‹ Etudes sur la vie de SénèqueChapitre 14 sur 50 · SÉNÈQUE FUT CONSIDÉRÉ COMME UN ÉMINENT STOÏQUE · texte numérisé non relu

SÉNÈQUE FUT CONSIDÉRÉ COMME UN ÉMINENT STOÏQUE

Sénèque avait cependant montré par un exemple frappant que la philosophie pouvait former des hommes d'État qui n'avaient pas à craindre de comparaison avec les rhéteurs ou les généraux. Par ses conseils et ses fonctions il avait sagement administré l'empire; il avait ramené à Rome durant quelque temps les jours de l'ancienne liberté. Sa mémoire ne pouvait qu'être en butte à des attaques passionnées.

Ce furent les pamphlétaires qui sous le nom d'historiens se chargèrent de recueilUr et de publier toutes les calomnies contre lui. Ils se préoccupaient peu de la postérité*, de lui léguer des témoignages de la vérité; ils n'écrivaient pas pour elle; et cependant, c'est elle qui a ajouté foi à leurs récits, sans se soucier d'observer la loi si sage, si nécessaire d'audi alteram partem; tandis que, chose remarquable, ils n'ont eu aucune influence sur leurs contemporains, sur ceuxlà seuls précisément vis-à-vis desquels ils voulaient agir.

Les auteurs, en effet, qui s'adressaient au public éclairé n'ont pas osé attaquer la mémoire de Sénèque. Juvénal et Quintilien sont là pour en témoigner.

Juvénal, dont l'esprit est assez facilement porté au déni-

^ Tacite, Uist., 1, 1 : ^' Ita ncutris cura posteritatis.

ff

'i;W) LES STOÏQUES SOl'.S LES CÉSARS.

j^neinont, i'ait Télojje, malgré ses attaques violentes contre les ])liilosoj)hes, <le la générosité de Sénùque*, et déclare que si Ton pouvait s'exprimer librement- à son sujet, personne, même parmi les pervers, n'oserait le confondre avec Néi'on. Or, comment n'en aurait-il pas fait le type du Tartufe romain, s'il avait cru, ou même si Topinion publique de son temps eût ajouté (juelque créance aux turpitudes dont il fut accusé?

Quintilien ne pouvait être que fort hostile à Sénèque; car à la dette de reconnaissance qu'il avait à payer aux princes Flaviens, se joignaient une rivalité de gloire et une rivalité d'école.

Les écoles philosophiques, nous l'avons vu, se flattaient <le dédaigner la rhétorique comme un ait inutile, et d'enseigner à agir et non à parler. Malgré la colère avec laquelle leur répondait Quintihen, la jeunesse désertait les classes d'études littéraires et oratoires^, qui olTi'aient moins d'intérêt (UqDuis que la tribune du Forum étiiit muette; tandis qu'elle encombrait les salles des maîtres de philosophie, où elle s'enllammait d'un zèle au moins momentiiné pour la vertu, llinc atque illinc, dit Sénecjue*, philosopho manu s axulilor intentât, et super ipsum caput mirantmm turba co7isistit. Non laudatur ille nunc, sed conclamatur. Voilà de ces témoignages d'enthousiasme que Quintilien enviait aux maîtres de philosophie. Par la satire VII, qui dépeint la misère des gens de lettres, et la satire II, qui accuse l'hypocrisie d'être générale, Juvénal nous montre quel était l'état des esi)rils à Rome à cette époque.

» Jiivriial, Sut. \\ lîK).

« /</.. Sut. vni, tiii, 2iï>.

' Jd.,Sat. VI!, 2(KJ:

Pooiiitnit miiltos vanao storilisqnc rathcdrao. * Ia'Uvo .V2.

CHAP. III. — l'hommk d'État stoïciExN. 131

Dépit, jalousie, intérêt politique, tout devait donc exciter la bile de Quintilien contre les écoles philosophiques et surtout contre Sénèque. Eh bien! sauf un trait perfide, dont nous aurons tout à Theure l'occasion de parler, il n'a pas cédé à la tentation de se servir contre son adversaire d'arguments ad hominem, arguments qui eussent été terribles contre un stoîque de Rome, et dont il connaissait l'efficacité aussi bien que Suilius; il n'a pas osé accuser l'idole de l'École de n'avoir été qu'un faux philosophe, un cathedrarhis, et encore moins d'avoir été un plat valet de Néron.

