ONZIÈME ÉTUDE
Des conditions pathogéniques de la tuberculose.
La tuberculose est une maladie de tous les climats : elle est fréquente sous les tropiques et semble diminuer plutôt vers les pôles que vers l’équateur. — Elle est rare ou nulle sur les plateaux élevés, elle se rapproche sous ce rapport des maladies zymotiques.
La tuberculose croît avec l’agglomération des populations. — Elle est fréquente dans les prisons, les séminaires, les casernes. — Phthisie dans l’armée. -
La tuberculose est rare ou inconnue chez les peuplades qui vivent en plein air, elle est fréquente, au contraire, parmi les individus confinés dans les habitations. — Rareté de la phthisie dans les pays à malaria.
Il y avait des peuplades qui ne connaissaient pas la tuberculose avant leur contact avec les Européens. — Phthisie chez les singes et chez les vaches. — Contagion de celte maladie. — Résumé.
§ 1. — La tuberculose, est une maladie de tous les climats .
La phthisie pulmonaire est répandue sur toute la surface du globe ; elle atteint toutes les races humaines, et, par sa permanence, elle constitue pour notre espèce le fléau destructeur le plus terrible. Cependant elle ne se montre pas partout avec la même intensité ; tandis qu’on trouve des régions privilégiées et presque indemnes, on en voit d’autres, au contraire, où la maladie acquiert une fré-
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quence et même une malignité remarquables. Il y a plus, des contrées qui n’avaient pas connu la tuberculose à une certaine époque, ont été envahies tout à coup par la maladie consomptive ; des agglomérations humaines, décimées par la phthisie, ont cessé de l’être en changeant leurs conditions d’existence, et réciproquement des peuplades épargnées se sont trouvées atteintes en modifiant leurs habitudes.
C’est assurément une étude très-instructive que dé suivre la tuberculose dans toutes ses fluctuasions topographiques; nous avouons, pour notre part, en avoir retiré les présomptions les plus fondées en faveur de l’hypothèse de la spécificité de cette maladie. Lorsqu’on l’examine à ce point de vue,- on ne peut s’empêcher, en effet, de lui reconnaître les analogies les plus frappantes avec les affections auxquelles on a donné le nom de zymotiques.
Ces maladies se présentent avec des caractères pathogéniques qui ont fait comparer les agénts de leur production à une sorte de ferment. C est ainsi qu’on les voit s’abattre sur les indivL dus agglomérés, et produire, dans les conditions de confinement et de concentration, des effets d'une intensité extrême ; elles s’atténuent, au contraire, par la dispersion et l’isolement. Nées de germes transportables et transmissibles, elles peuvent sou-
ELLE EST UNE MALADIE DE TOUS LES CLIMATS. 355 vent être suivies dans leur itinéraire à travers les groupes des êtres. La plupart, sinon toutes, trouvent un obstacle pour se développer, s’étendre et se perpétuer dans les lieux situés à une certaine altitude. La misère et la malpropreté sont habituellement pour elles des milieux favorables, mais principalement l’air croupissant des habitations. Lorsqu’elles s’attaquent à quelques populations, leurs ravages sont d’autant plus grands que ces populations sont plus vierges de leurs atteintes.
Frappé de ces caractères, l’hygiéniste a formulé un certain nombre de préceptes que l’on ne brave pas impunément, ils se résument dans la dispersion et l’isolement, la ventilation et la propreté destructives des germes morbides.
Suivons maintenant la tuberculose à la surface du globe et dans les diverses conditions sociales où elle offre quelques particularités intéressantes.
Nous avons montré, dans l’Étude précédente, que la tuberculose ne dérive pas de l’action du froid ; il est vraiment bien surprenant de voir persister l’opinion contraire que l’étude clinique semblerait avoir dû rectifier depuis longtemps. Les climats chauds, à température égale, ne sont pas moins atteints que les climats rigoureux à températures extrêmes. Toutes les contrées du globe payent un lourd tribut au fléau dont la fréquence, loin d’augmenter en se rapprochant des pôles,
tend, au contraire, à suivre une marche inverse. Pour une cause ou pour une autre, la tuberculose devient rare dans les régions tout à fait polaires, tandis qu’elle affecte, sous l’équateur, une intensité et une malignité étonnantes.
En Islande-, dit Schleisner, la phthisie est extraordinairement rare, de l’avis unanime des médecins du pays et selon sa propre observation, tandis qu’elle est fréquente dans le Danemark, et que les Islandais qui émigrent dans ce royaume deviennent souvent phthisiques.
Même rareté de la tuberculose aux îles Féroë, ou Panum, sur plusieurs centaines de malades, n’aurait trouvé que deux phthisiques.
Dans le pays des Esquimaux, à la baie d’Hudson, dit M. Bouchardat (1), tous les voyageurs s’accordent à reconnaître la rareté de la phthisie pulmonaire.
Les régions les plus septentrionales de la Norvège, de la Suède, les confins de la Finlande et de la Laponie sont aussi exempts de tuberculose. Martins (2) dit ne pas se rappeler avoir vu un seul cas de phthisie dans le Finmark, et tous les médecins de la Scandinavie sont d’accord pour affirmer que cette maladie devient d’autant moins com-
(1) Bouchardat, Annuaire, dé thérapeutique, 1861, p. 71.
