets français. Sa correspondance avec Frugoni montre qu'il porta dans cette tentative une ardeur incroyable ; il examinait lui-même chanteurs et partitions ; il refaisait au besoin les plans des livrets, des décorations scéniques, présentant ses observations d'une manière aml^àlo, mais avec une insistance qui, à la fin, lui donnait gain de cause. La tentative échoua cependant, parce que, en matière d'opéras, les Italiens sentaient n'avoir pas de leçons à prendre (1). Mais il y avait chance de les trouver moins intransigeants sur le chapitre de la tragédie classique. Ce n'est pas que Du Tillot se défiât du génie italien, puisque.
(1) Voy., sur cette prétention de réformer l'opéra italien, le très curieux article de M. Emilio Certana, Intorno al Frugoni, dans le Giornale storico délia letleralura ilaliana, vol. XXIV, p. 337. Malheureusement, M. Bortana m'écrit que les papiers qu'il a consultés no renferment rien sur la tentative plus légitime de Du Tillot pour acclimater nos tragédies en Italie. Je n'ai rien trouvé non plus à cet égard dans Guillaume Du Tillot, un valet homme d'Etal, de M. Ch. Nisard (Paris, Ollendorf, 1887), ouvrage d'ailleurs fort utile pour comprendre l'esprit de l'administration de Du Tillot, ainsi que L'Ilalia prima délia rivoluzione francese , de M. G, Tivaroni (Turin, Roux, 1888, p. 204), et La giovinexza di Pictro Giordani, p. 14 et suiv., 25 et suiv., par M. Gaet. Capasso, Turin, Roiix Frassati, 1S9G. V. encore les ouvrages auxquels renvoie la Dibliographia storica e slatutaria délie provincie parmensi de M. Raimondo di Soragna. Parme, Battei, 1886, p. 46 et suiv.
pour l'opéra comique, trois pièces furent commandées à Goldoni, qui se loue fort de l'accueil qu'il trouva près de lui : « Ce brave Français, plein d'esprit, de talent et de probité, me reçut avec bonté , me donna un très joli appartement, me destina un couvert à sa table (1). » Mais enfin, pour le drame sérieux, il croyait que l'Italie avait à gagiier dans une connaissance plus intime de notre théâtre. Il voyait que l'infant Don Philippe s'intéressait aux discussions sur l'art dramatique que Français et Italiens soutenaient devant lui ; il entendait Bettinelli, qui avait fait jouer au Collège des Nobles de Parme sa traduction de la Mort de César de Voltaire, proclamer qu'il devait à Vtphigénie de Racine les meilleures scènes de son Jonathan, qu'il s'était inspiré de Corneille dans son Demetrio. 11 avait donc recruté, pour le théâtre ducal de Colorno, une troupe française nombreuse, de même qu'il avait pris en France le directeur des danses de son opéra, Delisle, lequel eut sous ses ordres au moins trois Françaises, ses deux filles et Marie La Rivière, aimée et chantée par Frugoni. La cour de France, qui avait envoyé, pour orner le palais ducal, des tapisseries, des cristaux, des bronzes, des meubles, avait aidé au recrutement de la troupe et fourni des décors.
(1) Mémoires, 2° partie, chap. XXXI.
Cette troupe jouait, au reste, la comédie comme la tragédie; Goldoni fut enchanté de son jeu naturel, du silence qui, contrairement à l'habitude italienne, régnait dans la salle, et qu'il troubla involontairement par son admiration en voyant « l'amoureux embrasser sa maîtresse, action d'après la nature , permise aux (acteurs) français et défendue aux italiens. » 11 est pourtant clair que cette troupe ne valait pas les comédiens ordinaires du roi de France; cependant, M'"® du Bocage, qui la vit dans la tragédie, trouva du talent au principal acteur ; la principale actrice, quoique fort jeune, lui sembla en promettre beaucoup (1). Ces estimables qualités, jointes à l'éclat de représentations données sous les yeux des princes dans un théâtre qui, à défaut de l'ampleur de la salle de Parme, était, dit M™® du Bocage , bien plus décoré et plus grand que celui de Versailles, devaient frapper l'opinion. On jouait, à Colorno , tantôt en italien, tantôt en français, et on y donnait les nouveautés parisiennes dans la primeur. La Famiglia deW anliquario de Goldoni fut jouée dans une traduction composée par Collet, secrétaire des commande-
(I) p. 374 et suiv. du 3' et dernier volume de ses Œuvres publiées à Lyon en 1762. Sur l'aide prêtée par la cour de France, voy. p. 279 et suiv. des Opère poetiche de Frugoni, édit. de Parme, 1779.
