DOUZIÈME ÉTUDE
Des rapports de la tuberculose avec les fièvres éruptives et avec la fièvre typhoïde.
L’éruption des granulations tuberculeuses rappelle celles des fièvres exanthématiques. — Analogie entre l’invasion de la tuberculose aiguë ét celle des fièvres éruptives. — Phthisies qui simulent la fièvre typhoïde et réciproquement. — La tuberculose et la fièvre typhoïde ont toutes deux des manifestations anatomiques dans le système lymphaticoconjonctif. — L’âge de prédilection est le même pour ces deux maladies. — Les mêmes conditions étiologiques président à leur formation. — Antagonisme entre la tuberculose et la fièvre typhoïde.
Le développement simultané de nombreuses granulations tuberculeuses dans les séreuses et les parenchymes splanchniques, n’a rien de plus comparable que les déterminations des fièvres éruptives. Cette analogie entre la tuberculose et ces fièvres a été parfaitement indiquée par M. J. Crüveilhier, en ces termes * « Le rapprochement entre les granulations pulmonaires et les maladies érup-
DES RAPPORTS DE LA TUBERCULOSE, ETC. 409 tives 11’est-il pas justifié par les éruptions granuleuses et tuberculeuses des membranes séreuses, et par la coïncidence des granulations pulmonaires avec les granulations d’autres organes, et, en particulier, de la rate, des ganglions lymphatiques et des' membranes séreuses? Comme les maladies éruptives, les tuberculisations aiguës ou chroniques supposent donc une cause générale , une diathèse qui se produit dans des conditions bien déterminées... Une des formes les plus remarquables de la tuberculisation des membranes séreuses, e’e&t, sans contredit, celle de la méningite sous-arachnoïdienne tuberculeuse. C’est là que l’idée de la tuberculisation aiguë s’est présentée pour la première fois à mon esprit, et depuis lors les faits m’ont autorisé à généraliser cette idée et à considérer l’affection tuberculeuse aiguë comme se comportant dans beaucoup de cas à la manière d'une maladie éruptive. . . La tuberculisation est vraiment le seul mode de maladie, éruptive pour les organes autres que les tissus membraneux (1). »
Cette comparaison entre la tuberculose et les fièvres éruptives n’a certainement rien que de trèsfondé, d’autant plus que la forme aiguë et généralisée de cette maladie se comporte aussi svmptomatologiquement, comme les pyrexies exanthématiques.
(1) J. Cruveilhier, Anatomie pathologique, t. IV, p. 666, 688 et 848.
La tuberculisation aiguë débute habituellement d’une façon subite, au milieu d’une santé parfaite avec accompagnement de fièvre, de frissons, de céphalalgie, de courbature et d’inappétence. Dans les cas moins aigus, l’éruption tuberculeuse est aussi marquée par un appareil fébrile d’intensité variable, et nous sommes persuadé qu’il manque rarement. Mais alors, s’il n*y a pas d’hémoptysies pour éveiller les soupçons, le diagnostic est bien souvent difficile à établir, et il se formule presque toujours par les expressions banales de courbature, embarras gastrique, rhume, bronchite.
