CHAP. III. — I/HOMME D*ÉTAT STOÏCIEN
jeunesse et rinexpérience d'un enfant pour assurer l'exercice de ses droits. Il s'en aperçut plus tard, quand il eut à soutenir contre les prétentions du prince une lutte aussi ardente et dangereuse qu'au temps de Caïus.
IMPORTANCE DE SÉNÈQUE DANS L'iTTAT
Il est fort difficile de savoir exactement quelle fut, après l'élection de Néron, la place qu'occupait Sénèque dans l'État. l^es historiens nous apprennent qu'Afranius Burrhus était alors préfet du prétoire, commandant de la force armée à Rome; mais aucun d'eux ne précise les fonctions du philosophe.
Dans le récit que nous fait Tacite de l'entrevue que Sénèque aurait eue avec Néron à la fin de sa carrière et dans laquelle il lui aurait fait part de son intention de se retirer des affaires publiques, nous trouvons quelques vagues indications. Le prince, au rapport de l'historien*, en lui demandant la continuation de son concours, lui aurait dit : " Vous avez été le guide de mon enfance et de ma jeunesse : '' Ralione, consilio, praeceptis pueritiam dein juventam '' meam fovisti; " et Sénèque l'aurait remercié " des dignités " et des biens dont il avait été comblé : Tanlum honorum " atque opum in me cumulasti, "
De quelles dignités Sénèque aurait-il pu être revêtu par Néron? Faudrait-il entendre par là qu'il aurait occupé au Palatin des charges analogues à celles de Narcisse, de Pallas ou de Tigellinus?
Ce n'est pas admissible. Ces fonctions étaient, on le sait,
* Ann., XIV, Tx).
dévolues à des affranchis, à des gens qui n'avaient pas la qualité de citoyens romains, ou qui du moins n'appartenaient pas à un des ordres de Tempire. En tous cas elles ne pouvaient assurément pas Tetre à un sénateur.
D'autre part, Pline nous dit* : " Annaeus Sénèque, le pre- " mier personnage de l'époque par son érudition et par sa ''puissance qui finit par causer sa perte, n'était pas un " amateur de frivolités, etc. : Annaei Senecae, principis tum " eriiditio7iis dc potentiae quae postremo nimia fuit super " ipsurriy etc. " Et ce n'est pas en de tels termes qu'il parlait de ceux qui exerçaient des fonctions dans la maison du Prince*.
Parmi les charges politiques que Néron aurait pu déléguer à Sénèque, nous ne voyons guère que celle de quciestor principis.
Sénèque, en effet, aura dû être chargé, sous divers titres ou fonctions honorifiques, d'être le mandataire, le représentant du Premier auprès du Sénat, et il est probable qu'il eut la charge de lire les messages, de les commenter, d'exprimer au nom du Premier des sentiments et des opinions qu'on savait être les siens propres. C'était dans ces conditions une délégation fort appréciée, fort importante. On vit des consuls eux-mêmes la recevoir ^ ; Auguste en honom Germanicus * ; et Vespasien^, pour rehausser le prestige de Titus, lui donnait mission de porter à la Curie et de lire les communications écrites qu'il adressait aux Pères. Pline le Jeune également s'honora d'être le quaestor de Trajan^.
i Hiift. nat., XIV, 5.
« jd., xxxni, 47.
' Suétone, Néron, 45.
* Dion, LVI, 20.
» Suétone, Titus, 6.
« Lettres, VU, 40.
cnAP. III. — l'homme d'état stoïcien. 97
Or cette charge, tout aussi bien que celles du Palais que Ton tenait du bon plaisir du prince, était essentiellement révocable; et si c'était uniquement d'elle que Sénèque tirait sa puissance, Néron, pour l'en dépouiller quand l'heure de la brouille fut venue, n'aurait pas eu besoin de songer aux intrigues ténébreuses, et encore moins au poison, ainsi que le rapporte Tacite.
Sénèque, d'autre part, avait exercé la préture sous Claude, et la préture était un des plus hauts degrés du cursus honorum; elle lui avait donné un rang distingué au Sénat. Il ne lui restait qu'à être consul; et, s'il n'a pas été consul éponyme, il est cependant très probable qu'il a été consul substitué, ce qui lui donnait le rang de consulaire.
Mais toutes les fonctions civiles étaient essentiellement temporaires, et ceux qui en avaient été revêtus rentraient au soilir de charge dans la vie privée, ne conservant plus aucune autorité. Ce n'est donc pas l'exercice d'une magistrature qui fit de Sénèque un puissant personnage, qui lui donna un pouvoir permanent.
