‹ Études sur la tuberculoseChapitre 29 sur 52 · SEIZIÈME ÉTUDE · texte numérisé non relu

SEIZIÈME ÉTUDE

La tuberculose est inoculable

Inoculation du tubercule de l’homme au lapin. — Inoculation du tubercule de la vache au lapin. — Inoculation du tubercule du lapin au lapin. — Inoculation du tubercule de l’homme au cochon d’Inde. — Inoculation du tubercule de l’homme au chien. — Inoculation du tubercule de l’homme au chat. — Inoculation du tubercule de l’homme au mouton et à la chèvre. — Inoculation du tubercule de l’homme aux oiseaux. — Inoculation de la matière tuberculeuse infiltrée, dite pneumonie catarrhale, caséeuse, tuberculeuse, épithéliale, disséminée et chronique. — Inoculation de produits dits scrofuleux. — Inoculation de la tuberculose au moyen des crachats de phthisiques. — Inoculation de la tuberculose au moyen du sang de sujets phthisiques. — Injection de matière tuberculeuse dans la trachée. — Inoculation de la matière prise dans les tubercules- développés au lieu d’inoculation. — Durée d’incubation de la tuberculose. — Influence de la tuberculose sur la parturition. — Inoculation de substances pathologiques diverses étrangères à la tuberculose. — Examen de quelques objections à l’inoculabilitê de la tuberculose. — Caractères de la tubercuose expérimentale. — Effets locaux et effets généraux qui succèdent a 1 inoculation.

La série des études que nous venons de parcourir nous ayant surabondamment démontré que la

tuberculose ne relève pas des circonstances banales ordinaires, qu’elle affecte les allures d’une affection générale résultant d’un agent morbide qui infecte l’organisme tout entier, qu’elle se développe et se propage dans les conditions communes aux maladies zymotiques, qu’elle a les analogies les plus grandes avec la syphilis, mais surtout avec la morve-farcin, etc. etc., nous avons été amené à supposer qu'elle devait être inoculable comme ses congénères. Les expériences qui forment le sujet de cette étude ont pleinement confirmé notre hypothèse, comme on pourra en juger.

§ 1. — Inoculation de l’homme au lapin.

Première série. — Le 6 mars 1865, nous prenons deux jeunes lapins âgés de trois semaines environ, très-bien portants, tétant encore leur mère, et vivant avec elle dans une cage élevée au-dessus du sol et convenablement abritée. À l’un de ces lapins, nous insinuons, dans une petite plaie sous-cutanée, pratiquée, derrière chaque oreille, deux petits fragments de tubercule et un peu de liquide puriforme d’une caverne pulmonaire, pris sur le poumon et l’intestin d’un phthisique mort depuis trente-trois heures. Le 50 mars et le 4 avril, nous répétons l’inoculation d’une parcelle de tubercule.

Le 20 juin, c’est-à-dire au bout de trois mois et quatorze jours, il ne s’est pas produit de changements appréciables dans la santé de l’animal, il avait grandi beaucoup, nous le sacrifions et constatons ce qui suit :

Une cuillerée à bouche de sérosité dans la cavité péritonéale; semis tuberculeux situé le long de la grande courbure

VILLEMIN. 34

de l’estomac, établi sur deux traînées parallèles de chaque côté delà ligne médiane et formé de granulations grises, oblon<nies très-petites ; plusieurs présentent à leur centre un petit point jaune opaque. — Dans l'intestin, à deux ou trois centimètres de l’estomac environ, existe un tubercule de la grossenr d’un grain de chènevis. D’autres tubercules moins gros et moins saillants sont disséminés dans l’intestin grêle.

Les poumons sont pleins de grosses masses tuberculeuses formées, d’une manière apparente, par l’agglomération de plusieurs granulations ; ces masses ont les dimensions d’un gros pois ; en les incisant, on voit trancher, sur la coupe d’un gris transparent, plusieurs petits points blanc jaunâtre.

Le lapin frère, qui avait partagé avec le lapin inoculé toutes les conditions de l’existence, est ensuite mis à mort et ne présente absolument aucun tubercule.