Une analogie de plus encore entre la tuberculose et les fièvres éruptives, c’est que les accidents fébriles se calment au bout d’un certain temps qui correspond très-probablement avec le moment où 1 éruption est faite. Ceci se voit dans les éruptions tuberculeuses accompagnées d’hémoptysies; on le remarque aussi dans le courant d’une tuberculose à marche chronique, pendant laquelle on voit îeparaître, de loin en loin, des symptômes aigus coïncidant avec des poussées granuleuses que 1 autopsie permet de confirmer dans bien des cas. L’éruption achevée, la santé semble renaître. Qui n a vu certains phthisiques offrant un nombre plus ou moins grand de ces recrudescences, accompagnées ou non de crachements de sang, de fièvre,
AVEC. LES FIÈVRES ÉRÜPTJVÈS ET TYPHOÏDE. Ail d’amaigrissement, etc.? Enfin, un dernier point de ressemblance entre la tuberculose et les fièvres exanthématiques, voire même avec les affections zymotiques en général, c’est qu’elle se montrerait, dans certains milieux et à certaines époques de l’année, avec une fréquence variable. M. Colin (1) en fait la remarque à propos de la tuberculose aiguë, la seule qui se prête à une observation de ce genre, attendu qu’on ne saurait guère préciser au juste les débuts des formes lentes. Notre savant collègue est persuadé que l’apparition de la tuberculose aiguë peut être rapportée à « l’existence réelle d’un génie épidémique. »
S’il est une maladie qui simule la fièvre typhoïde, dans un certain nombre de cas, et qui expose à des erreurs fréquentes de diagnostic, c’est bien la tuberculose aiguë; des observateurs du plus grand mérite s’y sont trompés. Nous croyons qu’il est des exemples où il est absolument impossible d’arriver à, une affirmation entièrement hors de doute. L’analogie entre l’appareil symptomatique de cette forme de tuberculose et celui de la fièvre typhoïde est tellement complète, que l’autopsie est parfois seule capable de faire cesser l’hésitation. Et il n?y a nul doute que la confusion n’ait été faite plus d’une
(1) L. Colin, Études cliniques de médecine militaire. Paris, 1864, p. 66.
fois. Thirial, dans un excellent travail, a fait ressortir ce point de pathologie (1).
La tuberculose aiguë débute en effet subitement au milieu de la santé la plus parfaite, par un appareil fébrile marqué, analogue à celui des fièvres éruptives et de la fièvre typhoïde à invasion brusque. C’est quelquefois un frisson initial qui ouvre la scène; la face est vultueuse, la peau très-chaude; il y a une céphalalgie intense, épistaxis, prostration, agitation, délire principalement nocturne, alternant avec la stupeur; toux sèche, pénible, quinteuse, oppression, respiration fréquente, sibilance dans toute la poitrine, soif vive, dents fuligineuses, ventre tendu, ballonné, douloureux, diarrhée ou constipation. Des taches rosées lenticulaires, et des sudamina surtout, complètent la ressemblance entre la tuberculose aiguë et la fièvre typhoïde. La prostration augmente insensiblement,- ■ l’amaigrissement est très-rapide, le pouls devient dicrote, il y a des soubresauts de tendons, et le malade succombe dans le coma au bout de dix, quinze, vingt ou trente jours.
En face de cet ensemble symptomatique, quel est le médecin qui ne s’est senti embarrassé, ou plutôt combien de fois 11’est-il pas arrivé, au con-
(1) Thirial, Mémoire sur quelques difficultés de diagnostic, dans certaines formes de fièvre typhoïde, et notamment dans la forme dite pectorale ( Union médicale, 1851-1852).
AVEC LES FIÈVRES ÉRÜPT1VES ET TYPHOÏDE. 415 traire, que sans embarras aucun on a conclu carrément à l’existence d’une fièvre typhoïde qui n’existait pas? Il est même advenu, l’autopsie ayant révélé une éruption tuberculeuse abondante, qu’on a conservé l’idée de l’existence simultanée d’une fièvre typhoïde et d’une tuberculisation.
Mais la tuberculose aiguë ne conduit pas toujours à la mort fatalement. L’aeuïté. des symptômes s’émousse, la fièvre finit par s’éteindre quand l’éruption est terminée, et le malade rentre graduellement dans un état de santé meilleur ; seulement la toux et la bronchite persistent à un certain degré, les sueurs nocturnes continuent, le malade amaigri ne recouvre qu’un appétit médiocre. L’auscultation pratiquée avec soin ne tarde pas à signaler quelques signes de tuberculisation pulmonaire, ou bien un épanchement pleurétique se forme plus ou moins lentement, et l’on croit alors avoir affaire à une phthisie succédant à une lièvre typhoïde, tandis que l’on a assisté à l’évolution continue d’une tuberculisation.