ments de l'infant ; d'autro part, ce même G. Pezzana, qui passa plus tard en France à la chute de Du Tillot dont il avait acquis l'amitié par sa grande connaissance de notre langue, fut chargé de traduire plusieurs pièces françaises, et parmi ces pièces figure L'Orphelin de la Chine de Voltaire (l). La pièce que M™^ du Bocage vit représenter était de si fraîche date , que la première représentation en avait été donnée depuis son départ de Paris; c'éiB.\il'Iphigénie en Tauride de Guimond de la Touche qui venait d'obtenir en France un éclatant succès. On jouait aussi des pièces de Métastase dans des remaniements en français de ce même Collet (2).
D'autres troupes françaises, à partir des dernières années du règne de Louis XV, parcoururent l'Italie (3). Car à cette époque on souhaitait
(1) Mémoires de Goldoni, 2" partie, chap. VIII; biographie précitée de G. Pczzana. Cette traduction de L'Orphelin de la Chine parut à Parme chez Carmignani, 1762.
(2) On a une lettre de Bettinelli à Collet pour le remercier d'avoir protégé son Scrse. Ce Collet, que, d'après la Correspondance de Grimm, il ne faut pas confondre avec Collet de Messine, fut plus tard censeur royal en France, et on joua à Paris ses imitations de Métastase, L'Ile déserte et Abdolonyme.
(3) Il y avait eu probablement des tournées antérieures, mais qui n'avaient pas fait de bruit. M, Couct m'a communiqué, aux Archives de la Comédie Française, une Lettre d'un comédien à un de ses amis touchant sa captivité et celle de vingt-six de ses cavfiarades chez les corsaires de Tunis (Paris, Clément, 1741). L'auteur, qui signe de l'initiale D., dit
fort à l'étranger d'entendre nos tragédies récitées par d'habiles interprètes. Les Mémoires secrets pour servir à Vhistoire de la république des lettres annoncent à la date du 2 mars 1772 que Lekain, invité par le duc de Bavière à lui former une troupe de comédiens, a obtenu un congé pour l'été et va se rendre à Munich; le 6 février 1773, ils assurent que M"" Clairon, ne pouvant vivre à Paris avec 14.000 livres de rentes , va donner pendant quelque temps des représentations en Allemagne. Les troupes qui passèrent en Italie comprirent quelquefois des, hommes d'un grand talent, comme Aufresne, qui joua notamment à Venise dans l'automne de 1772, puis à Naples. C'était un acteur peu favorisé de la nature et qui à ses débuts manquait de grâce ; mais les connaisseurs avaient promptement deviné qu'auprès de lui Lekain même et M"" Clairon seraient bientôt obligés de corriger leur débit un peu factice. Malheureusement ses camarades du Théâtre Français, où il avait débuté le 30 mai 1765 dans le rôle d'Auguste de Cinna ^ s'en étaient également doutés et lui avaient rendu la place intenable : reçu à quart
que la troupe dont il faisait partie venait de passer six mois à Gènes et revenait en France quand elle fut capturée. Parmi SOS compagnons, il nomme Desforges et M"° IIus. Je n'ose toutefois décider si c'est là une véritable lettre ou un petit roman.
de part le 29 juin, il dut se retirer le 22 novembre de la même année. Alors commença pour lui une vie errante; il alla d'abord en Russie, ensuite en Allemagne, en Italie; il était à Berlin en 1774-1775; en 1776, il retourna en Italie, fît partie du théâtre de Tours en 1782, puis du théâtre de Rouen ; en 1794, on le retrouve en Russie (1); en somme, il ne revint jamais sur le théâtre pour lequel il était fait; mais il n'en recueillit pas moins d'applaudissements. Nous avons surtout des détails sur sa tournée d'Italie de 1772-3. La troupe dont il faisait partie et dont le directeur s'appelait Sénepart le secondait fort bien et plut fort au midi et au nord de la péninsule. A Naples, Ferdinand IV avait d'abord déclaré que ces Français ne lui plairaient pas, qu'ils l'ennuieraient, attendu qu'il aimait à rire et non à pleurer ; mais bientôt il fut conquis. Comment aurait-il résisté, quand autour de lui tout le monde était sous le charme? « Jamais je n'ai vu, » écrivait Galiani, « moins de contradicteurs et de railleurs. Il n'y a qu'un parti et une voix. Si vous voyiez notre théâtre, il vous offrirait un spectacle très risible; vous verriez une école d'enfants : tout le monde a
(1) Documents fournis par M. Monval. Le vrai nom d'Aufresne (né à Genève en 1728 ou 1729, mort en 1806) était Jean Rival.
