‹ Etudes sur la vie de SénèqueChapitre 12 sur 50 · M., XV · texte numérisé non relu

M., XV

♦ Suétone, Néron, 35. — Tacite, Ann., XIV, 53, 56.

souffrait de la goutte; il se retira à la campagne, et ne reparut plus au Palais • ni ù la Curie.

Agir de la sorte, refuser au prince le concours de l'influence et de la considération dont il jouissait dans la haute et intelligente aristocratie de l'empire, n'était-ce pas montrer que le pouvoii' par lui-môme n'était pas l'objet de son ambition? Une pareille conduite laissait voir encore qu'il n'était pas homme à faire quoi que ce fût qu'il jugerait ne pas devoir faire; qu'il était capable de braver l'inimitié de Néron, non plus de Néron son pupille, mais de Néron émancipé, entouré d'un parti d'intrigants et de flatteurs qui le persuadaient qu'aucun prince n'avait encore connu toute l'étendue de ses droits.

" Quand la Nature reprendra le souffle qui m'anime, "écrivait Sénùque, les témoins ne me feront pas défaut "pour affirmer que j'ai recherché la paix de la conscience, "que j'ai cultivé les bonnes études, qu^je n'ai diminué la " liberté de personne, et que nul ne diminua la mienne^. "

Les stoïciens, qui avaient conscience de leur valeur et de l'indignité de ceux qui leur succédaient à la direction des affaires publiques, n'étaient pas hommes à se résigner docilement à rentrer dans la vie privée, à ne plus exercer d'influence dans les affaires publiques. Ils tentèrent de frapper Néron comme ils avaient frappé Caïus ; de nombreuses conjurations se formèrent, mais sans succès.

La moins mal oi'ganisée fut celle de Pison ; on y comptait des sénateurs, des chevaliei^s, des officiers supérieurs, des centurions, des affranchis. Le hasard la fit découvrir. Le César trembla. Le Sénat décréta une sorte d'état de siège,

i Tacite, Ann,, XV, i5.

« De Vita heata, 20.

CHAP. III. — l'homme d'état STOÏCIEN. Id3

et Néron, chargé de rétablir l'ordre, fit périr dans une sanguinaire répression tous ceux dont il redoutait la haine et la vengeance * .

Le lecteur ne nous saurait aucun gré de tenter de refaire après Tacite* le tableau de Rome à ce moment, de lui montrer les portes de la ville fermées et gardées, les agents du prince escortés par les Germains de la garde faisant des perquisitions dans toutes les demeures, les accusés chargés de chaînes et traînés sur la route d'Ostie aux jardins de Servilius, qu'habitait Néron après l'incendie de la Ville.

Il n'appartient qu'au grand historien de peindre les sentiments qui avaient enflammé de haine contre le César tant de personnages divers auxquels s'étaient jointes de nobles dames et des hétaïres ; de nous signaler les actes de faiblesse ou de lâcheté chez ceux que le courage abandonna avec l'espoir du succès; de présenter à notre admiration l'héroïsme avec lequel surent mourir le tribun Subrius, le centurion Aper, la courtisane Épicharis.

Beaucoup d'entre ceux qui étaient entrés dans la conjuration, déclaraient hautement " qu'ils n'entendaient point "tuer Néron pour mettre Pison à sa place, remplacer un "joueur de harpe par un comédien; ils demandaient qu'on " élevât au principat Sénèque, qu'ils considéraient comme " celui que l'éclat incontesté des vertus désignait au choix " des gens de bien : Tradereturque imperium Senecae, quasi '' insontibus claritudine virtutum ad summum fastigium "deledo^.''

C'était surtout dans l'armée que Sénèque trouvait d'en-

« Tacite, Ann., XVI, 21. — Suétone, Néron, 3G. « Tacite, Ann., XV, 48 à 74.

« Tfi,, ibid., iïô.

thousiastes et énergiques partisans. L'esprit politique leur manquait, il est vrai. Mais quelle di'oiture, quel courage vihi'aient dans les âmes des Subrius Flavius, des Sulpicius Aper et des centurions qui marchaient avec eux*! Et ces hommes qui ne mettaient pas en doute l'austérité et la fermeté de Sénùque, qui le tenaient si haut dans leur estime, professaient pourtant le plus profond mépris pour la Grécaille, ainsi qu'ils qualifiaient habituellement les philosophes.

