LES DÉFENSEURS DE SÉNÈQUE
Remis ainsi sur la sellette du tribunal de l'opinion publique, Sénèque trouva pour le défendre des champions illustres et dévoués.
Au premier rang se place Montaigne. Il consacre un chapitre de ses Essais * à la défense de Sénèque et de Plutarque.
" La familiarité, dit-il, que j'ay avec ces personnages ici,
* Eiit. Rom., LXII, 2.
« Id., LXI. 20.
> Id., LXI, 12.
* Essais, liv. U, ch. 32.
''et l'assistance qu'ils font à ma vieillesse et à mon livre "massonné de leurs dépouilles, m'oblige à espouser leur " honneur.
" Or ce li\Te de quoy je parle, pour venir à son but, fait " une description de Sénèque très injurieuse, ayant emprunté ''ces reproches de Dion l'historien, duquel je ne crois " nullement le témoignage. Car outre qu'il est inconstant, qui "après avoir appelé Sénèque très sage tantost et tantost "ennemy mortel de Néron, le fait ailleurs avaricieûx, " usurier, ambitieux, lasche, voluptueux, et contrefaisant le " philosophe à fausses enseignes. Sa vertu parait si vive et "si vigoureuse en ses escrits et la défense y est si claire " à aucunes de ces imputations, comme de sa richesse et " despense excessive, que je n'en croirais aucun témoignage " au contraire. Et davantage, il est plus raisonnable de croire "en telles choses les historiens romains que les grecs et "estrangers. Or Tacitus et les autres parlent très honora- " blement et de sa vie et de sa mort, et nous le peignent en " toutes choses personnage très excellent et vertueux. Et je " ne veux alléguer autre reproche contre le jugement de Dion " que cetuy-ci, qui est inévitable : c'est qu'il a le sentiment " si malade aux affaires romaines, qu'il ose soutenir la cause "de Julius César contre Pompeius et d'Antonius contre " Qcero. "
Montaigne, nous devons en convenir, n'appuie pas son opinion de preuves irréfutables. Si Tacite, en effet, accorde en maintes pages de grands éloges à Sénèque, il porte aussi contre lui de bien graves accusations; et s'il exprime des doutes sur certaines actions lâches et criminelles qui lui sont imputées, il ne semble pas toujours l'en croire incapable. ï)'autre part, Dion peut avoii' le tort de prendre le
150 SÉNÈQUE ET LA MORT d'AGRIPPINE.
parti de César, sans perdre pour cela le droit d'arracher le manteau de philosophe des épaules d'un Tartufe.
Mais ces paroles de Montaigne partent d'un penseur si franc et si droit, elles expriment une conviction si sincère et si profonde, qu'elles portent en elles-mêmes une sorte d'autorité légitime, et nous font partager son sentiment mieux que ne le ferait une démonstmtion rigoureuse. Aussi, malgré les pasteurs calvinistes, malgré la grande voix de Bossuet, on continua à admirer le philosophe romain ; et le plus bel éloge qu'on crût pouvoir faire d'un homme, c'était de dire de lui : c'est un Sénèque.
Quelque temps après, Juste Lipse, nourri, comme Montaigne, des doctrines stoïciennes, se fit également un devoir de prendre la défense de Sénùque. Dans une savante et rigoureuse dissertation*, il exposa les raisons qui étal>lissaient que les accusations dont le philosophe avait été l'objet n'étaient que des calomnies.
Quand on rapproche ce qui nous est dit par Dion de ce que rapportent les Annales, on remarque que la majeure partie de ce que l'historien grec donne comme incontestable n'est présenté par Tacite que comme des allégations non justifiées ou produites par la haine d'un ennemi. Ainsi, loin d'appuyer de son témoignage les accusations de débauche, d'adultères et d'usure portées contre Sénèque, Tacite, nous l'avons vu, en laisse toute la responsabiUté au vénal et concussionnaire SuiUus; il reconnaît que ce délateur de profession ne put rien préciser et que le Sénat fit justice de ses impudentes diffiimations*.