D’autres fois, c’est une fièvre typhoïde qui paraît survenir à la suite d’une tuberculose plus ou moins lente, ou mieux qui semble se greffer sur elle. Ceci a lieu lorsque, chez un individu atteint de phthisie bien avérée, une éruption secondaire de tubercules survient en donnant lieu tout à coup à un ensemble de symptômes graves, tels que fièvre intense, pro-
stration, délire, sécheresse et fuliginosités de la langue, en un mot à la réunion des caractères que nous venons de rapporter à propos de la tuberculose aiguë. Cette recrudescence a fait admettre rexistence des fièvres typhoïdes pendant le cours de certaines phthisies, lorsqu’il s’agissait uniquement d’une aggravation soudaine de la maladie consomptive, d’une tuberculose aiguë secondaire due à la survenance d’une nouvelle éruption. Ce phénomène est assez commun, non à un degré tel qu’il doive toujours entraîner une pareille erreur, mais avec des intensités variables (1).
La tuberculose aiguë se montre donc dans deux circonstances différentes. Dans un cas, elle débute brusquement sur des individus en bonne santé; dans l’autre, elle survient pendant le cours d’une phthisie à marche ordinaire. Dans le premier cas, on peut, si la maladie s’améliore, croire à une tuberculisation consécutive à une fièvre typhoïde ; dans le second, au contraire, on est conduit à penser à une fièvre, typhoïde greffée sur une tuberculisation.
Ce n est pas seulement dans les cas où l’on corn State un appareil fébrile et typhoïque très-prononcé, que la tuberculose et la fièvre typhoïde peuvent être confondues; L’erreur n’est pas moins facile
(1) Thirial, loc-. cit.
AVEC LES FIÈVRES ÉRUPTIVES ET TYPHOÏDE. 415 lorsqu’on a affaire à des degrés d’une moindre intensité. La dothiénentérie est loin d’être toujours semblable à elle-même dans ses manifestations symptomatiques ; il y a de ces cas légers qui ne sc «diagnostiquent que par exclusion. Un individu présente une fièvre continue sans symptômes abdominaux bien marqués , avec ou sans bronchite sibilante : si la fièvre s’éteint au bout d’une huitaine de jours, nous concluons à un embarras gastrique fébrile ; si elle dure plus longtemps, nous penchons vers une. fièvre typhoïde; souvent, par prudence, certains médecins admettent même une fièvre continue essentielle. Combien de tuberculisations latentes se déguisent sous ces dehors ! L’éruption tuberculeuse terminée, la fièvre tombe, le malade semble entrer en pleine convalescence, mais la tuberculose est en possession de son organisme, l’ennemi est dans la place. La vraie santé ne reparaît plus, ou, si elle renaît pour quelque temps en apparence, elle ne tarde pas à péricliter de nouveau, et la consomption arrive tôt ou tard.
Si la tuberculose aiguë peut conduire à croire â une fièvre typhoïde, celle-ci en revanche peut aussi simuler la phthisie. C’est principalement la forme dite pectorale de la dothiénentérie qui expose à une pareille erreur : « Rien n’est plus ordinaire^ dit Thirial, que de voir de graves complications thoraciques faire explosion, et des bronchites te?
naees, réfractaires, faire les symptômes dominants de la maladie, allonger indéfiniment la convalescence, faire redouter longtemps, par leur durée, leur persistance et d’autres caractères menaçants, la terminaison par la phthisie pulmonaire, et néanmoins, n’arrive-t-îl pas assez souvent que ces bronchites finissent, après un temps plus ou moins long, à s’user insensiblement, et même que tous les accidents du côté de la poitrine disparaissent d’une manière complète et définitive ? » Ce fait est confirmé par M. Guéneau de Mussy (1), dans les termes suivants : « Ce que je sais, c’est que, dans la convalescence de la fièvre typhoïde, j’ai quelquefois vu des catarrhes opiniâtres accompagnés d’une fièvre à physionomie hectique, d’une toux incessante, et qui, après avoir inspiré les plus vives inquiétudes, se terminaient par une complète guérison. Dans des cas semblables, il m’est arrivé de porter un pronostic plus favorable que ne semblait m’y. autoriser la gravité des symptômes, en m’appuyant à la fois sur l’autorité de MM. Rilliet et Barthez, et sur les souvenirs de ma propre pratique. »
Ainsi donc, il est avéré que la confusion entre une tuberculose et une fièvre typhoïde est très-facile et qu’elle doit être faite dans maintes cir-
(1) N. Guéneau de Mussy, Leçons cliniques sur les causes et le traitement de la tuberculisation pulmonaire. Paris, p. 24.
