ELLE CROIT AVEC L’ AGGLOMÉR ATION DE LA POPULATION
Les Gent-Gardes de l’Empereur, la quintessence des troupes d’élite sous le rapport physique, sont dans le même cas. Un mémoire inédit que notre collègue et ami le docteur Jules Sarazin a bien voulu nous communiquer, porte la mortalité dans l’escadron à 9 pour 1000 annuellement. Et ce n’est pas le bien-être qui leur manque ; leur service n’a rien de fatigant; ils ont un confortable inconnu dans la troupe ordinaire.
Pour nous, nous ne voyons dans cet excès de mortalité dans les Gardes de Paris et les Gent- Gardes qu’une seule circonstance capable de fournir une explication plausible : c’est que ces troupes ne quittent pas Paris. Les autres armes ne passent dans la capitale qu’un temps limité, elles viennent de lieux où la phthisie est moins fréquente et elles y retournent ; elles sont ensuite plus ou moins fractionnées en détachements, dispersées dans des localités où la population est peu agglomérée comme certaines petites villes de province. Nous supposons que l’infanterie de la Garde d’Angleterre est dans des conditions à peu près semblables à celles de la Garde de Paris. Cependant hâtons-nous d’ajouter que la phthisie trouve encore dans une autre cause l’explication de sa fréquence dans certaines armes d’élite. •
On a observé ce fait remarquable que la fréquence de la tuberculose augmente avec le nombre
des années de service ; les jeunes soldats sont moins éprouvés que les vieux. Or dans la Garde de Paris il y a un nombre considérable d’hommes qui servent dans leur deuxième et leur troisième congé. Cette particularité ne laisse pas que d’étonner sans doute, mais ce qui n’est pas moins saisissant, c’est que, comme nous le verrons plus loin, on a fait une remarque analogue pour les chevaux de troupe relativement à la morve. Celle-ci croît en proportion des années de service et de séjour dans les écuries régimentaires.
D’après ce qui précède, nous voyons que la phthisie se montre avec une fréquence relative très-grande chez les individus agglomérés dans les habitations. Il y a donc dans cette circonstance un fait commun à la tuberculose et aux maladies spécifiques et transmissibles qui trouvent dans la cohabitation et le confinement les conditions les plus favorables à leur développement et à leur extension. Que si 1 on invoquait dans l’espèce des raisons tirées de la nourriture, du genre de vie, des travaux particuliers, etc., nous répondrions que ces allégations ne peuvent évidemment pas s’appliquer aux différentes catégories de réunions humaines que nous avons rappelées. Les prisonniers, les ouvriers de fabriques, les séminaristes, les religieux, les soldats, etc., tous éprouvés cruellement par la phthisie, n ont évidemment de commun entre eux que
JELLE ÉPARGNE LES INDIVIDUS QUI VIVENT ISOLÉS. 385 la conformité plus ou moins grande de l'habitation, et c’est cette circonstance seule qui doit dès lors être invoquée comme cause de la fréquence de la tuberculose.
§ 4. — La tuberculose épargne les individus isolés, dispersés ou vivant au grand air, à l'état nomade.
Mais de puissants arguments viennent encore à l’appui de cette thèse et mettre en évidence, de la façon la plus claire, la spécificité de la cause de là phthisie. Un des faits assurément bien remarquable, c’est que les individus qui vivent en plein air sont presque entièrement épargnés par la tuberculose. Il y a, dans les steppes de la Russie, une tribu nomade, les Kirghis, qui a excité depuis longtemps l’étonnement des observateurs par la rareté extrême, si ce n’est l’absence absolue de la phthisie. Il fallait bien expliquer cette immunité, et l’on n’a trouvé rien de plus plausible que de l’attribuer au lait fermenté çfe jument qui sert de boisson à ces hordes. On est allé jusqu’à l’illusion de croire que cette boisson allait devenir une panacée contre la phthisie, et l’on a fabriqué du galazim en France à l’instar des Kirghis. Mais ceux-là même qui ont donné au galazim une si merveilleuse propriété , ne peuvent s’empêcher de faire remarquer qu’il faut tenir
compte « des avantages d’une vie complètement libre , passée au grand air, et d’une alimentation presque exclusivement animale (Schnepp). « Voici la. nourriture animale qui . préserve les Kirghis de la tuberculose, et c’est, au contraire, la nourriture exclusivement végétale qui sauve les Indiens des plateaux du Pérou (Rosa Fernandez) .
