‹ Études sur la tuberculoseChapitre 14 sur 52 · SEPTIÈME ÉTUDE · texte numérisé non relu

SEPTIÈME ÉTUDE

Se l'hérédité dans la production de la phthisie. .

Que faut-il entendre par hérédité des maladies en général? — Travaux statistiques sur l’hérédité de la tuberculose. — Phthisies dites hérédi- ' 'taires et acquises. — Valeur des résultats statistiques obtenus sur ce ; sujet. — Action de la phthisie dans l’ordre social. — De la prétendue . hérédité de la tuberculose chez les animaux.

L’influence de l’hérédité dans la production de la phthisie jouit généralement d’une très-grande faveur. Cependant quand on songe à la complexité du phénomène, aux assertions contradictoires qui ont été émises à ce sujet etaux erreurs de fait qui s’y sont glissées, on ne peut se préserver de quelques doutes bien légitimes. Les hypothèses sans fondement que l’on a faites sur la transmission hé-, réditaire de la tuberculose sont trop nombreuses pour que nous les rapportions; elles ne peuvent du reste fournir aucune lumière à la question.

Disons seulement qu’on regarde habituellement comme phthisie héréditaire, les cas observés chez tout individu qui compte dans ses ascendants ou

DE L’HÉRÉDITÉ DANS LA PRODUCTION DE LA PHTHISIE. 275 ses collatéraux, un membre atteint ou mort de cette maladie.

Et d’abord que faut-il entendre par transmission par voie d’hérédité? Les enfants héritent-ils de la maladie elle-même, ou bien seulement de l’aptitude à la contracter? Comme il n’y a pas de maladie sans cause, que tout phénomène pathologique présuppose un agent de détermination, il faut de toute nécessité, pour hériter d’une maladie, que les enfants reçoivent, en même temps que la vie, une sorte de germe destiné à jouer le rôle d’agent provocateur dans l’éclosion dite spontanée de l’affection ; c’est ce qui a lieu pour la syphilis. L’enfant né de parents syphilitiques est imprégné par le virus, il naît syphilitique et ne le devient pas ; il apporte en venant au monde la maladie dans son essence: la cause; il est aussi bien syphilitique le premier jour de sa naissance que cinq ans après. Pour qu’un enfant ait la syphilis, il ne suffit pas que ses géniteurs soient vérolés après sa naissance, mais il faut qu’ils le soien t l’un ou l’autre au moment même de la conception.

En est-il de même de la tuberculose ? Nullement. Les enfants accusés de tuberculisation héréditaire ne sont pas tuberculeux en venant au monde (la phthisie congénitale est une exception plus que rare) (1), ils deviennent tuberculeux à 5 ans, à

(t) Il en est de même de la morve chez les chevaux, et, d’autre

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15 ans, à 30 ans, à 40 ans, à 60 ans même et au delà (4). C’est dans bien des cas, après que les individus ont joui d’une robuste santé pendant de longues années, que la maladie éclate plus ou moins subitement. S’ils ont hérité de la maladie dans sa cause, qu’est donc devenue cette dernière pendant tout ce temps? Dans quel recoin de l’organisme, en mutations perpétuelles, cette cause est-elle restée confinée? )Quoi! pendant 20, 50, 40 ans elle est demeurée silencieuse, et voilà que tout à coup elle sort de son sommeil avec l’explosion d’une tuberculisation aiguë généralisée, qui enlève le malade en quelques jours, semblable à une fièvre éruptive ou une fièvre typhoïde? Et cette irruption soudaine se ferait par une sollicitation tellement bénigne, qu’elle échappe presque toujours à l’observation, et cela au moment où l’homme est à la force de l’âge, lorsqu’il a atteint son maximum de vigueur et de résistance physiques? D’autre part, peut-on transmettre à ses descendants ce qu’on ne possède pas soi-même? Si les parents ne sont pas phthisiques au moment même de la procréation, donneront-ils la phthisie' et sa cause? Ces enfants décimés, dit- on, par laj

part, tous les enfants issus de parents syphilitiques ne sont pas fatalement voués aune syphilis héréditaire; celle-ci est heureusement moins commune que les cas de syphilis n’autoriseraient à le croire.

(1) Voyez Moureton, Étude sur la tuberculisation des vieillards (Thèse de Paris, 1863).

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DANS LA PRODUCTION DE LA PHTHISIE. 277 ^ i

tuberculose pendant que les parents restent sains, * *C sont-ils bien atteints d’un mal héréditaire?

