DEUXIÈME PARTIE
CONDITIONS ÉTIOLOGIQUES
sixième Etude
fte la diathèse tnhereuleusc
Influence du mot diathèse sur les sciences médicales. — L’expressiol de diathèse correspond à deux ordres de faits différents. — Diathèjs et tempérament. — Diathèse et maladie générale, de cause interne. — Que faut-il entendre par diathèse tuberculeuse?
L’inconnu répugne à la raison humaine ; les innombrables problèmes qui se posent devant elle deviennent des sources d’agitations incessantes, de travail continu, d’enfantement perpétuel. Le repos lui est interdit et cependant il lui est un besoin impérieux. Même dans le domaine de ses préoccupations les plus vives, la foi suffit rarement longtemps à lui procurer une tranquillité parfaite. Il y a eu des périodes dans les sciences, où l’autorité du maître a tracé la règle et donné la mesure à la raison. Mais ces temps de repos, toujours de peu de durée, sont bien vite suivis de recrudescence dans
la discussion, la critique et la recherche de la vérité. A ces périodes de renaissance, quand l’esprit sans cesse en travail vient se heurter contre des questions momentanément insolubles, n’ayant plus l’autorité pour refuge, il se trompe lui-même, se crée une quiétude factice en se payant de mots à défaut de bonnes raisons. C’est ce qui explique la fortune de certaines expressions dont le principal mérite est d’être nouvelles, peu précises, élastiques dans leur application et embrassant tout à la fois des choses connues et des choses inconnues , les unes faisant accepter les autres à la faveur d’analogies plus ou moins évidentes. Ce procédé, familier à notre nature, a T inconvénient de nous laisser sommeiller sur les questions les plus importantes , et de nous faire croire à une solution quand en définitive il n’y a qu’une convention tacite , qu’un compromis.
Ce que nous venons de dire s’applique entièrement au mot diathèse. «La diathèse, dit Forget(l), p’est l’inconnu, c’est l’expression de ce quïd desidercLtum qui reste au lond du plus grand nombre des problèmes médicaux ; c’est un hiéroglyphe, un X algébrique apposé par la nature au fronton de l’édifice médical. Habitués que nous sommes à nous payer de mots, nous acceptons celui-ci comme une
(1) Forget, de l'Élément diathèse dans les maladies ( Gazette des hôpitaux, 1855).'
solution, sans nous apercevoir que nous réalisons ainsi l’argument vicieux de l’ancienne scholastique : obscurum per obscurius. » Selon M. Broca (1) « la diathèse n’est pas une maladie,' ce n’est qu’une cause de maladie* ce n’est même qu’une cause présumée car elle ne tombe pas sous les sens : cest une vue théorique de l’esprit et non une chose observée et observable , elle se dégage du raisonnement. » Sans nous arrêter aux différentes définitions de < la diathèse, qui sont fort nombreuses, voyons quelles sont les choses auxquelles on a appliqué cette dénomination. Il est incontestable que le mot diathèse correspond à deux ordres défaits pathologiques entièrement différents et qu’il importe de bien préciser. Par diathèse, on entend, dans un cas, l’impressionnabilité exagérée des éléments organiques de certains systèmes, ce qui donne lieu à la répétition fréquente de processus plus ou moins analogues mais provoqués par des causes de nature diverse. Ici la diathèse correspond à la manière d’être de l’individu, elle se confond par conséquent avec le tempérament. C’est ainsi que la diathèse scrofuleuse représente l’exagération de l’irritabilité du système de végétation. La diathèse nerveuse s’identifie de même avec le tempérament nerveux. Ce sont là des dispositions organiques in-
(1) Broca, loco cit., p. 533.
trinsèques , individuelles. À côté de ces faits et parallèlement à eux, peuvent se ranger les diathèses anévrysmale, variqueuse, etc., qui résultent de la structure défectueuse des vaisseaux dont les parois opposent une résistance insuffisante à la pression sanguine.
Dans une autre catégorie nous voyons au nombre des diathèses, non plus des dispositions particulières tenant à l’individu, à l’essence même de son organisme, mais des modifications spéciales provenant de causes extrinsèques, d’agents provocateurs disséminés par la voie circulatoire et, produisant, par leurs impressions multiples, des réactions multiples. La diathèse ici s’applique à un agent causal invariable. Ainsi, par exemple, ce que l’on appelle diathèse, syphilitique est une véritable maladie, indépendante jusqu’à un certain point des caractères propres à l’individualité organique ; elle a sa source dans un principe spécifique, saisissable, inoculable. La généralisation des manifestations syphilitiques tient à la généralisation du virus, à sa diffusion et à sa reproduction. Ce virus est une chose étrangère à l’organisme, introduite à un moment donné dans l’ économie. Mais quel rapport y a-t-il entre la diathèse syphilitique et le serofulisme, le nervosisme, la disposition variqueuse, etc.? Ces derniers sont des aptitudes, ordinairement innées, qui donnent lieu à des manifestations morbides
sous l’incitation des causes les plus variées et les plus banales. La diathèse syphilitique au contraire est une maladie due à une cause unique et générale.