Il y a plus. Non seulement Quintilien n'attaqua pas Séneque, mais il eut à se défendre de lui être hostile, de n'être pas disposé à lui rendre justice. " Quoique Sénèque, " dit-il*, se soit distingué dans tous les genres de littérature, "je n'ai voulu parler de lui qu'en dernier lieu, parce qu'on " est convaincu que je le tiens eii haine et que je ne saurais " être impartial à son égard. On est dans l'erreur. Je n'ai "jamais voulu faire exclure ses œuvres des écoles; seule- " ment , je ne pouvais souffrir qu'on le préférât à d'autres " qui valaient mieux que lui. " L'animosité se dissimule mal dans ces lignes. On sent que c'est une amende honorable que Quintilien est obligé de faire pour ne pas déchaîner contre lui l'opinion publique. "Sénèque, ajoute-t-il, s'est fait remar* " querpar de nombreuses et grandes vertus : Cujus et multae '' alioqui et magnae virtutes fuerunt^\ il déploie une admi- " rable énergie contre les vices ; ses œuvres sont toutes pleines " de nobles pensées, et leur étude ne peut qu'être utile au " développement des bonnes mœurs. "

11 n'est pas i)ossible de trouver un aveu plus éclatant de la faveur et de l'estime dont jouissait Sénèque dans les

* Inst. or., X, 1.

' " Claritudino virtutumf " a dit aussi Tacite, loc. cit.

132 LKS stWques sors les cksahs.

classes éclairées de Rome, malgré les attaques que les Flaviens faisaient diriger contre la philosophie et les philosophes, en même temps que contre tout ce qui s'était fait sous les Césars et principalement sous Néron.

Aussi, malgré toutes les diatribes des pamphlétaires, dans rÉcole romaine on étudiait et on commentait les ouvrages de Sénèque; on en faisait si grand cas, qu'ils étaient à peu près les seuls qui se trouvassent aux mains de la jeunesse *. Elle avait un culte pour lui*. On trouvait sublime ce qui nous paraît déclamatoire, parce que son emphase était naturelle; c'était le goût de l'époque; et si le style est l'homme, le style est aussi le siècle. Cependant, dans les œuvres de Sénèque, ce n'était pas la forme qui séduisait. On y puisait par dessus tout l'élévation des sentiments et l'enthousiasme pour la vertu, qui éclataient à chaque page et pénétraient les âmes.

" Sénèque, déclarait* un des maîtres de Marc Aurèle, a " détruit toutes les erreurs et semble avoir ramené l'âge " <ror. Par lui les dieux bannis de l'humanité ont été rap- " pelés et se plaisent de nouveau dans notre société. "

* InHt. or. y X, 1 : " Tuin autcm soins hic ft»n» in maiiihus adolescontiuin fuit. " < Id. : ^^ Puororum amore coinprobaretur. Amabant eum magis quam imita-

bantur. " ' Fronton, cité par Joan do Salisbury, PolycraticuSf liv. VUI, ch. 13. En par^

lant do Sénùquo, il dit: "Ubique fldelis custos virtutis, ubique vitiorum hostis

"occurrit, tanturn utique ut oum Fronto, socundura quosdam nopos Plutarchi, et

** cujus ineminit in primo Juvenalis sic

'* Frontonis platani convulsaque marmora clamant,

'* euin, incpiamjsic assorit uni versus exterminare errores, ut aurca videatur saccula " roforuiaro et deos humano génère exsulantes ejus opéra rcvocatos, homiiiibus " contracta sociotate misccri. "

Cet éloge de Sénôquo, par Fronton, semble en contradiction avec ce qu'il en dit dans sa troisième lettre sur l'art oratoire (édition Cassaii). Mais on doit remarquer que dans cette lettre il n'est question que <lu style. Si l'amour- propre et l'intérêt du rhéteur lui font donner sur ce point la main à .««on collègue Ùuintilion, comme lui, sans doute, il reconnaissait les mérites do Sénèque philosophe.