Sa puissance dans l'État ne pouvait évidemment être due qu'à sa valeur personnelle, à la considération dont il jouissait, à sa qualité de chef du parti philosophique, et par suite à l'influence prépondérante qu'à ces divers titres il exerçait sur le Sénat, sur le grand corps souverain de l'empire.
C'est ainsi qu'avant lui les Caton, les Cicéron avaient acquis une puissance qui, quoique simplement morale, avait pu légitimement défier les armées des généraux ambitieux ; et il est de la nature d'une telle puissance de ne pouvoir être anéantie que par la mort de celui qui la possède. Dans nos temps modernes, dans les pays où les parlements jouent un rôle presque omnipotent, n'avons-nous pas vu des hommes qui, n'étant revêtus d'aucun pouvoir officiel, étaient
cependant les véritables chefs de TEtat par l'influence qu'ils exerçaient sur les membres des assemblées? Aussi était-ce contre eux et non contre les autorités constituées qu'étaient dirigées les attaques des partis.
Tel a été le cas de Sénèque; et c'est ainsi qu'il nous semble qu'on doive entendre le Princeps ertiditiotiis ac potentiae de Pline et le AuvaTcoTaTs; de Dion.
En eflet, Sénèque exerçait certainement une action dirigeante dans les délibérations des Pères. Dans une de ses lettres, il parle du Sénat comme d'une assemblée dont il est mieux obéi que des philosophes dans les discussions. "Je ''voudrais, disait-iP, qu'on adoptât en philosophie l'usage
que l'on suit à la Curie. Quand un Père fait une proposition
dont je n'accepte qu'une partie, je l'invite à détacher cette " partie du reste, et je me range alors à son avis : Juheo " illum dividere sententiam, et sequor, "
Il faut cependant admettre qu'il a eu une part directe et' effective dans les affaires de l'État; car nous verrons qu'on lui atti'ibua tout ce qui se faisait de bien dans l'empire. On lui en reconnaissait donc le pouvoir. Or, cette action sur le prince et en même temps dans le gouvernement, il a pu l'exercer en sa qualité de membre du Consilium Principis.
Le Consilium Principis sous les Césars n'était pas, comme on est généralement porté à le supposer, quelque chose d'analogue à ce qu'on appelle de nos jours un Conseil d'État, c'est à dire un conseil composé de membres choisis par le Prince et n'ayant auprès de lui que voix consultative.
C'était une puissante Commission sénatoriale, ou mieux le Comité dirigeant du Sénat. Il était chargé d'étudier avec le Premier, ou Président, toutes les questions qui devaient
1 Lettre 21.
CHAP. III. — l'homme d'état STOÏCIEN. 99
être présentées à la sanction des Pères* dans les séances réglementaires; cette commission pouvait même, en bien des cas, prendre des décisions au nom du Sénat entier, sans recourir à la délibération de l'assemblée ^
Les membres étaient désignés par le sort; mais non pas entre tous les sénateurs. Il y avait, on le sait, des catégories parmi eux; et pour l'obtention des gouvernements des provinces ou d'autres charges, le sort ne décidait qu'entre ceux dont lé rang ou le droit avait été reconnu à l'avance par la Curie*.
D'autre part, beaucoup de sénateurs ne demandaient qu'à jouir des honneurs et des privilèges du laticlave et à s'affranchir de la responsabilité des aflaires*; par suite, ils se dispensaient souvent d'assister aux séances. Le roulement de la commission se faisait donc sur un nombre restreint de Pères. Peut-être même, comme on le vit en maintes occasions, renonça-t-on à remettre la désignation des personnes au caprice du sort, qui favorisait souvent l'incapacité*.
Il est probable que Sénèque put faire partie à titre permanent du Consilium Principis; et il ne jouait pas ainsi auprès de Néron le rôle de gouverneur d'un jeune monarque absolu.
Il ne figurait pas non plus au Palatin comme un philosophe de profession, un directeur de conscience. Pas plus que son ami Thraséas, il n'avait renoncé à porter le laticlave et la toge pour prendre la simple tunique et le manteau grec. Il n'aurait pu le faire sans blesser ses collègues, sans paraître dédaigner les insignes de la dignité sénatoriale. " Que notre
^ Suétone^ Auguste, 35. — Dion, Hist. rom., LVI.
* Pline le Jeune, Lettres, II, 42.
