‹ Études sur la tuberculoseChapitre 22 sur 52 · HOMMES · texte numérisé non relu

HOMMES

Terre-Neuve.. ......

Nouvelle-Écosse et Nouveau-

Brünsvvik. . .

Canada. . . .

Bermudes . .

Malte . .

Jamaïque. .........

Européens.. . 6,2 Nègres. ... 7,5

Antilles. . .

Européens.. . 7,1

Nègres . . . . 9,8

Ce tableau, dont nous avons emprunté les chiffres à Hirsch, nous fait voir que les pays les plus froids, dont la température moyenne est trèsbasse (Terre-Neuve, Nouvelle - Écosse , Nouveau , BrunswLk, Canada), fournissent une proportion de phthisiques moindre que les contrées à température élevée (Jamaïque, Antilles, Malte, Bermudes); nous constatons en outre que des contrées qui offrent des écarts considérables et des variations brusques de température, comme le Canada,

ELLE EST RARE SLR LES GRANDES HAUTEURS. SRI sont moins éprouvées par la phthisie que des climats à température douce et égale, comme les Bermudes.

Mais comme nous allons le voir, les régions polaires et les régions tropicales offrent des maxima et des minima qui défendent de considérer la tuberculose comme étant sous la dépendance exclusive de la latitude. *Si cette distribution de la maladie à la surface du globe ne nous dit pas quelle est la cause de sa production, elle nous montre au moins que le froid est étranger aux conditions de son développement.

§ 2. — La tuberculose est rare ou nulle sur les grandes hauteurs.

Un des caractères les- plus remarquables dans la distribution topographique de la phthisie, c’est que, à l’exemple des maladies zymotiques, elle diminue, et finit même par disparaître, dans les régions situées à de grandes altitudes, tandis qu’elle augmente d’une façon sensible dans les localités basses, situées sur les bords de la mérou dans les plaines populeuses arrosées par les grands fleuves. Cette particularité a été notée par un très-, grand nombre d’observateurs qui ont essayé pour la plupart de l’expliquer, et qui l’ont fait différemment selon leurs vues théoriques.

En Allemagne, tandis que la tuberculose est ex-

.362 CONDITIONS PATHOGÉNIQUES DE LA TUBERCULOSE, cessivement fréquente dans les villes de fabrique des régions septentrionales, il est très-rare de la rencontrer dans les parties montagneuses ; il v a presque une immunité absolue dans les contrées élevées, comme l’Erzgebirge saxon, dans la forêt de Thuringe. Dans le Hartz supérieur, à une hauteur de 6 à 700 mètres, sur 80,000 malades traités par lui, Brockmann (1) n’a vu que 23. cas de phthisie, et encore 9 d’entre eux avaient été observés sur des individus arrivés phthisiques dans le pays. Dans la Hesse et le Palatinat, où la tuberculose est commune, elle devient tout à fait rare sur les hauteurs du Taunus qui dominent Wiesbaden où déjà elle commence à diminuer de fréquence (2).

Dans l’Allemagne méridionale, on trouve la même exemption pour les localités montagneuses, tandis que la maladie est prédominante dans la plaine et les vallées (Hirsch).

Même immunité dans les forêts des montagnes de Hongrie, de Styrie, sur les Karpathes, dans la vallée de l’Engadine, l’une des vallées de l’Europe où les habitants atteignent la plus grande hauteur (Brugger).

M. Lombard, de Genève (3), dit « que si les bas-

(1) Brockmann, cité par Hirsch, loc. ciLr p. 57 .

(2) Muller, cité par Hirsch, loc. cit., p. 58.

(3) Lombard, les Climats de montagnes. Paris, 1858.

ELLE EST RARE SUR LES GRANDES HAUTEURS. 363 ses vallées où les régions moyennes ides Alpes présentent un grand nombre de phthisies, ce genre dé mal devient de plus en plus rare à mesure que 1 on s élève sur les hauteurs , de telle manière qu’au-dessus de 1,000 à 1,200 mètres on n’en rencontre que quelques cas isolés, et, qu’entre 1,200 à 1,500, elle disparaît complètement. »

Ce qui se passe sur les plateaux et les montagnes de ! Allemagne, de la Hongrie, de la Suisse, se voit aussi sur lesy versants des Pyrénées. Les investigations de Schnepp, dans les trois communes de Laruns, Bages et Eaux-Bonnes, situées à 521, 600 et 780 mètres dans les basses Pyrénées, prouvent aussi la rareté de la tuberculose dans ces régions élévées.