11 est à présumer qu'au \\i* siècle on possédait des œuvres de Fronton qui ne nous sont point panenues; car l'ami de Thomas Kecket est un auteur consciencieux; on peut roronnaltre, en effet, rexactilude de toutes les citations qu'il fait et <iu'il est possible de vériiier.

CHAP. III. — L'iIOMiME d'ÉTAT STOÏCIEN. 433

Pour bien apprécier la valeur de restime qu'on avait pour Sénèque, n'oublions pas que l'École romaine était surtout une école d'action, et que les maîtres n'étaient écoutés que lorsqu'on ne doutait pas du parfait accord de leurs actes et de leurs doctrines. Quelle que pût être la divergence des idées au sujet de la forme de la constitution, il était un principe sur lequel aucun stoïcien ne devait broncher : c'est ({ue riiomme d'État ne pouvait en aucun cas transiger avec sa conscience. En quelque situation qu'il se trouvât, il devait proclamer et défendre ce qu'il croyait être le bien public. Il lui fallait être capable, comme le dit Perse*, "d'imposer à " l'émeute par son courage et sa dignité ; il lui fallait oser " dire au Forum ou dans la Curie : Ceci est mal, ceci n'est " pas juste; il ne devait faire le chien couchant ni devant le " peuple ni devant le prince. "

L'ingratitude de Néron pour Sénèque, ses liaisons avec les conjurés qui voulurent renverser le tyran, le partage de leur sort, sa mort admirable de calme et de courage, ses adieux à la vie, que tout le monde savait par cœur, tout ce qu'on disait alors et racontait de lui, l'avait fait mettre au rang des plus fermes défenseurs de la liberté, de la justice et des lois.

Cette étude imparfaite, mais sérieuse et loyale, nous donne la conviction que les stoïques romains ont eu raison de placer si haut en leur estime Sénèque, et de le considérer comme un des plus éminents d'entre eux. Il en fut le plus éminent peut-être; car qui plus que lui a, comme le voulait l'École, fait le bien?

Personne, en effet, n'a plus contribué à répandre ces

« Perse, Sat. IV, 5 à 15.

grands principes de morale qui semblent aujourd'hui des banalités, mais qui, comme toutes les parties de la science Immaine, ont coûté bien des efforts à nos aïeux.

Et si dans Faction politique il ne montra point la fougue (le Brutus, s'il n'eut point Tinflexibilité de Caton, comme eux il sacrifia sa vie pour la cause du droit. Il ne rôva pas, comme eux, tel retour chimérique du passé; il fit mieux : il comprit que le parti stoïcien ne pourrait acquérir et conseiTer la puissance politique que par la prudence, la sagesse, Tesprit de gouvernement; il osa le dire et voulut le montrer.

Il est vrai que malgré Téclat de son administration, malgré les nombreuses et utiles réformes qu'il fit décréter, son renversement du pouvoir, l'élimination de ses amis des fonctions publiques, firent penser un moment qu'il avait eu tort. Mais, comme il arrive toujours, les idées justes germèrent et se développèrent dans les esprits; le parti philosophique reconnut enfin que Sénèque avait sagement tracé la nouvelle et véritable ligne de conduite qu'il devait suivre, celle qui devait assurer son triomphe; il se décida à l'adopter. On le vit alors prendre sûrement en mains les renés de l'Etat, et donner au monde l'heureux siècle de paix et de prospérité qu'on a justement appelé Ydge d'or de Vempire.

Les Grecs honorèrent du titre de Sage les hommes qui avaient mérité la reconnaissance publique pour le bien qu'ils avaient fait en enseignant de bonnes et utiles maximes et en administrant habilement les affaires de l'État. A ces titres Sénèque nous semble avoir été incontestablement un des Sages de Rome.

Notre éminent liistorien M. Victor Duruy ne professe pas une grande sympathie pour la personnalité de Sénùque. Mais il rend pleine justice à la sagesse de son administration. Le lecteur nous saura gi*é, nous en sommes persuadé, de lui mettre sous les yeux quelques extraits du IV® volume de Yllisloire des Romains.

