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DESPOTISME ET CHUTE DE NÉRON

Cependant, il devait nécessairement aiTÎver un moment où Néron ambitionnerait d'agir lui-même et à son gré en sa qualité de Prince du Sénat; et, en une telle occurrence, il ne pouvait manquer d'avoir <les auxiliaires prêts non seulement à l'aider, mais à l'y pousser. Tous les intngants, tous ceux (jui désiraient des places et des fermes, tous ceux qui avaient été lobjet de poursuites ou de condamnations dans l'admi-

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nistration des provinces, étaient prêts à se grouper autour de lui pour l'attaque.

Or, pour arriver au pouvoir, la coalition des partisans de Néron devait avant tout songer à abattre Sénèque ; et pour cela il fallait d'une part entretenir l'animosité contre lui dans l'esprit du prince, et d'autre part 'ruiner son influence dans le Sénat.

Écoutons les arguments dont ils se servent pour perdre le philosophe, et prenons acte des aveux de ses ennemis.

"L'enfance de Néron, disaient-ils*, a cessé; il est dans " toute la force de l'âge ; il est temps qu'il sorte de la tutelle " de son maître; " et ils ajoutaient : " Sénèque est l'obstacle ^^ permanent à vos plaisirs, le censeur de votre goût pour le "chant; il déclare digne de mépris l'art de conduire les " chevaux dans l'arène. " Ils ne disaient évidemment au prince que ce que celui-ci devait constater chaque jour.

Autour de lui se trouvaient d'ailleurs des épicuriens et des sceptiques qui s'efforçaient de montrer que le plaisir était le seul bien certain, que la vertu n'était qu'une chimère aussi nuisible que vaine*.

Au Sénat, déjà quelque temps avant, un homme qui n'était pas sans valeur et sans influence, qui avait été questeur de Germanicus, qui avait été proconsul en Asie, Suilius, avait osé engager la lutte • contre Sénèque, tenté de détruire son influence.

Il avait été sous Claude l'accusateur le plus perfide et le plus redouté. Il se crut assuré de porter un coup fatal au chef des stoïciens. Il n'ignorait pas que le seul moyen, ou

* Tarilo, Ann.^ XIV, 7d : "Certo rinitam Xeronis pueritiam, et rolmr juveiitae adesse; exueret iiiagistrum. *'

« Tacite, Ann., XIV, 16. — Suétone, Néron, 52 : " Sed a philosophia eum mater avertit, inonens iiiiperaturo contrarium esse, "

» Tarite, Ann„ XUI, 42, 43.

du moins le plus sûr, de perdre Sénèque était de le faire passer pour un hypocrite, un faux philosophe, et de l'isoler ainsi du parti qui faisait sa force. Il savait aussi que s'il manquait de preuves, les insinuations produisent toujours un certain effet sur les auditeurs qui ne pensent point par eux-mêmes et surtout sur ceux, trop nombreux en tout temps, que dévore une jalousie secrète contre tous les hommes supérieurs.

Suilius donc, dans un discours à la Curie, attaqua Sénèque; mais n'ayant aucun document sérieux à tirer de son scrinium, il fut réduit à l'accuser d'avoir porté l'adultère dans la famille de Germanicus tout en prêchant l'austérité, et de posséder, quand il vantait la pauvreté, des richesses d'une valeur de 300 millions de sesterces dont il lui serait difficile d'établir la légitime acquisition.

En parlant d'adultère, c'était sans doute à Agrippine qu'il entendait faire * allusion ^ Mais on savait par quels motifs l'épouse de Claude l'avait fait rappeler de l'exil, et que l'ambition seule l'avait animée en cette affaire.

Quant à la fortune de Sénèque, il paraît incontesUible qu'elle s'était considérablement accrue après son élévation au pouvoir. Il apportait à son administration la sagesse^ qu'il mettait à celle des affaires de l'empire. Mais cela ne suffirait pas à expliquer un tel accroissement. Il provenait, on n'en peut douter, de dons qu'il avait reçus et qui avaient été prélevés sur le trésor public. Lui en faut-il faire un crime? On ne saurait admettre que ceux qui étaient investis de hautes fonctions publiques fussent tenus aux énormes dépenses qu'elles entraînaient, sans aucune compensation

* Ni dans les paroles t\o Suilius, ni dans liîs rôllexions que son discours supjr^re à Tacite, on ne trouve rien qui laisse supposer une corrélation quelconqui' entre «•ette accusation d'adultère et le bannissement de Sénèque.

* Pline, /yij»rnar.X!V, 5.

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pécuniaire. C'eût été la ruine et la misère ofiertes pour prix (les services rendus à TÉtat. Un tel état de choses n*a pu exister en aucun temps, en aucun pays. S'il n'y avait pas à Rome d'émoluments fixes attachés aux grandes dignités, le Sénat, qui avait la garde du Trésor, aerarium, décernait à titre de récompense nationale des dotations en terres, en immeubles ou en espèces à c^ux qui avaient bien mérité de la patrie ou à ceux qui avaient dans la Curie des amis assez nombreux pour obtenir le vote d'allocations en leur faveur *.