Prétendre que la tuberculose se transmet en tant que maladie dans son principe essentiel, c’est aller, ce nous semble, contre toute logique. Aucune analogie ne conduit à une pareille opinion.

La syphilis n’a rien de comparable sous ce rapport avec la phthisie, et elle est la seule maladie transmissible dans sa cause et ses manifestations. S’il y a quelque chose d’héréditaire dans la tuberculose, ce ne peut donc être que l’âptitude plus ou moins prononcée à la contracter. Mais alors le problème reste à résoudre en entier. La prédisposition, quelque accentuée qu’elle soit, n’engendrera pas d’ellemême l’affection; il faudra toujours et quand même l’intervention d’un élément essentiel et absolument indispensable: un. agent de détermination.

Il m’importe sans doute, de savoir jusqu’à quel point je suis exposé à devenir phthisique par le fait de mon aptitude morbide, mais ce qui m’importe bien plus, c’est de connaître le danger que je dois fuir pour échapper au fléau. A ma prédisposition originelle je n’ai rien à opposer, tandis que je puis éviter la cause tuberculeuse si je la connais. En face d’une maladie fatalement mortelle comme la phthisie, le principal espoir repose sur la prophylaxie, et celle-ci reste sans emploi de

de ses armes, si elle ne connaît pas l’ennemi qu’elle doit combattre.

L’aptitude morbide, dans ses rapports avec la tuberculose, ne se comporte pas autrement qu’elle ne le fait vis à vis des autres maladies. Qu’il s’agisse de variole, de choléra, de fièvre intermittente de pneumonie, de vérole même, la prédisposition variera de zéro à cent, selon les individualités organiques ; il y en a même qui sont entièrement réfractaires à certaines affections. Assurément il n’v a rien de plus évident que l’hérédité des aptitudes morbides, mais qu’on n’aille pas dire que l’aptitude engendre à elle seule la maladie et surtout une maladie générale et profonde comme la phthisie; c’a été, croyons-nous, un grand obstacle à la vérité que cette croyance en l’hérédité de la tuberculose. La plupart y ont vu la transmission de 1 affection elle-même dans son essence, et se sont endormis dans la douce foi d’un mystère impénétrable. D’autres, tout en ne considérant l’hérédité que comme une prédisposition, lui ont cependant accordé une telle importance, qu’ils l’ont crue capable de donner lieu aux manifestations de la maladie, sous l’influence des déterminations les plus insignifiantes et les plus banales.

Le rôle de l’hérédité dans la phthisie est-il donc si apparent, sa part est-elle si considérable pour que son influence s’impose comme une vérité indiscu-

table? Examinons les faits sur lesquels on l’appuie.

Les médecins des siècles passés avaient été frappés en voyant des cas de tuberculisation se répéter sur les membres d’une même famille ; impuissants à reconnaître et à préciser la cause de cette maladie, ceux qui repoussaient la contagion n’avaient trouvé rien de plus plausible à invoquer qu’un vice du sang inhérent à Ta souche. Cette manière de voir était du reste en parfaite conformité avec les théories humoristes de ce temps et cachait aux yeux du monde l’imperfection de la science sur ce point. L’idée devait bien vite faire son chemin, car on ir avait rien de plus vraisemblable à mettre à sa place, et l’esprit humain s’avoue difficilement à lui-même son ignorance de la cause des choses..

Il ne manque pas d’exemples, du reste, pour prêter à cette croyance les apparences d’une vérité générale. La phthisie, comme toute autre maladie, ne se répartit pas d’une façon tellement uniforme que chaque famille lui paye un égal tribut, et l’on a dû être parfois étonné, en effet, de la voir enlever successivement plusieurs membres dans la même famille, plusieurs enfants d’une même lignée. Toutefois l’influence de l’hérédité dans la production de la tuberculose n’ était qu’une croyance que chacun adoptait ou rejetait selon son expérience personnelle.

Quand on commença à diriger la statistique vers

la solution des différents problèmes médicaux, on s’en servit dès lors pour essayer de confirmer l’opinion que l’on avait sur l’hérédité de la tuberculisation. Rien n’est plus disparate que les résultats connus; c’esjt qu’aussi il n’y a rien de plus difficile que de réunir des éléments irréprochables pour un pareil calcul ; la bonne foi du malade, son degré d’intelligence, ses propres théories sur sa maladie, sa mémoire plus ou moins fidèle influent beaucoup sur les résultats obtenus. Ajoutons que les idées préconçues du médecin peuvent être aussi, et à son insu, une cause d’erreur. Quelle valeur peut avoir, par exemple, cette réponse souvent arrachée à un malade : « Je crois que mon père est mort de la poitrine. » N’y a-t-il pas lieu de s’étonner, avec M. Louis, de ce M. Briquet ait pu, sur 106 malades, obtenir 98 fois des renseignements précis, certains sur la santé de leurs parents, sur la maladie à laquelle ils avaient succombé, quand ils les avaient perdus avant leur admission à l’hôpital (1)?