Mais alors si la syphilis est une diathèse, pourquoi la variole, la rougeole, la diphthérie, la fièvre typhoïde, etc., n’en seraient-elles pas? Que signifie la diathèse purulente? N’est-ce pas un empoisonnement que ces suppurations multiples dans le tissu cellulaire, les poumons, le foie, les séreuses articulaires, dues à la résorption de matières septiques à la suite des opérations chirurgicales, de l'accouchement, etc.? Et alors quelles différences séparent la pyohémie ou la septicémie de l’infection plombique, mercurielle ou autre. Faudra-t-il créer aussi des diathèses saturnine, hvdrargyrique alcoolique, etc.? Qu’aurait-on à objecter à celui qui ferait cette innovation? Qu’est-ce que la diathèse morvofarcineuse, si ce n’est aussi une maladie des mieux connues dans son essence, engendrée par un virus? Que vient faire ici le mot diathèse, à moins qu’il ne signifie affection spécifique et virulente?
Les connaissances que nous possédons actuellement sur le mode de développement et de propagation des entozoaires sembleraient exclure les affections vermineuses du nombre des diathèses. Cependant la diathèse vermineuse a été admise pendant longtemps et elle l’est encore par un certain nombre de médecins. N’a-t-elle pas du reste
les mêmes droits à l’existence que celles qui s’appliquent aux maladies virulentes? La seule différence se trouve dans la nature des agents étiologiques, et rien ne dit qu’un jour il ne sera pas démontré que les virus sont des parasites; car, soit dit en passant, rien n’explique mieux que cette comparaison les particularités propres à ces agents morbifiques. Mais quel sens faut-il donner à la diathèse vermineuse ? Est-ce une disposition à recevoir les semences parasitiques, à leur fournir un terrain propice de développement, ou bien entend-on par là l’aptitude spéciale d’engendrer, de procréer des parasites indépendamment de tout germe? Malheureusement c’est avec cette dernière acception que le mot diathèse a été créé, et c’est dans ce sens qu’il est appliqué le plus habituellement. Il a existé une diathèse psorique; que signifiet-elle maintenant que la cause de la gale est connue?
La diathèse goutteuse nous offre encore l’exemple d’une maladie généralisée par la diffusion de la cause qui lui donne lieu. De l’urate de soude en grande quantité dans le sang, et ne trouvant plus, à un moment donné, une élimination suffisante, va se déposer dans les tissus des articulations dans les reins, la vessie, les petites artères, etc. Sans doute cet urate est une cause secondaire du podagrisme , et il reste à démontrer quelle est la raison de sa production excessive dans le sang, mais la diathèse
ici est encore uné maladie à lésions multiples, déterminées par la dissémination d’un agent provocateur spécial et unique. Je ne nie pas qu’ici on ne puisse élever des objections, fondées sur ce que le mot diathèse s’applique précisément à l’acte morbide qui donne lieu à la forma tion même de l’acide urique; mais alors où se passe cet acte, en quoi consiste-t-il? Et pourquoi ne pas admettre aussi une diathèse urémique ?
Comme on le voit, l’expression de diathèse s’applique à deux catégories de faits parfaitement distincts. Les uns répondent, d’une part, à ces états individuels, marqués par l’extrême susceptibilité de réactions de l’un ou de l’autre des systèmes organiques, et d’autre part à des dispositions anatomiques particulières ; ils s’identifient avec les tempéraments et les idiosyncrasies. Les autres comprennent la plupart des maladies dues à une cause généralisée par le milieu intérieur. La différence entre ces deux ordres de phénomènes est parfaitement tranchée, et cependant l’appellation commune qui leur est appliquée ferait croire à une analogie complète. Nous sommes persuadés, qu’en ce qui concerne certaines maladies générales dont la cause nous est restée inconnue jusqu’alors, la création du mot diathèse n’a pas été étrangère aux retards de la science sur ce point, et nous nous associons sans réserve aux réflexions de M. Devergie à ce propos :
« Ce sont là, dit-il, les états pour lesquels on a créé un nom particulier qui est aujourd’hui celui de diathèse, et que nous repoussons comme une expression propre à fausser l’esprit, en ce sens que si on lui fait exprimer la nature de la cause, on se satisfait à l’aide d’un mot, et l’on empêche ou l’on arrête les investigations qui tôt ou tard doivent tendre à une appréciation plus saine et plus directe de la cause morbide (1). »
Ce jugement judicieux apparaît dans toute sa vérité à propos de la tuberculose. Si l’on nous demande ce que c’est que cette redoutable maladie, nous répondons, non sans quelque naïveté : C’est une diathèse spéciale; et nous voilà satisfaits et dispensés de chercher. Mais au demeurant, n’est-ce sJ pas comme si nous disions que la tuberculose est / une disposition à faire des tubercules ! C’est là une réponse qui équivaut à celle des vertus dormitives de l’opium dans la comédie de Molière.
