NEUVIÈME ÉTUDE
Influence des professions dans la production de la tuberculose
Examen des méthodes statistiques employées pour rechercher l’influence des professions dans la pathogénie de la tuberculose. — Benoiston (de
C.hâteauneuf). — Lombard (de Genève). — Ilannover. — Trebuchet.
Valeur des résultats obtenus.
On a cherché dans les professions des indices sur les causes possibles de la tuberculose, et Ton a établi dans ce but des statistiques dont la signification est bien difficile à interpréter. En effet, rien n est plus complexe que les conditions de la vie de l’ouvrier, et, rapporter au fait seul de la profession tel accroissement ou telle diminution dans le chiffre de la mortalité par phthisie, c’est laire abstraction des circonstances que l’on invoque ailleurs comme causes efficaces de la production de cette maladie. L’agglomération, le confinement, le travail en plein air, le degré de misère ou d aisance, le logement, l’habitation, etc., ne
INFLUENCE DES PROFESSIONS DANS LA TUBERCULOSE. 305 constituent-ils pas des circonstances d'une efficacité toute aussi grande que la profession elle-même, dans la production de la phthisie? Et combien toutes ces conditions sont variables dans les différentes professions. Une chose digne de remarque, c’est que, dans les recherches de cette nature, les observateurs se sont surtout préoccupés de l’action directe des substances employées sur les organes de la respiration , comme si la phthisie était une affection purement locale et prenait nais- sance sous l’influence des excitations diverses du poumon et des bronches. On a principalement accusé les poussières irritantes de déterminer la tuberculisation et avancé que les amidonniers, les boulangers, les charbonniers, les cotonniers, les brossiers, les cardeurs, etc., offraient un contingent de tuberculeux plus considérable que les autres ouvriers. On a même prétendu que les perruquiers de l’époque où florissaient les cheveux poudrés, mouraient plus souvent phthisiques que ceux d’aujourd’hui.
Si l’on se reporte aux divers travaux publiés sur l’influence dès professions, on s’aperçoit bien vite qu’il est à peu près impossible de tirer une conclusion quelconque des résultats annoncés. Un des plus anciens mémoires ayant trait à cette question, est celui de Benoiston (de Châteauneuf) (1). Rien
(1) Benoiston (de Châteauneuf), Influence des professions sup le villemin. 20
n’est plus imparfait que la méthode statistique employée par cet auteur, le résultat en est entièrement nul. C’est au nombre des entrées à l’Hôtel- Dieu, à la Charité, à la Pitié et à l’hospice Cochin qu’il compare la mortalité par phthisie de ces mêmes entrants. Ainsi, par exemple, sur 375 charbonniers entrés aux hôpitaux, il constate 14 décès par phthisie, soit 3.73 pour 100. Quelle signification peut avoir ce rapport, puisque le premier terme est sans cesse variable? Si les autres maladies augmentent par une cause épidémique, je suppose , , la phthisie paraîtra diminuer de fréquence, tandis qu’au contraire elle croîtra avec la diminution de la morbidité générale. On ne peut juger de la variabilité d’un terme qu’en le rapportant à un autre terme invariable. Les maçons et les manœuvres, qui sont beaucoup plus que les charbonniers exposés à des chutes, des blessures, des traumatismes de toutes sortes, fourniront un nombre d’entrées aux hôpitaux plus élevé que ces derniers, et si, par exemple, la phthisie était aussi fréquente chez les uns que les autres, elle s’exprimerait nécessairement avec un chiffre plus faible chez les maçons que chez les charbonniers, attendu que le nombre des phthisies serait rapporté à un dividende plus considérable dans le premier cas que
développement de la phthisie ( Annales d'hygiène publique, t. VL 1834).
dans le second. D’un autre côté, il est des professions qui peuvent encore s’exercer avec un certain degré de phthisie, tandis que d’autres nécessitent l’entrée aux hôpitaux dès le début de la maladie.
L’ouvrier d’une profession sédentaire continue son métier presque jusqu’à sa mort (tailleur, tisserand, relieur) . L’ouvrier dont la profession exige un déploiement de force considérable et qui est exposé aux intempéries.,, est forcé d’interrompre son travail de bonne heure (maçon, forgeron, etc.) . Ajoutons en outre que bien des tuberculeux font plusieurs entrées à l’hôpital et ne figurent qu’une fois aux décès.