AVEC LES FIÈVRES ÉRUPTIVES ET TYPHOÏDE. 417 constances. Il n’y a pas lieu de se défendre d’une erreur qui a été commise par les autorités les plus grandes et qui très-souvent est presque impossible, à éviter. Ce fait est à retenir, nous en aurons besoin plus loin.
Mais ce qu’il importe de bien saisir, c’est précisément aussi ce point de ressemblance entre la dothiénentérie et la tuberculose aiguë, au point de vue symptomatique. N’est-il pas étrange que la phthisie, qui passe pour être l’abou tissant de toutes les causes débilitantes, éclate ainsi subitement avec toute l’intensité et les allures d’une fièvre éruptive ou d’une fièvre continue, et cela, chez des hommes robustes et d’une santé irréprochable? Cette élévation subite de la température, ces désordres nerveux, cette prostration souvent très-grande, etc., n’ont d’analogue que dans les maladies où un virus, un agent miasmatique quelconque, a pénétré dans l’organisme. En présence' de cas pareils, on ne peut se défendre de l’idée d’empoisonnement, dans le sens général d’infection de l’économie par un principe morbide.
Nous n’avons pas besoin de faire ressortir de nouveau la similitude des symptômes, tels que épistaxis,: sudamina, délire nocturne, etc., etc. Nous dirons seulement que la tuberculose, comme la fièvre typhoïde, amène très-rapidement un amaigrissement considérable et une anémie profonde
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qu’il est difficile de regarder comme la conséquence unique delà fièvre et de l’abstinence, mais qui semblent être un effet direct de la cause morbide. Une lésion inflammatoire simple avec fièvre intense et diète absolue, ne conduit pas à un pareil état général dans un espace de temps aussi court. La fièvre intermittente, quelque prolongée qu’elle soit, n’entraîne pas cette émaciation caractéristique. La tuberculose chronique n’est-elle pas, du reste, la maladie consomptive par excellence?
Les analogies symptomatiques que nous venons de signaler entre la phthisie et la fièvre typhoïde ne sont pas les seules. La forme des lésions ainsi que leur siège de prédilection, offrent aussi plusieurs points de ressemblance. Sans compter les perturbations du système nerveux qu’on rencontre à peu près identiques dans la dothiénentérie et la tuberculose aiguë, il y a, dans le système fondamental (lymphatico-conjonctif), des altérations qui rapprochent ces deux affections l’une de l’autre. Et, d’abord, toutes différentes que soient, au point de vue anatomique, les manifestations pulmonaires dei la phthisie de celles de la fièvre typhoïde, il n en est pas moins vrai qu’il y a, dans l’une et dans l’autre de cës maladies, une action de l’agent étiologique sur les organes respiratoires. Gela est incontestable pour la phthisie, et cela ne l’est
AVEC LES FIÈVRES ÉRUPTIVES ET TYPHOÏDE. 419 pas moins pour la dothiénentérie. La bronchite sibilante, les pneumonies dites hypostatiques de la fièvre typhoïde ne sauraient être considérées comme de purs phénomènes vasculaires et mécaniques.