Deuxième série. — Le 15 juillet, nous inoculons trois beaux lapins bien portants, vivant au grand air dans un petit enclos où se trouvait un refuge couvert, et jouissant d’une nourriture abondante et variée (pain, son, fourrage). Le 22 du même mois, nous répétons la même opération sur chacun d eux et nous inoculons en même temps, pour la première fois, un quatrième lapin de même provenance que les précédents et vivant avec eux.

Les 15, 16, 18 et 19 septembre, nous les sacrifions tous les quatre les uns après les autres. Voici le résumé des autopsies.

N° 1 . Tubercules pulmonaires abondants, gris transparents, faisant saillie à la surface des poumons, disposés en plaques de la grosseur d’une lentille, à surface inégale, chagrinée. On remarque aussi quelques granulations miliaires. Les poumons sont roses, sans trace d’inflammation.

N° 2. Tubercules pulmonaires à peu près comme chez le n° 1. Un tubercule est déjà jaune opaque en grande partie, une cuillerée à café de sérosité dans les plèvres.

N° 3* Tubercules pulmonaires comme chez les précé-

dents. — Tubercules blanc jaunâtre dans l’appendice ilèo-

cœeal.

N° 4. — Ce lapin n a été inoculé qu’une fois, le 22 juillet Tubercules pulmonaires siégeant surtout dans le poumon gauche ; six à huit nodules, de la grosseur d’un pois font saillie à la surface de l’organe. On trouve aussi un assez grand nombre de petites granulations entourées d’une légère auréole congestive rougeâtre.

Quelques tubercules dans l’enveloppe péritoneale du foie. Trois tubercules dans la portion inférieure de l’intestin grêle.

Pendant que ces lapins étaient en expérience, nous avons mis à mort, pour d’autres usages physiologiques, trois lapins vivant dans les mêmes conditions que nos inoculés, et ils n ont offert aucun indice de tuberculisation. Un, entre autres, soumis à des causes particulières d’épuisement, est sacrifié le 21 novembre et se trouve entièrement indemne de tubercules. On lui avait pratiqué la section du nerf sciatique le 24 juillet; une longue suppuration, une tumeur blanche de l’articulation tibio -tarsienne avec carie du calcanéum, provoquées et entretenues par l’insensibilité du membre paralysé, l’avaient réduit pendant longtemps à un degré de maigreur extrême.

Troisième série. — Le 2 octobre, nous nous procurons trois paires de jeunes lapins âgés d’environ trois mois. Les deux lapins de chaque paire sont frères et de la même portée, Nous inoculons un seul des lapins de chacune d’elles, et les deux lapins de chaque paire sont mis ensemble dans une même case. Tous habitent du reste un réduit commun divisé en trois compartiments. Nous répétons l’inoculation le 24 octobre. Les mêmes jours et dans les mêmes conditions, nous inoculons un quatrième lapin, adulte, de grande taille et extrêmement vigoureux.

Paire n° 1. — Le 23 novembre, le lapin inoculé est trouvé mort. A l’autopsie nous constatons les lésions suivantes :

Deux plaques rouges occupent les faces et les bords supé-

rieurs des deux poumons ; ces plaques sont constituées par la plèvre un peu épaissie et par une certaine portion du parenchyme pulmonaire sous-jacent congestionné. Au milieu de ces parties, on trouve de très-petites granulations situées principalement au-dessous de la plèvre.

Les reins sont remarquables par la grande quantité de kvstes développés dans la substance corticale et remplis d’un liquide transparent. Beaucoup de ces kystes font saillie sous l’enveloppe du rein.

Le lapin frère est immédiatement sacrifié et ne présente aucune lésion organique.

Paire n° 2. — Le 29 novembre, le lapin inoculé mis à mort offre une très-grande quantité de granulations miliaires siégeant principalement au-dessous de la plèvre qu’elles soulèvent ; elles sont également réparties dans les deux poumons. Mêmes granulations dans la profondeur du parenchyme, mais relativement peu nombreuses. Deux agglomérats de granulations constituent des petites masses à contours irréguliers, saillantes et de la grosseur d’un pois.

Le lapin frère est entièrement exempt de tubercule.