(2) Martins, Revue médicale, 1841.
ELLE EST UNE MALADIE DE TOUS LES CLIMATS. 357 mune qu’on s’avanee vers le nord. Et cependant les hommes, et surtout les femmes, sont grêles, étiolés, souvent rachitiques.
Dans l’hémisphère sud, les choses se passent comme dans le nôtre. A partir de Montevideo, dit Guilbert(l), la fréquence de la phthisie diminue. Si l’on descend plus bas, il n’y en a plus d’exemples. Sur la rive occidentale, baignée par l’océan Pacifique, le même phénomène se produit d’une manière identique.
Il n’y a pas d’illusions à se faire, sous le ciel clément des contrées méridionales de l’Europe, la tuberculose est fréquente. M. Journée (2) l’a reconnu pour les villes de l’Italie, et il en est de même à Madrid, à Lisbonne. A Gibraltar, à Malte, dans les îles Ioniennes, les pertes de l’armée anglaise, par phthisie, sont presque aussi considérables qu’en Angleterre même.
La tuberculose est commune en Arabie, dans l’Inde, à Ceylan, dans l’archipel Indien. Elle est très-fréquente et très-maligne dans les îles de la mer du Sud, en Australie et à la Nouvelle-Zélande (5) .
(1) Guilbert, Phthisie au Pérou et en Bolivie (Thèse de Paris, 1862). -
(2) Journée, Recherches statistiques sur la phthisie en Italie ( Bulletin de l'Acad. de méd., 1839, t. III, p. 542).
(3) Voyez Hirsch, Handbuch der historisch-geographischen Pathologie, t. II. Cet important ouvrage contient de nombreux documents parini lesquels nous avons puisé avec confirmée un grand nombre
Les îles Maurices et Bourbon abondent en phthisiques, et Couzier (1) dit de la maladie, à Bourbon : a La phthisie que l’on voit dans ce pays n’est point une maladie chronique, comme partout ailleurs; elle parcourt ses différentes périodes avec toute la vivacité d’une maladie aiguë. » M. Dutroulau confirmé ces remarques. Madère, que l’on a cru un instant être exempte de tuberculeux, en contient un grand nombre ; il en est de même d’Alger.
Sur tout le littoral de l’Amérique du Sud, dans le golfe du Mexique et sur l’océan Atlantique, dans la Nouvelle-Grenade, dans la république de Venezuela, dans les Guyanes, au Brésil, la phthisie pulmonaire, dit Guilbert (2),, occupe le premier rang dans la pathologie de ces contrées; elle décime les populations, surtout dans les grandes villes.
Aux Bermudes, et plus encore dans les Antilles, elle acquiert une très-grande malignité : « La phthisie, dit M. Dutroulau (3), cette maladie de> tous les climats, trouve aux Antilles des éléments d’aggravation dans les symptômes, et présente une
des faits contenus dans cette Étude. Nous devons à notre jeune confrère, le docteur Lorber, d’avoir pu utiliser ces ressources, grâce à la traduction qu’il a bien voulu faire pour nous de la partie du travail de Hirsch concernant la tuberculose.
(1) Couzier, Journ.de méd., t. VH.
(2) Guilbert, loc. cit.
(3) Dutroulau, Traité des maladies des Européens dans les pays chauds. Paris, 1861.
ELLE EST UNE MALADIE DE TOUS LES CLIMATS. 559 activité particulière de l’évolution tuberculeuse. » Cette funeste influence des pays chauds a été aussi indiquée par tous les médecins qui ont observé aux Indes, ils sont unanimes à dire que le seul moyen de conserver quelque temps un malade, c’est de l’arracher rapidement à ce climat tropical (1).
La tuberculose foisonne à Taïti, aux Marquises et dans toute l’Océanie. Elle enlève, dit Comeiras (2), près du tiers de la population.
• Ainsi donc ce terrible fléau, qu’on s’est plu à rapporter au froid de nos climats, décime les populations des régions intertropicales, épargne les habitants des régions polaires, et, qui plus est, acquiert dans lès climats chauds une malignité rare dans notre pays.
Mais nous dira-t-on, c’est moins l’âpreté du climat que les températures extrêmes qui retentissent sur les organes de la respiration et produisent la tuberculose. L’exposé géographique rapide que nous venons de faire résout l’objection, ce nous semble. Les Antilles, Gibraltar, les Bermudes, Malte, etc., ont un climat doux et égal, et cependant la tuberculose y est extrêmement fréquente et maligne. M. Louis a fait cette remarque depuis longtemps. Afin de juger la chose avec des éléments
(1) Hirsch, loc. cit:, pi 76.
(2) Comeiras, cité par Hirsch, loc . cit., p.'76.
560 CONDITIONS PATHOGÉNIQUES DE LA TUBERCULOSE, invariables, il n’y a qu’à comparer la mortalité par phthisie des soldats anglais, dans ces régions, avec celle qu’ils offrent dans des pays à température extrême, comme le Canada, la Nouvelle-Écosse, etc.
Le tableau suivant permet d’en juger.