LES DÉTRACTEURS DE SÉNÈQUE
Au xvi« siècle, Sénèque occupait encore en Occident une place élevée parmi les personnages les plus vénérés de la chrétienté. Le concile de Trente le cite comme s'il eût été un Père de l'Église*.
Le cardinal Borromée, qui anima le concile de son esprit, semblait avoir puisé dkns l'étude des moralistes de l'antiquité les sentiments et les vertus qui lui ont mérité la reconnaissance de ses contemporains et l'admiration de la postérité.
^ G. Martha, Les Moraliites sous Vempire romain : la Morale pratique dans les lettres de Sénèque, G.
Saint Jérôme avait d'ailleurs déclaré : Stoici nostro dogmati in plerisque concordant^,
l.es partisans de la Reforme reprochaient donc aux thckh lof;iens catholiques, surtout dans les disputes au sujet de la (jnice, d'ùtre des philosophes païens, des stoïciens. Et ceux-ci réi)undaient à leurs adversaires en les traitant de ^^ pourceaux d'Epicure et (rinfàmos Cyrénaïques*. "
C'est alors que la réputation de Sénèque fut ébranlée par la main hardie que les disciples de Luther et de Calvin portaient sur toutes les parties de ledifice cc^tholique qui n'avaient pas à leui's yeux le caractère évangélique. Ils rééditèrent contre le philosophe païen toutes les accusations accumulées dans V Histoire Romaine de Dion Cassius; ils en fii'ent le canevas d'un nouveau et violent réquisitoire, et ils I)résentèrent ce stoïque comme un méchant et hypocrite personnage. En France ils se plurent à le comparer au cardinal de Lorraine, tandis que de Charles IX ils faisaient un Néron 3.
Bossuet, après eux, autant par sentiment pei'sonnel que par intérêt pour la religion chrétienne, crut devoir répudier Sénèque. 11 était d'ailleurs d'autant plus porté à le faire, qu'il voulait remettre en honneur les plus illustres Pères de l'Église grecque et ceux de l'Église latine, qu'on avait nq^ligés pour suivre le philosophe romain.
Chaque fois que le grand orateur parle de Sénèque, il le fait avec une impatience hautaine : " N'est-ce pas l'orgueil, " s'écrie-t-il, qui a retiré tant de philosophes du milieu de la "multitude?... Laissez votre Sénèque avec ses superbes
^ Jn Esaiae, cap. X, cité par Juste Lipse, Manuductio ad stoicam phUosophiam, Hb. 1, dissertatio 17.
> Patili Guhlelli Tridentini oraiio. — P. Labbci et G. Cassartii S, S, Concilia, t. XIV, p. IS^iO.
' Montaigne, Essais, liv. H, ch. 32.
CHAP. I. — SÉNÈQUE DEVANT LA POSTÉRITÉ. i47
"opinions... Ce pliilosophe insultait aux misères du genre " humain par une raillerie arrogante. " Et c'est lui qu'il vise quand il parle de " ces maîtres délicats qui louent la pauvreté parmi les richesses ou qui prêchent la patience dans la mollesse et la volupté*". ''On dirait, écrit M. C. Martha*, " qu'il a redouté pour ses contemporains le prestige de cette " doctrine en apparence si voisine du christianisme et qu'il " s'est fait un devoir de l'accabler en toute rencontre. "
Qu'avait donc dévoilé Dion Cassius qui pût porter une si profonde atteinte à la réputation de l'homme que ses contemporains avaient considéré comme un éminent stoïque?
Selon cet historien, Sénèque ne fut qu'un vicieux et un débauché. Séducteur d'une foule de grandes dames ^, il aurait été l'amant de Julie, fille de Germanicus, et pour ce fait interné en Corse*. Après huit ans d'exil, à sa rentrée à Rome, Agrippine à son tour serait devenue sa maîtresse^. En outre, la dépravation de ses mœurs aurait été telle, que malgré sa passion pour les femmes, il se livrait à la pédérastie et s'était plu à initier Néron à cette honteuse débauche®.
Dion mentionne ensuite les richesses du philosophe et énumère ses tables de cèdre à pieds d'ivoire qui servaient, dit-il, à de somptueux festins, et appelle l'indignation contre le manque de sincérité de l'homme qui dans ses écrits vantait Texcellence de la pauvreté. Cet historien déclare que Sénèque a bassement flatté les affranchis de Claude pour obtenir son rappel de Corse''. A l'entendre, ses richesses
^ Bossuct, Sermon sur la loi de Dieu.
* Les Moralistea sous l'empire romain^ loc, cit.
• Hist. Rom., LX, 8. .
* Jd., LXI, 10, i± » /«/., LXl, 10.
• Jd., ibid, 7 Id., ibid.
'14S SÉNÈQUE ET LA MORT D'aGRIPPINE.
n'auraient pas eu pour source les héritages de famille et les donations qui lui auraient été faites à titre de récompense de ses services à l'État; elles furent surtout, selon lui, le fruit de l'avarice et de l'usure ; et son avidité était poussée à tel point, ajoute-t-il, que l'insurrection de la Bretagne fut causée par la dureté avec laquelle il exigea le remboursement des capitaux qui lui étaient dus dans ce pays • .
Dion prétend encore que, toujours prêts à encourager les passions du prince, Burrhus et Sénôque assistaient à ses divertissements et aux spectacles qu'il donnait. A l'en croire, on voyait, lors des représentations théâtrales, ces (Jeux hommes d'État se tenir près de Néron, en qualité de régisseurs de la scène, pour servir de conseillers ou de souffleurs à leur élève; et lorsqu'il avait joué ou chanté, ils frappaient des mains, agitaient leurs vêtements et entraînaient les applaudissements des spectateurs par leur exemple*. Il affirme enfin qu'au rapport d'auteurs dignes de foi, ce fut Sénèque qui suggéra à Néron l'idée de faire périr sa mère et l'encouragea dans l'accomplissement du crime *.