Les sombres histoires du palais sont devenues, grâce à Tacite et à notre goût pour les dramatiques récits, presque la seule histoire des empereurs; il en est une autre pourtant, celle de l'empire, et Burrhus* et Sénèque, plus libres, maintenant, la faisaient, en essayant de concilier à leur élève, par de sages mesures, raifection du Sénat et des provinces. Ces deux ministres qui, avec un autre prince et un plus ferme caractère, auraient sauvé leur honneur, montraient une suffisante habileté dans les choses ordinaires du jj^ouvernement. Ils se complétaient heureusement Tun par l'autre, le philosophe par l'homme de guerre et d'administration, et ils dormaient le rare exemple de deux amis se partageant le pouvoir sans arrière-pensée de trahison.

Ils prirent des mesures contre les faussaires*, — firent condamner les prévaricateurs 3, — supprimer les droits de présence payés

* U ost singulier que Sénèque et Suétone n'aient prononcé qu'une seule fois le nom de Burrhus (De Clementia, 7, et Néron, 35), les deux Pline jamais. Nous ne le coimaissons que par Tacite et très imparfaitement.

' Tacite, Ann., XIV, 41. — Suétone, Néron, 17. — Paul, Sentences, Y, tout le titre 25 et notamment le § 6.

» Voyez dans Tacite, Ann. ,\lll, 30, 33, 52; XIV, 18, 28, 46, les nombreuses

aux jupes, l'État devant aux citoyens une justice {gratuite*. — Ils écoutaient les plaintes qu'on entendait encore contre ce qui restait de publicains infidèles.

Ce n'est pas que l'ancienne tyrannie eût reparu ; mais les peuples, habitués à plus d'ordre et de justice, devenaient plus exigeants. Naguère ils se regardaient comme des vaincus qui devaient tolérer bien des souffrances avant d'oser élever la voix ; maintenant ils font partie d'une grande famille, dont tous les membres ont droit aux bienfaits d'une administration vigilante et paternelle.

Sénèque comprenait mieux que ne le feraient croire les haineuses railleries de VApokolokyntosis, les voies nouvelles dans lesquelles le monde était entré. Le citoyen du municipe de Cordoue, le philosophe qui, dans ses livres, effaçait jusqu'à la différence entre l'esclave et le patricien, ne pouvait pas, dans les affaires, tenir bien grand compte de la suprématie romaine et de l'infériorité provinciale. Ainsi, par le progrès des idées et à raison môme de la position que depuis Tibère les empereurs avaient prise en face de l'aristocratie, les provinces voyaient leur condition s'améliorer. Néron sera regretté vingt ans dans l'Orient ; hors de Rome et de l'Italie, Domitien passera pour un excellent prince.

A l'instigation de ses conseillers, Néron proposa en l'an 58 une mesure que nous appellerions très démocratique: la suppression, en faveur du commerce, de l'industrie et des pauvres, de tous les impôts indirects : ce qui eût amené, comme conséquence nécessaire, l'augmentation des droits sur la propriété et sur les successions. Les riches, menacés, firent repousser par le Sénat le projet impérial, et Tacite, l'ami des grands, se félicite de l'avortement d'un dessein j)eut-être impraticable, mais qu'il ne comprend pas.

On fit du moins quelques réformes utiles. Il fut prescrit que les règlements arrêtés pour chaque forme d'impcM seraient publiquement affichés, afin que les contribuables connussent bien où s'arrêtaient les droits des publicains. Au bout d'un an, il y eut prescription à l'égard des sommes qu'on aurait omis de lever; pour les plaintes au

arciisations intentées a des gouverneurs de province. Toutes n'amenèrent pas des condamnations. Tacite même parle d'absolutions fiiclieuscs. Mais ces procès, pour ne point toujours rcHissir, n'en intimidaient pas moins les gouverneurs et les tenaient en bride.