D'autres imputations articulées par Dion ne se trouvent relatées sous aucune forme par les auteurs romains qui nous
^ J. Lipsii Manuductio ad stoicam philosophiam, lib. I, dissert. 17 et 18. > Ann., XHI, 42, 43.
sont parvenus. Telles sont les mœurs honteuses de Sénèque \ sa supplique à Qaude, ses exigences à l'égard des Bretons. Nous avons dit notre pensée au sujet de la lettre à Polybe. Quant au soulèvement de la Bretagne, tous les historiens Tattribuent au fanatisme des Druides, et ils ne font aucune allusion aux sommes qui auraient été dues à Sénèque et durement exigées par lui *.
Il est enfin des faits donnés par Dion comme certains qui sont formellement démentis. Ainsi, Tacite affirme, nous l'avons vu, que loin d'encourager Néron dans sa passion pour les spectacles et les concerts, Sénèque s'y opposa courageusement et formellement; il déclare que, loin de faire de fastueux repas, il ne buvait que de l'eau, ne mangeait que des légumes.
La partialité et une sorte de haine contre le stoïcien se manifestent clairement chez Dion, et rendent ainsi son témoignage fort suspect. Juste Lipse, inévitablement frappé de cette animosité, fut amené à se demander quelle en pouvait être la cause : Quibtis odii causis aut quo mendacii pretio ? Il crut devoir l'attribuer à la perversion du jugement et des mœurs de l'auteur; car, fait-il observer, outre Sénèque, il invective avec la môme passion Cicéron, Brutus, Gassius et tous les hommes que nous sommes habitués à estimer : Credo judicii quaedam morumque perversitas fuit quae eunidem illum in Ciceronem exacuit, quae in Cassium^ Brutum, omnesque bonos^.
Est-ce bien la cause qui aurait pu inspirer à Dion Cassius cette haine contre Sénèque, qu'il laisse éclater dans son Histoire Romaine? Nous ne le croyons pas.
* '* ffaic fjraecac consuetudini data sint, " a dit Sénèque, lettre 123.
« Tacito, Ann., XIV, 21).
3 Justi Lipsii Ad librum XIII Annalium ComtnentariUs,
Dans l'exposition des faits, dans les jugements sur les hommes, un historien ne peut jamais s'affranchir des idées de son époque et de son entourage. On ne saurait donc compter sur son impartiahté. C'est au lecteur à peser son témoignage, à examiner sous l'influence de quels sentiments il a écrit.
Dion avait vécu et exercé de hautes charges sous un gouvernement monarchique, gouvernement devenu nécessaire alors aux yeux de tous. La paix intérieure dont on avait joui pendant si longtemps était le premier des besoins pour tous les peuples de l'empire; les troubles qui naquirent de la compétition des prétendants au pouvoir après la mort de Commode, firent apprécier le triomphe définitif de Septime Sévère et espérer pour l'avenir une transmission tranquille et réguUère de l'autorité suprême. Dion, qui débuta dans la vie politique sous Septime Sévère et acheva son cursus honorum sous Caracalla et Alexandre Sévère, ne pouvait partager l'enthousiasme des anciens pour les défenseurs de la république. Nous avons vu qu'on avait môme à lui reprocher d'avoir dénaturé l'histoire en voulant faire remonter à Auguste l'établissement de la constitution monarchique et lui attribuer ainsi la consécration des siècles.
A l'égard de Sénèque, Dion peut avoir été entraîné à faire rejaillir sur lui l'antipathie que beaucoup de personnes professaient de son temps pour les stoïciens.
Leurs principes n'étaient plus ceux de cette remarquable École romaine, romani roboris secta. Le stoïcisme, au lieu de demeurer simplement une doctrine, était devenu une église, une sorte de vaste confrérie. Loin de s'honorer, comme le faisait Sénèque, de reconnaître que les autres sectes avaient du bon et qu'on leur pouvait faire d'utiles emppunts, la nouvelle génération de stoïciens excommuniait
ceux qui n'étaient pas avec eux; et dans leurs réunions, les maîtres qui allaient prendre la parole, s'écriaient pontificalement : " Dehors ceux d'Épicure ! "
Puis, celte prudence que le bon sens romain conseillait d'apporter dans les recherches spéculatives, s'était peu à peu transformée en abandon de toute recherche.