Paire n° 5. — Le lapin inoculé présente le 29 novembre, dans les deux poumons des marbrures rouges, nettement délimitées du tissu sain, au milieu desquelles on constate de toute petites granulations grises, naissantes, au nombre de deux ou trois dans chaque tache ; elles siègent sous la plèvre.

Le lapin frère est exempt de toute lésion pulmonaire et autres.

IV 4. — Le gros lapin qui a été inoculé en même temps que les précédents et dont les conditions d’existence ont été les mêmes, donne, le 27 novembre, les résultats nécropsiques suivants :

Toute la surface des deux poumons est criblée de granulations sous-pleurales ; les plus petites sont entourées d’une auréole congestive, celles qui sont déjà d’une certaine dimension

ne présentent pas cette particularité. On. rencontre, en outre, faisant fortement saillie, deux ou trois tubercules.de la grosseur d’un petit pois ; le parenchyme pulmonaire est aussi parsemé de granulations.

La surface de la rate est couverte de tubercules, on en remarque deux ou trois qui sont aplatis et comme étalés.

Quatrième série. — Le 17 décembre, nous inoculons cinq beaux lapins qui présentent, à des dates différentes, les particularités suivantes :

N° 1. — Lapin mâle ayant constamment conservé les apparences d’une santé parfaite et que nous avions toujours remarqué entre les autres pour la beauté de son pelage. Mis à mort le 23 juin. Pas de tubercule.

N° 2. — Femelle, d’apparence vigoureuse, a mis bas deux fois des petits qu’elle a laissé mourir, poil court; peu luisant. Sacrifiée le 26 juin, elle offre les lésions suivantes :

Masse tuberculeuse étendue dans un des poumons ; elle est ramollie en partie et forme une caverne anfractueuse qui contient une substance jaune caséeuse dans laquelle on sent des grains de matière calcaire. Çâ et là, dans les deux poumons, on remarque de petites granulations encore grises et de date évidemment postérieure à la masse principale.

N° 3 . — Femelle ayant maigri quelque temps après l’inoculation, mais revenue à l’embonpoint vers le printemps. Poil court et terne. Une portée avant terme ; deux autres portées. qui n’ont pas vécu., Mise à mort le 12 juillet.

Poumons contenant plusieurs nodules tuberculeux, jaunes, irréguliers et ramollis. Quelques tubercules miliaires jaunâtres, mais de consistance assez ferme.

N® 4, Femelle vigoureuse, . ayant conservé les allures

d’une assez bonne santé. Mise à mort le 21 juillet.

Les deux poumons contiennent un certain nombre de tubercules ramollis pour la plupart, tandis que d autres, quoique jaunâtre, sont assez consistants.

JS'° 5. — Femelle très-forte; elle avait maigri d’abord, puis

elle avait recouvré l’embonpoint vers le printemps. De deux portées qu’elle avait mis bas, il n’avait survécu que deux petits qui sont toujours restés chétifs quoique alertes. Mise à mort le 27 août, nous constatons :

Dans un poumon une grande plaque de tubercules agglomérés, jaunes et en partie ramollis. Plusieurs granulations isolées jaunes et assez consistantes sont disséminées dans l’autre poumon.

Quelques granulations grises existent sur le péritoine qui recouvre le gros intestin.

Cinquième série. — Le 15 janvier, nous inoculons cinq beaux lapins. Le 18, un de ces lapins meurt après avoir présenté une tuméfaction considérable des oreilles et de la tête avec empâtement. Cette altération avait toutes les apparences d un érysipèle. À l’ouverture, nous trouvons les deux poumons remplis de ces granulations parasitaires dont nous avons parlé dans l’Étude précédente et dans chacune desquelles se trouvait un acarus.

Le 23, deux autres lapins meurent delà même manière. Il ëst possible que le scalpel, qui avait servi à l’inoculation, ait été souillé de quelque principe putride, ou que la matière inoculée se soit trouvée contaminée par le liquide septique d une caverne. Les tissus qui avaient été le siège de la tuméfaction étaient épaissis et lardacés. Inoculés depuis huit jours seulement, ces animaux n’ont pas présenté de tubercules.