Pour juger de l’influence comparative des professions, d’après les calculs de Benoiston (de Châteauneuf), il faudrait donc que tous les malades d’une même profession entrassent aux hôpitaux dans la même proportion d’abord, ensuite que toutes les professions fournissent invariablement un nombre de malades proportionnel à leur population, et enfin que chaque phthisique, une fois entré à l’hôpital, n’en sortît que mort. En supposant les résultats de Benoiston (de Châteauneuf) dégagés de toutes les causes d’erreurs que nous venons d’indiquer, ils infirment entièrement l’idée qui rattache la production de la phthisie à l’action des poussières irritantes. Les amidonniers, les boulangers, les carriers, les marbriers, les tailleurs dé
pierre, les plâtriers, etc., offrent précisément une proportion de phthisiques moindre que les chapeliers, les menuisiers, les écrivains, les bijoutiers, les tailleurs, les cordonniers, les passementiers, lesbrodeuses, les gantiers, les ravaudeuses, etc. Du reste, comme le fait remarquer judicieusement Benoiston lui-même, « les conducteurs de voiture, les charretiers, les postillons sont continuellement plongés, sur les grandes routes, dans les nuages d’une poussière bien autrement épaisse que celle qui s’élève du plâtre d’un bâtiment ou d’un sac de charbon. Ces hommes en avalent certainement plus en un jour que les maçons et les charbonniers' en un mois, et l’on ne voit pas cependant qu’ils meurent de tubercules plus fréquemment que les autres. » Les résultats de M. Lombard (de Genève) (1) ne sont pas plus concluants que ceux de Benoiston. Cet observateur recueille les décès de 1495 phthisiques dans les hôpitaux de Paris, il les répartit par métiers, puis il compare le chiffre qui revient à chacun de ces métiers à une table de mortalité dressée par Villermé pour l’année 1807. D’abord comparer la mortalité par phthisie à la mortalité générale est déjà un procédé défectueux, puisque le terme de comparaison est variable d’une manière générale et en particulier selon les professions ; mais
(1 ) Lombard, de l’Influence des professions sur la phthisie pulmonaire {Ann. d'hygiène publique, t. XI, 1854).
DANS LA PRODUCTION DE LA TUBERCULOSE. 309 l’imperfection de ce mode de calcul est à son comble lorsque M. Lombard compare les décès par phthisie des quelques années qui précèdent 1834, avec la mortalité de 1807. Et c’est encore ce même tableau, établi par Villermé en France, qui sert de point dé comparaison à M. Lombard pour calculer la proportion des phthisies recueillies à l’hôpital général de Hambourg.
M. Lombard ne se dissimule pas, du reste, que ses résultats sont loin d’être irréprochables. Il semble ajouter une plus grande confiance dans la cinquième série de faits qu’il a recueillis à Genève ; mais ses données sont établies sur des chiffres tellement minimes, qu’elles ne sont pas plus signicatives que les autres. Quelle statistique peut-on faire sur les nombres de six, de dix, de quinze, de trente, de cinquante même? Toutes les professions relatées par cet observateur n’arrivent qu’à la somme de 1,767 malades, sur lesquels il y en a 187 de tuberculeux. Avec ces procédés, M. Lombard a divisé les professions en deux catégories, selon qu’elles donnent un nombre de phthisiques supérieur ou inférieur à la moyenne générale.
Dans les professions situées au-dessus de la moyenne, on trouve les sculpteurs à côté des limonadiers, les domestiques près des imprimeurs, les soldats avec les chapeliers, les gendarmes avec les perruquiers, etc.
310 INFUËNCE DES PROFESSIONS.
La catégorie au-dessous de là moyenne est aussi disparate que la précédente. Ce sont des cochers et des confiseurs, des bouchers et des cabaretiers, des fondeurs et des bateliers, etc.
La statistique du professeur Hannover, traduite de l’allemand et analysée par M. Beaugrand'(l), prend pour base de comparaison d’une part le nombre des maladesetdel’autreceluides décès. Le manque de concordance entre les résultats donnés par ces deux procédés prouve l’imperfection de l’un et de l’autre. Dans cette statistique comme dans les précédentes, il est impossible de trouver le moindre indice tendant à mettre en évidence Faction prédominante de telle ou telle profession dans la production de la tuberculose.
Le vice des méthodes numériques que nous venons d’examiner, a été signalé depuis longtemps déjà par M. Godelier (2). M. Bertillon (3) est revenu plus récemment sur ce sujet.
Il nous reste à parler du document basé sur la méthode la plus susceptible de donner des résultats exacts. Nous voulons parler des tableaux statis-
(1) Beaugrand, Annales d'hygiène publique. Paris, 1862.