C’est si bien la vie en plein air, l’absence de toute réclusion, de tout marais atmosphérique , qu’on nous permette cette comparaison, que les mêmes conditions préservent aussi les chevaux de la morve, et cette explication est d’autant plus vraie que nous retrouvons la même immunité relative chez les Arabes nomades, qui vivent sous la tente sans communication: fréquente ni prolongée avec les villes. Et ce qu’il y a d’extrêmement curieux, c’est ce fait, cité par Pruner (1), à savoir, que sur les côtes de l’Arabie et de l’Abyssinie, la maladie est surtout fréquente paxmi les Bédouins qui ont échangé la tente pour les maisons en pierres.
Ce qui n’est pas moins remarquable et qui ne peut assurément s'expliquer qu’en adoptant les idées que nous défendons, c’est que les troupes en marche et en campagne cessent de fournir des tuberculeux malgré les fatigues, les privations et les
(I) Pruner, cité par Hirsch, loc. cit., p. 65,
ELLE ÉPARGNE LES INDIVIDUS QUI VIVENT ISOLÉS. 585 misères de toutes sortes. M. Tholozan (1) a vu dans les circonstances ordinaires de la guerre le chiffre des affections tuberculeuses demeurer presque nul ; il en conclut que ce ne sont pas les fatigues excessives, ni le service de nuit le plus accablant, ni l’insuffisance des vêtements et des aliments, ni le froid de l’humidité qui sont cause des maladies tuberculeuses des armées. «Pendant l’hiver de 1854 à 1855, dit-il, les armées alliées étaient sous Sébastopol dans les conditions hygiéniques lesplus défavorables :: alimentation de qualité inférieure, habitation sous la tente, pluie, neige, froid rigoureux, fatigues excessives des travaux de siège. Dans ces circonstances, j’ai observé à Constantinople, dans le principal hôpital de l’armée française, pendant les mois de décembre 1854, janvier, février et mars 1855, que sur 1,200 malades, le chiffre des phthisiques était presque nul. »
M. Grellois (2) confirme l’observation de M. Tholozan en ces termes : « Les fonctions respiratoires ont conservé pendant longtemps une remarquable immunité. Si nous avons reçu quelques phthisiques dans nos salles, ces malades étaient* évidemment tuberculeux avant leur arrivée en Crimée. » Il y a déjà longtemps que M. Godelier, étudiant la
(1) Tholozan, De V excès de mortalilé dû à la profession militaire {Ga%. me’d. de Paris, 1859).
(2) Grellois, Rec. des mém. de mèd. milit., IIe série, t. XVII.
VILLEMIN
386 CONDITIONS PATHOGÉNIQUES DE LA TUBERCULOSE, tuberculose dans l’armée, avait dit que, « à constitutions également bonnes, les moindres chances de mortalité de phthisie sont du côté des hommes qui mènent la vie la plus active (1). »
La commission royale deLondres avait été frappée de ces conditions particulières qui rendent la tuberculose si fréquente dans l’armée, et elle n’a pas hésité à attribuer ce résultat à la viciation de l’atmosphère des casernes, â l’encombrement, à l’insuffisance de la ventilation, se fondant principalement sur ce fait, déjà noté par Gordon, à savoir : que l’armée anglaise de l’Inde, la seule dont la mortalité n’excède pas celle de la population civile dans laquelle elle se recrute, est aussi la seule qui ne soit pas casernée. Cela a surtout lieu de surprendre lorsqu’on compare les troupes de ces stations avec celles de l’Angleterre, de Gibraltar, des îles Ioniennes, de Saint-Maurice, etc.
Les conclusions de la commission royale de Londres sont d’autant plus fondées que les mesures hygiéniques qui font disparaître l’encombrement des habitations, contribuent aussi à faire diminuer les maladies tuberculeuses. L’école militaire de Chelsea, près de Londres, était, dit M. Tholozan, à part la condition d’âge des sujets, dans les conditions d une véritable caserne, même genre d’ali-
(I) Godelier, loc. cit., p. 50 .