Par suite, la doctrine se réduisit à la casuistique; les préceptes devinrent des dogmes; on les codifia dans des manuels, qu'on qualifiait pompeusement dé Manuel du Soldat, 'Ey^etpCStov orpaTiwTixcv. Mais chez le soldat stoïcien de cette époque ne battait plus le cœur d'un Romain; chez lui, la vaillance avait fait place à la résignation.
Les Sextius et Sénèque avaient déclaré que l'homme était soumis aux lois de la Nature et que son devoir dans la vie était, par conséquent, de s'appliquer à les bien connaître et à s'y conformer. Or, ils reconnaissaient que la Nature avait constitué l'homme libre de ses décisions et qu'elle l'avait ainsi laissé dans une certaine mesure le maître de son sort. Par suite, ils déclaraient que c'était une obligation pour nous d'étudier tous les phénomènes physiques et moraux, d'en rechercher les lois, afin d'acquérir la plus grande somme de bonheur dans la vie; ils se plaisaient à peindre cette intime et noble satisfaction de soi-même que l'homme trouvait dans la pratique courageuse de la vertu, et qui le récompensait de tous ses efforts; il leur semblait que la Nature devait se plaire et être fière d'elle-même à regarder ses héroïques enfants*. Pour eux donc, vouloir se décharger de la responsabilité qui nous était imposée, ce n'était pas obéir à la Nature, c'était agir contre ses desseins.
* Sénèque, De Providentia, 2: "Non video... quid habeat in terris J«piter pnichrius... quam ut spectot Catonem jam partibus non semel fractis, staiitcni nihilomiuqs iuter ruinas publicas rectum* ''
On ne parlait plus, sous le dernier des Antonins, de cette confiance que Ion devait avoir en soi-même, de la revendication de la liberté de ses actes, de ce courage ferme et patient dans la lutte, quel qu'en puisse être le résultat; on ne répétait plus les beaux vers de la Pharsale, déclamatoires dans la forme, mais sublimes de pensée, qui enthousiasmaient jadis la jeunesse; on ne prenait plus pour devise :
Victrix causa dits plaçait^ sed oicta Catoni,
Le stoïcisme préconisait alors la résignation mystique. On disait, avec Épictèle : " Jupiter ! ô destinée ! conduis-moi ! " ou : " Si telle est la volonté des dieux, qu'il en soit ainsi. " Avec lui , on déclarait encore qu' " il est dans Tordre que "le philosophe soit battu comme un âne et que, battu, il "aime ceux-là mômes qui le battent*." On prenait pour idéal l'exemple de Zenon, que ses disciples entouraient, disait-on', pour le protéger contre les accidents et qui ne voulait pas échapper à la fatalité.
C'est ainsi que Marc Aurèle, averti des projets de l'évolte d'Avidius Cassius, écrivait : " Si les dieux destinent l'empire " à Cassius, nous ne pouvons nous opposer à leur volonté. " Jamais prince, on l'a dit, n'a fait périr son successeur. Si " donc son succès n'est pas écrit dans le Ciel, les tentatives " qu'il pourrait faire seraient sa perte'." Cassius, qui semble avoir été de taille à devenir un Trajan, était maître de tout l'Orient ; et rien ne paraissait pouvoir arrêter sa marche sur l'Italie, quand il fut assassiné par ses lieutenants. Marc Aurèle, ainsi délivré de son rival, demeura plus que jamais convaincu que l'homme n'avait ({u'à livrer son sort au destin.
* Epiotête, Entretiens, ch. 2*2.
' Dîogèiio (le I-aorte, liv. VU.
' Vulcutius Gullicauus, Viç d'Avidius Cassius, 3.
Animé donc des intentions les plus louables pour le bien, ne ménageant personnellement ni ses efforts ni sa santé, passant nombre d'hivers sur les rives glacées du Danube, cet empereur si estimable n'était pas apte à remplir ses obligations de chef de famille et encore moins celles d'un chef d'État. Sa faiblesse de caractère et son mysticisme eurent de déplorables conséquences dans le gouvernement de l'empire et dans son propre intérieur.