* îSuétone, Néron, 17 : '• Praebente aerario gratuit». '*

contraire, plus de jour néfaste: injonction aux magistrats de ne jamais refuser Texamen d'une accusation portée contre les fermiers des impôts; tous les procès de ce genre durent se vider au Forum, devant les juges ordinaires, avec appel au Sénat, au lieu d'être portés devant les officiers du Trésor, qui dans ce cas étaient juges et partie*.

Certains avantages furent faits aux provinces frumentaires pour que le blé revînt en Italie à un prix plus bas. — Il fut accordé au commerce maritime que les navires ne seraient point compris dans le cens, c'est à dire que les çiarchands d'outre-mer ne payeraient nen pour cette portion de leur fortune qui était représentée par leurs vaisseaux.

La manie des jeux gagnait les provinces; tous les gouverneurs voulaient en célébrer; on le leur interdit, parce que c'étaient les habitants qui, d'ordinaire, faisaient les frais de ces ruineuses magnificences.

'' On établit encore, dit Tacite, quelques autres règlements très " sages, mais qu'on n'observa pas longtemps. Cependant la suppres- " sion de l'impôt du quarantième et du cinquantième *, " celle aussi de quelques autres droits illégalement introduits, étaient encore maintenues au temps de Trajan^.

A Rome, on retira les gardes qui veillaient à la police des jeux, afln que le peuple en parût plus libre, mieux encore pour que la discipline des soldats ne s'y perdît pas.

On rechercha d'anciens délateurs et l'on réduisit au quart la récompense que la loi Papia Poppaea leur assurait. — Les sénateurs dans la gêne furent secourus*; — les pauvres protégés contre les questeurs du Trésor qui usaient trop sévèrement du droit de saisie ; — le crédit public, raffermi par un don de quarante millions de

« Suétone, Néron, 17.

* Tacite, Ànn., XII, M. — Le droit de 4 pour iOO sur le prix des esclaves fut désormais payé, non plus comme auparavant par Tacheteur, mais par le vendeur, ainsi que cela avait lieu dans toutes les ventes; au fond, rien n*était changé, puisque le vendeur augmentait d'autant son prix. (Ann., Xill, 31.)

* On ne sait point quels étaient ces droits, sans doute des espèces de superindictions, fi-ais de recouvrement, etc., établis par les percepteurs à un titre quelconque et que Tusage avait conservés. Verres appelait ainsi certaines concussions qu'il commettait en Sicile.

* Il leur donnait un traitement annuel de cinq cent mille sesterces. (Suétone, Néron, 10.)

i3S LES STOÏQl'ES SOUS LES CÉSARS.

sesterces fait à Vaevanum^; — le peuple enfin, gratifié de distributions en argent et en vivres, surtout de jeux et de représentations théâtrales. — Malgré le goût de Néron pour ces plaisirs, on chassa d'Italie les histrions et les conducteurs de chars; car le théâtre et le cirque étaient devenus des lieux de cabale et de factions.

Par haine pour la domesticité du palais et sa récente domination, le Sénat voulait augmenter la sévérité des lois concernant les affranchis. On craignit d'irriter une classe trop nombreuse; l'enipe* reur n'autorisa que des poursuites individuelles; mais il s'imposa la loi, qu'il observa longtemps, de no point ouvrir la curie à des fils d'affnmchis^.

Il laissa le Sénat supprimer les honoraires des avocats et l'ohligation pour les questeurs désignés de donner des jeux de gladiateui's : double décision favorable à l'aristocratie, puisque la première, en éloignant les pauvres du barreau, faisait passer aux riches l'influence que cette fonction assurait, et que la seconde déchargeait d'une grosse dépense les jeunes nobles qui arrivaient à la vie politique.