ELLE ÉPARGNE LES INDIVIDUS QUI VIVENT ISOLÉS. 387 mentàtiôn, même absence de ventilation. A l’âge moyen de 10 ans, il y mourait 9,7 enfants sur mille. En changeant les conditions hygiéniques d’habitation, le docteur Balfour a vu la mortalité descendre depuis 8 années à 4,8 pour mille. Les vétérinaires ont obtenus par les mêmes moyens appliqués aux écuries, les mêmes résultats pour la morve des chevaux.
En étudiant de pareils faits, M. Tholozan avait certainement entrevu la véritable nature delà phthisie : « Si l’opinion que j’énonce ici se confirme, dit-il, il faudra à l’avenir considérer la phthisie des armées, plutôt comme une maladie spécifique infectieuse que comme une affection organique, diathésique, héréditaire. »
Il est donc incontestable que l’air renfermé, vicié par le séjour des hommes, et insuffisamment renouvelé, renferme un principe qui engendre la phthisie, puisque, dans des conditions inverses, cette maladie est rareet exceptionnelle. M. de Pietra Santa (1) fait ressortir que les juifs d’Afrique, qui habitent des maisons basses, humides, d’une propreté équivoque, où l’on respire un air peu renouvelé , sont surtout atteints par la phthisie. « Les musulmans, dit-il, se trouvent dans des conditions analogues. . . on les trouve dans les cours intérieures
(I) De Pietra Santa, Climat d'Alger (Ann. d'hyiène publique et de médecine légale, IIe série, t. XIV, XV).
388 CONDITIONS PATHOGÉNIQUES DE LA TUBERCULOSE, de maisons où l’air circule très-imparfaitement... Nous- avons vu plusieurs cas frappants dû femmes devenues phthisiques par la cohabitation avec des individus atteints de cette terrible maladie ... Tous les documents que nous avons pu réunir nous ont montré la phthisie extrêmement rare chez les divers embranchements de la race arabe; dans les conditions ordinaires d'une vie nomade, ils sont d’une sobriété exemplaire, endurcis à la fatigue et à l’intempérie des. saisons » V oici encore un exemple de l’inconséquence habituelle qui règne dans les idées courantes sur les causes de la phthisie. La fatigue et les intempéries préservent les Arabes de la tuberculisation et la causent dans notre pays.
Cette rareté de la phthisie chez les Arabes est aussi attestée par M. Grellois (1). Après avoir constaté qu’il n’a rencontré aucun aliéné dans ses excursions autour d’Hamman-Meskhoutin, il ajoute : « Au contraire, la malpropreté la plus révoltante, des mœurs extrêmement déréglées et une incurie inconcevable, donnent lieu à une longue et hideuse succession d’affections cutanées et syphilitiques dont la gravité est sans borne. . . Mais ce qui mérite toute notre attention, c’est l’absence à peu près complète de la fièvre typhoïde... je puis ajouter que je n’ai vu chez les Arabes
(1) Grellois, Esquisse sur la topographie médicale d'Hamman- Meskhoutin ( Recueil des mém. deméd. milit., t. LX).
ELLE ÉPARGNE LES INDIVIDUS QUI VIVENT ISOLÉS. 389 aucun cas de phthisie pulmonaire. » Cependant le déréglement des mœurs est bien souvent invoqué dans la pathogénie de la tuberculose !
M. Rochas (1), en constatant la fréquence exorbitante de la phthisie chez les Nouveaux-Calédoniens, qui emporte à elle seule, dit-il, la moitié de la population, parle de leurs cabanes en ces termes : « Mais ce n’est pas tout, ces cabanes ne sont pas seulement inaérées , elles ne sont pas seulement enfumées , elles sont encore trop souvent encombrées , et par conséquent empestées. J’ai vu souvent, en effet, une famille de quatre, cinq, six individus dans un espace de quelques mètres cubes, enfants et vieillards, bien portants et malades, entassés pêle-mêle sur des nattes ou sur des palioles de cocotier... Quand je voyais trois ou quatre individus d’une même famille successivement et rapidement enlevés par la phthisie pulmonaire, les malheureux événements justifiaientla sinistre assertion qui m’avait été émise, dès mon arrivée dans le pays, par un missionnaire de la tribu de Touo : Quand la maladie de poitrine est une fois entrée dans une famille , celle-ci y passe presque toute. »
Ces exemples sont certainement bien faits pour donner à réfléchir sur la contagiosité de la tuberculose et sur la valeur de l’hérédité que l’on invoque
(1) Rochas, Essai sur la topographie hygiénique et médicale de laj Nouvelle-Calédonie (Thèse de Paris, 1860).