Il semblait aussi préoccupé de philosophie que d'administration. Avant de partir pour la seconde expédition contre les Germains, on le vit, durant trois jours, donner des leçons publiques au peuple romain. Tous les honneurs et toutes les places étaient réservés aux stoïciens. L'empereur lui-même, dédaignant la pourpre, portait le pallium grec. Aussi ne voyait-on partout, à son exemple, que des manteaux de philosophes*. L'hypocrisie fut à l'ordre du jour. On pourrait trouver quelque analogie entre ce qu'était alors l'empire romain et ce que fut la France sous la dévotion de Louis XIV.
Quand donc Avidius Cassius leva l'étendard de la révolte pour répondre au sentiment qu'il pensait devoir être général, il disait dans sa proclamation : " Marc Aurèle est sans doute " un homme de bien ; mais pour faire louer sa clémence il " accorde l'impunité à ceux dont il blâme la conduite. Où est " Caton? où sont les vertus de nos ancêtres?... Marc Aurèle "disserte sur la nature de Tàme, sur le juste et l'injuste; " que n'examine-t-il plutôt la conduite de ceux qu'il envoie "gouverner les provinces? Faut-il appeler procpnsuls ces " hommes qui croient que les postes ne leur ont été confiés " que pour qu'ils y vivent dans la débauche et se gorgent de
^ Lucien, La Double Accusation.
45G SÉNÊQUE ET LA MORT d'AGRIPPINE.
" richesses. Tel était un mendiant trois jours avant sa nomi- " nation, qu'on voit tout à coup devenu opulent*. "
D'autre part, en dehors des fonctions publiques où elle conduisait, la philosophie était devenue un métier ; et généralement tout métier dégénère en charlatanisme*. '* Je ne "connais point, dit Sénôque*, d'hommes si peu méritants " de leurs semblables que ceux qui ont appris la philosophie "pour en faire une profession mercenaire." Nombre de stoïciens couraient donc de ville en ville déclamer, moyennant salaire, dans des salles ou sur des places publiques; quelques-uns ouvraient des écoles et faisaient payer plus ou moins cher leurs leçons; d'autres entraient dans les familles comme directeurs de conscience^. " Semblables aux cabare- " tiers, dit Lucien ^, la plupart d'entre eux vendaient des " enseignements falsifiés et de mauvaise mesure. "
Le métier étant bon, l'on voyait des cordonniers, des potiers et des artisans de toutes sortes qui jetaient leurs outils pour se faire philosophes. " Il n'était d'ailleurs pas dif- " ficile de se munir d'un manuel, de laisser croître sa barbe, " de suspendre une besace à ses épaules et de tenir un bâton " à la main^. " Pour de telles gens l'excentricité devait nécessairement suppléer au talent et attirer sur eux l'attention.
L'École romaine avait loué la pauvreté; mais elle convenait qu'il était un certain degré de confortable auquel il était de la dignité humaine d'aspirer. La pauvreté était à ses yeux la sage compagne de la santé et de la vertu, sobre dans les
* Vulcatius Gallicanus, Vie d'Avidius Caasiuê, 13.
' Lucien, Dialogue des Morts, X, 8 : ^iK6uof^ç Ttc, co 'Ep(ir,, (i&\\ov Sï y6T,ç xa\ TcpaTcfaç (ac9t6c.
' Sénèque, lettre 108.
* F^cs pythagoriciens, de leur côt(^, faisaient profession de chasser les démons et les spectres ou revenants avec des mots magiques; ils apprenaient, di^aieut-Us, cet art dans des livres (*g)'ptiens. (Lucien, Le Conteur de Fables.J
* F^ucien, Hertnotime.
^^Id., Les Fugitifs.
repas, simple et modeste dans sa toilette. On ne l'entendait guère plus ainsi. L'affinité que Juvénal* avait signalée entre les deux sectes s'était accentuée. Les stoïciens s'étaient confondus avec les cyniques*. Il semblait que logiquement le vrai philosophe dût se couvrir d'un manteau sale et déchiré et disputer les os aux chiens du ruisseau. Tous n'allaient pas jusque-là. Mais on déclarait que selon Épictète le véritable sage devait pouvoir dire : '' Regardez- moi. Je "suis sans patrie, sans maison, sans bien, sans esclaves; je " couche sur le sol; je n'ai ni femme ni enfant; je n'ai que " la terre, le ciel et un manteau. "
Ce n'était donc point là, il faut en convenir, la voix de la Nature qui se faisait entendre par leur organe; c'était au contraire contre eux qu'il y avait lieu d'invoquer le sequere Naturam, qui est bien, quoi qu'on en dise, le critérium de toutes les doctrines.