En Afrique, sur les hauts plateaux de l’ Abyssinie, la tuberculose disparaît (Hirsch).

Eii Asie, sur le plateau de l’Arménie, la phthisie ne serait observée que chez les individus venus de pays plus méridionaux, comme la Mésopotamie, l’Arabie ou le pays dès nègres (1) ; la même remarque s’appliquerait aux hauts plateaux de la Perse, dont les habitants jouiraient d’une immunité presque complète.

Dans l’Inde, où la phthisie est notablement répandue, elle est très-rare et même inconnue, selon

(1) Wagner et Polaek, cités par Hirsch, toc; cit., p. 65,

364 CONDITIONS PATHOGÉNIQUES DE LA TUBERCULOSE. Murray et autres (1), sur les hauts plateaux des Ghattes occidentales et du Nilghérry, a des hauteurs de 4 à 7,000 pieds, ainsi que dans les régions montagneuses de Java. Les Anglais dans les Indes orientales, ont fondé, depuis vingt-cinq ans, des établissements sanitaires sur les plateaux de Ceylan, de l’Hindoustan et de l’Himalaya, à des hauteurs variables entre 2 et 3,000 mètres. Dans le sanatorium de Sckin et dans celui de Landour, à 2,500 mètres, Hooker n’a pas rencontré de phthisie ; il n’en existe pas davantage dans celui d’Outacamund (2) .

En Amérique, dans les régions montagneuses et sur les hauts plateaux de cette longue chaîne de montagnes (montagnes Rocheuses , Cordillières des Andes) qui s’étend le long de la côte occidentale du continent américain, on trouve la phthisie absente depuis l’extrême frontière des États-Unis jusqu’au Chili; le même phénomène s’observe sur la chaîne qui s’étend le long de la côte septentrionale de l’Amérique du Sud , surtout dans la partie appartenant aux Guyanes.

Ainsi, la rareté de la phthisie sur les plateaux des deux versants des montagnes Rocheuses est attestée par les écrits de nombreux observateurs,

(1) Hirsch, loc. ciL

(2) Schnepp, Influence des lieux sur la fréquence de la phthisie. Comm. à Y Acad, des sciences.

ELLE EST RARE SUR LES GRANDES HAUTEURS. 365 entre autres deHaden, de Bertholow, de Wood (i). Sur le haut plateau de Mexico, sur celui de Costa Rica, la rareté de la tuberculose contraste avec sa fréquence et sa malignité sur les côtes, dans les plaines profondes de Panama, de Nicaragua (2).

Dans la Guyane, où elle est très-intense sur la côte et dans les plaines, elle se raréfie sur les hauteurs. « Après la fièvre de marais, dit Laure (3), qui semble l’état normal de la constitution médicale, il n’est pas de maladie plus répandue à la Guyane que la phthisie, et sans doute celle-ci aurait plus de part dans la mortalité générale, si la cachexie ne prélevait sur l’enfance un large tribut... Mais dans les régions montagneuses du pays, elle est presque inconnue. »

Au Pérou, d’après Guilbert (4), la phthisie est la maladie dominante et caractéristique du pays, elle est ordinairement galopante; mais dans les Cordillières elle ne se rencontre plus sur les indigènes sans distinction d’origine. « Toutes les races indigènes sont dans cette contrée exemptes de tuberculisation. Indiens ou descendants d’Espagnols y échappent également.. . Il y a, dans les Cordil-

(1) Hirsch, loc.cit., p. 72.

(2) Lindell, Bernhard, Wagner et Scherzer, cités par Hirsch.

. (3) Laure, Considérations sur les maladies de la Guyane. Paris,

(4) Guilbert, loc. cit.

