LES PHILOSOPHES SOUS LES SUCCESSEURS DES CÉSARS
Sénèque, nous l'avons vu, avait déclaré à son parti qu'il ne fallait pas continuer à rêver des utopies; qu'on devait tenir compte de l'état de choses créé par l'immense développement de l'empire; que le retour à la constitution de la république avant Auguste était désormais impossible; que Brutus, en immolant César, n'avait en rien avancé la cause de la liberté; que la liberté n'était pas attachée à une forme unique de constitution; que Ton pouvait être plus libre sous un prince vertueux que dans une démocratie soumise aux violences des factions.
Les stoïques avaient un moment pensé qu'avec leur chef au pouvoir, la philosophie allait gouverner le monde; le manifeste qui parut sous forme de traité de la Clémence, fut accueilli avec enthousiasme; on crut que, sous le jeune César guidé par un illustre maître, on allait voir se réaliser le rêve de l'union de la force et du droit, du pouvoir et de la sagesse. Sénèque, par suite, a pu dire que son administration ne rencontrait ni brouillons ni perturbateurs parmi les philosophes ^
Mais ce ne fut qu'une chose exceptionnelle et passagère,
» Lettre 73.
car aussitôt que son influence fut perdue, aussitôt que Tigellinus Teut supplanté dans la direction des affaires, les stoïques reformèrent un puissant paili d'opposition. " Cette " secte, s'était écrié au Sénat * un des accusateurs de Thra- "séas, a déjà produit les Tuberon et les Favonius... Que " sert-il d'avoir banni Cassius, si vous laissez vivre et multi- " plier les imitateurs de Brutus? "
Quand, en effet, le parti philosophique se demandait quel avait été le résultat obtenu par les doctrines politiques de Sénèque, que pouvait-il constater? Le nourrisson de la philosophie, ce jeune César sur lequel on avait fondé de si belles espérances, était devenu un al)ominable tyran. Il avait fallu organiser contre lui des conspirations qui avaient coûté la vie à de nombreux et illustres citoyens ; on n'avait pu le renverser qu'en faisant appel aux légions des frontières, et les généraux se disputant alors le rang de Premier avaient amené d'affreuses guerres civiles. Il se crut donc en droit de répudier les principes politiques de Sénèque, et il demeura plus convaincu que jamais que le principat était incompatible avec la liberté, qu'il était l'obstacle qu'il fallait avant tout renverser pour établir le règne de la vertu.
Le gouvernement des princes était, il faut en convenir, fondé à voir dans les philosophes des mécontents et des factieux. Ils devaient d'autant plus les redouter que c'étaient des hommes qu'une sorte de fanatisme pour le bien rendait. Tacite* nous Ta dit, inaccessibles à la peur, inaccessibles aux séductions.
Une hostilité constante et parfois violente ne pouvait donc manquer de régner entre la famille Flavienne et les stoïcieîis.
» Tacite, Ann., XVI, 22.
« Hist., IV, 5.
CHAP. III. — l'homme d'état stoïcien. 125
Leur chef était alors Helvidius Priscus, le gendre de Thraséas. " Ilelvidius, nous dit Tacite*, avait dès la jeunesse " appliqué son esprit distingué aux plus hautes études, non "pour cacher sous la réputation d'un savant une lâche " inaction, mais pour se livrer aux alTaires publiques avec '' un qourage affermi contre tous les coups de la fortune. " Dès la séance où Vespasien fut élu ou reconnu Premier, les propositions et l'attitude d'Helvidius firent voir que dans le Sénat son parti était décidé à revendiquer les privilèges du Grand Corps, et à s'opposer à toutes les mesures qui lui paraîtraient contraires à la justice et au bien de l'État^.
Helvidius ne se bornait pas à fêter dans des soupers intimes les anniversaires des deux Brutus et de Cassius^; en maintes occasions il ne craignait point d'adresser à Vespasien les plus violentes invectives, traitant le prince comme un simple citoyen. Il paya son audace de la vie* : il fut exilé et tué par des sicaires. — Sous Domitien, Junius Rusticus fut condamné à mort pour avoir publié l'éloge de Thraséas et d'Helvidius et les avoir appelés des " hommes divins ".
D'un autre côté, le parti stoïcien ne demeurait pas étranger aux nombreuses conspirations qui se tramaient contre Vespasien * et contre ses fils^.
Ceux qui avaient joué quelque rôle actif perdirent la vie; puis, comme il ne pouvait manquer d'arriver en une telle situation, un décret de Domitien'' expulsa de Rome et d'Italie tous les philosophes.
» Hist., IV, 5.
« Id., IV, 10.
3 JuvénaK V, 36 :
Quale coronati Thrasea Helvidiusque bibebant
Hrutonim et Cassi nntalibus.
* Suétone, Ven^^asien, 15.
•i Id., ibid., 25.
« Id., Domitien, 10.
" /d., ibid.
Quelques-uns furent autorisés à demeurer dans les provinces; mais la plupart d'entre eux durent se réfugier au delà du Rhin et du Danube ou dans les déserts de la Libye *. On ignora ce que devint Musonius Rufus, sur quelle terre et comment il mourut. Épictète, son élève, se retira à Nicopolis en Épire. Dion, la Bouche d'or, déguisant son nom et sa naissance, errant de pays en pays sous les haillons d'un mendiant, ne trouva d'asile que chez les Scythes et les Gètes.