C'est ainsi que Lucien, après avoir conduit un philosophe aux enfers et l'avoir dépouillé de sa barbe, de son manteau et de tous ses ridicules, lui fait dire par Menippe : '* A la "bonne heure! Tu ressembles mieux maintenant à un " homme^. " Ailleurs le satirique nous montre l'initiation de Menippe au culte de Mithra, sa descente aux enfers pour consulter Tirésias ; et le conseil que doime le célèbre devin c'est celui de dédaigner les chimères philosophiques : il déclare que la meilleure vie est la plus commune^.
L'épicurisme avait, en conséquence, envalii les esprits ^ et reconquis tout le terrain perdu. Pour la plupart des hommes
* Sat. xni, V. m :
... Ncc stoica dogmata legit, A Cynicis tunica distantia
» Epictète, Entretiens, ch. 22.
s Lucien, Dialogue des Morts, X, 9 : *AvOp(imtvctftcpoc yà^ vOv o^aiclçt^voc. * Id., Nécromancie, 21 : '0 x&v Idu«>x£>v apivToc €loi xa\ ow^vévrtpoç. " Id,, La Double Accusation,
éclairés et indépendants de cette époque, si la religion n'était qu'un amas de fables, la métaphysique n'était qu'une science chimérique, et la morale consistait dans l'art d'échapper aux soucis, aux passions et aux ridicules.
Lucien était l'auteur le plus en vopue dans la haute société. On faisait avec lui des plaisanteries sur V Assemblée des Dieux et Jupiter confondu. On prenait en pitié dans la Mort de Peregrinus les espérances chimériques de ceux qui croyaient échapper à la mort en s'affiliant à des hétairies religieuses ; on se moquait dans le Conteur de Fables de Tabsurdité des préjugés populaires, des histoires de spectres et des miracles des Syriens de la Palestine; on riait de ces chasseurs de démons, de ces guérisseurs d'épilepli(]ues. En même temps on mettait les sectes à Vcncan; on ridiculisait les doctrines les plus célèbres; on conspuait Socrate*, Pythagore, Chrysippe et d'autres philosophes qui furent jadis la gloire de leurs contemporains, et qui, malgré les imperfections inhérentes à notre condition, font honneur à l'humanité. On ménageait encore moins les philosophes contemporains ; on les traitait de betes impures et insolentes; on demandait qu'un nouvel Hercule vuit les exterminer et en purger la terre ^.
Une réaction ne pouvait donc manquer de se produire contre eux. Elle commença à se manifester à l'avônement de Commode et éclata à sa mort. Clodius Albinus put en effet reconnaître alors combien les temps avaient changé. Parmi les compétiteurs à l'empire, il se proclamait le continuateur de Marc Aurèle, le restaurateur de la liberté, le champion des droits du Sénat et des consuls. Mais Rome et
^ Dans les Sectes à V Encan, on lui faisait dire : riatSepxvn^c etpn, xa\ 9070c tgc cpuTtxdt.
• Lucien, Les Fugitifs,
les provinces firent peu de cas de ses promesses; on lui reprocha au contraire d'avoir pris le manteau sous le dernier Antonin, et il ne put tenir contre Septime Sévère.
I.a révolution qui amena à ce moment au pouvoir une série de princes africains et syriens, fut Toccasion d'un déchaînement de haines et de représailles contre les stoïciens. On ne voulut voir en eux que des fourbes et des hypocrites. Comme il arrive toujours en de telles circonstances, au lieu d'amender, de corriger, on détruisit. Ce ne fut point le stoïcisme seul qui fut abattu; les digues qui contenaient encore, quoique assez mal, les flots envahissants des superstitions religieuses, furent détruites ; l'édifice de la science humaine, sapé dans sa base, s'écroula, et la raison elle-même parut engloutie à jamais.