N° 1. Des deux lapins de cette série qui avaient survécu, 1 un parvint assez rapidement à un état de maigreur trèsgrande; il était sur le point de succomber, lorsque nous l’avons sacrifié le 16 mars, deux mois après l’inoculation. Nous constatons, vers la partie supérieure de la cuisse gauche, deux plaques dépourvues de poil et croûteuses. Un peu plus haut, vers la croupe, se trouve une ulcération occupant toute l’épaisseur du derme sensiblement épaissi.

Les deux poumons sont remplis de masses tuberculeuses formées de granulations agglomérées.

La rate contient une grande quantité de tubercules blancs jaunâtres un peu mous. — Un des reins renferme, dans sa subsîance corticale, un tubercule volumineux de la grosseur d’un haricot. — On remarque plusieurs granulations dans le mésentère. — Des tubercules nombreux sont disséminés dans la portion inférieure de l’intestin grêle et dans l’appendice cœcal.

Un ou deux ganglions parotidiens et cervicaux sont tuméfiés et contiennent des granulations jaunâtres et ramollies.

N° 2. — Devenu très-maigre quelque temps après l'inoculation, il n’avait pas repris d’embonpoint; mis à mort le 12 juillet.

Poumons renfermant beaucoup de masses tuberculeuses sous-pleurales ramollies. On trouve, en outre, quelques tubercules jaunes et consistants ainsi que des granulations grises.

Des granulations transparentes en petit nombre se voient dans le mésentère.

Sixième série. — Lé 16 mars nous inoculons, au Jardin d’acclimentation deux lapins mis obligeamment à notre disposition par M. Geoffroy Saint-Hilaire, directeur du Jardin. Nous les sacrifions le 7 juillet, et constatons les lésions suivantes:

N° 1 — Lapin Argenté : Un des poumons contient cinq ou six tubercules assez volumineux, et un certain nombre de granulations transparentes.

N° 2. — Lapin Angora très-gros. Plusieurs tubercules jaunâtres, situés dans l’intérieur du parenchyme pulmonaire. — Un tubercule transparent faisant saillie à la surface de la plèvre costale.

Des granulations transparentes en assez grand nombre, sont semées sur la direction des vaisseaux chylifères dont le trajet se dessine par des traînées lactescentes.

§ 2. — Inoculation du tubercule de la vache au lapin.

La phthisie de la vache, connue sous le nom de pommelière , est caractérisée par la présence dans les poumons, la plèvre, le péritoine, etc., de masses lobulées grises et transparentes à leur début, mais qui jaunissent bientôt et s’infiltrent de bonne heure de sels calcaires. Nous nous sommes appesantis dans l’étude précédente sur les caractères histologiques et autres que présente ce processus anatomique qu’il faut bien distinguer des pseudo-tubercules de la fausse pommelière.

Des doutes se sont élevés sur la nature de cette affection. Les uns, se basant sur quelques variations de structure et d’évolution entre sa lésion anatomique et le tubercule de l’homme, en veulent faire une maladie différente de la phthisie humaine ; les autres, au contraire, regardent ces deux maladies comme de nature identique. Nous venons de faire voir dans l’étude précédente en quoi consiste les différences entre les deux processus anatomiques; elles nous paraissent être de minime importance et dépendre de particularités physiologiques tenant à la différence même des organismes. Il y avait là un point litigieux difficile à résoudre avec les moyens ordinaires. L’inoculation est venue en rendre la solution facile.

INOCULATION DU TUBERCULE DE LA VACHE AU LAPIN. 557 Le \Â février, nous inoculons deux lapins avec de la matière tuberculeuse, provenant d’une vache livrée à la dissection de MM. les élèves vétérinaires d’Alfort. Trois jours après l’un dé ces animaux est étranglé par un chien. Cèlui qui reste est d’une beauté et d’une vigueur remarquablés. Il maigrit rapidement, pris de diarrhée vers la fin d’avril, il tombe dans le marasme le plus prononcé, il était sur le point de succomber quand nous l’avons tué le 30 avril. - Le sommet d’un des poumons adhère aux parois thoraciques. Ces organes sont remplis de tubercules d’une abondance extraordinaire. Des masses tuberculeuses commencent à devenir caséeuses à leur centre. Dans les; rares parties, en apparence saines; se remarquent de toutes petites granulations transparentes. — De nombreuses granulations existent sur la plèvre, surtout dans la portion diaphragmatique. Sur la plèvre costale, on constate un certain nombre de tubercules aplatis, lenticulaires, parmi lesquels il s’en trouve d’assez volumineux. La séreuse n’est pas enflammée,