Itères et au delà, des villes de 10, de 20 et de 40,000 âmes où l’on ne rencontre point de phthisiques à l’exception des Créoles de la côte qu’on v a envoyés pour se rétablir. »

Nicol, en dix ans de pratique, n’a pas rencontré un seul phthisique à la Paz, ville de 40,000 âmes, située à 5,700 mètres (Bolivie). La tuberculose est également inconnue à Quito, placé à 2,908 mètres (Équateur). Notton n’a pas vu un seul cas de phthisie à l’hôpital de Saint-Jean à Bogota (Nouvelle Grenade). Chose vraiment remarquable, c’est que les habitants de ces contrées privilégiées ne portent pas en eux-mêmes l’immunité ; car, dès qu’ils descendent dans les villes de la côte, la phthisie les épargne peut-être moins que d’autres.

La diminution de la tuberculose, et même son ^absence complète lorsqu’on arrive à une certaine altitude, ne pouvait manquer que d’exciter l’étonnement parmi ceux qui observaient cette étrange particularité. Chacun a essayé d’expliquer ce fait. Le plus grand nombre de ceux qui ont cherché à s’en rendre compte ont vu un rapport intime entre 1 absence de la phthisie et les perturbations de la circulation et de la respiration, qui surviennent lorsqu’on s’élève rapidement à une hauteur où la pression atmosphérique est sensiblement diminuée. C’est, dit Hirsch, dans la modification spéciale des organes de la circulation et de la respi-

ELLE EST RARE SUR LES GRANDES HAUTEURS. 367 ration et. surtout du poumon, qu’il faut chercher la cause principale, sinon unique, de la rareté de la phthisie dans les régions élevées. Cette explication, comme celles qui en approchent, se ressent, aussi bien que tant d’autres, de l’idée fausse que la tuberculose est une affection locale des organes pulmonaires.

N’est-il pas étrange que des conditions exceptionnelles pour les habitants de la terre, et qui sont, pour les personnes non acclimatées, une cause de souffrance et de perturbations, soient en même temps une préservation contre le plus cruel fléau dé notre race? Ah! si le contraire avait lieu, que de bonnes raisons on aurait pour mettre sur le compte de l’altitude la production de la tuberculose ! C’est alors que les troubles respiratoires et circulatoires auraient été, avec une certaine apparence de vérité, les préludes des désordres plus profonds de la phthisie. Car les pleurésies et les pneumonies sont fréquentes sur les hauteurs, comme l’ont remarqué Weddell, Humbold et Tschudi.

Sc-hnepp voit, dans la rareté de la tuberculose sur les grandes altitudes, un effet de la diminution du poids de l’air combiné à une température moyenne assez basse et l’existence d’une humidité relative.

Û’autres, au contraire, invoquent la sécheresse de l’air.

Rosa Fernandez (1) attribue l’immun ité des Indiens des montagnes du Pérou, où il est né luimême, à leur genre d’alimentation simple et frugale. « La pomme de terre, les fèves, la farine de pois sous diverses formes, le maïs grillé au lieu de pain, le chicha (liqueur fermentée, sorte de bière faite avec du maïs), ou l’eau pure au lieu de vin, voilà quels sont les aliments qui garnissent la table de l’Indien. .. . . Quand les Indiens ont abandonné, avec leur pays natal , leurs habitudes ; quand ils ont laissé de côté et le maïs et les pommes de terre pour adopter les usages des villes dans lesquelles ils vont s’établir, ils perdent leur immunité, la phthisie ne les épargne plus. »

Ainsi donc, voilà la nourriture grossière que nous accusons chez nous de produire la tuberculose dans la population pauvre, qui est un préservatif absolu contre cette maladie chez l’Indien.

En face de ces interprétations, dont aucune ne résiste à 1 examen, et que nulle analogie ne justifie, nous nous demandons si pareil phénomène ne se présente pas pour d’autres espèces nosologiques mieux connues dans leur mode pathogénique, et nous trouvons que ce caractère est particulièrement propre aux maladies zymotiques dont un grand nombre n apparaissent pas, ou au moins n’appa-

lSfi^R0Sa Fernandez’ Pr°phylaxie delà [phthisie {Thèse de Paris,

ELLE EST RARE SUR LES GRANDES HAUTEURS, missent qu’exceptionnellement au-dessus d’une certaine élévation.