Dion était entré alors dans la carrière littéraire, qui était aussi celle de la politique, par un pamphlet violent contre Commode, qu'il dédia à Septime Sévère et qui le classa parmi les hommes du nouveau régime. Le milieu dans lequel il vivait, l'intérêt de sa situation et peut-être aussi des opinions sincères quoique erronées, ne pouvaient donc lui permettre d'être bienveillant ni môme impartial pour les hommes des anciens partis. Ainsi, dans son Histoire Romaine, tout en déclarant tenir Marc Aurèle en grande estime, il donne à entendre qu'il a fait tuer son collègue Verus afin d'être seul maître de l'empire*.
Dès lors on ne saurait être surpris de Tentendre traiter Sénèque comme on traitait tous les philosophes, de le voir lui jeter la même boue dont on couvrait Socrate.
Deux motifs cependant auraient pu rendre Dion moins injuste et moins hostile à l'égard d'un des maîtres les plus
* ffist, Rofn., LXXÎ, 2.
illustres de TÉcole romaine; le premier, c'est réloignement du temps; le second, c'est que Sënèque n'avait pas été un cathedrarius, qu'il s'était montré homme d'État, et s'était déclai'é favorable au système monarchique, à rencontre de l'opinion générale des stoïciens de son temps.
11 y a lieu, en conséquence, d'observer que nous n'avons pas, en ce qui concerne Sénèque, le texte original de V Histoire Romaine de Dion. Les vingt derniers livres de cette histoire, c'est à dire les numéros 61 à 80, ont disparu ; nous n'en possédons que l'abrégé que fit au xiv* siècle un moine grec, Xiphilin, sur l'ordre de l'empereur de Constantinople Michel Vil.
Ce Xiphilin est-il à l'abri du soupçon d'avoir été un abréviateur infidèle? On ne saurait l'affirmer. On remarque au contraire que dans les livres 50 et 60 il n'est parlé de Sénèque qu'en termes honorables. Ainsi, il est dit au livre 59 : '' Lucius "Annaeus Sénùque, qui surpassa en connaissaiice appro^ ''fondie des choses tous ses contemporains, tant à Rome " que hors de Rome, faillit perdre la vie; non qu'il eût Heti ^' fait qui méritât la mort, mais parce quil avait éloquemment ^'plaidé dans le Sénat, Caïus toutefois renonça à l'idée de le " fah*e périr, ayant été persuadé par une de ses maîtresses " qu'il était atteint de consomption et n'avait plus longtemps "à vivre*. " De telles paroles, un tel éloge sans réserve, il faut le reconnaître, ne peuvent guère avoir été exprimés par quelqu'un qui aurait été convaincu de l'immoralité et de la bassesse de Sénèque ; ce n'est qu'à partir des livres résumés par Xiphilin que le ton change subitement et qu'on trouve alors accumulées toutes les accusations haineuses dont nous avons parlé. Par suite, un sentiment très prononcé de
^ Ilist. Rom., LIX| 19: *0 icâvra; (aIv tou; xaO' iauxbv 'P(i>(Aa{ou;, noXXoùc dà xa\ ôfXXov; vofin vnepdtps;.
défiance se manifeste inévitablement en nous contre Texactitude de l'abrégé.
Aussi Juste Lipse pense-t-il que " ce n'est pas Dion luimême qui aurait si outrageusement parlé de Sénèque, mais quelque autre personnage tel que Suilius, dont il rapportait les paroles, et que le bon Xiphilin aura pris pour des affirmations précises * ".
Mais rien à notre avis ne donne à penser que Xiphilin ait été un naïf. Il était grec et moine. Il a parfaitement pu, en cette double qualité, croire de son devoir d'accabler d'invec^ tives un philosophe païen et romain, et qui, pis à ses yeux, était vénéré dans l'Église d'Occident.