A travers la transparence de la plèvre, on voit se dessiner les côtes d’un rouge foncé, mais on aperçoit, sur quelques-unes d'entre elles, un certain nombre de petits points blancs qu’on rend plus visibles encore en dénudant l’os. Ce sont des tubercules développés dans le tissu spongieux des côtes.

La rate est remplie de tubercules jaunes, caséeux, de la grosseur d’un pois eh moyenne. — Le foie hypertrophié semble un peu graisseux, il contient un certain nombre de tubercules développés dans son enveloppe péritonéale^ — Les deux reins sont pleins de tubercules de toutes dimensions, jusqu’à l a grosseur d’une noisette. Les nodules un peu volumineux sont généralement jaunes, opaques et en voie de dégénérescence caséeuse. -- Le péritoine pariétal renferme deux ou trois tubercules, mais les toiles épiploïque et mésentérique en sont semées. Deux" ou trois granulations assez volumineuses siègent dans la séreuse stomacale, le long de la grande courbure. — La plaque de Peyer qui termine l’intestin grêle, laisse voir

deux follicules engorgés caséeux, et une ulcération assez étendue, profondément creusée, à bords durs. Dans l’appendice cœeal, on remarque aussi une masse tuberculeuse, ulcérée en partie.

Les ganglions mésentériques ainsi que les parotidiens présentent des noyaux jaunes caséeux.

Au lieu des inoculations se sont développés des tubercules de grandes dimensions qui se sont ulcérés.

Nous ferons remarquer qu’aucun de nos lapins, inoculés avec du tubercule humain, ne nous a présenté une tuberculisation aussi rapidement et complètement généralisée que celle que nous avons obtenue avec l’inoculation du tubercule de vache. Nous étions tenté, dans le principe, de regarder ce résultat si marqué comme un cas fortuit, attendu qu’on en provoque quelquefois de pareils avec de la matière inoculable venant de l’homme, mais des observations ultérieures, faites par d’autres expérimentateurs, ont offert les mêmes caractères de généralisation intense et rapide qui tendent à faire supposer que le tubercule de l’espèce bovine inoculé aux lapins jouit d’une activité plus grande que celui de l’homme inoculé aux mêmes animaux. Cela ferait supposer que, comme toutes les substances virulentes, la matière tuberculeuse serait susceptible d’agir avec une intensité d’autant plus grande qu’il y aurait plus d’affmité physiologique entre l’organisme qui fournit le . virus et celui qui lé

INOCULATION DU TUBERCULE DE LA VACHE AU LAPIN. -559 reçoit. Les observations de M. G. Colin (1) et de M. Roustan (2) viendraient à l’appui de cette manière de voir. Nous verrons du reste un peu plus loin que cette supposition se trouve corroborée par les résultats obtenus au moyen de l’inoculation pratiquée entre les individus de la même espèce animale.

L’inoculation de la pommelière de la vache avec des résultats entièrement semblables à ceux que donne la phthisie de l’homme, nous semble avoir une grande importance, elle résout une question qui n’est pas sans intérêt, à savoir que la phthisie calcaire de l’espèce bovine est de nature identique à celle de la tuberculose de l’homme. Nous ne nous rendons pas parfaitement compte de la critique de M. G. Colin (3) nous reprochant d’aller trop vite lorsque nolis affirmons cette analogie. «La similitude indiquée, dit-il, n’existe ni au point de vue de l’histologie ni à celui de la pathologie. » La similitude anatomique n’existerait pas que nous n’en maintiendrions pas moins notre assertion, car les caractères étiologiques sont d’un ordre beaucoup plus important’, en nosographie, que les caractères

(1) G. Colin, Rapport sur deux communications de M. Villemin ayant pour titre : Cause et nature de la tuberculose ( Bulletin de VAcad. deméd., 1867, p. 897).