5 Tacite, Ann., XVI, 22, 27.
* Id., XUI, 49.
100 LES SïOÏQUES SOUS LES CÉSARS.
"vie, disait-il^, soit un mélange de bonnes mœurs et des "mœurs publiques; qu*elle provoque Teslime, mais jamais *' la surprise. "
Si Sénèque n'était et ne pouvait être revêtu à titre permanent d'aucune magistrature officielle, son action dans les affaires de Tempire n'était pas une action occulte, dissimulée; Le savant qu'on avait applaudi, l'homme d'État qu'on honorait, se montrait à Rome dans l'appareil d'un illustre personnage. Sa maison était envahie par les solliciteurs, et quand il sortait, une foule nombreuse de clients lui servait d'escorte 2. Né dans la province et simple chevalier, il se voyait au nombre des premiers de Rome. Homme nouveau, non seulement il allait de pair avec les nobles, mais encore il était distingué parmi ceux qui comptaient une longue suite d'illustres aïeux 3.
A la renommée que lui donnaient ses talents et la considération dont il jouissait, venait s'ajouter, pour augmenter son htfluence, la possession d'une grande fortune.
Ce ne furent point les leçons qui enrichirent Sénùque. Il ne fit jamais métier de philosophie*. Quand il quitta .le barreau pour la philosophie, il était déjà riche. C'est ce qui explique ces paroles à Lucilius : "Lorsque j'entendais Attale "faire l'éloge de la pauvreté, j'aurais voulu être pauvre au " sortir de ses leçons. "
De bonne heure Sénùque avait plaidé devant les centumvirs et même devant le Sénat. Or, il était formellement défendu aux avocats de recevoir aucune rétribution de leurs
4 lettre 5.
* Tacite, Ânn., XIV, 56: **Institutu prions potentiae commutât; prohibct coetus salutantium ; vitat comitantes. "
» Tacite, Ann.y XIV, 53.
♦ Lettre 408.
CHAP. III. — l'homme d'état STOÏCIEN. 401
clients ^ Mais s'il fallait être fortuné pour embrasser la carrière d'avocat, il fallait l'être bien davantage pour arriver aux charges publiques. On sait les dépenses qu'elles occasionnaient. Cependant, Sénèque avait brigué et obtenu avant son exil la charge de questeur, et presque aussitôt son retour de Corse il occupa la préture. Enfin, pour entrer au Sénat il fallait justifier d'un revenu considérable.
La base de cette fortune devait donc avoir une origine patrimoniale. Ses parents, en effet, n'étaient pas venus à Rome pieds nus, comme dit Juvénal*, ainsi que ces faméliques étrangers qui cherchaient au dehors une existence moins précaire que celle qu'ils avaient en partage dans leur pays natal. Comme beaucoup d'autres personnages importants de province, ils étaient arrivés avec les moyens de faire figure dans la capitale. Aussi voyons-nous, comme Sénèque, son frère Mella jouir d'une richesse considérable et constituer à son fils Lucain des revenus qui lui permettaient d'aller de pair avec les jeunes gens des premières familles de Rome.
Sénèque, toutefois, au sein de l'opulence, se conduisait comme un philosophe, suivait les prescriptions de l'École. Il ne buvait que de l'eau, s'abstenait de viande et ne se nourrissait que de légumes^. Déjà \ieux et souffrant, il dormait encore sur un matelas qui ne gardait pas l'empreinte de son corps ^. Il vivait ainsi dans une sorte de pauvreté factice. On l'aurait pris pour un avare qui ne jouit pas de sa fortune si sa main ne se fût ouverte à tous ses
1 I^i Cinria. — Tacite, Ann., XIII, 42. — Pline, Lettres, V, 21. 5 6ar. VII, 16:
Altéra qnos nudo traducit Gallia talo.
' Tarite, Ann., XV, i") : " Dum persiniplici vietu et agrestibus poinis ac, si itis adinonerot, proflucnte aqua vilain tolérât. " » Lottro 108.
amis. Sa générosité était proverbiale*. Nul ne savait donner avec autant de discernement* et de délicatesse'.