Quoi qu'il en soit, que nous ayons affaire avec Dion ou avec Xiphilin, il est évident que l'un ou l'autre a rapporté au sujet de Sénèque des allégations mensongères. Juste Lipse montre ainsi que Montaigne avait eu raison de dire qu'il était facile de disculper Sénèque d'avoir été avaricieux, usuriei', débauché, avide d'ambition et " contrefaisant le philosophe à fausses enseignes ". Aussi est-ce avec une sincère conviction qu'il s'écrie* : " Il est une Providence divine; '' elle se manifeste à nous au sujet de Sénèque; car de tant "de maîtres illustres qui ont enseigné les vertus, Sénèque " seul, de par la volonté de Dieu, brille au milieu de nos " docteurs sacrés. "
Au XVIII* siècle, Sénèque fut revendiqué par les philosophes comme un des leui*s. Il était un des moralistes anciens dont on opposait les doctrines tirées de la science et de l'étude à celles enseignées au nom de la révélation.
^ " Ne quidem Dioncm sic scripsisse puto ex sua affirmatione, sed alicnjus forte Suilii, quae bonus Xiphilinus ut asserta habuerit. " — Lipsii Man%iductio ad stoicam philosophiam, lib. I, dissertatio 17.
* Manud. ad êtoic, phiL, lib. I, dissertatio 18.
Diderot, à la fin de sa carrière, fut saisi d'admiration à la lecture de Sénù(iue; et il s'écrie* : " Ah! si j'avais lu plus tôt "les ouvrai^es de Sénèque; si j'avais été imbu de ses principes à Tàge de trente ans, combien j'aurais dû de plaisirs à ce philosophe, ou plutôt combien il m'aurait épargné de '' peines! Sénèque! c'est toi qui sais inspirer à Thomme " de la dignité, de la fermeté, de l'indulgence pour son ami, " I)Our son ennemi, le mépris de la fortune, de la médisance, " de la calomnie, des dignités, de la gloire, de la vie, de la "mort; c'est toi qui sais parler de la vertu et en allumer "l'enthousiasme. Tu aurais plus fait pour moi que mon "père, ma mère et mes iîistituteurs ; ils voulaient tous me "rendre bon, mais ils en ignoraient les moyens... Que je " hais à présent les détracteurs de Sénècpie! "
Le bouillant apôtre de la liberté de penser entreprit en conséquence de faire l'apologie du philosophe. Le parti religieux, oubliant aloi's le culte que l'Église avait eu poui* Sénè(iue, se déchaîna avec fui^eur contre le stoïcien. Tout ce que la passion peut suggérer de subtilités et de mauvaise foi fut mis en œuvre j)our le traîner dans la boue. Diderot, de son côté, déploya en sa faveur toute la généreuse ardeur qu'il mettait dans les causes qu'il prenait en main. Mais par cela môme il ne pouvait émettre un jugement impartial et sagement motivé. Suivant Tacite pas à pas et ne doutant pas de sa parole, il défend, excuse chacune des actions imputées à Sénèque.
Pour Diderot, l'accusation d'avoir été l'amant de Julie et d'Agrippine et celle d'avoir prêté à usure ne sont appuyées d'aucune preuve, d'aucune probabilité; sa possession de grandes richesses est justifiée par l'emploi généreux qu'il en
< Essai sur les règnes de Claude et de Néron, liv. H, ch. iOi.
a fait ; Platon n'a-t-il pas été aussi vertueux philosophe que . Diogène? — Sénèque n'est pas l'auteur de la plate Consolation à Polybe qu'on lui attribue; mais une lettre qu'il aurait écrite au secrétaire de Claude, pour obtenir son rappel, doit trouver son excuse ou du moins des circonstances atténuantes dans les souffrances prolongées de l'exil. Qui n'a pas eu son heure de faiblesse dans la vie? — Lui reprocherait-on son séjour dans une cour corrompue? Mais le chancelier de l'Hôpital à la cour de Catherine, Bossuet à celle de Louis XIV, le cardinal de Fleury à celle de Louis XV ' ont-ils perdu leur réputation d'honorabilité? — Faut-il lui faire un crime d'avoir ambitionné le pouvoir? Loin de là, et l'on doit lui savoir gré de son dévouement aux affaires publiques, car, sous les Césars, l'histoire du monde romain ne se résume pas dans les sanglantes tragédies du palais, et au témoignage de Tacite on voit avec quelle habileté, quelle sagesse Sénèque a tenu les rênes de l'administration, et quelle était alors la satisfaction générale des provinces.