Un reproche général qu’on peut faire aux résultats de la méthode numérique , appliquée à la question qui nous occupe, c’est qu’ils sont déduits de chiffres bien trop minimes pour avoir une signification sérieuse. La statistique de M. Louis est basée sur 51 cas ; celle de M. Piorry sur 54

(1) Louis, Recherches sur la phil., 2e édit., p. 585.

d’abord et sur 269 ensuite; celle de M. Briquet sur 98. Quoi qu’il en soit des chiffres qui ont servi de base aux calculs de ces observateurs et du degré de rigueur apporté dans le choix des renseignements recueillis auprès des malades, voici les résultats, nous verrons ensuite ce qu’ils prouvent ou ne prouvent pas.

Lanthois (1) reconnaît l’influence de l’hérédité dans le £ des cas. Piorrv, dans un premier relevé, ne la trouve que de dans un deuxième calcul, elle est de un peu moins de j. La moyenne de ces deux chiffres donne un peu moins de f. M. Pidoux trouve f. M. Louis n’arrive qu’à la proportion de^. Lebert donne f, MM. Rilliet et Barthez Le chiffre le plus en faveur de l’hérédité est celui de M. Briquet (2)., Cet auteur a trouvé cette influence dans le tiers des cas. Or, comme nous l’avons dit, il est bien difficile de ne pas s’associer aux reproches de M. Louis touchant l’exactitude des résultats de M. Briquet, et cependant en considérant ces chiffres comme purs de toute cause d’erreur et comme étant l’expression exacte du rapport des phthisies héréditaires et des phthisies acquises, que doit-on en conclure?

(1) Lanthois, Théorie nouvelle sur la phthisie pulmonaire. Paris

(2) Briquet, Étiologie de la phthisie pulmonaire ( Revue médicale,

Et d’abord, si d’hérédité peut être cause directe efficiente de la tuberculose, le plus grand nombre des cas n’en ressortissent pas moins à une autre influence qu’il s’agit de déterminer. Le problème étiologique n’est pas même résolu à moitié ; la plus grosse part reste à l’inconnu. L’hérédité n’est quand même qu’exceptionnelle, le chiffre le plus considérable est à l’avantage des phthisies acquises; ce sont elles qui constituent la loi générale. Cependant à voir l’abus que l’on fait de l’hérédité , on croirait réellement qu’elle embrasse la presque totalité des cas.

Si un jour on a le bonheur de découvrir l’agent causal de la tuberculose acquise (puisque l’on veut qu’il y ait deux origines à cette maladie) et qui compte pour les |, va-t-on, par exemple, refuser a cet agent toute espèce de rôle dans la provocation des phthisies dites héréditaires , sous prétexte que les individus qui en sont atteints ont eu un père, une sœur, un oncle, un cousin qui sont morts tuberculeux? Mais si l’on voulait appliquer ce principe au choléra, à la variole, à la fièvre typhoïde, nous aurions aussi des choléras, des varioles, des fièvres typhoïdes héréditaires.

Qu’on pense donc que la tuberculose fait périr tous les ans, en France seulement, près de 1 60,000 individus, qu’un homme atteint de phthisie a sa trentième année, a vu succomber au fléau près

«de 5 millions de personnes* Si l’on remonte un peu haut dans son ascendance, ne fût -ce qu’à la naissance de son père, il sera mort pendant ce temps près de 10 millions d’hommes par phthisie. Dix millions! mais c’est plus du quart de la population delà France actuelle! Il faut bien que ce nombre immense de victimes soit réparti quelque part; y a-t-il lieu de s’étonner que des familles aient à déplorer quelques malheurs de ce genre, qu’une fois sur trois ou quatre les souvenirs d’un phthisique remontent à une ou deux pertes noyées dans ce nombre effrayant? Mais cette distribution est la loi du hasard, avec ses veines, ses chances qui ne laissent pas que d’étonner parfois au point d^ engendrer la superstition des esprits même cultivés.