Il était dangereux d'être soupçonné d'avoir des relations avec les proscrits. Pline le Jeune raconte* le dévouement qu'il eut pour l'un d'eux. " Les philosophes avaient été "chassés de Rome, dit-il. Artémidore était encore dans une ** maison aux portes de la ville. J'allai le voir, quoique la *' qualité de préteur que j'avais alors rendît ma visite plus '* remarquable. Il lui fallait une somme importante pour ''acquitter une dette honorable. La plupart de ses amis, "riches et puissants, hésitaient. Moi, j'empnmtai la somme " et je lui en fis don. Au moment où je lui rendais ce service, " on venait d'envoyer à la mort ou en exil sept de mes amis : '* Senecion, Rusticus, Hel vidius à la mort ; Mauricus, Gratilla, "Arria, Fannia en exil. Je ne crois pas cependant avoir "mérité la gloire qu'il m'accorde; je n'ai fait qu'éviter le " déshonneur."
Les femmes, on le voit, n'étaient pas épargnées! Qu'elles étaient admirables ces épouses stoïques! Écoutons encore PUne au sujet de Fannia :
"La maladie de Fannia me désole, dit-iP. Elle l'a gagnée
^ ^* Philosophia autem adeo perterrita est, ut, habitu mutato, alii in extremam Galliam aufugerunt, alii in Libyac Scythiaequc déserta. " (Euseb., Chron., ann. 92.)
• Lettres, îllyii.
• Lettres, VII, 19.
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" en veillant auprès de la vestale Junia, sa parente. Elle a une "fièvre continue; sa toux augmente; sa maigreur et sa fai- " blesse sont extrêmes. Il n'y a que son âme et son esprit "qui aient conservé leur vigueur et qui restent dignes " d'Helvidius, son mari, et de Thraséas, son père... Quelle "chasteté! quelle pureté de mœurs! quelle sagesse! quelle "fermeté! Elle a suivi deux fois son mari en exil, et elle y " a été envoyée une troisième à cause de lui. Car Senecion, " accusé d'avoir écrit la vie d'Helvidius, avait dit pour sa "justification qu'il ne l'avait fait qu'à la prière de Faimia. " Metius Carus, l'accusateur, demanda d'un air menaçant à " Fannia : si elle l'en avait prié? Oui, répondit-elle ; — si " elle avait donné des mémoires? Oui, dit-elle; — si sa mère " le savait? Non, affirma-t-elle. Elle ne laissa pas échapper " une seule parole qui parût inspirée par la crainte. Un dé- " cret arraché au Sénat par le malheur des temps, supprima "l'ouvi^age, exila Fannia et confisqua ses biens. Elle n'en "conserva pas moins l'ouvrage supprimé et emporta avec " elle dans son exil la cause même de cet exil. Qu'elle était "agréable et douce! Combien, par un rare privilège, elle " était à la fois digne d'amour et de respect ! "
La mort, l'exil, les mesures de rigueur ne pouvaient que rendre les philosophes plus que jamais ennemis irréconciliables du principal, et en même temps exalter l'admiration que le public avait pour eux. L'intérêt des princes était donc de les faire déconsidérer, et les écrivains à leurs gages* eurent pour mission de les poursuivre de leurs railleries et de leui's invectives.
Aussi, après avoir traité les stoïciens de factieux, avec
* SiK^tono, Vespasicn, 18. — Tacite, Hist., 1,1. — Juvénal, Sat, VII. — Quintilion. Inst. or., Introduction.
quel malin plaisir Tacite* nous parle de Tinsuccès de Rufus dans son ambassade au camp de Priraus! "II amusa les "uns, dit-il, ennuya les autres; peu s'en fallut qu'il ne fût " chassé et foulé aux pieds. Cédant enfin aux conseils et aux " menaces, il cessa sa prédication intempestive. "
Juvénal, qui tremblait de s'attaquer aux puissants du jour, se sent rassuré contre les stoïciens, et s'en donne à cœur joie sur eux*. A l'entendre, ils sont tous des hypocrites, des fourbes, d'infâmes débauchés ; ils sont la cause de tous les vices qui souillent la capitale, de tous les crimes qui s'y commettent, car ce sont eux qui, par leurs enseignements impies, ont détruit la croyance salutaire aux dieux infernaux, à la religion traditionnelle. Et alors notre satirique se fait Tapôtre de l'Olympe. Autres temps, mêmes mœurs. Juvénal se montre à nous sous la figure d'un de ces écrivains spirituels et mordants qui, dans le journalisme, attaquent de nos jours la piiilosophie et les philosophes au nom d'une religion vieillie, et qui cherchent en vain à paraître convaincus de la foi qu'ils défendent.
Quintilien se chargea de contester la capacité politique du parti. '* L'orateur, disait-il*, doit avoir une science univer- " selle, et c'est pour cela qu'il doit étudier les divers systèmes *' de philosophie. Mais que les dieux me gardent de vouloir " faire de l'orateur un philosophe, car je ne sais rien de plus " opposé aux devoirs du citoyen ! Qui d'entre eux s'est jamais "distingué dans les assemblées? qui d'eux a pris part aux " affaires publiques? Tous cependant font des théories sur " l'art de gouverner. Je veux que l'orateur soit un véritable ''homme d'État, et non un disputeur oisif. Laissons se
i Hi8t., ni, 81.
« Sat. H.
» Inst. or., Xn, 2.
ciiAP. III. — l'homme d'État stoïcien. 429
" rabattre sur la philosophie ceux auxquels l'éloquence " demandei'ait trop d'études et de travail. Il est facile de "laisser croître sa barbe, d'affecter le dédain pour l'art " oratoire, de prendre les dehors d'un sage sans l'être ; tandis " que l'éloquence est à l'abri de l'hypocrisie, et personne n'a " jamais pu s'en revêtir comme d'un masque. "