La peste ne semble pas s’être élevée au-dessus de 600 mètres, et l’on a recherché contre ses atteintes certaines stations dans les montagnes! La citadelle du Caire paraît avoir été préservée jusqu’alors. Le village d’Alem-Daghe a servi de refuge pour les habitants de Constantinople pendant les épidémies,

La fièvre jaune est inconnue dans les régions montagneuses; l’altitude de 1100 mètres est l’extrême limite qu’elle ait atteinte.

Le choléra nous a donné, dans ses diverses périgrinations, une marque de son affection pour les régions basses, les bords de la mer, le cours des grands fleuves, les pays encaissés, tandis que les hauts plateaux et les régions montueuses ont joui d’une immunité relative. .

La fièvre typhoïde, dont les conditions pathogéniques ont tant de rapport avec celles de la phthisie, « est complètement inconnue, dit Guilbert, sur tout le plateau des Cordillères. Cette absence complète a frappé tous les médecins qui ont visité ces localités. » Tschudi ne l’a jamais rencontré au Pérou ni dans la Bolivie. Dans la haute Engadine, Brugger n’en a rencontré qu’un très-petit nombre de cas de forme bénigne,

La fièvre intermittente, qui s’éloigne des mala-

VILLEMIN. 24

570 CONDITIONS PATHOGÉNIQUES DE LA TUBERCULOSE, dies dont nous venons de parler par plusieurs points, mais qui s’en rapproche par la nature spécifique de sa cause, ne s’élève ordinairement qu’à de faibles hauteurs.

Telle est, selon nous, la seule explication rationnelle de la diminution et de l’absence de la tuberculose sur les grandes hauteurs. Avec cette interprétation, qui a en sa faveur des analogies parmi d’autres maladies, ce phénomène cesse d’être une bizarrerie pathologique. Nous allons voir du reste que là n’est pas le seul caractère que la phthisie partage avec les maladies zymotiques.

§ 3* La tuberculose croît avec l' agglomération et la concentration de la population.

L’observation de tous les jours nous montre les maladies zymotiques croissant avec l’agglomération des populations, multipliant leurs ravages proportionnellement à la concentration des foules, s atténuant, au contraire, et s’éteignant par la dispersion, et l’isolement des individus. C’est surtout par le confinement dans les habitations étroites et mal aérées que ces affections acquièrent une intensité souvent effrayante, Inutile de nous appesantir sur des faits que tout le monde connaît et qui servent de base à la prophylaxie et à l’extinctiort des maladies épidémiques. Si nous suivons la tuberculose dans sa distribution géographique, nous

ELLE CROIT AVEC L’AGGLOMÉRATION DE LA POPULATION. 57i la verrons se comporter absolument de la même façon que ces maladies.

Il est unanimement reconnu que la phthisie est particulièrement commune dans les capitales et dans les populeuses villes de fabrique ou de commerce. «Il est incontestable, dit Hirsch (1), que la phthisie est surtout fréquente dans les contrées où la population vit en agglomération, que la fréquence de la maladie est, toutes choses égales d’ailleurs, en raison directe de la concentration de la population, qu’elle atteint son maximum de fréquence dans les grandes villes ; en rase campagne au contraire elle est rare. Elle est beaucoup plus rare encore chez les peuples nomades ou même sauvages.» Ainsi, dans les districts ruraux 'd’Angleterre, sur 1000 habitants, la mortalité par phthisie est représentée par 3,50, tandis qu’à Londres elle est de 4,00, àManchester de 4,80, à Liverpool de 6,40.

A Londres, la mortalité augmente aussi avec la densité de la population par quartier. 1000 habitants répartis sur 53 yards carrés, donnent 4,24 décès; le même nombre réparti sur 144 yards présente une mortalité de 4,06 ; le même nombre encore occupant 173 yards ne donnent plus que 3,52 décès.

Dans les lieux où la concentration de la popula-

(1) Hirsch, loc.cit., p. 34.