390 CONDITIONS PATHOGÉNIQUES DE LA TUBERCULOSE, si souvent, sans se préoccuper de la part qui peut revenir à la transmission infectieuse ou contagieuse.
En présence de ces faits, nous nous demandons si l’excès de mortalité par phthisie que présente la femme sur l’homme ne viendrait pas de ce que cette première, par le fait de sa vie sédentaire, passe plus de temps que l’homme dans les foyers d’infection de nos demeures.
La tuberculose offre l’exemple d’une singularité géographique qui a beaucoup exercé la sagacité des observateurs : c’est qu’elle n’existerait que peu ou point dans les contrées où régnent les fièvres palustres; en sorte qu’il y aurait entre celles-ci et la phthisie une sorte d’antagonisme. Cet antagonisme vrai ou apparent a été patroné par un certain nombre de médecins , parmi lesquels Boudin compte comme un des principaux. Mais cette opinion a été fortement attaquée par d’autres personnes. Nous ne voulons pas entrer dans les détails des arguments avancés par les uns et par les autres. L’étude dès faits nous porte à interpréter la rareté de la tuberculose dans les localités marécageuses de la même façon que Hirsch (1).
La tuberculose règne surtout dans les régions où la population est condensée; elle se trouve très-
(I) Hirsch, loc. cit., p. 102. '
ELLE N’ÉTAIT PAS CONNUE CHEZ CERTAINES PEUPLADES. 391 peu commune là où les habitants sont dispersés et rares. Or ces dernières conditions se retrouvent précisément dans les pays à malaria, comme les Maremmes, la Bresse, etc. Avec le dessèchement du sol, les fièvres palustres disparaissent très-souvent, mais en même temps les conditions de la population changent aussi. Celle-ci croit, se resserre et se condense, « le commerce et l’industrie cherchent une demeure assurée dans les villes fermées, » et ainsi se trouvent réalisées les conditions les plus favorables à l’extension de la phthisie.
La rareté relative de la tuberculose dans les régions polaires 11e tiendrait-elle pas principalement à la rareté et à la dissémination des habitants de ces terres inhospitalières? I
§ 5. — La tuberculose n'était pas connue chez certaines peuplades avant leur contact avec les Européens.
Il nous reste à parler d’un point non moins curieux que les précédents dans l’histoire de la phthisie, et qui complète les analogies pathogéniques entre cette affection et les maladies zymotiques. ,
Les maladies zymotiques, dont l’essence réside dans un agent spécifique, n’ont généralement pas été connues de tout temps sur la terre entière ; elles sont apparues à un moment donné dans certaines contrées, et ne se sont étendues aux différents peuples de la surface du .globe que progrès-
sivement et à la suite des communications entre les peuplades primitivement affectées et celles qui ne l’étaient pas encore. Ce phénomène se constate pour la syphilis, la variole, la peste, le choléra, etc. L’existence de la tuberculose remonte bien jusqu’aux temps historiques, en ce qui concerne l’ancien continent, mais en est-il de même pour le nouveau monde et les îles Océaniennes? Il ne paraît pas. Différents documents tendent, au contraire, à prouver qu’un certain nombre de peuplades ne connaissaient pas ce fléau et qu’elles le doivent à l’importation de leurs conquérants.
Ainsi, dans l’Amérique du Nord, l’apparition de la phthisie chez les peuples qui vivaient auparavant dans une liberté complète, avant leurs rapports avec les Européens , est attestée par Sucklev. « Dans tout le territoire, la phthisie pulmonaire paraît être la plus commune des maladies non spécifiques parmi les aborigènes. . . Ce malheureux résultat vient des mauvaises habitudes qui ont été la suite de leurs rapports avec les blancs (1). »
La même observation s’appliquerait aussi aux Indiens du Visçonsin, de Minesota, etc. « Depuis les trente dernières années seulement, dit Hirsch, c’est-à-dire depuis l’affranchissement du pays et ^immigration européenne , la phthisie s’est extraordinairement répandue dans le Brésil. Cette aug-
(1) Suckley, cité par Hirsch, toc. du, p. 87.
elle n’était pas connue chez certaines peuplades. 393 rneritation est affirmée par plusieurs auteurs ; la maladie prendrait des proportions effrayantes. » fl est à remarquer que la rougeole, la scarlatine et la fièvre typhoïde ne sont apparues en Amérique aussi que vers 1518^ importées par les Européens.