son livre devant les yeux, tête baissée, sans détourner jamais les yeux pour voir la scène: ils paraissent contents d'apprendre à lire en français. » Les spectateurs italiens écoutaient les yeux baissés, mais les oreilles très ouvertes, et Carlo Gozzi, qui détestait le charlatanisme littéraire, la présomption 'prétentieuse et dominatrice des comédiens français, déclarait pourtant que les acteurs de son pays, qui avaient au reste le tort de ne pas savoir leurs rôles, n'atteignaient pas pour le naturel au quart de leur mérite. Alfîeri, qui se plaint souvent de l'inhabileté descomédiens italiens, affirme, dans l'examen de ses pièces, que les premiers d'entre eux ne valent pas les derniers de France ; Calsabigi , dans la célèbre lettre qu'il lui adressa en 1783, les accuse d'estropier les tragédies et d'être en partie cause du peu de progrès que le genre fait dans la nation. Galiani, à qui l'avenir réservait un démenti, n'osait espérer qu'ils eussent jamais la bonne tournure, les belles manières des nôtres. En 1804, Giovanni Pindemonte se déclarait aussi mal satisfait; ils gagnaient si peu d'argent, disait-il , qu'ils ne pouvaient faire les frais des décors qu'exige la tragédie ; pour la même raison , ils se recrutaient dans la basse classe , surtout parmi les perruquiers ; chacun d'eux faisait au besoin tous les rôles; les plus habiles, quand ils pouvaient choisir, prenaient, non pas
le rôle le plus approprié à leur talent, mais le plus long; il donne des exemples amusants de leurs bévues qui rappellent celles du Petitjean de Racine; ils ne s'épargnaient pas uniquement la peine des répétitions ; quand ils avaient l'oreille fine, ils jouaient au pied levé, à l'aide du souffleur, des rôles qu'ils n'avaient pas lus; c'est le souffleur qui , en frappant sur une clef ou une tabatière, leur indiquait le moment de sortir de la scène (1). D'ailleurs, si intelligents, si consciencieux qu'ils eussent été, ils se mettaient dans l'impossibilité de marquer les nuances par leur habitude de parler presque toujours d'un ton aussi élevé que les bateleurs (2), sans doute pour dominer le bruit du parterre.
La foule pensait comme C. Gozzi, comme Alfleri, comme Calsabigi, comme G. Pindemonte, puisqu'à Venise la troupe d'Aufresne put faire payer trois livres les places que les troupes italiennes offraient pour vingt sous. Vingt-huit représentations données au théâtre aujourd'hui démoli de San Samuele lui avaient suffi, dit C. Gozzi, pour dégoûter des comédiens indigènes. On conçoit que ceux-ci ne furent pas con-
(1) G. Pindemonte, Discorso sul tealro italiayio.
(2) Voy., dans les Mélanges du marquis d'Orbessan (Paris, 1768), les notes de son voyage d'Italie de 1749. — On sait que notre siècle a vu d'excellents acteurs italiens, Gustavo Modena, Ern. Rossi, Tomni. Salvini, M"" Ristori.
tents. On voit à Naples, en 1774, la troupe italienne du San Carlino réclamer auprès du roi contre la concurrence que lui faisaient des troupes étrangères, en particulier une troupe française et une lombarde. En 1773, on avait déjà protesté quand la troupe d'Aufresne avait demandé au roi la permission de donner pendant trois ans, à partir du mois d'octobre de cette année-là, des représentations au théâtre des Fiorentini où elle jouait avec un grand succès. Touché de ces doléances, le roi avait refusé l'autorisation à longue échéance, mais, continué à laisser jouer au jour le jour. Les comédiens de Venise avaient également demandé le départ d'Aufresne et de ses camarades. Le danger était d'autant plus grand que les mauvaises troupes françaises mêmes ne déplaisaient pas de prime abord. A Naples, les représentations de notre répertoire occupaient assez le public pour qu'un imprimeur de notre nation nommé Gravier, établi dans cette ville et connu pour avoir publié une collection d'historiens napolitains et de nombreuses pièces de théâtre, prît un privilège en mars 1777, pour imprimer toutes les pièces qu'une troupe française jouait alors (1). Cette troupe aurait même voulu bâtir
(1) Gravier, en 1749, a publié une parodie du CaLiliria de Crébillon, composée par Chevrier {Catalogue de la bibliolhèque dramalique de M. de Soleinnc, p. 352).