D autre part, les agents morbides de la phthisie et de la fièvre typhoïde portent principalement leur action sur les organes lymphatiques. Les altérations des ganglions mésentériques et des follicules clos de l’intestin sont la règle dans la dothiénentérie ainsi que la tuméfaction de la rate. Et l’on sait combien la tuberculisation de ces organes est chose fréquente. Il y a plus, c’est que si les follicules intestinaux réagissent sous l’impression de l’agent tuberculeux, comme dans la fièvre typhoïde, ce sont ceux de la fin de l’intestin grêle et principalement ceux des plaques terminales de cette partie du tube digestif qui sont affectés. Les ulcérations qui surviennent dans les deux cas sont quelquefois tellement ressemblantes, qu’il pourrait y . avoir méprise si l’on n’avait pas assisté à l’évolution de la maladie. Au point de vue histologique, les altérations des organes lymphoïdes sont pour ainsi dire les mêmes, dans l’un et dans l’autre cas î il y a une multiplication abondante des éléments globulaires* et la seule différence appréciable consiste dans la moindre abondance de liquide cellulaire qui donne à la. lésion tuberculeuse
un état de sécheresse qu’on ne retrouve pas dans
la lésion correspondante de la fièvre typhoïde.
Outre la déglobulisation rapide, qui se produit habituellement dans les deux maladies dont nous nous occupons et qui conduit à une anémie plus ou moins profonde, il y aurait encore, selon M. Schützenberger (1), un phénomène commun à la tuberculisation à la deuxième période et la maladie typhoïde ; c’est que les globules rouges, agités dans l’oxgyène, ne prendraient plus la coloration vermeille du sang artériel.
Les analogies plus ou moins éloignées qu’offrent entre elles la tuberculose et la fièvre typhoïde, au point de vue symptomatologique et anatomique, n’impliquent pas assurément l’identité de nature de ces deux affections; cependant, comme nous le verrons plus loin, il y a lieu de tenir sérieusement compte des rapports qui existent entre les différentes maladies dont les causes morbides montrent une affinité spéciale pour les différents tissus du système fondamental de l’organisme, et qui y généralisent leurs effets.
A d’autres points de vue, la tuberculose et la fièvre typhoïde permettent encore des rapprochements intéressants. Ainsi, par exemple, il y a ce fait digne de remarque, que toutes deux ont une
(1) P. Schützenberger, Chimie appliquée à la physioloqie animale. Paris, 1864, p. 377.
AVEC LES FIÈVRES ÉRUPTIVES ET TYPHOÏDE. 421 prédilection manifeste pour certains âges de la vie. Tous les observateurs sont d’accord pour attribuer à la phthisie une préférence, marquée pour les individus âgés de 20 à 35 ans. La fièvre typhoïde présente sous ce rapport l’analogie la plus complète. Les calculs de MM. Louis, Chomel , Lombard (de Genève), Fauconnet, Costella etCornaz, Marc d’Espine sont d’accord pour établir cette vérité. La fièvre typhoïde, dit Marc d’Espine, est trèsrare avant la première année, et après 70 ans elle semble ne plus exister. Comme on le voit, les aptitudes à la fièvre typhoïde et à la phthisie sont les mêmes en tant qu’elles ressortissent à l’âge du moins.
En dehors des prédispositions dues à l’âge, et qui tiennent aux individus, il y a, pour la tuberculose, des influences extérieures qui président à l’éclosion de la maladie et qui se retrouvent à peu près les mêmes pour la fièvre typhoïde. Ainsi, les localités où la phthisie est rare, sont aussi remarquables par la rareté de la dothiénentérie, et réciproquement. Guilbert (1), dont la thèse a pour objet de démontrer l’absence de la tuberculose sur les hauteurs des Cordillères, déclare que « la fièvre typhoïde est complètement inconnue sur le plateau des Cordillères ; cette absence complète a
(I) Guilbert, loc. cit.
[m DES RAPPORTS DE LA TUBERCULOSE
frappé, dit-il, tous les médecins qui ont visité ces localités. »
Nous avons déjà cité, page 388, Inobservation de M. Grellois, qui a constaté l’absence de la fièvre typhoïde et de la tuberculose chez les Arabes D’Hamman-Meskhoutin, malgré les affreuses conditions hygiéniques de cette peuplade.