En Australie, à la Nouvelle-Zélande et dans certaines îles de la Polynésie, la tuberculose ne serait fréquente que depuis peu de temps. Power (1) fait observer que l'apparition de la maladie à la Nouvelle- Zélande date du moment où les naturels ont eu des rapports plus étroits avec les blancs. Il en dit autant de la terre de Van-Diémen. a Les habitants de ce pays, dit-il , vivaient auparavant dans des troncs d’arbres, et passaient, selon leurs besoins ou leurs plaisirs, d’une partie du pays dans l’autre ; mais, à l’arrivée des premiers voyageurs, il y eut des inimitiés et des combats sanglants entre eux et les naturels, qui finalement furent repoussés et resserrés dans un espace très-étroit. Le gouvernement leur procura des vivres, dès habits, des demeures; il leur donna même des chefs. Mais un peuple qui était habitué à errer sans entravent à chercher lui-même sa nourriture ne pouvait supporter ces entraves sans souffrance, et bientôt il y eut une mortalité énorme , surtout par phthisie. »
Ellis (2) dit qu’à Taïti la phthisie n’est fréquente
(1) Power, cité par Hirsch, loc. Cit., p. 87.
(2) Ellis, cité par Hirsch, loc. cit., p. 87.
594 CONDITIONS PATHOGÉNIQUES DE LA TUBERCULOSE, que depuis peu de temps. Aujourd’hui elle y règne avec une intensité effrayante , ainsi que dans la plupart des îles dé l’Océanie, où elle enlève, selon Comeiras (1), près d’un tiers de la population. « On trouve à chaque pas, dit ce dernier, des familles entières en proie à une toux convulsive, des jeunes filles abandonnées par leurs parents, phthisiques à divers degrés, réduites à un état d’émaciation horrible à voir.» Faisons cette remarque excessivement importante, que, de même qu’en Amérique, la rougeole, la scarlatine, la fièvre typhoïde ont été aussi importées dans le pays océanien par les Européens. .
N’y aurait-il pas encore un rapprochement à établir entre la tuberculose et les maladies spécifiques touchant cette particularité : que ces affections Sont d’autant plus malignes, qu’elles s’attaquent à des populations vierges de leurs atteintes? Ce fait, évident pour les maladies zymotiques, ne semble-t-il pas se reproduire à propos de la phthisie? Ne serait-ce pas pour cette raison que les habitants de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande, de Taïti, etc., sont si cruellement éprouvés?
C’est assurément un phénomène bien curieux que de voir ces races indigènes se fondre, pour ainsi dire, et tendre à disparaître par les ravages d’un
(1) Comeiras, loc. cit.
ELLE N’ÉTAIT PAS CONNUE CHEZ CERTAINES PEUPLADES. 595 fléau qu’elles ne connaissaient pas avant leurs rapports avec les Européens. En face de pareils faits, quoi de plus rationnel que d’envisager cette endémicité de la phthisie comme une contamination par la race envahissante? Il y a longtemps, assurément, que telle aurait été l'explication donnée, si les théories régnantes sur la maladie l’avaient autorisé.
On a mis cette dépopulation des races indigènes sur le compte de l’alcool que les. Européens ont porté à ces sauvages. Pour que cela fût, il faudrait alors que cette liqueur eut la propriété vraiment spécifique de produire la phthisie, autrement on n’expliquerait pas par elle la création de la maladie de toute pièce. Chez nous, où les abus alcooliques sont si communs, on voit bien les buveurs succomber à l’empoisonnement alcoolique aigu ou chronique, mais on ne remarque pas que la phthisie les choisisse fie préférence. On vient même de préconiser l’alcool comme remède à cette affection. Enfin, les femmes, chez lesquelles l’abus de l’alcool est assurément très-exceptionnel, fournissent plus de victimes à la tuberculose que les hommes, preuve évidente que les excès de boissons ne sont même d’aucune influence sur la création de l’aptitude à la contracter. Mais, encore une fois, fl s’agirait ici de bien autre chose que de préparer un terrain propice à la maladie, il faudrait que les
396 CONDITIONS PATHOGÉNIQUES DE LA TUBERCULOSE, boissons alcooliques engendrassent la tuberculose comme le virüs varioleux engendre la variole.