372 CONDITIONS l’ATHOCÉNlQUES DE LA TUBERCULOSE, tioh s’esf faite par suite de la fondation et de l?extension des villes, la phthisie a subi dans sa fréquence un accroissement proportionnel; ce fait est surtout saillant pour l’Amérique du Nord comme l’a indiqué Rush. Huntt fait aussi observer que la maladie devient d’autant plus fréquente en Amérique, qu’on se rapproche plus des côtes où la population se resserre- et se condense de plus en plus. Du temps de Huntt, qui dérivait en 1826, la phthisie était -à peine connue sur les bords du Mississipi, du Missouri, de l’Ohio et d’autres grands fleuves, mais aujourd’hui elle est prédominante dans les grandes villes de ce pays comme Saint-Louis, Memphis, Cincinnati, etc. (1). Aux États-Unis, dit Hirsch, dans les districts occidentaux delà prairie Illinois, Missouri, Jôwa, Wisconsin, comme dans le territoire de Minnesota, à l’ouest des grands lacs, où la maladie a été observée d’intensité moyenne parmi les troupes, la phthisie était dans le temps presque inconnue parmi les Indiens qui vivaient en pleine liberté; mais dans plusieurs parties de ces contrées, depuis la fondation des grandes villes et leur vie tumultueuse, depuis l’abandon d’une vie simple et fortifiante, surtout dans l’Ohio et le Missouri, la maladie est devenue notablement plus fréquente dans lés trente dernières années. En Californie on a re-

(I) Hirsch, loc. cit.

ELLE CROIT AVEC L’AGGLOMÉRATION DE LA POPULATION. 375 marqué qu’à la suite des immigrations de ces dernières années la tuberculose avait subi un accroissement notable.

Mais ce qu’il y a de plus remarquable encore,, dans l’histoire de cette maladie, et qui la rapproche des maladies spécifiques transmissibles, c’est l’influence du confinement et de ] a cohabitation sur sa production et son extension. Il est un fait aujourd’hui bien connu, c’est la fréquence extrême de la phthisie dans les prisons, les casernes, ,les fabriques, les couvents, et il y a lieu naturellement de se demander si, à propos de cette maladie, il ne se produit pas un phénomène comparable à ce qui se passe à propos des maladies spécifiques transmissibles, qui ravagent si cruellement les établissements de cette nature lorsqu’elles y sont entrées.

Baly (1) a fait un mémoire remarquable sur la phthisie des prisonniers dans le Millbank-Penitentiary de Londres. Sur 174 décès il y en eut 75 par phthisie pendant dix-huit ans; sur 355 prisonniers relâchés pour maladie, 90 étaient phthisiques et les 3/5 au moins avaient contracté leur maladie dans la prison, en sorte que dans le pénitencier la tuberculose atteint en mortalité le chiffre de 15 pour. mille, nombre trois lois plus grand que celui

(1) Baly, cité par Hirsch, loc. cit., p. 88.

374 CONDITIONS PATHOGÉNIQUES DE LA TUBERCULOSE, de Londres. Et ce qui prouve que c’est bien au pénitencier que se Contracte la maladie, c’est que sur 5249 prisonniers, incarcérés en 1844 et soigneusement examinés, quinze seulement, soit 4,6 pour 1000, y vinrent déjà malades; les autres -contractèrent donc la maladie dans la prison, et il y a à considérer, en outre, que la plupart des individus amenés dans le pénitencier ont déjà passé, et à plusieurs reprises, un temps plus au moins long dans d’autres prisons plus -petites, « de sorte qu’une partie de ces prisonniers ont contracté, cela n’est pas douteux, le germe de la maladie pendant leurs précédentes incarcérations. »

M. de Pietra Santa (1) a aussi constaté ce fait en France et en Algérie. Selon lui « sur 600 indigènes envoyés dans la prison de Nîmes, près de 250 seraient morts de consomption dans une période de temps très-limité... Les prisonniers confinés dans l’île Sainte-Marguerite offrirent un chiffre de décès si élevé, que le gouvernement justement préoccupé de cette fâcheuse situation, décréta l’érection de maisons centrales sur le sol même de 1 Algérie . Les résultats n'ont pas été plus satisfaisants. Sur les 27 décès delà prison civile d’Alger, 23 appartiennent aux indigènes et dans ce nombre figurent 47 phthisiques. Dans la maison centrale de

1 861 De Pl6tra Santa’ Amales ^hygiène publ. et de méd. légale,

ELLE CROIT AVEC L'AGGLOMÉRATION DE LA POPULATION. 575 l’Harrach, n’est-ce pas aussi la phthisie, qui joue le rôle le plus meurtrier (57 phthisiques sur 155 décès)?» Cette influence de l’incarcération sur le développement de la phthisie est surtout démontrée, dit Hirsch, par la grande fréquence de la maladie dans les prisons situées dans des contrées où elle est d’ailleurs rare, comme au bas Bengale, par exemple.