Mais enfin si la tuberculose est une diathèse, dans laquelle des deux catégories que nous venons d’établir va-t-elle se ranger? Est-elle quelque chose de comparable à ces dispositions natives comme les tempéraments poussés à l’extrême , certaines dispositions organiques, etc.? (Diathèses nerveuse, scrofuleuse, variqueuse), ou bien au contraire
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DE LA DIATHÈSE TUBERCULEUSE. Tii
est-elle l’analogue de ces maladies générales à causes spécifiques? (Diathèses syphilitique, morveuse, etc.) À voir les idées émises sur la phthisie et les causes de sa production, on peut se faire une idée de l’ obscurcissement que le mot diathèse a jeté sur les faits. Il a suffi de croire que toutes les maladies dites diathésiques consistaient dans une disposition pour attribuer à leurs déterminations toutes les circonstances imaginables, telles que le froid, l’humidité, la poussière, le métier, les qualités atmosphériques, les variétés d’alimentation, la fatigue, tel excès ou tel autre', etc., etc.
Si nous combattons un peu ici l’usage du mot diathèse, c’est qu’il nous semble trop bien s’accommoder à l’idée de la spontanéité des actes pathologiques et de l’éclosion mystérieuse des maladies sans l’intervention d’une cause déterminante essentielle. N’est-ce pas ainsi que beaucoup interprètent la diathèse tuberculeuse? Ainsi ces myriades de granulations, qui font simultanément ou successivement éruption dans une foule d’organes à la lois, seraient des productions spontanées ou tout au moins apparues par le fait d’une bronchite, d’un refroidissement, de l’inhalation d’un peu de poussière, d’un coup sur la poitrine! Demandet-on comment une pleurésie a pu, non-seulement faire éclore des tubercules dans la plèvre, mais aussi et en même temps dans le péritoine, la rate
elle foie? C’est la diathèse qui ne demandait qu’à se manifester à la moindre occasion, et même, le cas échéant, qui peut se traduire proprio motu par ses effets propres.
Cependant, nous sommes d’avis que si l’on veut prendre pour base de raisonnement les idées que nous avons exposées dans les précédentes Études, on n’éprouvera nul embarras pour déterminer l’acception qu’il convient de donner à la diathèse tuberculeuse. En voyant cette multiplicité de petits processus, semés dans les organes les plus éloignés - les uns des autres' et nés, comme nous l’avons vu , de la réaction proliférante des éléments conjonctifs, une idée s’impose impérieusement à la raison, c est que cette réaction n'a pu se faire sans une action préalable, directement exercée sur les éléments réagissants. Le stimulus morbide a donc nécessairement été divisé et éparpillé dans toute 1 économie par l’intermédiaire du sang. Les lésions qu il détermine étant toujours identiques à ellesmêmes, affectant une classe spéciale et unique de tissus, manifestant une prédilection marquée pour le poumon, tout en atteignant d’autres organes, etc. , tous ces caractères, disons-nous, nous forcent d’admettre, en nous fondant sur l’analogie, que la diathèse tuberculeuse n’est pas une simple disposition moibide, manifestant ses effets sous les premières influences venues, mais bien plutôt une -véritable
maladie générale relevant d’un agent unique dans son essence et constant dans ses effets. Si donc la diathèse tuberculeuse est comparable à quelques autres qui nous sont connues dans leur principe, c’est aux diathèses syphilitique et morveuse. Les rapprochements que l’on a établis entre les diathèses scrofuleuse et tuberculeuse procèdent d’une erreur anatomique sur laquelle nous nous sommes expliqué à la cinquième Étude. Si l’expression de diathèse n’était reçue qu’avec sa signification étymologique, toute cause morbide essentielle étant réservée, nous n’aurions rien à en dire, mais du moment que la disposition , sous le déguisement d’un mot grec, veut dire : pouvoir de créer spontanément , ou avec le faible secours de la première cause banale venue, des maladies aussi évidemment spécifiques que les affections parasitaires ou virulentes , nous pensons que l’intervention d’une pareille expression a été et est encore préjudiciable aux progrès de la science. Nous la repoussons, à propos de la tuberculose, en tant qu’elle exprime une disposition active à la création spontanée des tubercules sans l’intervention d’un agent spécial de détermination.
VIUEMIS.