(2) Roustan, Recherches sur Cinoculabilité de la phthisie (Thèse de Paris, 1867).

(3) Colin, loc. cit.

anatomiques. Mais que le savant professeur d’Alfort nous permette de continuer de n’être pas de son avis, la similitude existe bien réellement au point de vue histologique, nous nous sommes assez appesantis sur ce point dans l’étude précédente pour n’y pas revenir ici. M. G. Colin paraît regarder comme une différence capitale, entre les tubercules de l’homme et ceux de la vache, l’abondance plus grande de matières salines qui incrustent le processus de la pommelière. Mais ce n’est là qu’un caractère bien accessoire. Les tubercules de l’homme se crétifient aussi, quoique plus rarement et plus tardivement, il est vrai, que ceux de l’espèce bovine ; mais il en est de même de tout autre produit pathologique chez ces animaux. Les collections purulentes, le mucus accumulé dans les dilatations bronchiques, les réceptacles vermineux, etc., sont remarquables sous le rapport de l’incrustation calcaire, ce qui ne change en rien leur nature. C’est purement et simplement un fait dépendant de l’organisation propre aux ruminants. Quant à la similitude pathologique, nous la voyons absolue. La pommelière 'est la maladie consomptive des bêtes bovines avec tous les symptômes de la phthisie humaine.

§ 5. — Inoculation du tubercule du lapin au lapin.

Lorsque nous eûmes fait connaître nos premières

INOCULATION DU TUBERCULE DU LAPIN AU LAPIN. 541 inoculations, on nous objecta que lorsque nous inoculions du tubercule pris sur un homme mort depuis vingt-quatre ou trente-six heures, nous inoculions par le fait une matière cadavérique à laquelle se rapportaient peut-être les accidents produits. Cette question était facile à résoudre, mais elle ne pouvait l’être que postérieurement, attendu que pour avoir du tubercule entièrement frais, il fallait commencer par le produire sur des animaux avec du tubercule de provenance humaine. Les observations suivantes ne manquent donc pas d’un certain intérêt à plus d’un point de vue.

Première série. . — Le 50 avril nous inoculons deux jeunes lapins de très-belle venue avec du tubercule pris sur les poumons et les, reins d’un autre lapin que nous venions de sacrifier à l’instant même. Au moment de l’opération, le cœur de l’animal qui fournissait la matière tuberculeuse battait encore.

N° 1 . — Mis à mort le 16 juin, cet animal offre les lésions suivantes : .

Les deux poumons renferment un nombre considérable de tubercules encore transparents, les uns très-petits et les autres de la grosseur d’un grain de chènevis.

La rate, de volume normal, contient plusieurs tubercules jaunâtres. — Plusieurs follicules, clos de l’appendice cœcal et de là plaque finale de l’intestin grêle sont tuberculeux. — Les ganglions mésentériques sont tuméfiés et bosselés par des tubercules volumineux, blanc jaunâtre, et en partie ramollis.

N° 2. — Le 30 juin, deux mois juste après l’inoculation,

ce deuxième lapin de cette série est trouvé mort dans son

enclos.

Les deux poumons sont infiltrés d’une telle quantité de tubercules qu’il reste à peine quelques parcelles de parenchyme sain. Ces tubercules donnent des masses confluentes irrégulières. — On remarque plusieurs tubercules sur la plèvre pariétale. surtout dans la portion diaphragmatique.

Le foie présente, à sa surface péritonéale et dans son intérieur, un assez grand nombre de tubercules. — Les deux reins sont semés de tubercules assez volumineux faisant saillie à la, surface de l’organe. — Il en est de même de la rate.

Deuxième série. — Le 12 juillet, nous inoculons un lapin vigoureux avec de la matière tuberculeuse ramollie, provenant du poumon d’un lapin tuberculeux que nous venions de tuer à 1 instant. Nous le sacrifions le 30 août, et avec du tubercule fourni par cet animal encore chaud, nous en inoculons un deuxième que nous mettons à mort le 26 septembre, c’està-dire vingt-huit jours après l’inoculation. Nous constatons sur ces deux animaux les lésions suivantes :

1 • ' Les deux poumons sont criblés d’une infinité de tubercules de dimensions variables, depuis les granulations les plus petites jusqu’à celles de la grosseur d’un pois. Le lobe supérieur d’un des poumons ne forme plus qu’une masse indurée d infiltration. — A la surface des plèvres viscérale et costale font saillie beaucoup de granulations.