L'élévation de Sénèque au principat eût été fort réalisable. Les fonctions de Président du Sénat, il ne faut pas le perdre de vue, n'étaient pas celles d'un général, d'un imperator. Elles étaient toutes civiles et non militaires. Auguste devenu Premier ne commanda plus en personne les armées; après lui, Tibère en fit autant; Gaïus, Claude, Néron n'eurent pas à conduire eux-mêmes des troupes au combat.

En eût-il été autrement, il n'y aurait rien eu d'extraordinaire à voir Sénùque à la tète de légions? N'y avait-on pas vu Caton? N'y verra-t-on pas Marc Aurèle? Tacite d'ailleurs trouve naturel que Néron ait dit à Sénèque* : '' Votre bras " et votre épée ne m'auraient point fait défaut si j'avais eu " à pre7idre les armes. " Tout en blâmant, en effet, les luttes sanglantes entre les hommes, les stoïciens reconnaissaient, nous lavons dit, le droit de défense et de revendications légitimes.

D'autre part, les prétoriens auraient pu volontiers saluer Sénèque imperator, car les légionnaires et leui's chefs ne rougissaient pas alors d'obéir à des magistrats qui n'avaient point une pratique spéciale de la guerre. Le cédant arma togae fut toujours la maxime de Rome; et sous Adrien,

« Tacito, Ann., XV, 47, 48.

î Td,, ibid., 46.

CHAP. m. — l'homme d'état stoïcien. 115

VÉdit perpétuel consacra la subordination du pouvoir militaire au pouvoir civil.

Sénèque leur donna-t-il son adhésion, accepta-t-il d'être candidat? Il est à présumer que son expérience et sa prudence l'en ont détourné ; car on ne pouvait guère compter sur le succès d'une entreprise formée par une coalition de personnages presque tous animés de vues, de sentiments et d'intérêts opposés ^

Toutefois, si Sénèque n'a personnellement pas joué de rôle actif, il n'en a pas été peut-être de même des stoïciens ses amis. Il eût été étonnant qu'ils n'eussent pas songé à profiter de l'occasion et de la bonne volonté des prétoriens pour assurer le pouvoir à leur chef; et c'est là sans doute ce qui a fait naître le bruit de la connivence du philosophe avec les conspirateurs*. Aussi Néron ne manqua pas de le comprendre dans la proscription.

La peine de mort était considérée comme une peine naturellement encourue par le vaincu, et tous les hommes politiques avaient l'habitude de la regarder sans peur; ils savaient que, dans la carrière des affaires publiques, ils risquaient leur tête, comme le soldat sur le champ de bataille. Les enseignements du Portique, ceux de l'épicurisme, l'effusion du sang dans l'amphithéâtre, les exemples journaliers de bravoure, avaient fait qu'il n'était pas alors un Romain qui craignît la mort. Les sages tels que Thraséas, les efféminés tels que Pétrone^, les matrones telles qu'Arria*, les courtisanes telles qu'Épicharis^ n'en avaient nul souci. N'avons-nous pas vu durant la Révolution en France, alors

* Tacite, Ann,, XV, 4M4.

' Id., XV, 65 : " Nequc tamen ignorante Seneca. " 3 Td., XVI, 19.

« Id., XVI, 3i.

• ld„ XV, 57.

que la guillotine était en permanence, les hommes de tous les partis, de toutes les conditions, monter successivement sur réchafaud avec un héroïsme qu'on n'admirait plus tant il était devenu commun?

Si Sénèque eût alors manqué de courage, tout aussi bien parmi ses collègues du Sénat que parmi ses amis les stoïques, il n'eût point fait meilleure figure que Tliersite parmi les héros Achéens. Mais la crainte de la mort ne pouvait habiter dans Tûme de celui qui ne cessait de témoigner son admiration pour Gaton, qui enseignait le mépris de la vie, qui écrivait : " Prenez acte de ma déclaration : je suis tout " préparé à la mort, je ne tremblerai jamais devant elle*. '* Il Ta prouvé; il a tenu parole.

Sénèque, dit Tacite 2, était à table avec sa femme Pauline lorsque arriva une escouade de soldats qui cernèrent sa villa; puis le tribun qui les commandait, s'avançant dans l'atrium, lui communiqua l'objet de sa mission, les questions qu'il avait à lui adresser au sujet de son attitude et dé sa conduite vis-à-vis des conjurés qui avaient tramé le meurtre de Néron. Sénèque l'écouta et lui répondit sans laisser paraître aucune émotion, aucun trouble, ni sur son visage, ni dans ses paroles : Nulla pavons signa^ nihil triste in verbis ejus aut vultu deprehensum. C'était une vaine formalité. Sa mort était résolue dans l'entourage du prince; et malgré les réponses et les justifications que transmit le tribun aux jardins de Servihus, Silvanus fut chargé de lui porter l'ordre de mourir ; mais celui-ci n'osa pas se présenter lui-même à la vue du philosophe : il chargea un obscur centurion de remplir sa besogne. A la réception de cette sentence, Sénèque demeura impassible,

* Lettres 4i, 105.