Rome avait donc pu avec raison saluer joyeusement l'élection de Néron, avec Sénèque pour directeur effectif des affaires. L'aristocratie était satisfaite. Les droits et les prérogatives du Sénat avaient été solennellement reconnus. Les traités de la Clémence avaient été une sorte de manifeste ou de profession des principes qui devaient être la règle de la nouvelle administration ; et l'on pensait voir s'ouvrir une nouvelle ère de justice et de paix. Le parti stoïcien, qui n'avait cessé de réclamer la suppression du principat, le retour à la constitution ancienne, se ralliait au nouvel ordre de choses. En son nom Lucain s'était écrié ^ : " Si les épou- " vantal)les crimes de la guerre civile ont été la voie ti^acée " par les Destins pour la venue de Néron, cessons de nous "plaindre... Que sous Téclat de ton astre. César, le genre " humain pose les armes, que la paix descendue du Ciel " ferme les portes de Janus, et qu'un commun amour unisse " tous les hommes ! " C'était alors un mouvement d'opinion semblal)le à Tillusion des philosophes du xviu° siècle, qui s'écriaient :
Redeunt saturnia régna,
en voyant la couronne échue à un jeune prince, ami des lettres et de la science, qui avait écrit ï Anti-MachiaveL C'était
« Juvénal, Sat. V, 108 :
Nemo petit modicis quae mittebantiir amicis
A Senoca, quac Piso bonus, quae Cotta solebat
l^rgiri.
Martial, I, 18 :
Pisonos Scnecasque Memmiosque.
* De Vita beata, "23 : ^ Donabit ouin suinmo consilio, dignissiiiios oligcns. "
' De Beneficiis, H, 2 : ^^ Molestum verbum est, onerosum, et deinisso vultu dicendum, Rogo. Hujus facienda est gratia amico.**
* Pharsale, î.
CHAP. III. — l'homme d'état STOÏCIEN. 103
quelque chose qui aurait encore peut-être certaine analogie avec l'enthousiasme qu'à tort ou à raison aurait excité en France l'élévation au trône du duc de Bourgogne, avec Fénelon pour conseiller, de Télémaque et de Mentor.
Tout, d'ailleurs, semblait assurer que les espérances du peuple romain ne seraient pas déçues sous la sage administration de Séiièque et de Burrhus. Le commerce maritime, la grande affaire du monde romain, était dégrevé de lourdes charges * ; — les taxes personnelles étaient réduites * ; — les lois fiscales, qui jusqu'alors n'étaient que difficilement communiquées aux contribuables, furent rendues pubUques, et chaque citoyen put ainsi connaître ses obligations et ses droits'; — les exactions des fermiers de l'impôt étaient fortement réprimées * ; — les sentiments d'humanité furent à l'ordre du jour : les tortures, ou du moins les plus cruelles, furent abolies^; la peine de mort fut un instant suspendue dans tout l'empire et remplacée par celle des travaux forcés •; — dans le gi*and amphithéâtre du Ghamp-de-Mars, le peuple vit des combats de gladiateurs, dans lesquels on ne laissa périr personne, pas même les coupables*^; — au théâtre, les spectateurs se trouvaient heureux d'être affranchis de la surveillance vexatoire d'une cohorte prétorienne; — les approvisionnements de grains ne manquaient jamais dans la capitale ; — les provinces étaient tranquilles : leurs plaintes étaient écoutées, et les gouverneurs accusés étaient sévèrement punis, s'il y avait lieu; — les frontières du Danube et du Rhin étaient respectées des peuplades germaniques ; —
« Tacite, Ann.,XIU, 51.
* Id., ihid., no. a Id.,ibid.,:y\.
♦ Id., ibid., au, 33; XIV, 18, etc.
5 Id., XIV, 48, 40.
<• Suétone, Néron, 31 .
^ ïd., ihid., \±
les Parthes étaient repoussés de TArménie, et Rome eélébiait par des fêtes les victoires de ses armées. Au milieu de cette satisfaction générale, la loi de lèse-majesté n'avait jamais encore été invoquée*, et Ton pouvait se croire revenu au temps idéal de l'ancienne république*.
Dans les masses, tout le mérite et toute la gloire de cette prospérité étaient rapportés au jeune César. Gomment en aurait- il pu être autrement? Elles l'entendaient proclamer imperator^; elles lui voyaient élever des statues et des arcs de triomphe; elles entendaient répéter une foule de bons mots que la- flatterie lui attribuait; elles appréciaient sa sagesse dans les lettres et les édits qui se publiaient sous son nom^; elles se plaisaient à louer en lui la beauté et les manières gracieuses de la jeunesse^.
Mais ceux qui s'intéressaient aux afl^aires publiques savaient quelle part revenait à Sénùque de cet heureux état de choses*; ils reconnaissaient que c'éUiit à lui qu'était dû tout ce qui se faisait de bien dans la république*^.