Les reins contiennent plusieurs tubercules pisiformes, les uns faisant relief à la surface, les autres profondément situés dans la substance corticale. - La rate est farcie de tubercules. r ^ur mésentère, on voit un certain nombre de fines granulations; d autres plus volumineuses siègent sur l’enveloppe pentonéale de l’intestin. — Quelques follicules de la fin de 1 intestin grêle sont tuberculeux.

Au-devant de la trachée existe une masse ganglionnaire considérable, formée par l’agglomération de cinq ou six ganglions, gros chacun comme une aveline; Ils sont complète*

INOCULATION DU TUBERCULE DU LAPIN àU LAPIN. 545 ment dégénérés, et offrent à la coupe l’aspect et la consistance de la chair de marron cuit. Les ganglions bronchiques sont aussi tuberculeux.

N° 2. — Poumons remplis de granulations plus petites qu’un grain de millet, transparentes. Quelques-unes un peu plus volumineuses, offrent un petit point opaque à leur centre.

La rate est remplie de tubercules miliaires.

Les deux reins contiennent un assez grand nombre de granulations situées dans la substance corticale.

Les tubercules d’inoculation ont atteint le Mume d'une noisette.

Les ganglions parotidiens sont semés de points jaunâtres tuberculeux.

Troisième série. — Le 26 septembre et avec de la matière tuberculeuse fournie par le dernier lapin dont nous venons dê rapporter l’observation, nous inoculons trois beaux lapins choisis entre cinq de provenance semblable. Les deux autres non inoculés, sont placés dans des conditions d’habitation et de nourriture entièrement identiques.

l\To 1 . — Le 26 novembre, deux mois après l’inoculation, ce lapin présente une tuberculisation généralisée intense. Il est mis à mort et donne à l’autopsie les lésions suivantes :

Les tubercules d’inoculation sont devenus très-volümineüx, ulcérés et recouverts d’une croûte. En soulevant cette croûte on découvre une masse de matière caséeuse qui repose sur un tissu lardacé dans lequel se voient une grande quantité de granulations jaunâtres, un peu dures encore, grosses comme des grains de millet et d’orge et qui se propagent et s’étendent dans le tissu cellulaire sous-cutané de l’oreille et de la nuque.

Les ganglions superficiels du cou sont tuméfiés , gros comme des avelines, aplatis, bosselés et entièrement tuberculeux. Ceux de la région sous-maxillaire ont le volume d’un haricot et sont aussi dégénérés;

Poumons farcis de tubercules de toutes les dimensions depuis la grosseur d’une petite tête d’épingle jusqu’à celle d’un gros pois. Il y a aussi des agglomérats d’une certaine étendue

— Plèvre diaphragmatique parsemée de granulations; sur la plèvre costale existe trois ou quatre tubercules aplatis, lenticulaires. — Le péricarde pariétal offre une traînée de granulations disposées en chapelet.

La surface du foie est hérissée d’un certain nombre de granulations saillantes. — La rate est mamelonnée et entièrement envahie par des tubercules pisiformes très-rapprochès les uns des autres. Ils sont grisâtres avec un point central jaune opaque d’une cerlaine consistance. — Les reins renferment chacun trois ou quatre gros tubercules grisâtres, transparents, ils siègent dans la substance corlicale, et forment une forte saillie au-dessus de la surface de l’organe. - — Le péritoine, dans sa portion épiploïque, est semé d’une quantité extrêmement considérable de granulations transparentes; il en est de même du mésentère. Plusieurs follicules clos des plaques de Peyer sont caséeux, deux d’entre eux sont ulcérés. — Près de la petite courbure de l’estomac se remarquent deux ganglions lymphatiques hypertrophiés et offrant plusieurs noyaux tuberculeux.