Toutefois, il faut le reconnaître, il est une question que n'aborde pas Montaigne, dont il ne dit pas un mot et qui semble ne pas exister pour lui ; cette question est pourtant de la plus haute gravité pour la réputation de Sénèque : c'est celle du rôle qu'il a joué près de Néron lors de la mort d'Agrippine. Juste Lipse en parle peu et essaie vainement de justifier la conduite que lui attribue Tacite en cette circonstance. C'est pourquoi, après avoir écouté avec charme ses défenseurs éminents, il nous reste toujours quelque doute que Sénèque ait été un véritable homme de bien.
Diderot sentait bien que ce qui a imprimé à la mémoire du philosophe une tache honteuse, ce qui a été la croix de tous ses défenseurs, c'est l'apologie qu'on lui attribue du parricide, de ce crime qui ne devrait pas avoir de nom et
104 SÉNÈQUE ET LA MORT d'AGRIPPINE.
qui a fait horreur même aux hommes barbares et cruels du siècle des Atrides. On ne pouvait pas s'attendre de sa part à la réserve qu'avait montrée Montaigne ; avec sa fougue habituelle, il veut prendre la bête par les cornes.
Diderot admet le meurtre d'Agrippine par Néron; il admet que Sénéque a adressé un message au Sénat pour la justification du prince, et il prétend montrer que le philosophe ne mériterait aucun blâme. De ce chef, selon lui, Sénèque a eu alors le couteau sur la gorge, et il a pu, sans démériter, céder aux menaces de mort qu'entraînerait son refus; et il y a mieux, il a mérité qu'on le loue d'avoir voulu ainsi se conserver pour le bien public. "En le chargeant, "dit-iP, de la lettre apologétique, le tigre captieux lui " tendait un piège. Je vais, se disait-il à lui-même, le placer
entre la mort s'il refuse, et le déshonneur s'il obéit. Que
fera-t-il? Ce qu'il doit faire. 11 est l'aide de tous les gens " de bien que ta fureur menace; il la leur conservera; il sait "qu'il y a des circonstances où il y a plus de courage à " vivre qu'à mourir. Par son refus et par sa mort, Sénèque " aurait été l'assassin de tous ceux qu'il eût abandonnés à la " férocité de Néron. " Car, pour Diderot, " la vertu qui brave "la mort n'est peut-être pas un devoir pour Thomme; " et ''comment, s'écrie -t- il ^, décorerait-on de ce nom sacré, " dont la véritable notion est fondée sur l'utilité publique, "un indiscret enthousiasme qui entraînerait une longue " suite de forfaits? " Donc, à ses yeux, " si Sénèque a sauvé "quelques familles, empêché quelques injustices, rendu "quelques décrets utiles, il a mieux mérité de ses conci- " toyens en conservant le pouvoir qu'en perdant la vie. "
L'àme droite et loyale de Diderot nous semble avoir été ici
* Liv. II, ch. 407.
« Liv. I, ch. 80.
mal à Taise et troublée. On dirait que son jugement a été influencé par sa situation personnelle à 1 égard de Catherine et la reconnaissance qu'il s'était laissé imposer par cette Agrippine du Nord. Nous ne reconnaissons point là l'élévation des sentiments de l'homme qui accomplissait le bien sans calcul, qui prodiguait à ses amis tout ce qu'il possédait, c'est à dire son temps et son génie. " On ne me vole pas ma 'vie, s'écrîait-il ; je la donne; et qu'ai-je de mieux à faire ' que d'en accorder une portion à celui qui m'estime assez ' pour solliciter ce présent? On ne me louera, j'en conviens, ' ni dans le moment où je suis, ni quand je ne serai plus ; 'mais je m'en estimerai moi-même et Ton m'en aimera ' davantage * . "
Diderot a eu grand tort, selon nous, de vouloir justifier ou même excuser Sénèque du fait d'avoir couvert le parricide de l'autorité que lui donnaient son talent et son caractère de stoïcien. Il ne pouvait le réhabiliter ainsi, et il devait encourir le reproche mérité d'une pareille tentative.
Nous repoussons énergiquement en éthique et avec les stoïciens eux-mêmes la sanctification, au nom de l'intérêt, de la lâcheté ou du crime.