On en est venu à accuser la civilisation d’une manière générale et les vices qu’on lui reproche, comme si ces peuplades eussent été la personnification de toutes les vertus avant leur contact avec nous.
Eh bien, si la civilisation doit encore porter ce méfait, c’est elle aussi qui est coupable de la phthisie des singes que l’on offre à notre curiosité dans les ménageries. Et cependant ces animaux ne partagent guère nos mœurs ; leur instinct d’imitation n’est pas encore allé jusque-là. Ce n’est pas non plus l’alcool qui les tuberculise. Pourquoi donc sont-ils si souvent phthisiques, si cè n’est parce qu’ils trouvent dans l'atmosphère du lieu de leur réclusion les causes de la maladie que les Nouveaux- Calédoniens, les Taïtiens et tant d’autres habitants des pays tropicaux trouvent dans leurs cases? Pourquoi accuser le froid de nos climats, puisqu’ils se montrent moins pernicieux peut-être, sous ce rapport, que les climats de l’équateur? Pourquoi les singes libres dans les forêts ne sont-ils pas tuberculeux, tandis que l’espèce humaine des mêmes lieux est décimée par la phthisie?
§ 6. — Tuberculose dans l'espèce bovine.
Cherchons encore d’autres arguments dans la pathologie comparée. L’espèce bovine, cela est bien connu, est très-souvent affectée de tuberculisation. Nous verrons plus loin les raisons qui nous font considérer la pommelière de la vache comme de nature identique à la phthisie humaine. L’histoire de la pommelière ne laisse pas que de nous faire entrevoir de précieuses données touchant la pathogénie des affections tuberculeuses. Qu’on nous permette donc d’entrer dans quelques détails à ce sujet.
La médecine vétérinaire â naturellement passé par les diverses fluctuations théoriques de la médecine humaine. Nous retrouvons, à propos de la tuberculisation de l’espèce bovinn, les mêmes idées, les mêmes préoccupations dogmatiques que dans la tuberculisation de l’homme. Le froid, le chaud, la nourriture, la lactation, etc., ont tour à tour été invoqués. Mais tandis que les observateurs faisaient des efforts considérables pour se défendre de l’idée de spécificité, ils ne pouvaient s’empêcher cependant de consigner certains faits dont la contradiction flagrante avec les théories ne laissait pas que d les étonner beaucoup.
11 paraît avéré que la pommelière a régné à la
598 CONDITIONS PATHOGËNIQUES DE LA TUBERCULOSE, façon des maladies épidémiques, et pour ainsi dire par bouffées, dans des lieux où elle ne réside pas d’une manière continue. Nous trouvons dans le Dictionnaire de Hurtrel d’Àrboval des renseignements qui portent à croire ce fait, et qui nous indiquent en même temps que la nature contagieuse de cette maladie a été et est encore acceptée, a Huzard a été chargé de la combattre en 1789, 1791 et 1794, aux faubourgs de la capitale , où elle estplvs commune qu’ailleurs, de même qu’aux environs. Elle a aussi régné en 1791 dans l'arrondissement de Sarrebourg, département de la Meurthe, et on l’a observée à différentes époques en Suisse, dans les départements du Jura, du Doubs, des Vosges, etc. Elle affecte au reste les vaches laitières de tous les pays, surtout lorsqu'elles sont nourries à l’étable, et elle n’est pas rare non plus chez les mâles châtrés ou non châtrés. Elle n’est pas contagieuse comme plusieurs personnes le croient encore, et quoique dans certaines circonstances elle fassepérir en peu de temps presque toutes les bêtes de certaines vacheries, il faut s’en prendre à ce que ces animaux participent en commun aux mêmes causes. La maladie n’est pas non plus épizootique, puisqu’elle ne peut être attribuée à des causes générales (lj. » Puis Hurtrel d’Arboval s’évertue à accumuler comme
(1) Hurtrel d’Arboval, DicU de méd., de chir. et d'hy g. vétérinaire, art. Phthisie.