A ce même esprit de réaction aristocratique contre quelques-unes des tendances du gouvernement de Claude, se rapporte la loi qui cx)ndanma tous les esclaves d'un maître assassiné, et tous les affranchis par testament qui habitaient sous son toit, à paHager le supplice du meurtrier. S'ils n'étaient point coupables d'avoir tué leur maître, ils l'étaient de ne l'avoir point défendu 3. Une occasion se j)résenta bientôt d'exécuter cette loi terrible. Le préfet de la ville ayant été assassiné par un de ses esclaves, tous les autres, au nombre de quatre cents, furent envoyés au supplice. La populace voulut les délivrer; elle s'armait de bâtons et de pierres; Néron promulgua un édit sévère et appela les cohortes prétoriennes, qui bordèrent les rues où les condamnés passaient. Le peuple commençait donc à se prendre de pitié pour ces malheureux que naguère il croyait bons tout au plus à le divertir quand on les jetait aux bêtes. Les conditions se mêlent; les rangs s'effacent en bas, tandis qu'en haut

^ En Tan 62, il se plaignit dans un ôdit d*étre obligé de donner tous les ans soixante millions de sesterces à la république pour venir en aide à Vacrarîutn épuisé, et il nomma une commission formée de trois consulaires ad vectigaîia publica, sans doute pour aviser à combler le déficit. (Ann., XV, 18.)

' Suétone, Néron, 15.

» Tacite, Ann., XllI, 32.

APPKNDICE. i;î9

les empereui's passent leur niveau sanglant sur les plus illustres maisons.

Une preuve de ce mouvement des esprits qui pajrnait le gouvernement, se trouve dans la législation. A Rome le préfet de la ville, dans les provinces le gouverneur, furent chargés de recevoir les plaintes des esclaves victimes des sévices de leurs maîtres*; les Antonins établiront même, pour ce cas, une pénalité sévère.

Quelques changements eurent lieu dans les attributions des magistrats inférieurs. Ce qui restait de prérogatives aux tribuns et aux édiles fut encore diminué, au profit des préteurs et des consuls; de sorte que ces deux anciennes charges, si importantes autrefois dans TÉtat, tombèrent, au rang de simples magistratures municipales pour la ville de Rome. Les questeurs, à qui Claude avait conlié Tadministration de VaeraHum^ manquaient, par leur ûge, d'autorité; on revint à l'ordonnance d'Auguste, et cette gestion fut rendue à d'anciens préteurs*.

Burrhus et Sénèque, aidés du Sénat, qu'ils entouraient de considération 3, menaient donc doucement l'État. Le prince lui-même, dans sa vie publique, avait une tenue convenable. Loi*sque le jeune consul siégeait sur son tribunal, il était attentif et écoutait les plaideui's en leur interdisant de longs discours, et ne rendait jamais la sentence sur l'heure, mais le lendemain et par écrit, après avoir lu à l'écart l'opinion des autres juges.

Ces scrupules de conscience affichés avec ostentation cessaient en même temps que l'audience, et Rome, qui s'émen'eillait de cette précoce gravité, apprenait avec étonnement que son prince courait la nuit les rues de la ville sous un déguisement d'esclave, entrant dans les boutiques et les tavernes pour casser et piller, ou se ruant sur les gens attardés, au risque de trouver plus fort que lui.

Sénèque et Burrhus s'appLiudissaient de leur tolérance. Ils croyaient avoir gagné, en échange des crimes qu'ils n'avaient pas empêchés et des plaisii*s qu'ils laissaient au prince, la liberté pour eux-mêmes de faire le bien de TÉtat.

i StMHHHH», De Bcneficiis, IH, 22. — Dig., 1, 12, 1, § i ; id., XIII, 7, li, § 3. ' Sur res réformes, voir Tacite, Ann., XIII, 2(>-2D, 31, 'Si, — Suétone dit {Séron, U)) : " Mulla sub eo aniinadversa scvere et oocrcita nec minus instituta." » Tacite, .in/i.. XIV, 28.

Rome, en effet, et Tltalie et les provinces vivaient paisiblement. La ville, quoi qu'en dise Tacite, n'était pas chaque nuit mise au pillage par Néron. Les promesses faites par Tempereur à son avènement étaieot encore obser\'ées.

Le Sénat*, les consuls, étaient occupés d'importantes afTaireSy et l'on recherchait les charges, ce qui ne s'était pas vu depuis lonjçtemps. En l'an 60, il y eut pour la préture que le Sénat donnait des brigues violentes qui nécessitèrent l'intervention du prince. Néron termina le conflit en dédommageant, par le commandement d'une légion, chacun des trois candidats qui n'avaient pas été nommés*.

