TROISIÈME ÉTUDE
Bh tubercule
Signification du mot tubercule. — De la matière caséeuse. — Évolution . du processus tuberculeux ; prolifération cellulaire, oblitération vasculaire, ramollissement.
Tubercules des séreuses.— Tubercules des muqueuses. — Tubercules du foie. — Tubercules dés reins. — Tubercules des testicules. — Tubercules des tissus lymphoïdes (follicules clos, ganglions lymphatiques, rate). — Tubercules des os. — Tubercules des centres nerveux. — Tubercules des poumons.
Distribution générale des tubercules : loi de M. Louis, loi de M. Godélier. — Infection circonvoisine par les tubercules. — Foie gras. — Thrombose lymphatique. — Résumé.
§ i. — Historique.
Le mot tubercule , pris dans son acception la plus large et en même temps la plus rigoureuse, signifie petite tumeur; aussi s’appliquait-il anciennement à toute espèce de production. De là les expressions de tubercules squirrheux, carcinomateux, syphilitique, etc. Cette expression ne préjugeait rien quant à la nature de l’affection, elle indiquait seulement la forme en nodule que prennent
DU TUBERCULE
certains processus. Mais à partir de Bayle et de Laennec, le sens du mot tubercule à commencé à s’écarter sensiblement de son étymologie. En suivant l’évolution des nodosités tuberculeuses dans la phthisie, on avait remarqué qu’elles arrivaient toutes à se ramollir et à prendre une consistance pulpeuse comparée à celle du fromage. Mais, en même temps que les petites granulations, on voyait aussi dans les poumons des phthisiques des masses plus ou moins étendues de substance grisâtre et dure d’abord, qui aboutissaient au même résultat final que les nodosités circonscrites : la transformation caséeuse.
La forme qu'affectaient les produits pathologiques, dans la tuberculisation, n’avait donc rien de constant et ne pouvait servir conséquemment de caractéristique, tandis que l’état caséeux, au contraire, se présentait toujours comme un caractère invariable quelle que fût la forme et l’étendue du processus. Chez beaucoup de phthisiques, on rencontrait, du reste, ailleurs que dans les poumons, la matière caséeuse sous des apparences qui ne rappelaient en rien la nodosité tuberculeuse. On voyait, par exemple, des ganglions lymphatiques dont toute la masse semblait être transformée en matière pulpeuse, analogue par l’aspect et la composition à celle des granulations ramollies. Dans les muqueuses et les séreuses, la substance caséeuse
se présentait quelquefois sous les dehors d’une matière exsudée recouvrant une vaste surface.
La coexistence si générale de la substance caséeuse et des tubercules amena peu à peu à considérer l’état caséeux, non-seulement comme le synonyme de tubercule, mais comme l’expression pathognomonique de la tuberculisation. Cette manière d’interpréter les choses découlait tout naturellement des idées physiologiques de l’époque. On croyait, et c’est une opinion encore assez répandue aujourd’hui, pour que nous ayons cru devoir la combattre dans les chapitres précédents, on croyait, disons-nous, que les produits pathologiques étaient quelque chose d’étranger à l’organisme et qu’ils consistaient en blastèmes spécifiques, contenus dans le sang d’où ils transsudaient dans les tissus. Rien donc de plus naturel que de considérer la matière caséeuse, quelle que fût sa forme où son siège, comme le blastème tuberculeux lui-même. Les expressions de tubercule, matière tuberculeuse, tuberculisation, perdirent ainsi peu à peu leur sens étymologique et cessèrent de rappeler la forme des processus anatomiques, pour si- . gnifîer, au contraire , une consistance spéciale que l’on croyait propre au blastème tuberculeux, consistance regardée comme plus générale et conséquemment plus caractéristique que la forme des lésions de la phthisie. C’est ainsi qu’on en vint à
DU TUBERCULE
dire que le cancer, des caillots anciens, du pus collectionné, etc., etc., pouvaient se tuberculiser , subir la dégénérescence tuberculeuse.
En voulant étendre les limites delà tuberculose on les dépassa, et pour avoir voulu rapporter à cette affection des lésions qui lui appartenaient réellement, quoiqu’elles n’eussent pas la forme de nodule, on fut conduit à lui attribuer des processus qui n’avaient rien à voir avec elle.
La transformation caséeuse est un résultat auquel aboutissent la plupart des lésions par lesquelles se manifeste la tuberculose, mais elle n’est ni exclusive, ni spécifique à cette affection, dont l’existence ne peut être affirmée chaque fois que l’on rencontre de la matière caséeuse dans quelque organe. Nous verrons, dans le courant de cet ouvrage, l’importance capitale de cette proposition.