Sénèque devait donc sa puissance dans l'État non au bon plaisir de Néron ou d'Agrippine, mais à sa valeur personnelle, à l'estime et à la considération dont il jouissait. Il le savait, et il avait conscience de sa force.
C'est ce que montrent sa conduite au pouvoir, son attitude habituelle vis-à-vis de Néron.
i Tacite, Ann., XIV, 48.
* Jd., XUI, 28. — Trajan disait, au rapport d'Aiirelius Victor {De Caesaribtis, cap. V), qu'aucun prince n'avait égalé Néron tel qu'il se montra dans les cinq premières années.
' Id., ibid., 41.
* Jd,, ibid., 28.
» Jd. , ibid., ¥);Hi8t., 1,1.
* Id., Xlll, i) : '*Burrhum tumcMi et Sonecam mult'irum rerum exporimcntia co^niitos. "
^ Id., XIV. 52 : " Nihil in republica clarum fore qiiod non ab illo rcperiri rn*d;ïtiir. '*
CHAP. III. — l'homme d'état STOÏCIEN. 105
^'Burrhus et lui, selon Tacite*, tous deux gouverneurs " du jeune prince, étaient restés unis, ce qui se voit rare- " ment quand on partage le pouvoir. A des titres différents " ils avaient obtenu un crédit égal, Burrhus par la sévérité " de ses mœurs et ses talents militaires , Sénèque par son "éloquence, sa probité et sa bienveillance. On aurait vu ''bien des crimes si Sénèque et Burrhus ne les avaient " empêchés. "
Ailleurs* Tacite nous dit : " Un jour que les ambassadeurs " de l'Arménie plaidaient la cause de leur pays devant le Sénat, convoqué au Palatin, Agrippine allait, aux yeux des Pères paralysés d'émotion, s'asseoir près de Néron, pour " partager avec lui la présidence, quand Sénèque avertit le ''prince d* aller au-devant de sa mère, et de la sorte, sans " manquer au respect filial, tout affront fut évité au Sénat. "
Nous le voyons encore déployer une admirable fermeté dans une circonstance excessivement grave et délicate.
Des délateurs venaient d'assurer à Néron que sa mère ourdissait une conspiration pour le renverser et amener l'élection, à sa place, de Rubellius Plautus^. Il en était ter^ rifié; il voulait faire périr aussitôt Agrippine et Plautus; il voulait enlever la préfecture du prétoire à Burrhus, qu'il accusait de n'avoir pas su ou voulu faire exercer une active surveillance sur les menées de sa mère.
En présence d'un prince troublé par la peur et par le soupçon, animé du désir furieux de se débarrasser de ceux qui peuvent ou veulent lui disputer son rang de Premier, que vont faire ces deux hommes? Vont-ils, pour ne pas compromettre leur position, se fai^'e une arme contre Agrip-
» i4nn..XIII, 2.
' Id., XllI, 5 : " Praesidere siraul parabat, nisi, caeteris pavore deûxis, Seneca adinonuisset, etc." « W.,XÏIMO, 21.
loi) LES STOÏQUES SOUS LES CÉSARS.
pine de la délation dont elle a été Tobjet et s'empresser de souscrire à sa mort? Telle eût été certainement la conduite de vulgaires ambitieux, d'hommes sans fermeté, sans profond sentiment de la légalité et de la justice ; mais telle ne sera pas la leur. " On ne doit pas, disent-ils à Néron, refuser " à pereonne le droit de se défendre, et encore moins à une " mère. Il peut y avoir erreur ou calomnie; la voix qui l'ac- " cuse est la voix d'une ennemie. Nous l'interrogerons dès '' demain ; nous lui ferons connaître les faits qu'on lui impute " et le nom des dénonciateurs ; nous écouterons ses explica- " tions; si nous la trouvons coupable, elle sera punie malgré "son rang; mais si elle se justitie, elle ne saurait être " frappée. "
Ce qu'ils ont osé dire, ils l'ont fait; et aucune mesure nouvelle ne fut prise contre Agrippine à cette occasion.
Pour tout ce qui concernait les affaires de l'empire, Néron était entièrement soumis aux avis de Sénèque et de Burrhus. L'un dominait le Sénat par son talent et la confiance qu'il inspirait ; l'autre était respecté et obéi de la force ai'mée. Ces deux hommes éminents demeuraient les vrais maîtres de l'empire.