Les lois étaient exécutées, les crimes punis même sur des coupables puissants. Un tribun du peuple fut pour un meurtre frappé des peines portées par la loi Cornelia de Sicanis; un sénateur, plusieurs chevaliers, un questeur furent déportés pour supposition de testament 3 ((yl de J.-C). Un familier du palais, accusé de vendre la faveur du prince, ayant insulté dans un écrit le Sénat et les pontifes, l'empereur évoqua la cause* et le bannit de l'Italie.

La loi de majesté vieillissait oubliée : depuis Claude on ne s'en était plus servi. Néron avait bien rélégué à MarsçiHe Cornélius Sylla, accusé d'avoir voulu le surprendre et le tuer dans une de ses nuits de débauche. Le fait était faux, car si l'on conspirait souvent à ia curie, les affranchis, pour se rendre nécessaires, inventaient plus souvent encore au palais des conspirations s.

L'Italie ne se repeuplait point, parce que l'importation étrangère chaque jour plus encouragée^, les grands domaines qui s'accu-

^ Afin d'accroître la considération des sénateurs, il statua que pour les appels au Sénat on consignerait la même somme d'argent que pour les appels à l'empereur.

' Tacite, Ann., XIV, 28. — En 62, il fallut interdire les adoptions fictives, parce que, pour profiter de la préférence accordée par la loi Papia Poppaea aux pères de famille, on faisait avant les élections des adoptions qu'on annulait ensuite. (Ann., XV, 19.)

"• Id., Ann., XIV, 40 : " Lege Cornelia damnatur.'* Cette loi prononçait la déportation et la confiscation; pour les esclaves la mort. — Dig., XLVIII, iO, fr, I, § 13.

* Tacite, ilnn., XIV, 50.

» Id., XIII, 47.

• Claude et Néron avaient fait de nouveaux avantages aux négociants chargés

mulaient par les confiscations dans les mains du prince et de ses favoris, enfin rémigration continue de la population libre, rendaient l'agriculture très onéreuse et les campagnes désertes. Néron voulut envoyer des vétérans coloniser Antium et Tarente, où il n'y avait plus d'habitants; pas un ne s'y rendit^ : ils aimaient mieux s'établir dans les provinces où ils avaient servi. La Campanie seule, dans la péninsule, était florissante grâce à son beau ciel et à son immense commerce. Pouzzoles était si riche, qu'elle avait des combats de gladiateurs auxquels toute la Campanie accourait, même des émeutes de nobles et de plébéiens, comme Rome autrefois.

Syracuse, une des grandes étapes du commerce d'Alexandrie, sollicitait la permission de multiplier ses jeux et de dépasser, pour les luttes du cirque, le nombre des combattants fine par la loi. Thraséas fit à cette proposition l'honneur de la combattre. Peutêtre le rigide stoïcien voyait- il plus loin que ne le dit Tacite, et avait-il, pour refuser cette dispense des lois, d'autres raisons que celles qu'on trouve dans l'historien. Il pouvait juger ce qu'avaient fait de Rome son amphithéâtre, ses distributions de blé à Ijas prix, sa populace oisive, et il redoutait pour les villes des provinces, si empressées à imiter la capitale, la même corruption et les mêmes misères. Mais Thraséas ne fut point écouté, et cette manie de prendre Rome pour modèle gagnera jusqu'aux plus lointaines cités : les Trévires seront au cirque le jour où les barbares surprendront leur ville.

Le bonheur n'a pas d'histoire, une vie paisible et douce dans le calme et le bien-être s'écoule obscurément et sans bruit. L'absence d'événements dans les provinces serait donc une raison de les croire heureuses, alors même qu'on ne saurait pas la métamorphose que dans l'espace de peu d'années les plus importantes ont subie. Que l'on compare l'Espagne de Strabon avec celle de Pline, la Gaule de

d'approvisionner Rome. L'importation des blés se faisait sur une telle échelle, qu'en Tannée 63 le prix des grains ne haussa pas à Rome, bien que Néron eût fait reprendre au peuple et jeter dans le Tibre tout le blé gâté, et qu'une tempête eût détruit sur le fleuve même et à Ostie trois cents navires. (Tac, Ann., XV, 18.) * Tacite, Ann,, XIV, 27. — La haute Italie ne partageait pas cette décadence et la population des Alpes maritimes se trouva assez romanisée pour que Néron lui donnât on 63 \e jus Latii. (Ann., XV, 32.)

li'i LES STOÏQUES SOUS LES CÉSARS.