La fièvre typhoïde, comme la phthisie, n’est apparue, en Amérique et en Australie, que depuis le commerce des peuples de ces contrées avec les Européens.
Le fait remarquable signalé par M. Tholozan (1), à' savoir, que la phthisie, si extraordinairement fréquente dans l’armée, devient presque nulle chez les soldats en campagne, se retrouve le même à propos de la fièvre typhoïde : « La phthisie et la fièvre typhoïde, dit-il, très-fréquentes dans les hôpitaux, se développent très-rarement dans les conditions hygiéniques de la guerre active. »
Quelle que soit l’interprétation que l’on accepte au sujet de l’antagonisme entre la tuberculose et lés fièvres palustres, il y a cela de particulier que là où il y a rareté de la phthisie et fréquence des affections palustres, il y a aussi une diminution correspondante de la fièvre typhoïde. M. Boudin ne manque pas d’accoler ensemble la tuberculose et
(1) Tholozan, loc. cit.
AVEC LES FIÈVRES ÉRUPTIVES ET TYPHOÏDE. 425 la dothiénentérie, en les opposant aux fièvres intermittentes. Drack insiste beaucoup sur l’augmentation de fréquence de la phthisie pulmonaire et de la fièvre typhoïde, à mesure que les affections paludéennes disparaissent de certaines localités, Brunache déclare aussi ce double antagonisme dans un écrit intitulé : Recherches sur la phthisie pulmonaire et la fièvre typhoïde dans -leurs rapports avec les localités marécageuses .
Si donc l’on admet l'explication que nous avons adoptée touchant la rareté de la tuberculose dans les contrées palustres, et que nous avons consignée dans la précédente étude, on considérera l’agglomération et la condensation de la population dans des espaces resserrés comme une des conditions pathogéniques de cette affection. Il est reconnu depuis longtemps, du reste, que la fièvre typhoïde est endémique dans les grands centres de population et qu’elle s’aggrave et se multiplie par la vie en commun et le confinement. La fièvre typhoïde et la phthisie sont les causes les plus puissantes de la mortalité dans les établissements où vivent un grand nombre d’individus, comme dans les casernes, les séminaires , les collèges, les couvents, etc.
Un point curieux dans l’histoire des maladies qui nous occupent, c’est assurément l’exclusion
de l’une par l’autre, exclusion, sinon absolue, du moins assez évidente pour qu’elle ait frappé des observateurs. Cependant les avis ne laissent pas que d’être partagés touchant cette question. Mais la divergence des opinions s’est peu à peu expliquée, à mesure que l’on a mieux saisi les causes d’erreur qui ont amené la confusion fréquente de la tuberculose avec la fièvre typhoïde. Nous avons fait voir, au commencement de cette Étude, combien le diagnostic offre de difficultés réelles, et montré que rien ne ressemble plus à une dothiénentérie qu’une tuberculose aiguë soit primitive, soit secondairement développée, pendant le cours d’une phthisie à marche lente. D’autre part, nous avons indiqué combien il faut se mettre en garde contre la forme pectorale de la fièvre typhoïde qui peut faire admettre l’existence d’une tuberculisation,, principalement lorsque la bronchite se continue pendant la convalescence avec un état hectique qui imite assez bien celui de la phthisie.
Il est de toute évidence que c’est sur des erreurs de ce genre que repose le désaccord des pathologistes concernant l’antagonisme entre la tuberculose et la fièvre typhoïde. Les auteurs qui les ont partagés sont, du reste, peu nombreux. On ne peut guère ranger Laennec parmi eux d’après cette vague assertion : qu’il pensait « que
AVEC LES FIÈVRES ÉRUPTIVES ET TYPHOÏDE. 425 toutes les fièvres continues étaient des occasions favorables au développement des tubercules. »
Quand M. Grisolle admet que la fièvre typhoïde peut conduire, pendant la convalescence, à là tuberculisation, ne voit-on pas dans cette prétendue phthisie un exemple de bronchite persistante, que Thirial et M. Guéneau de Mussy ont recommandé à l’attention, comme étant une cause de méprise facile à commettre? C’est précisément dans cette erreur même que tombe M. Mercier (1 ) lorsqu’il dit avoir vu « dans plus d’une occasion la phthisie suivre de si près la fièvre typhoïde, qu’elle devenait pour ainsi dire subintrahte? » M. llevilliod (2) a parfaitement fait voir par où pèche cette assertion.