Dans la plupart des cas, la proposition était faite par le Prince ou en son nom, et c'était lui qui ainsi paraissait le véritable donateur. Le Prince d'ailleurs avait à sa disposition des fonds spéciaux dont il avait l'administration, le fiscus, et M pouvait récompenser ou gratifier qui il voulait. C'est ainsi que l'on dotait ordinairement les sénateurs de la somme nécessaire pour constituer leur fortune réglementaire et leur permettre de tenir dans la ville le rang qui leur était dû.

On pouvait donc à Rome s'enrichir légitimement au service de l'État, et Sénèque a pu répondre fièrement à ses accusateurs* : " Le philosophe n'écartera pas de lui l'obligeance de *'la fortune. Mais, possesseur d'un patrimoine amassé par " des moyens honnêtes, il ouvrira sa maison, invitera tout le " corps des citoyens à examiner ses biens, autorisem chacun " à revendiquer ce qui serait à lui, et alors, hardiment, avec " publicité, il sera riche. "

On n'ignorait pas d'ailleurs que la fortune de Sénèque servait plus à ses amis qu'à lui-même, qu'il vivait pauvrement au sein des richesses et avait conservé les habitudes d'un stoïcien. On n'en pouvait douter quand on voyait son visage

i Tacite, Ann.. XU, 53. — Pline r Ancien, Hist, nat., XXVI, 24. — Pline le Jeune, Lettres, VU, 29.

s De VUa beata, 23.

fatigué, son corps affaibli par le travail, la modestie de sa tenue et le ridicule équipage qu'il avait à son usagée

La position de Sénùque ne fut et ne pouvait être encore nullement ébranlée par Suilius. L'accusateur, au contraire, fut convaincu de concussion et de vol dans son proconsulat, de calomnie et de vénalité dans ses délations, qui avaient Cniusé la ruine et la mort d'honnêtes citoyens. Il fut condamné à la restitution d'une grande partie de ses biens et à l'internement aux îles Baléares.

Mais bientôt " la mort de Burrhus, dit Tacite*, causa une " grande tristesse dans Rome, qui garda la mémoire de ses " vertus et qui l'honora de regrets d'autant plus profonds " qu'elle prévoyait que Sénèque, allant se trouver privé du " concours du commandant de l'armée, n'aurait plus l'autorité " nécessaire pour tenir la main à l'accomplissement du bien."

On vit alors l'entourage du prince, puis peu à peu une partie de l'aristocratie romaine se transformer en une société grecque. Ce n'étaient partout dans la ville que concerts, festins et fûtes scandaleuses. Le prince et la plupart des personnages importants s'occupaient plus de musique et de poésie d'amateurs que de prendre soin des affaires de l'État. On vit même Néron, accompagné de sénateurs, se faire gloire de monter sur la scène et rechercher les applaudissements des spectateurs.

Nombre de sénateurs suivaient Sénùque et ses amis, parce qu'ils formaient le parti dominant; être le plus fort ou le paraître* suffit généralement pour attirer les adhésions. Les défections ne pouvaient donc manquer de se produire le jour où ils seml)leraient les plus faibles.

» Sénèquo, leltre 87.

» Ann., XIV, 52.

' Pline le Jeune, Lettres, H, 12. — Sénèque, De Vita beata in Qne, 2.

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Qui peut d'ailleurs garder la puissance et la faveur publique sans exciter la jalousie? Quam mag^ius mirantium, tam magnus invidentium populus est •.

D'un autre côté, ceux qui venaient rarement à la Curie, qui ne prenaient point part habituellement aux décisions et aux votes, les indifférents ou abstentionnistes offraient une masse sur laquelle on pouvait exercer facilement une pression. Néron les fit sommer d'être désormais assidus aux séances *.

Il parvint à avoir ainsi une majorité sénatoriale décidée à le suivre et à abandonner les chefs du parti philosophique qui avaient gouverné jusqu'alors. De ce jour Sénèque vit disparaître son prestige sur le Sénat et avec lui son influence dans l'État.

Mais avant de tomber, il résista courageusement à tout acte qui lui parut injuste ou illégal, quel que fût l'intérêt politique qui le commandât. Ainsi lui, le philosophe, il protesta énergiquement contre la spoliation des temples des provinces, quoiqu'elle eût pour but l'embellissement de la capitale qui sortait de ses cendres *. Toutefois, quand il fut convaincu qu'il n'avait plus l'autorité nécessaire pour être écouté du prince, ni l'appui du Sénat, qu'il était impuissant à bien faire, il suivit la seule conduite qu'il y avait à tenir : on le vit, en maintes circonstances, vouloir se retirer* du Conseil de l'empire, et sa résolution devint définitive.

Ce fut alors Néron qui, craignant l'effet défavomble qui résulterait pour lui, dans l'armée et à Rome, de la retraite de Sénèque, le pria de rester, se refusant à rompre ouvertement. Mais le philosophe déclara qu'il était malade, qu'il

* De Vita beat a, 2.

« Tacite, Ann., XVI, 27.

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