D’un au tre côté, le chiffre de M. Briquet, discuté au point de vue du calcul des probabilités, porte-t-il en lui la preuve de l’hérédité de quelques phthisies? S’il représente le rapport entre la mortalité par phthisie et la mortalité générale de la population pauvre de Paris, qui forme la clientèle des hôpitaux, nous trouvons entièrement fondées les réflexions suivantes du critique anonyme des Archives générales de médecme (1) :

« Dans l’espace de trois ans, il est mort à l’hôpital Coehin 609 malades : 427 ou un peu plus des

(1) Archives générales de/médecine, IIIe série, t. XV, p. 216. -

deux tiers sont morts de toutes les maladies réunies autres que la phthisie; 182 ou un peu moins du tiers (11/37) sont morts phthisiques. Si ce rapport était l’ expression de la loi de mortalité générale, il signifierait que les 11/37 de la population de Paris meurent phthisiques, et par conséquent que, dans toutes les maladies où l’on cherchera à étudier les antécédents héréditaires , on devra trouver des antécédents tuberculeux onze fois sur trente-sept. Si donc les antécédents, chez les tuberculeux, conservent ce même rapport, c’est que l’influence de l’ hérédité a été nulle. C’est précisément ce que prouvent (autant que peut prouver un nombre de faits aussi limité) les résultats obtenus par M. Briquet. Quant à ceux de Louis (1/10), s’ils étaient exacts, ce qu’il est loin de eroire lui-même, ils prouveraient que les antécédents tuberculeux, loin d’être une cause de phthisie, en sont au contraire un puissant préservatif. »

Ainsi donc, les chiffres de 1/3, 1/4, 1/5, qui représentent les rapports des phthisies dites héréditaires avec les phthisies acquises, ne prouvent rien en faveur de l’hérédité, puisqu’ils correspondent en même temps aux proportions entre la mortalité par phthisie et la mortalité générale en différents lieux et dans différentes classes d’hommes. Ceux qui expriment un rapport représenté par 1/6 (Lanthois), 1/7 (Rilliet et Barthez), 1/10 (Louis), 1/13 (Piorry),

sont au moins erronés ou tout à fait à F encontre de l’influence héréditaire.

Dans l’armée, où la phthisie est si fréquente, à Paris du moins, les antécédents tuberculeux sont presque nuis, parce que la population militaire est en majeure partie tirée de la campagne, où la phthisie est relativement moins commune qu’à Paris. C’est principalement dans les villes populeuses, chez les pauvres, les ouvriers, que la phthisie sévit. Or c’est aussi cette population qui peuple les hôpitaux et qui fournit les éléments de la statistique. C’est elle par conséquent aussi qui doit fournir le plus de cas en faveur de l’hérédité.

Et cependant l’hérédité est-elle absolument sans influence dans la production de la tuberculose? Nous croyons le contraire, malgré les résultats de te statistique. Comme dans toute autre maladie, 1a prédisposition à 1a phthisie varie selon les individus, et l’hérédité des aptitudes morbides nous semble être un fait réel, une loi générale qui domine l’organisation vivante.

Dans 1a tuberculose, comme nous l’avons vu, le système fondamental (végétatif , lymphatico-conjonctif) est principalement atteint. Le degré d’impressionnabilité de ce système par les agents morbides spécifiques ou autres doit se révéler dans cette maladie, comme ailleurs, et ce dont nous

héritons principalement de nos parents, ce son t ces qualités mêmes des grands systèmes de l’organisme. Tel qui jouit d’une impressionnabilité exagérée du système nerveux la lègue à ses enfants; tel qui est remarquable par le fonctionnement excessif de son système sanguificateur se retrouve dans sa descendance avec cette propriété. Plus que tout autre peut-être, le système de végétation, base et fondement de l’organisme, est transmissible avec toutes ses qualités et ses défauts.

Si donc les chiffres de la statistique ne prouvent rien ou témoignent dans un sens opposé à celui de l’aptitude héréditaire, nous n’en penchons pas moins à croire que l’impressionnabilité à la cause tuberculeuse peut être, dans certains cas, un legs de famille, et nous nous trouvons porté à cette présomption par ces exemples de phthisie se répétant sur plusieurs enfants d’un même lit ou se retrouvant chez ces derniers après s’être montrés chez les parents. Mais ce n’est là qu’une présomption, la complexité du phénomène nous défend d’être plus affirmatif, et surtout de faire de ces cas une phthisie à part échappant à la cause commune. Un peu plus ou un peu moins d’aptitude à contracter une maladie ne change en rien ni sa nature ni son essence. La phthisie est une dans ses manifestations et dans son principe.