Va-t-on invoquer que c’est le régime particulier aux prisonniers? mais les couvents et les séminaires offrent la même fréquence relative de la phthisie, ainsi que les casernes dont nous allons nous occuper tout à l’heure. Cette influence de la cohabitation, du séjour confiné dans des espaces restreints se remarque aussi sur les ouvriers employés dans les fabriques ; c’est un fait attesté par un nombre considérable d’observateurs, qui en ont donné l’explication de différentes manières, selon leurs théories personnelles. Tantôt ils ont accusé la poussière des matières travaillées, tantôt l’immobilité ou l’insuffisance de mouvement, tantôt les émanations animales des individus agglomérés ; en général presque toutes les interprétations se ressentent de l’idée que la tuberculose est principalement une affection du poumon. Cependant Hirsch, qui regarde la phthisie comme une maladie locale, naissant de causes qui portent une irritation sur les organes respiratoires, ne peut s’empêcher de faire remarquer,

376 CONDITIONS PATHOGÉNIQUES DE LA TUBERCULOSE, et de mettre en évidence dans ses conclusions, l’action de là réclusion et du confinement. « Je crois dit-il, que les conditions dans lesquelles une grande partie de ces artisans est obligée de travailler, la position assise continuelle ou au moins le peu d’exerciue en plein air, la vie dans un air renfermé, chargé d’effluves de toutes sortes, mal renouvelé, qu’une grande partie des ouvriers de fabrique passent non-seulement dans leurs ateliers , mais encore bien plus chez eux , que ces conditions sont, dans ce cas particulier comme pour la généralité, la cause la plus importante pour la diathèse morbide et une des causes les plus fréquentes de la genèse de la dyscrasie. » C’est aux mêmes conclusions qu’arrivent Clark pour les ouvriers de l’Amérique du Nord ainsi que Mair pour ceux de Fürth.

Et la phthisie dans l’armée, comment expliquer sa fréquence extrême et si incontestablement plus grande que dans la population civile, si ce n’est par la cohabitation, la concentration des hommes dans les casernes? ...

L hérédité que l’on cite à tout propos, et que nous ne sommes pas étonné de trouver dans la clientèle des hôpitaux de Paris, composée en grande partie d ouvriers chez lesquels la phthisie est très-commune, 1 hérédité, disons-nous, est impossible à invoquer ici. Les soldats venant en majorité de la campagne, où la tuberculose est relativement rare, ont

ELLE CROIT AVEC L’AGGLOMÉRATION DE LA POPULATION., 577 par cela même bien moins de chances de posséder dans leurs familles quelqu’un qui soit atteint de cette maladie. Malgré les interrogatoires les plus minutieux, on n’aboutit que très-exceptionnellement à constater une mort de cause douteuse chez l’un des ascendants ou des collatéraux. Les fatigues du métier? Mais dans l’état de paix le soldat n’a rien à faire, il est entouré de sollicitude, et, mieux chaussé, mieux vêtu, mieux nourri cent fois que dans sa famille, il passe une existence qui serait le repos pour l’homme des champs. Quant aux misères et aux fatigues de la vie des camps nous y reviendrons plus loin. Occupons-nous pour le moment de la mortalité par phthisie du soldat en garnison, logé dans les casernes.

Malheureusement nous ne possédons, en France, que des matériaux insuffisants pour établir les bases d’une statistique irréprochable. Depuis quelques années l’administration dé la guerre publie une statistique médicale de l’armée, au moyen de laquelle il est excessivement difficile de faire la part exacte de la phthisie et voici pourquoi. 1° Les conseils de révision écartent des rangs de l’armée beaucoup de tuberculeux qui n’entrant pas, pour cette raison, dans la population militaire, refluent dans la population civile; 2° la majeure partie des réformes porte sur des tuberculeux, l’année 1864 en enregistre 500 dans les troupes de l’intérieur;

3° d’un autre côté, une grande quantité de tuberculoses sont envoyés en convalescence dans leurs foyers d’où ils ne reviennent plus. Il y a donc, par les opérations delà révision, les réformes et les convalescences, une élimination continue des phthisiques des rangs de l’armée. Cela entraîne nécessairement une diminution considérable dans la mortalité par tuberculose sur registres militaires, et par contre les individus, ainsi écartés de l’armée, rentrant dans la vie ordinaire, vont grossir le chiffre des registres civils, et fausser doublement les résultats de la comparaison. 4° Enfin les imperfections delà nomenclature retranchent encore delà tuberculose une bonne part de ce qui lui revient de droit.