« Ann,, XV, 60 à Ci.

CHAP. III. — l'homme d'état STOÏCIEN. 117

mterritus. Ses amis, ceux qui Tentouraient, fondaient en larmes; ce fut lui qui les rappela à la fermeté; il leur demandait à quoi leur avaient servi les enseignements de la philosophie, il leur témoignait son étonnement de voir que leurs âmes ne se montraient pas suffisamment préparées aux coups de la fortune. Après avoir fait ses adieux aux gens de sa maison, il embrassa sa femme, la consola, Texhorta à modérer sa douleur, lui montra qu'elle pourrait encore trouver quelque charme dans la vie. Pauline, partageant les sentiments de son époux, n'ayant elle non plus aucune peur de la mort, ne voulut rien entendre. " Je préfère, dit-elle, l'honneur de mourir avec vous. " Le même fer alors ouvrit à tous deux les veines de leurs bras. Pendant que son sang coulait, Sénèque, en pleine conscience de lui-même, avec le courage et la sérénité de l'homme de bien, fit appeler ses secrétaires et leur dicta ses adieux ù la vie et à ses amis.

Ce discours, immédiatement répandu partout, admiré, commenté, ne nous est point parvenu. Nous ignorons quelles furent les dernières pensées de Sénèque; mais le seul fait de dicter un discours alors que la vie s'échappe, qu'on la voit fuir, dénote un homme bien trempé de caractère, fortem et tenacem propositi viriim.

Voilà ce que les historiens, qui sont loin d'être toujours bienveillants, rapportent de la conduite politique de Sénèque, de sa vie publique.

Tacite* reconnaît qu'il fut autorisé à dire aux émissaires de Néron " qu'il n'était pas de sa nature enclin " à la flatterie ; que personne ne savait cela mieux que le " prince, qui avait eu plus souvent occasion de reconnaître

' .In»., XV, 61.

'' S071 indépendance que de rencontrer sa servilité, " Il nous rapporte de plus que l'opinion générale avait une si haute idée du caractère de Sénèque, qu'elle ne douta point que de tous les personnages qui périrent à l'occasion de la conjuration de Pison, V illustre philosophe fut celui dont la mort causa le plus de joie à Néron ^.

On prétendait même que depuis quelque temps il cherchait à se débarmsser de Sénèque, et qu'il avait tenté de le faire empoisonner'^. Le fait est peut-être vrai. Mais en tout cas, ce (ju'il nous importe de constater, c'est qu'on n'aurait point supposé que Néron eût nourri de tels sentiments à l'égard de Sénèque, si on l'avait considéré comme un homme faible de caractère. Croire le prince réduit à se semr clandestinement de poison, n'est-ce pas faire voir que, malgré les obsessions de Poppée et de Tigellinus, il avait conservé l'habitude de respecter le précepteur, le conseiller, et qu'il semblait plus craindre la puissance morale du philosophe que le philosophe ne craignait son pouvoir?

Avec Sénèque, toute sa famille fut comprise dans la proscription et périt. Ses frères, Gallion* et Mella*, le suivirent de près. Soii neveu Lucain ne fut pas épargné, et, quand le sang s'échappait de ses veines, le chantre de la Pharsale redisait les vers où il avait peint la mort du soldai expirant pour la liberté.

Deux femmes seules conseiTent la vie : la mère de Lucain, qui ne fut point inquiétée^, et l'épouse de Sénèque.

* Taoito, Ann., XV, 60 : '* Soquilur caedes Annaci Scnecae lactissima principi." « Jd., XV^ioetGO.

» Dion, HiHt. Rom., LXU, î^.

* Taiilf, Ann., XVI, 17.