N° 2. Ce lapin est trouvé mort dans son enclos le 9 décembre (deux mois et demi après l’inoculation), il était dans un état de maigreur extrême.

La cavité des plèvres contient un peu de liquide ; ces membranes sont hérissées de quelques granulations grises et dures, assez nombreuses dans la portion diaphragmatique. — Les deux poumons sont infiltrés d’une quantité extraordinairement considérable de tubercules de diverses grosseurs. Ceux-ci sont pour la plupart jaunâtres et caséeux à leur centre.

es poumons sont volumineux, ne serétractent pas à l’ouverture du thorax mais surnagent cependant au-dessus de l’eau.

— Dans 1 épaisseur, du péricarde se voient plusieurs granuations. Deux ganglions bronchiques ont acquis le volume

INOCULATION DU TUBERCULE DU LAPIN AU LAPIN. 545 d un haricot, sont mamelonnés, et caséeux partiellement.

Le foie présentedes plaques de dégénérescence graisseuse, jaunâtres, se confondant insensiblement~avec les parties voisines ayant conservé leur couleur normale. — La rate est criblée de tubercules volumineux, saillants et commençant à se ramollir. — Les deux reins sont aussi remplis des mêmes productions variant de grandeur, depuis celle d’un grain de mil jusqu’à celle d’un pois, saillantes à la surface de l’organe augmenté de dimensions. — Semis abondant de granulations dans l’épiploon et dans le mésentère. — Engorgement caséeux d’un nombre assez considérable de follicules intestinaux.

Les tubercules d’inoculation sont très-volumineux, ulcérés, formés d’une masse principale caséeuse, au voisinage de laquelle il y a de nombreux tubercules semés dans le tissu sous-cutané et rejoignant les ganglions cervicaux et sousmaxillaires hypertrophiés et dégénérés.

N° 5. — Ce troisième lapin est sacrifié le 9 décembre, il est arrivé à un degré de marasme très-prononcé, il est d’une faiblesse si considérable, qu’il tient à peine sur ses jambes.

Poumons farcis d’un nombre incalculable de tubercules, la plupart sont encore grisâtres. — La surface péritonéale du foie est hérissée de nombreuses granulations très-fines et transparentes. — La rate n’a que quelques granulations dans son enveloppe fibreuse. — Lés deux reins sont extrêmement volumineux et pleins de tubercules. — Epiploon et mésentère semés de granulations abondantes. — A la fin de l’intestin grêle et dans l’appendice cœcal, il y a un grand nombre de follicules clos tuberculeux.

Les ganglions postérieurs du cou sont atteints de dégénérescence tuberculeuse ainsi qu’un ganglion axillaire.

Les tubercules d’inoculation sont très-volumineux;

N° 4 et 5. — Les deux autres lapins qui étaient restés les compagnons de ceux dont nous venons de citer les observa- V11LEMIN. 55

tions, mais qui n’avaient pas été inoculés, ont été sacrifiés et n’ont présenté aucune altération anatomique.

Ainsi se trouve réfutée l’objection qu’on nous avait faite, à savoir, que le matière tuberculeuse prise sur un cadavre humain pourrait bien n’avoir d’autre action que celle d’une substance cadavérique. La matière fraîche , encore toute chaude recueillie sur les lapins mis à mort par la déchirure du bulbe, au moyen d’un coup à la nuque, et pendant que le cœur des animaux battait encore, s’est montrée d’une activité de beaucoup plus grande que celle qui a été fournie par l’homme. Et il y a lieu de se demander si cette propriété tient à l’état frais du tubercule inoculé ou si le virus varie d’intensité selon les analogies plus ou moins grandes entre l’organisme qui le donne et celui qui le reçoit.

Nous sommes tout à fait porté à admettre la dernière de ces raisons, d’autant plus que l’inoculation au lapin du tubercule de la vache se manifeste déjà avec une activité plus grande que celle du tubercule de l’homme. La matière tuberculeuse se comporte donc ici comme toutes les substances virulentes, son transport d’un individu à un autre paraissant produire des effets d’autant plus atté^ nués que les sujets sont d’espèces différentes et plus éloignés.

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