Il est certain que les bronchites, et même les pneumonies chroniques, ne sont causes de mort chez les soldats, que lorsqu’elles sont une complication consécutive à la tuberculisation. Les hémoptysies sont aussi dans le même cas, et il n’ÿ a nul doute que les péritonites chroniques tuberculeuses ne doivent rentrer dans la classe des affections tuberculeuses. Avec toutes cés causes d’erreur il n’y a rien d étonnant à ce que la mortalité, suite de phthisie, ne s’accuse dans l’armée que par le chiffre proportionnel minime de 2,15 pour mille annuellement. Le rédacteur de la statistique médicale de l’armée (1864) a du reste appelé l’attention

ELLE CROIT AVEC L’AGGLOMÉRATION DE LA POPULATION. 379 sur toutes les circonstances susceptibles de fausser les résultats, qu’il n’a pas tenu qu’à' lui de rendre plus exacts. Mais §n opérant les rectifications de la nomenclature que nous venons de signaler, et en tenant compte des réformés seulement, qui ne rentrent d’habitude dans leurs foyers qu’à un degré très-avancé de la maladie, on obtient encore une mortalité annuelle qui dépasse 5 pour 1000 hommes de troupe stationnées en France, chiffre supérieur à celui de la mortalité aux âges correspondants dans la ville de Paris, où la phthisie est si commune et qui est de 4,6 pour 1000 habitants tous les ans. M. Godelier (!), d’après un relevé portant sur la garnison de Strasbourg et les décès par phthisiés survenus à l’hôpital militaire, pendant les 15 années de 1829 à 1843, était arrivé à une moyenne annuelle approximative de 6 pour 1000.

Les statistiques anglaises font aussi ressortir la mortalité excessive par tuberculose dans les troupes vivant sôus différentes latitudes (%). Celles qui stationnent en Angleterre donnent le chiffre considérable de 8,1 pour 1000. Aux Antilles la mortalité annuelle par tuberculose s’élève, parmi les soldats européens, à 7,1 pour 1000 et parmi les troupes noires à 9,8. A la Jamaïque les décès par phthisie

(1) Godelier, loc. cit., p. 27.

(2) Voyez le tableau reproduit par Hirsch, Handbuch der historischgeographischen Pathologie, zweiter Band, p. 54.

sont encore dans la proportion de 6,2 pour 1000 soldats blancs et de 7,5 pour 1000 soldats nègres.

Une particularité vraiment remarquable, c’est qu’en Angleterre la mortalité n’atteint pas les soldats des différentes armes dans la même proportion. Celle de l’infanterie de Ligne est représentée par 8,0 pour 1000, tandis que celle de l’infanterie de la Garde atteint la proportion énorme de 12,3. D’où vient une différence aussi sensible? Nous ne connaissons pas les conditions spéciales où se trouve l’infanterie de la Garde en Angleterre, mais il se passe en France un phénomène à peu près semblable. Depuis longtemps les médecins militaires du Yal-de-Grâce sont étonnés du nombre de phthisiques que fournit le régiment des Gardes de Paris (1). Et cependant les hommes qui composent cette troupe sont des individus choisis ; ils ont une solde supérieure et une alimentation préférable à la troupe de Ligne. On invoque généralement mille raisons pour expliquer cette mortalité considérable. Ce sont les buffteteries qui leur compriment la poitrine ; c’est leur service qui consiste à monter des gardes pour maintenir le bon ordre dans les établissements publics (théâtres, bals, tribunaux, etc ); c’est leur conduite privée, etc. r etc.

(1) Voyez Laveran, Recherches statistiques sur les causes de la mortalité de l'armée servant à l'intérieur ( Ann . d'hug. publique et de méd. légale, 2e série, t- XIII),

Page 1