à ses frais un théâtre, à condition qu'on lui en garantit la jouissance pendant quinze ans. Jean Favior, neveu du baron de Turbilly, songeait à recruter une autre troupe française, d'autant que celle à laquelle Gravier s'intéressait ne valait pas grand'chose et finit par n'avoir plus guère d'autres spectateurs que le roi qui lui donna quelques centaines de ducats pour payer ses dettes, quand elle voulut s'en aller. En 1784, une troupe française , dirigée par un certain Malherbe, donna des représentations à Parme, à Milan, à Gènes, à Florence, à Naples ; de 1787 à 1789, la cour de Naples entretint une autre troupe française dirigée par Delorme , au prix de 9.000 ducats par an (1).
Ces succès de nos acteurs avaient une réelle importance. On a beaucoup raillé un de nos plus célèbres comédiens, parce qu'il affirmait
(1) Voy., sur les succès de nos comédiens et sur l'inquiétude des troupes italiennes, les lettres de Galiani à M"* d'Epinay, de janvier et février 1773, du 8 février et du 5 juillet 1777 ; la Correspondance de Grimrn , de janvier 1773, p. 153-4 du 10« volume de l'édition Tourneux; C, Gozzi , Appendice al Ragionamenlo ingenno ; la C?-onaca del lealro S. Carlino, par M. S. Di Giacorao, Trani , Vecchi, 1895, p. 269-270, 274, 282; et surtout / teatri di Napoli de mon savant ami M. Benedetto Croce (Naples, Pierro, 1891), p. 55C-551 , 561-563, 622, 638, 646- 647 ; M. Croce donne les noms de beaucoup des acteurs qui composaient ces troupes. — La troupe de Sénepart a également joué à Gharabéry (Voy. l'étude précitée de M. ^lugnier sur le théâtre en Savoie).
que ses tournées à l'étranger avaient relevé, après nos malheurs, le prestige de la France. C'était,. en effet, attribuer à sa corporation une importance un peu exagérée et qu'à tout le moins elle ne doit pas réclamer elle-même. Toutefois, la considération pour le talent rejaillit toujours sur la patrie des artistes. De plus, tout en jouant Racine et Corneille, nos acteurs, Galiani nous l'apprend et on aurait pu le deviner, jouaient surtout des tragédies nouvelles; or, ces tragédies étaient pleines de l'esprit philosophique. Aussi le gouvernement vénitien,, dans son ombrageuse prudence, avait-il d'abord fait entendre à nos comédiens qu'il ne tenait pas à l'honneur de leur visite. C'était en 1769, et les petites choses dans la sérénissime république s'envelop[taient alors du mystère dont on y couvrait jadis les grandes. L'ambassadeur impérial Durazzo avait, de concert avec BifB, consul de Gènes, sondé le terrain pour savoir si l'on admettrait une troupe d'acteurs français ; j'imagine que cette troupe venait de Vienne et qu'il s'y intéressait pour ce motif. Les inquisiteurs d'Etat eurent vent de ces démarches, et un de leurs agents, pour faire parler BifE, feignit de vouloir obtenir, par son intermédiaire, que Durazzo négociât pour un musicien allemand un engagement dans une des troupes qui allaient jouer à Venise; mais le Génois, aussi fin que le Véni-
— lui —
tien, éventa la ruse et renvoya à un certain Lodi, lequel, non moins avisé, finit par déclarer que l'ambassadeur avait assez fait le métier d'imprésario, qu'il continuait à aimer le théàlre, mais voulait désormais en jouir aux frais d'autrui. En effet, Durazzo, informé des dispositions du Conseil des Dix, n'osa pas cette fois passer outre; mais, trois ans après, ce fut lui qui moyenna l'admission de la troupe d'Aufresne (1). Les philosophes crièrent victoire. Galiani écrivait à M™® d'Epinay qu'il fallait regarder ces tournées d'acteurs français comme autant de missions que le père général Voltaire envoyait de gens de son Ordre, pour convertir une nation et y planter l'étendard de sa croyance. Les vers de Voltaire, disait-il, amèneront peu à peu à sa prose, et c'est où il les attend. De même, la Correspondance de Grimm : « Il ne faut pas regarder ceci comme un petit événement ni en fait de goût et de littérature, ni même en politique ; il y a vingt ans qu'une troupe française à Naples n'aurait pas attiré vingt spectateurs et serait morte de faim. »
(1) Nous donnerons en appendice, sur ces négociations, deux documents inédits dus à l'obligeance d'un des savants les plus distingués de Venise, M. Nicole Barozzi.