* Taoito, Ann. y XV. 70, 71. — Lucain a-t-il honteusemont dénoncé sa mère? (oiiirno le rapporte Tacito? Toujoui-s prompt à so passionner, Diderot s'écrie {Essai sur le règne de Claude et de Néron, liv. I, 92) : " Lucain î tu Tempor- " terais sur lloinère que ton ouvrage serait à jamais fermé pour moi. Je te hais, je " te méprise, je ne te lirai plus. " Il nous eût été pénible de constater que celui

CHAP. III. — l'homme d'État STOïaEN. dlO

Les esclaves et les affranchis, sur Tordre de Néron, avaient lié les veines de Pauline et arrêté l'écoulement du sang. " Elle vécut ainsi, malgré elle, quelques années encore, dit " Tacite, gardant dignement le souvenir de son époux, et " monti-ant par la pâleur de ses membres et de son visage, " combien était faible le souffle de vie qui lui était resté. "

La faction des Néroniens se crut assurée de tenir en mains la majorité sénatoriale et voulut en disposer à son gré pour terroriser les mécontents. Dans le parti mutilé des philosophes il restait cependant encore une assez grande somme d'énei^ie pour remuer et réveiller le Sénat, à ce point que Néron reprit l'idée de Gaïus et songea à supprimer la grande assemblée. Enivré de la facilité avec laquelle il avait obtenu les décrets de proscription, " il déclarait, nous "dit Suétone, que nul prince n'avait encore connu toute " l'étendue de son pouvoh^ ; il donnait à entendre fort clairement qu'il n'épargnerait pas les autres sénateurs, et que même il supprimerait complètement cet ordre dans la " constitution de l'Etat. " Et pour arriver à l'exécution de ce projet, pour le faire agiéer par la bourgeoisie, classe nombreuse, riche, puissante et toujours hostile aux privilèges des Pères conscrits, et pom* l'y associer, il lui offrait de lui attribuer dorénavant le commandement des armées*.

Mais le Sénat ne s'abandonpa pas; l'esprit de corps rallia de nouveaux membres à l'opposition en face du danger;

qui avait su mourir si courageusement, que celui qui avait si noblement glorifié Caton, qui en faisint parler le ht>ros du devoir et de la vertu civique s'est élevé parfois à une hauteur qu'aucun poi*te n'a atteint (Voltaire, Essai sur la poésie épique, cil. IV), il nous eût été pénible, disons-nous, de constater que le jeune stoïcien se fût rendu coupalde d'une telle infamie; mais Tacite, lui-même, nous ]KTmet de reconnaître qu'il a été l'objet d'une calomnie : " On laissa, nous dit-il (.btn., XV, 6i)« la mère de Lucain sans Vabsoudre et sans la punir, " Donc les prétondues dénonciations de son iils n'avaient fait peser aucune charge sur elle. ' Suétone, Néron, 37, 43.

on fit appel aux commandants des légions des Gaules et de TEspagne. Ceux-ci n'hésitèrent pas à compter sur le Sénat; ils levèrent l'étendard de la révolte, déclarant dans leurs pronunciamientos qu'ils n'étaient plus les lieutenants de César, mais les lieutenants du Sénat et du peuple romain*.

Ils avaient raison de compter sur le Sénat. Néron avait pour lui la plus grande partie de l'armée*, la flotte 3, le peuple de la capitale*; il eut ceilainement triomphé s'il avait été un homme de guerre ou s'il avait eu sous la main un général dévoué^. Ses menaces et la confiance dans le succès qu'il manifestait, am^aient pu intimider des hommes prudents ou poltrons.

Cependant, les Pères conscrits n'attendent pas de savoir si les légions des Gaules sont triomphantes pour se déclarer, et à la lecture d'une proclamation dans laquelle le prince annonçait qu'il châtierait exemplairement les rebelles, debout dans la Curie, les bras levés, ils s'écrient : A mort, Néron®! et décrètent sa déchéance''.

Obligé alors de quitter Rome, et après avoir vainement cherché quelque appui dans la flotte ou dans l'armée, le cruel et lâche tyran qui faisait pâlir les autres, fuit tremblant à son tour; à moitié mort de peur, il se cache, semblable à un ignoble malfaiteur, dans la villa d'un de ses an*ranchi8 ; et, à l'approche des cavaliers lancés à sa poursuite, il s'enfonce malgré lui le fer dans la gorçe.

1 StitHone, Galba, iO.

« Tacite, HUt., I, 6, 8, 53.

3 Suétone, Galba, 12. — Tacite, HisL, 1, "-îi.

* Tacite, Hist., I, 7, 78.

* Suivant Othon, le renversement de Néron n'aurait été dû qu'à hos Icntcui-s et à ses hésitations. (Tacite, Mist,, I, U9.)