(2) Godelier, Recherches -sur les causes du fréquent développement de la phthisie pulmonaire parmi les soldats, etc. ( Recueil de mémoires de méd. et de chir. milit. 1845) .
(3) Bertillon, Études statistiques de géographie pathologique (Annales d'hygiène publique, 2e série, t. XVIII). 1862.
DANS LA PRODUCTION DE LA TUBERCULOSE. 311 tiques de Trébuchet (1) sur la mortalité dans la ville de Paris, pendant les années 1852 et 1853. Ces tablés sont construites sur une base beaucoup plus rationnelle que les précédentes ; le nombre des décès par phthisie est rapporté à la population de chaque profession et non plus au nombre des malades ou des décès généraux. Mais que de défectuosités encore ! Chacune des tables ne contient qu’une seule année, période trop courte pour que les fluctuations du hasard se compensent l’une par l’autre. Ce défaut saute immédiatement aux yeux lorsqu’on compare les résultats des deux années. On constaté, en effet, que dans la même profession la mortalité d’une année est de trois à quatre fois plus forte que celle de l’autre. Ainsi, par exemple, il y a entre les tonneliers de 1852 et ceux de 1853 une différence de mortalité par phthisie presque aussi grande que celle qui existe entre la profession lamieux partagée (avocats), et celle qui l’est le moins (journaliers). En effet, les tonneliers de 1852 donnent 5.49 décès pour mille, et ceux de 1855 atteignent le chiffre de 1 6 .87 .
Gela nous fait voir combien il faut se méfier des : résultats- statistiques tirés des chiffres faibles et
(1) Trébuchet, Mortalité dans la ville de Paris {Annales d’hygiène publique). 1857-1858.
qui ne portent pas sur des périodes de temps suffisamment longues.
Une autre imperfection des tableaux de Trébuchet, c’est de comprendre dans la profession nonseulement les ouvriers qui l’exercent, mais tous les membres de la famille, ce qui atténue considérablement l’influence de la profession elle-même, si elle existe. Mais à cela on peut dire que les erreurs, résultant de cette manière de faire, se compensent les unes par les autres, attendu qu’elles se reproduisent pour chaque métier. D’un autre côté, Trébuchet groupe dans une même profession des individus sans aucune affinité. Les médecins et les vétérinaires, les sages-femmes et les dentistes sont loin d’être soumis aux mêmes influences. Enfin, pour juger de l’insalubrité réelle d’une profession, au point de, vue de la phthisie, il faudrait, comme le fait remarquer M. Bertillon (1), que la fréquence de la maladie ne fût pas influencée par l’âge d’élection. « C’est ainsi, dit-il, que l’on trouve à Paris que les concierges succombent beaucoup moins à la phthisie pulmonaire que la plupart des autres professions, mais qui ne voit que ce résultat tient seulement à ce que la plupart des concierges sont déjà âgés et ne sont plus à l’âge d’élection
(1) Bertillon, loco cit.
DANS LA PRODUCTION DE LA TUBERCULOSE. 515 (20... 40 ans), et non à la salubrité des loges de portiers? »
Quoi qu’il en soit de ces imperfections des tableaux de Trébuchet, ils constituent encore, comme nous l’avons dit, le document le plus certain, relatif à l’influence supposée des professions sur la production de la tuberculose. On peut, du reste, amoindrir un peu l’inconvénient de la trop grande brièveté de la période d’observation, en prenant la moyenne des deux années étudiées par cet auteur. Cela fait, voyons si l’on peut tirer quelques conclusions touchant les conditions spéciales qui relèvent de la profession elle-même.
Et d’abord, en ce qui concerne la prétendue influence des poussières irritantes, nous ne trouvons absolument rien qui la confirme. Les boulangers et les pâtissiers ne donnent que 6,25 décès pour mille et les charbonniers 4,05; ces chiffres sont bien inférieurs à ceux des menuisiers (6,44), dès domestiques (12,68), des tonneliers (10,18), etc.
Une des mortalités les plus faibles s’observe chez les ouvriers qui manient le cuivre (2,75). On serait peut-être tenté d’attribuer ce résultat au métal, mais les épiciers ne fournissent que 2,84, les brossiers 2,50, etc. Ces derniers infirment en outre ce que l’on a dit de l’influence malfaisante des poussières animales.
Les cochers, les voituriers, les charretiers s’élè-
514 INFLUENCE DES PROFESSIONS DANS LA TUBERCULOSE, vent jusqu’à 10,68, les tonneliers 10,18. Faut-il accuser ici le froid, les intempéries, l’humidité ? Mais les infirmiers et les gens de service dans les hôpitaux qui sont à l’abri des vicissitudes atmosphériques et de l’humidité, autant qu’on peut l’être, donnent un chiffre supérieur (45,50). Ï1 en est de même des religieuses (45,55). Au-dessus encore de cette effrayante proportion se placent les journaliers (49,15).