Nous disons que ces cas de tuberculose* observés

DANS LA PRODUCTION DE LA PHTHISIE, sur plusieurs membres d’une même famille, semblent établir l’existence d’une aptitude morbide commune à ces membres, mais qu’ils sont loin d’en fournir la preuve irrécusable. Faut-il compter pour rien la cohabitation, l’identité des circonstances de toutes sortes et, si l’idée de contagion a quelque fondement, la transmission plus ou moins directe du germe morbide d’un membre à un autre?

Héréditaire ou non, l’aptitude à la tuberculose varie assurément comme toutes les aptitudes morbides, et d’autre part, l’intensité de la cause déterminante est variable- elle-même comme toute détermination pathologique. On en a la preuve tous les jours dans ces cas de phthisie se montrant chez les individus de la constitution la plus robuste, et pour lesquels il a fallu la sollicitation d’un agent étiologique porté sans doute à une forte puissance. La phthisie dans l’armée met en évidence cette vérité.

En thèse générale, la phthisie a, dans l’ordre social, le rôle qu’y jouent toutes les maladies. Il ne faut pas isoler l’homme du reste de l’univers et nous imaginer qu’il échappe aux grandes lois pathologiques communes aux autres créatures. L’homme est dominé, ainsi que tous les êtres vivants, par la règle de la concurrence vitale et de la Sélection ; Les maladies endémo-épidémiques

(et la phthisie est bien une endémie) épurent les espèces en faisant disparaître les organismes débiles ; car les races et les familles s’épuisent et dégénèrent par les individus. Mais si la nature se montre, prodigue des moyens de multiplication, elle ne l’est pas moins dans ses moyens de des* traction. De part et d’autre, elle semble toujours dépasser le but. On a vu qu’à l’apparition d’une épidémie de choléra, par exemple, le fléau manifestait dès le principe une sorte de prédilection pour les individus cacochymes et détériorés ; mais bientôt il fait sa proie des organisations les plus vigoureuses et les mieux trempées, choisissant pour les atteindre le moment où une influence passagère a imprimé une légère flexion à leur résistance.

N’en est-il pas de même de la phthisie? Dans les conditions les plus ordinaires, les constitutions délabrées, nées pauvres ou devenues telles par mille causes débilitantes, sont atteintes de préférence; mais le mal ne s’enferme pas dans ce cercle restreint, il grandit et moissonne largement parmi les plus belles constitutions qui se présentent sous ses pas. Faudra-t-il, en présence de pareils faits, nous contenter de savoir que la débilité organique, originelle ou acquise prédispose à la phthisie, et ne pas nous inquiéter de la cause qui détermine ce mal profond qui dévaste la société? Ne faut-il

pas, pour produire une affection aussi constamment elle-même, une cause constante, toujours elle-même aussi dans son action, et partant dans son essence, variable dans son intensité seule?

Enfin, on est allé chercher chez les animaux des preuves en faveur de l’hérédité de la tuberculose. C’est ainsi que les auteurs du Compendium de médecine citent l’opinion de Dupuy et de Delàfond à ce sujet. Mais l’argument est ici de nulle valeur, il prouve au contraire qu’il y a beaucoup d’idées préconçues sur cette question, et que nous devons n’ajouter qu’une foi médiocre aux assertions qui s’y rapportent. Car, par affections tuberculeuses chez les animaux , Dupuy entendait surtout la morve chronique dont l’hérédité aujourd’hui se soutiendrait difficilement. D’autre part, Delafond, rapportant qu’un bélier phthisique avait produit 16 à 20 animaux tuberculeux dans un troupeau de mérinos, avance un fait entaché d’une double erreur, attendu que les tubercules si fréquents chez les moutons ne sont autre chose que des tumeurs vermineuses (échinocoques, strongles filaires) ou des dilatations bronchiques. Nous aborderons ce sujet dans un chapitre ultérieur.

En résumé, on ne peut faire jouer à l’hérédité dans la phthisie le même rôle que dans la syphilis. La seule influence qu’on soit en droit de lui reconnaître, c’est celle de la transmission d’une

VILLEMIN. 19

290 DE L’HÉRÉDITÉ DANS LA PRODUCTION DE LA PHTHISIE, aptitude plus ou moins marquée à contracter la maladie. Et encore la répétition d’un certain nombre de cas de phthisie sur plusieurs membres d’une même famille, tout en autorisant cette interprétation, mérite quelques réserves en faveur de la cohabitation ou |e toute autre circonstance analogue, se rapportant! aux questions de la transmissibilité par infection ou par contact.

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