Tua avec celle de l'autre. Cependant, entre ces deux écrivains, il n'y a pas Tintei'valle d'un demi-siècle.

Au temps où nous sommes arrivés, on trouve deux faits très sij^nific^itifs : l'un de l'an GO, l'autre de l'année précédente. Un tremblement de terre avait renversé Laodicée, une des grandes villes d'Asie. Ses habitants la rebâtirent avec leurs seules ressources sans daig^ner solliciter un secours qui ne leur eût pas été refusé*; ils se trouvaient trop riches pour tendre la main à l'empereur. Mais qu'un incendie désole la capitale, et les provinciaux lui offriront ce que dans une pareille calamité ils ne demandent plus pour euxmêmes; Lyon seul donnera quatre millions de sesterces.

Dans la Gyrénaïque, d'immenses domaines, propriété de l'ancien m'i Apion, appartenaient à l'État, mais ils avaient été envahis; Claude en avait l'ait faire une recherche exacte par le propréteur Acilius Strabon. Les Gyréncens prétendirent qu'il y avait prescription; ce n'était pas exact, car les lois romaines n'accordaient pas que les droits de l'État pussent jamais être périmés. L'affaire fut renvoyée par le Sénat au prince, qui approuva les décisions du propréteur parce qu'elles étaient légales, mais céda aux alliés ce (ju'ils avaient usurpé, parce que l'équité et la bonne politique le commandaient 2.

Voilà quelle était la situation des villes dans les provinces et l'esprit du gouvernement impérial, même sous Néron.

Le vieux parti romain, qui dans les provinciaux voyait toujoui*s des vaincus et des sujets, s'irritait de leur inter\'ention dans les affaires publiques. Thraséas, dans le Sénat, Tacite dans l'histoire, se sont fait les organes de ses ressentiments. " Autrefois, fait dire " l'historien à l'orateur, les nations tremblaient devant nous, dans " l'attente du jujjfement d'un seul homme, préteur, proconsul ou " simple envoyé du Sénat. Maintenant c'est nous qui portons nos " hommaj^es et nos adulations à l'étranj^er. Le moindre d'entre " eux nous fait décerner des remerciements et plus souvent des "accusations. Aussi chaque administration commence avec fermeté

* Tacite, Ann., XIV, 27 : "Nullo a nobis romedio, propriis opibus revalu it. " On se rappelle les secours donnés en pareille occasion par Auguste et Tibère. « Id., XIV, 18.

APPENDICE. li'J

"et finit avec faiblesse, parce que nos proconsuls aujourd'hui ressemblent bien moins à des juges sévères qu'à des candidats qui sollicitent des suffrages. " Et n'osant retirer aux provinciaux le droit de réclamer justice, il demandait qu'on leur interdît de proposer des récompenses. Un sénatus-consulte défendit aux assemblées provinciales de s'occuper à l'avenir de pareilles questions. La mesure était bonne; car il est deux dangers que l'administration doit éviter : trop de dureté, trop de faiblesse. Après s'être sauvé de l'un de ces écueils, il ne fallait pas échouer sur l'autre. Cependant un droit ancien était mutilé, alors qu'il convenait au contraire de retondre en le transformant.

Ainsi les provinciaux travaillaient, perçaient des routes, jetaient des ponts, défrichaient le sol, disputaient aux Romains d'origine les hoimeurs littéraires, même les fonctions publiques.

Les relations extérieures et les opérations militaires furent aussi sagement conduites que l'administration intérieure ; et le lecteur ne lira pas avec moins d'intérêt ce qu'en dit M. V. Duruv dans YHistoire des Romains.

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