Lorsque M, Leudet (3) dit que « la fièvre typhoïde peut compliquer la tuberculisation aiguë , et rendre le diagnostic presque nécessairement erroné ou incomplet , » on se demande sur quoi il s’appuie pour admettre l’existence de la fièvre typhoïde, puisque l’appareil symptomatique de cette affection est le même que celui de la tuberculisation aiguë. Rien ne prouve mieux, du reste, que l’on a attribué les symptômes de la tuberculose aiguë à la dothiénentérie que cette phrase de M, Mercier : « Ces deux maladies peuvent exister dès le début, se dévelop-
(1) Mercier, Thèse de Paris, 1855.
(2) Revilliod, Thèse de Paris, 1865.
(3) Leudet, Thèse de Paris, 1851.
per simultanément et parcourir parallèlement toutes
leurs périodes sans préjudice Tune de l’autre. »
Thirial est un de ceux qui ont les premiers mis un évidence l’antagonisme delà tuberculose et de la fièvre typhoïde. Avant lui, M. Andral, Forget et M. Louis avaient reconnu la rareté de la complication et de la terminaison de la fièvre typhoïde par la tuberculisation. MM. Rilliet et Barthez, ainsi que M. Pidoux, avaient aussi formulé la loi de l’antagonisme entre ces deux affections; mais Thirial (1), en faisant ressortir les causes d’erreur qui peuvent entacher le diagnostic, a donné à cette vérité un appui qu’elle n’avait pas avant lui; il formule le résultat de ses recherches de la manière suivante : « Cette maladie (la tuberculisation) succède rarement à la fièvre typhoïde, même dans les cas où les complications du côté de la poitrine ont été les plus intenses et les plus prolongées ; voilà un des résultats les plus remarquables que les recherches des anatomo-pathologistes modernes, et notamment de MM. Louis et Andral, ont mis tout à fait hors de doute... Il ne m’est jamais arrivé d’observer pour mon compte, et il n’est pas à ma connaissance que d’autres aient observé un seul cas de fièvre typhoïde
(1 ) Thirial, de l'Antagonisme entre la fièvre typhoïde et les maladies graves en général, et spécialement de l'antagonisme entre la fièvre typhoïde et la phthisie tuberculeuse ( Bulletin de là Société médicale des hôpitaux, 1855).
AVEC LÉS FIÈVRES ÉRUPTIVES ET TYPHOÏDE. .497 qui serait Venue se développer chez un individu atteint d’une phthisie confirmée, ou, en d’autres termes, d’une phthisie arrivée à ce point où les symptômes, tant généraux que locaux de l’affection pulmonaire, pussent par eux-mêmes jeter de l’obscurité sur le diagnostic de la fièvre typhoïde, ou du moins c’est tellement rare qu’il serait permis de voir entre ces deux maladies une sorte d’incompatibilité. »
Si M. Guéneau de Mussy est moins affirmatif, il 11’en confirme pas moins cet antagonisme par la réserve même qu’il apporte à se prononcer sur cette question. « Je crois avoir observé des malades, dit-il, qui sont devenus tuberculeux pendant la convalescence de la fièvre typhoïde; je dis : je crois, parce que, dans quelques cas, on peut se poser cette question : n’a-t-on pas pris pour une fièvre typhoïde une phthisie qui, au début, a suivi une marche aiguë?»