« Suétone, Néron, 46.

^ Tacite, Hiêt., 1, 16 ** Neque erat adhuc damnati principis exemplum. '*

CHAP. 111. — l'homme d'état STOÏCIEN. 121

C'est donc, on doit le reconnaître, dans sa lutte contre le Sénat que Néron a trouvé la défaite et le trépas.

Le soin de maintenir leurs droits était tellement l'idée dominante des Pères conscrits que, dans leur préoccupation d'éviter un maître, ils commettent alors la même faute, quoique en sens inverse, qu'ils araient commise à la mort de Claude. Pour Premier ils choisissent Galba, un vieillard, un général absent, dans l'espoir de ressaisir et étendre leur autorité'. Puis, aveuglés par leurs premiers succès, prince et sénateurs, sans avoir mesuré leurs forces, décrètent la proscription de tous les Néroniens, et croient qu'il leur sera possible de rétablir sans aucune transition la discipline militaii-e du temps de Manlius Torquatus*.

Aussi, malgré l'adoption de Pison, dont la jeunesse et le bon renom devaient lui servir d'appui. Galba ne put résister à l'émeute prétorienne soutenue des partisans de Néron, qui se rallièrent à Othon.

Pison et Galba massacrés, Othon est proclamé imperator au camp, mais le prestige du Sénat est tel qu'il ne se regarde que comme candidat proposé par l'armée au principat; il ne* se déclare prince qu'après le vote des Pères; aussitôt élu, il n'agit plus qu'au nom du Sénat, se place sous sa protection •, et quand il sera attaqué par un nouveau compétiteur, par VitelHus, nous l'entendrons dire * : "Le " Sénat est avec nous, voilà pourquoi nous sommes, nous, '' la répubhque, et lui, Vitellius, l'ennemi de la république. "

Vitellius, de son côté, quand il est proclamé imperator

* Tacite, Rist., I, i : " i»alros lacli, usurpata slatim libertate liceiitius ut erga Principein novuin et absentem. "

« Tacite, Hist., l, 4, 35.

» Suétone, Othon, 7. — Tacite, Hist., I. 74.

* Tacite, Hist., I, 8i.

par les légions de Germanie, ne manque pas de faire prêter serment par ses troupes au Sénat et au peuple romain *.

Puis, quand après un triomphe éphémère Vitellius sei-a traîné aux gémonies, quand sous la pression des légions de Germanie et de Syrie Vespasien sera proclamé prince, à son tour il s'empressera de mai*quer sa déférence pour le Sénat. Vologèse lui ayant fait offrir de mettre 40,000 cavaliers pai'thes à sa disposition contre ses rivaux, il répondit aux envoyés : " Remerciez le roi ; rapportez-lui que la paix et " Tordre sont rétablis, et que c'est désormais au Sénat qu'il " doit envoyer ses ambassadeurs*. "

La conduite de tous ces génémux rivaux et ambitieux du pouvoir ne nous montrc-t-elle pas avec évidence que ce grand corps national conservait encore dans le monde romain et au delà de ses frontières un prestige plus grand que celui du prince, et que celui-ci devait, pour asseoir son autorité, se dire le Premier du Sénat?

C'est ce dont Tacite convient : " Les provinces les plus "éloignées et les troupes séparées par la mer restaient " fidèles à Othon, nous dit-il, non par entliousiasme, mais "parce qu'il se couvrait de l'assentiment de Rome et du

"Sénat^. " Ecoutons encore les sentiments d'un Romain, sentiments sortis également de l'àme de Tacite, et qu'il place dans la bouche d'Othon, dans une harangue aux prétoriens mutinés : " Puissent les armées ignorer à jamais vos " clameurs contre le Sénat. C'est la tète de l'empire, l'hon- "neur des provinces. L'éternité de Rome et la paix des " nations tiennent à l'existence du Sénat, de ce Sénat qui " fondé solennellement par Romulus s'est maintenu, depuis

* Tacite, i/ii/., i, 55.

* ici., IV, 5.

« Id., 1, 7«.

CHAP. III. — l'homme d'état STOÏaEN. 423

"les Rois jusqu'aux Princes, toujours indestructible et " immortel. Il est de notre devoir de le transmettre à nos " descendants tel que nous l'avons reçu de nos ancêtres. " Quoi qu'on dise donc de sa servilité et de sa lâcheté, il fallait, on le voit, même aux jours de révolution, compter avec le Sénat.

Page 1