causes de la pommelière toutes les conditions possibles dans lesquelles se trouvent les vaches: logement bas, chaud, peu aéré et rempli de vapeurs ammoniacales, régime, lactation, voyage forcé pour arriver à Paris, etc. « Enfin, dît-il, lorsque ces mêmes vaches se trouvent entre les mains des nourrisseurs, elles changent complètement de nourriture, d’habitudes, de manière d’être ; la vue du beau ciel, l’air libre , cet aliment nécessaire à l’entretiende leur santé, la verdure, toutcequi leur convient leur est ravi ; une fois renfermées dans les étables de Paris ou des grandes villes, une, vie nouvelle commence pour elles, et elle ne vaut pas celle qu’elles viennent de quitter. Presquetoujours leürs nouvelles étables sont basses, humides, peu spacieuses, constituent des réduits étroits, obscurs, exactement clos, où l’air ne peut entrer que par la porte, qui est le plus souvent fermée, où le fumier séjourne pendant des mois entiers. . . . Les vaches qui se trouvent placées dans de telles conditions ont constamment la respiration courte et la poitrine toujours dans un état de contrainte et d’oppression. Celles qui sont placées près des portes de leurs logements ou des fenêtres , s'il s’en trouve , se défendent long* temps, et celles qui sont dans le fond de l’étable, dans les coins surtout où l’air ne peut se renouveler que tres-imparfaitement, sont les individus qui résistent le moins.,.. Il est remarquable qu’en Suisse, les
400 CONDITIONS. PATHOGÉNIQUES DE LA TUBERCULOSE, vaches ne soient pas exemptes de devenir phthisiques, bien qu’elles passent la belle saison à paître dans les montagnes et qu’elles n’aient alors pour logements que des hangars où elles peuvent respirer comme en plein air. Mais aussi et ordinairement pendant F automne et l’hiver, elles sont dans des étables basses où l’on entasse le foin sur des perches, où il n’entre d’air que par la porte et par une communication avec la grange ; ces étables sont extrêmement chaudes... La maladie se développe plus vite chez les habitants peu aisés de la Suisse, qui n’ont point de pâturages, dont les vaches ne sortent jamais et sont souvent mal nourries... La vache que le malheureux mène à la corde pour pâturer le long des chemins, fournit un bon lait et n’est point malade.
M. Huzard fils a aussi appelé l’attention sur les mauvaises conditions de stabulation des vaches laitières de Paris, mais en expliquant leurs effets parle refroidissement, qui résulterait pour ces animaux de l’ouverture des portes et des fenêtres pendant qu’ils sont en transpiration. Cette explication est aussi contestable que possible, mille circonstances sont là pour l’infirmer. M. Huzard semble en sentir lui-même le côté attaquable lorsqu’il dit: « Cependant les bizarreries apparentes dans la manière dont elle sévit sur les individus et dans les étables, lui donnent, parmi les nourrisseurs et le
vulgair e, un vernis de merveilleux, qui laisse dans l’incertitude sur la nature de cette enzootie, les personnes même versées dans, les connaissances médicales qui ne sont point à même d’apprécier les causes de sa fréquence (1). »
Ainsi donc voici encore, dans la production de la phthisie des bêtes bovines, les mêmes allégations que pour celle de l’homme ; une circonstance seule se présente avec constance, c’est une sorte d’infection par les étables insuffisamment aérées et par l’agglomération des individus.
Ce n’est pas la mauvaise nourriture, puisque l’éleveur de Paris veut avant tout du lait, et la mauvaise nourriture ne le donne pas. Du reste, dans certaines contrées de la France où l’on attelle les vaches, et où, pendant certaines années de disette de fourrage, on les nourrit en grande partie avec de la paille, tout en les contraignant à un travail pénible, la phthisie ne sévit pas sur ces animaux.
Ce ne sont pas les fatigues, les vaches de Paris n’en ont pas.
Ce n’est pas la lactation, les mâles châtrés ou non n’en sont pas préservés.
Ce n’est pas le froid, les vaches à l’étable en sont plus garanties que celles qui parquent et qui sup-
(1) Huzard, Rapport à M. le préfet de police sur la pommelière ou phthisie pulmonaire des vaches laitières de Paris et des environs (Ann. d'hyg., Ire série, t. H).