L’antagonisme de la tuberculose et de la fièvre typhoïde a été soutenu par M. Revilliod èt par M. Constantin Paul (1), ainsi que par plusieurs médecins au nombre desquels nous citerons notre excellent maître M. Godélier, qui se trouve mieux que personne à même d’observer le fait. En effet, dans la pratique des hôpitaux militaires de Paris, les
(1) Constantin Paul, de l’Antagonisme (Thèse d’agrégation. Paris,
deux causes les plus fréquentes de la mortalité chez le soldat sont la phthisie et la fièvre typhoïde. « Je n’ai jamais observé, ditM. Godélier, parmi les innombrables tuberculeux qui ont passé dans mon service de clinique, un seul cas de fièvre typhoïde, et, d’autre part, je n’ai jamais vu de typhoïques devenir tuberculeux pendant leur séjour à l’hôpital; ceux qui sont morts ne m’ont en outre jamais offert de tubercules dans les poumons ni dans d’autres organes. » (Communication orale.) Nous ajouterons qu’en ce qui nous concerne, nous avons constamment trouvé exacte l’assertion de M. Godélier, et nous croyons, sinon à un antagonisme absolu, au moins à une exclusion relative très-prononcée entre la tuberculose et la fièvre typhoïde.
Depuis que notre attention s’est arrêtée sur ce fait, nous avons interrogé un grand nombre de phthisiques dans le but de savoir s’ils avaient eu la fièvre typhoïde, et jusqu’ici nous n’avons rencontré cet antécédent chez aucun d’eux. Notre observation sur ce point est assurément insuffisante et trop incomplète pour qu’elle puisse servir de fondement à une sorte de loi d’exclusion de la phthisie par la fièvre typhoïde ; mais nous pensons que le fait est assez important pour qu’il mérite d’être étudié et poursuivi jusqu’à solution définitive.
L’antagonisme entre la tuberculose et la dothië-
AVEC LES FIÈVRES ÉRUPTIVES ET TYPHOÏDE. 429 iientérie ne préjugé rien en faveur des analogies ni des différences entre ces deux affections ; nous savons seulement d’une manière générale que certaines maladies spécifiques sont antagoniques à elles-mêmes. Il est rare d’observer deux fois sur le même individu la variole, la fièvre typhoïde, la rougeole, etc. Un autre antagonisme bien confirmé, c’est celui de la variole et du vaccin. Faudrait-il conclure que la phthisie et la fièvre typhoïde ont entre elles les mêmes raisons de s’exclure l’une l’autre que la variole et le vaccin? Une pareille affirmation irait assurément au delà de ce que commande la réserve scientifique. Mais nous croyons que l’immensité d’un fléau comme la tuberculose et l’impuissance presque absolue de guérir cette maladie, recommandent particulièrement à l’attention toutes les circonstances susceptibles d’avoir une influence quelconque dans la préservation de ce mal redoutable. Peut-être, en poursuivant cette voie, arrivera-t-on à trouver des moyens prophylactiques, comme cela est arrivé pour la variole.
En résumé, l’éruption des granulations tuberculeuses dans un grand nombre d’organes a la plus grande analogie avec celle des fièvres exanthématiques.
La tuberculose aiguë, comme les fièvres éruptives, débute soudainement, et quand il n’y a pas
mort rapide, les accidents aigus se calment après
l’éruption.
Mais la maladie avec laquelle la tuberculose peut le plus facilement être confondue, c’est la fièvre typhoïde, dont l’appareil symptomatique se retrouve à peu près identique dans la forme aiguë de la tuberculose.
La phthisie et la fièvre typhoïde semblent prendre naissance sous l’influence de conditions étiologiques similaires, à savoir : l’agglomération, le confinement, la vie en commun.
Ces deux affections ont le même âge de prédilection : de 20 à 55 ans.
Elles sont deux maladies générales dont les agents morbides portent leur action sur le système nerveux d’une part, et, de l’autre, sur le système lymphatico-conjonctif. Elles sont enfin antagoniques 1 une à l’autre, au moins dans une mesure générale.