Ainsi donc les résultats statistiques, touchant l’influence des professions dans la pathogénie de la tuberculose, ne nous apprennent rien ou au moins ne sont nullement en faveur de ce qu’on a voulu prétendre. L’histoire de la tuberculose ne reçoit aucun éclaircissement des travaux de cette nature. Il n’est donc pas probable que c’est dans l’exercice de sa profession, ni dans les substances qu’il manie, que l’ouvrier trouve la cause de la phthisie.
dixième étude
Rôle du froid, de lu toux, de la broucbite, fie la pneumonie» de la pleurésie et de l’hémoptys.e, dans la tuberculose.
An ‘hr'nnfViitp Phthisie sous les differentes la-
Du froid com“^fc4?ies femmeSj chez les soldats. - Tuberculisatitudes. — Phthisie eaez Tuberculisation pulmonaire
sans toux. - ^ "épétition. - Brnncbites masquant la<tu-
. Quelle est la part du froid dans la production de la phthisie?
Il est incontestable que l’action du froid entraîne des affections des voies respiratoires : des bronchites, des pleurésies, des pneumonies La toux a si fréquemment pour origine un refroidissement
nartiel ou général du corps, que toute personne venant à tousser, admet sur-le-champ et sans enquête, qu’elle a dû sa refroidir. Il » est pas difficile
du reste de remonter à une circonstance pins
316 FROID, TOUX, BRONCHITE, PNEUMONIE, PLEURÉSIE, moins probable, qui justifie la théorie du refroidissement bien enracinée dans les esprits. C’est une promenade à la fraîcheur du soir, c’est une porte ou une fenêtre ouvertes, c’est un verre d’eau, c’est une glace, c’est une couverture tombée du lit en dormant, c’est la pluie, c’est la neige, etc., etc. Bref, il n’est pas de jour qui ne puisse fournir, à une mémoire qui s’interroge, la cause présumée d’une toux que le malade tient à expliquer quand même. De là vient que tant de phthisiques attribuent leur maladie au froid.
Avant que les procédés perfectionnés d’investigations que nous possédons actuellement, n’aient permis de reconnaître la phthisie à ses débuts, on ne pouvait se rendre compte des relations entre la bronchite et la lésion pulmonaire ; la phthisie n’était évidente que par l’amaigrissement progressif. La période plus ou moins longue qui précédait l’étisie consommée n’était pas encore la tuberculose, ni pour les malades , ni pour les médecins. Cette toux persistante, dont rien ne triomphait, et qu un refroidissement probable avait fait naître, passait nécessairement pour amener à sa suite la consomption pulmonaire. Le précepte thérapeutique découlait tout seul de cette conception pathogénique : il fallait envoyer les malades et les suspects dans les pays chauds. En se rapprochant des tropiques, on devait nécessairement rencontrer un el-
QUELLE EST LÀ PART DU FROID DANS LA PHTHISIE? 51 T dorado où la phthisie était inconnue, et où les habitants des pays septentrionaux trouveraient la guérison de ces rhumes invétérés qui conduisaient à la phthisie. Hélas! des déceptions sans fin auraient dû porter avec elles leur enseignement, mais il est si difficile d’abandonner une théorie quand on n’en a pas d’autre pour la remplacer, et surtout il est si cruel de renoncer à l’espérance quelque faible qu’elle soit. Ces théories, elles n’ont pas manqué, mais aucune jusqu’alors n’a paru plus satisfaisante que celle qui repose sur l’action du froid, et c’est pourquoi celle-ci est encore assez vivace pour que nous soyons obligés de la combattre.
Si la cause tuberculeuse, au lieu d’avoir son action élective dans le poumon , l’avait dans l’intestin, je suppose, on n’aurait pas songé un seul instant à faire jouer le moindre rôle au froid; les aliments et les boissons auraient assurément été mis en cause, c’est ce qui a eu lieu dans la fièvre typhoïde, la dysenterie, voire même le choléra. Ce qui aurait dû cependant faire rejeter depuis longtemps et pour toujours, de la pathogénie de la tuberculose, l’action des causes banales, agissant directement sur les organes de la respiration, telles que le froid, les poussières irritantes , les coups et les chutes sur la poitrine, etc., c’est la dissémination dans tout l’organisme du processus anatomique de la maladie. Sans doute le poumon est bien l’or-