\illemin. 26
402 CONDITIONS PATHOGÉNIQUES DE LÀ TUBERCULOSE, portent la fraîcheur des nuits, l’humidité de la terre : et les intempéries. .
Ce ne sont pas des causes morales, à moins que l’on ne prenne au sérieux la vue du beau ciel invoquée par Hurtrel d’Arboval.
C’est encore moins la civilisation et ses moeurs condamnées, quoique la vache de la campagne devienne phthisique à Paris et dam les grandes villes.
En dernier ressort, nous ne pouvons donc admettre que la viciation de l’air, pour l’espèce bovine comme pour l’espèce humaine. Et n’est-il pas frappant de voir la tuberculose détruire avec rapidité presque toutes les bêtes de certaines vacheries, comme nous avons vu des familles entières, habitant la même case, à Taïti et ailleurs, disparaître par la phthisie? Est-il moins étrange encore que ce soit les vaches placées près des portes ou des fenêtres qui résistent plus longtemps que les autres, tandis quecelles qui occupent le fond de l’étable, les coins surtout, résistent moins? Comment expliquer 1 immunité de la vache isolée du malheureux, qui a pour t oute nourriture le pâturage commun qu’elle ramasse le long des chemins? Est-elle plus confortablement logée que les bêtes nombreuses du riche -propriétaire ? Le vulgaire qui a vu dans cette maladie un vernis de merveilleux , n’a-t-il pas deviné qu il y avait dans sa production quelque chose d inexplicable avec les causes banales ordinaires?
§ 7 • — De la contagion de la tuberculose.
Enfin , rappellerons-nous les idées répandues sur la contagion de la phthisie et qui sont toujours restées vivaces dans beaucoup d’esprits, malgré toutes les théories sur la pathogénie de cette affection? Pour quéia coutume de brûler les vêtements, les matelas, de désinfecter les chambres des individus morts de phthisie, etc., ait été conservée dans certaines contrées-, en dépit des nouvelles idées scientifiques, il faut bien quela tuberculose se soit révélée sous des dehors capables de prêter quelque fondement à un tel usage.
Le nombre des praticiens qui ont gardé une foi entière à la contagion de la phthisie est trèsconsidérable. Nous croyons inutile de les rappeler ici, et, du reste, la tradition écrite serait loin de les livrer tous. Ceux même qui se sont pleinement abandonnés au courant anticontagiùniste, qui, depuis Broussais, avait tenté d’entraîner toutes les maladies, y compris la syphilis pour un instant, n’ont pu s’empêcher de faire quelques timides réserves à cet endroit. Nous ne citerons que M. Andral parmi tant d’autres : « La efainte de la contagion de la phthisie pulmonaire, dit-il, était poussée à un tel point, dans les siècles qui ont précédé le nôtre, que Morgagni lui-même avoue qu’il n’a jamais osé faire que très-peu d’ouvertures de corps
de phthisiques, de peur, dit-il, de contracter leur maladie. Il conserva ce préjugé toute sa vie, et, dans une de ses lettres, on lit la phrase suivante : Phthisicorum cadavera fugi adolescens, fugio etiam senex.
« On a sans doute singulièrement exagéré la facilité de contagion de la phthisie pulmonaire. Cependant est-il sage de la nier absolument et dans tous les cas? Qui pourrait affirmer, avec des preuves suffisantes à l’appui de son opinion, qu’une maladie , qui ne saurait jamais être considérée comme 'purement locale , et qui , à mesure qu’elle avance , présente l’image d’une sorte d’infection de toute l’économie , n’est pas susceptible de se transmettre, dans les cas où des contacts très-rapprochés et continuels (comme, par exemple, le coucher dans un même lit) exposent un individu sain à absorber les miasmes qui se dégagent et de la muqueuse pulmonaire et de la peau des malades? Tout ce que je puis dire, sans prétendre décider en dernier ressort une aussi grave question, c’est que, dans le cours de ma pratique, j’ai été plus d’une fois frappé de voir des femmes commencer à présenter les premiers symptômes d’une phthisie pulmonaire peu de temps après que leur mari, dont elles avaient partagé la couche jusqu’au dernier moment, avait succombé à cette maladie.
« Une pareille question sera toujours scientifiquement très-difficile à résoudre, en raison de la