Toute partie qui ne participe plus à la vie générale de l’organisme, tout élément qui ne jouit plus de sa propriété vitale, subit certaines modifications chimiques que l’on a qualifiées de métamorphose, de dégénérescence rétrograde ou régressive. Quand cette métamorphose commence à se faire, les éléments se troublent, de petits globules graisseux, brillants, perlés, apparaissent dans leur intérieur et les parties organisées se désagrègent. A la place des éléments histologiques, il n’y a plus qu’une
sorte de détritus, composé de granules graisseux de dimensions variables et d’un liquide ordinairemement riche en albumine et en sels. Nous ne connaissons pas les lois chimiques en vertu desquelles les substances organiques éprouvent la transformation graisseuse. Ce que l’on peut constater, c’est qu’il se fait une sorte de dédoublement qui met en liberté les principes hydro-carbonés, sous forme de graisse tenue en émulsion par des parties liquides chargées de substances salines.
Le produit de la métamorphose graisseuse peut varier de consistance. On le rencontre très-souvent à ce degré d’épaississement que l’on a comparé à du fromage, d’où lui est venu le nom de matière caséeuse. Cette consistance dépend de- deux circonstances: la première c’est quand la transformation régressive s’exerce sur des éléments primitivement pauvres en sucs aqueux et relativement riches en parties solides, notamment en substances salines. C’est ce qui à lieu dans le tubercule, les ganglions lymphatiques et autres tissus lymphoïdes. Nous verrons plus loin comment la caséification rapproche les ganglions strumeux du tubercule. La seconde résulte d’un travail d’inspissation par lequel les liquides sont résorbés.
Dans l’un et dans l’autre cas, il s’établit d’abord un mélange intimé de la graisse avec les sels,' ce qui donne lieu à la pulpe caséeuse. Mais à la longue,
Dü TUBERCULE.
les matières grasses elles-mêmes disparaissent peu à peu, et le processus prend une consistance plâtreuse, puis enfin l’absence entière de graisse sous la forme liquide ne laisse plus que des sels terreux formant des masses crétacées, Susceptibles d’arriver à un degré de dureté considérable.
Tel est le mode de formation de la matière caséo-plâtreuse que l’on a considérée comme une substance spécifique propre à la tuberculose. Cette matière est incontestablement un des caractères du tubercule, mais elle ne lui est pas exclusive et nullement spécifique par conséquent.
Quand on voulut faire intervenir le microscope dans l’étude du tubercule, on porta naturellement l’examen sur la substance regardée comme spécialement caractéristique, et comme on avait affaire à un produit de désorganisation dont les formes de la vie avaient entièrement disparu, on conclut que le tubercule était un produit amorphe sans trace aucune d’organisation. Si bien que venant à rencontrer des éléments histologiques dans les petites granulations grises, demi-transparentes qui n’avaient pas encore subi la métamorphose régressive, on rejeta ces productions du tubercule, et des auteurs modernes s’appuient encore sur de pareilles données pour scinder la tuberculose non-seulement en variétés mais en espèces distinctes.
Les progrès de 1 histologie ont peu à peu redressé ces erreurs, et nous croyons avoir contribué à l’édification de cette partie de la science par notre mémoire sur le tubercule (1).
Nous ne nous appesantirons que peu ici sur toutes les particularités de structure de la granulation tuberculeuse, nous ne ferons que résumer brièvement 1 anatomie pathologique des lésions propres à la tuberculose, en insistant seulement sur les points qui nous paraissent particulièrement importants.
Ce que nous avons dit, dans les chapitres précédents, sur la physiologie des grands systèmes de l’organisme et sur le mécanisme des processus anatomo-pathologiques, a fait voir que le système de végétation seul est apte à produire l’ altération tuberculeuse. Le tubercule est en effet un des produits de la réaction des éléments cellulaires de tissus des substances conjonctives. Dans les séreuses comme dans les muqueuses, dans les glandes hépatique et urinaire comme dans les poumons et les os, on peut vérifier l’exactitude de cette proposition.
(1) Yillemin, du Tubercule au ‘point de vue de son siège, de son évolution et de sa nature. Paris, 1861.
YILLEMIN.
DU TUBERCULE
§ 2. — Évolution du processus tuberculeux.
Examinée sur une séreuse, là où l’étude en est la plus facile, et prise à son début, alors qu’elle est encore jeune, petite, dure et semi-transparente, la granulation tuberculeuse se présente, sous le champ du microscope, avec l’aspect suivant. A son centre, on voit une quantité plus ou moins considérable de petits éléments globuleux, représentés par des noyaux brillants ou granulés et par de petites cellules, faiblement indiquées par un petit linéament très-rapproché du noyau. Ces éléments sont agglutinés par une substance intercellulaire solide, finement granulée, ils n’ont pas tous les mêmes dimensions, celles-ci peuvent quelquefois varier du simple au double. En dirigeant les regards vers la périphérie de la nodosité, on remarque que les petits éléments sont remplacés par des cellules plus volumineuses, dont quelques-unes renferment, dans leur intérieur, un nombre de noyaux parfois considérable. Au milieu d’elles on reconnaît les fibres connectives et élastiques du tissu matrice, écartées par les éléments de prolifération^ et prenant quelquefois une sorte de disposition réticulaire. Enfin, tout à fait aux confins de la granulation, les éléments cellulaires rappellent la forme et la disposition des corpuscules con-