‹ Etudes sur la vie de SénèqueChapitre 18 sur 50 · LE FILS ET LA MERE · texte numérisé non relu

LE FILS ET LA MERE

Pour apprécier la conduite de Sénèque à Toccasion de la mort d'Agrippine, il nous faut avant tout connaître ce que les historiens ont rapporté à ce sujet, et voir si leurs récits ont le caractère de la sincérité et de l'exactitude.

Enquérons-nous donc d'abord de ce qu'ils nous disent des circonstances qui ont précédé l'événement.

En l'an 59 de notre ère, Néron avait vingt-deux ans, et depuis un lustre déjà il avait été revêtu de la dignité de Premier du Sénat. Jouissant alors d'une grande popularité, objet de toutes sortes d'adulations, le jeune prince semblait avoir oublié ce qu'il devait à sa mère. Il lui avait retiré sa garde d'honneur; il lui avait ensuite enjoint de quitter le Palatin et l'avait reléguée dans l'ancien palais d'Antonia; il ne se montrait plus chez elle que rarement, et toujours escorté de centurions. Agrippine voyait la solitude se faire

168 SÉiNÈQUE ET LA MORT D'AGRIPPINE.

autour d'elle; personne ne la consolait; personne ne la visitait; elle était frémissante de dépit*.

Il est dans Tordre des choses de la nature qu'une mère tienne à conserver la confiance de son fils et son influence sur lui ; c'est un droit que lui donnent les soins et le dévouement qu'elle lui a prodigués. Si la mère est une régenje, à Tamour maternel se joint l'ambition féminine, et malheur à qui voudra lui enlever le pouvoir avec l'autorité maternelle!

A qui Agrippine attribuait-elle sa disgrâce? Était-ce à Sénèque ou à Burrhus, à ceux qu'elle avait placés, d'accord avec le Sénat, près de Néron?

Bien rarement l'on voit les ministres choisis par une régente essayer de tromper sa jalousie toujours en éveil, pour ca[>ter à son détiiment la confiance d'un jeune prince. Tacite, en effet, nous montre Bun^hus et Sénèque intervenant comme conciliateurs* entre la mère et le fils. S'il en eût été autrement, si Agrippine avait eu quelque soupçon contre Sénèque, l'histoire aurait conservé trace de la haine de cette femme altière et violente. Catherine de Médicis fait bon ménage avec le ligide chancelier de l'Hôpital ; mais dès (lu'elle craint que Goligny ne domine Charles IX, elle arme Maurevel d'une arquebuse.

Qui donc enlève à Agrippine tout empire sur son fils, et par suite toute autorité dans l'État? Une maîtresse, Poppée. Agrippine, dit Tacite, voyait avec jalousie l'influence que la séduisante femme d'Othon prenait sur le jeune César et celle-ci faisait tous ses efforts pour l'éloigner de sa mèi'e.

C'est donc conlie Poppée qu'aurait eu à lutter Agrippine*. Par quelles armes?

^ Tacite, Ann., Xm, 18.

* Ann., XIV, 30.

5 Ann., XIV, 1,

Pour disputer le cœur de son fils à cette rivale, pour reconquérir son empire sur lui, Agrippine, dit-on, n'aurait pas craint de recourir à Tinceste*. Suétone affirme qu'il a été consommé; mais quand il veut nous exhiber pour preuves

Des plus afflux plaisirs la trace encor récente,

il ne démontre que son goût pour les ordures*.

D'après Tacite 3, Néron aurait été détourné de cette infamie par l'adresse de l'affranchie Acte que Sénèque mit dans ses bras et qu'il chargea de lui faire comprendre que les légions et leurs tribuns ne supporteraient pas un chef ainsi souillé.

A cette lecture Voltaire s'écrie * : " Voilà un sage précepteur que ce Sénèque! quel philosophe!" et il ajoute avec . raison : " Vous observerez qu'Agrippine était veuve de trois " maris, qu'elle avait cinquante ans quand elle est supposée "solliciter son fils à l'inceste. Moins un fait est vraisem- " blable, plus il exige de preuves. De bonne foi, une mère " couche-t-elle avec son fils, comme le dit ce Cluvius, devant " son gouverneur et son précepteur, en présence des convives " et des domestiques? Un autre historien véridique de ces " temps-là, Rusticus, dit que c'était Néron qui avait des désirs " pour sa mère et qu'il était sur le point de coucher avec elle "quand Acte vint se mettre à sa place. Rien de tout cela " n'est vraisemblable. "

Puis, entre Agrippine et Poppée, quelle place, en vérité, quelle influence aurait pu avoir Acte?

Il n'y a donc rien de croyable dans une si honteuse histoire, et Sénèque, par conséquent, n'a pu y jouer un rôle analogue à celui que ses détracteurs ont voulu lui attribuer.

« Ann., XIV, 2.

* Néron, 28.

» Ann,, XIV, 2.

* Le Pyrrhoniitme de VhUftoire, XIII.

Les historiens, s'ils avaient eu quelque pudeur, n'auraient pas dû rapporter une telle infamie quand elle n'est nullement appuyée de preuves, ni même de probabilités.

D'ail leui^, ils se condamnent eux-mêmes. Us reconnaissent, en effet, que la fille de Germanicus n'était pas femme à souffrir que son orgueil s'abaissât à user de caresses et de flatteries envers un fils ingrat, même pour ressaisir le pouvoir qui lui échappait. Ce qu'elle voulait, disent-ils, c'éUdt une éclatante vengeance pour les humiliations qu'on lui avait infligées. Elle avait fait élire un prince, elle croyait pouvoir en faire élire un autre. Et par la manifestation de son dépit, par ses reproches, ses blâmes, ses menaces, ses intrigues, Agrippine, déclare Tacite*, "était devenue à chai^ à Néron en (juclque lieu qu'elle se trouvât. "

Ainsi, quelle qu'ait été la conduite antérieure d' Agrippine à l'égard de son fils, entre eux aucune réconciliation n'était désormais possible, aucune réconciliation n'était désirée.

Agrippine songea-t-elle, en cet état des choses, à faire périr Néron? Elle en fut accusée*. Des délateurs prétendirent qu'elle machinait de se défaire de lui et de favoriser ainsi l'élection au principat d'un descendant d'Auguste, Rubellius Plautus, dans l'espoir de l'épouser et de le dominer comme elle avait fait de Claude.

Il nous semble difficile d'admettre qu'Agiîppine ait, à cinquante ans, nourri l'espoir de captiver Plautus par ses charmes; et nous demeurons frappés du peu de vraisemblance des sentiments et des mobiles d'action que les historiens, que nous suivons en cette affaire, prêtent aux personnages qu'ils mettent en scène.

1 Ann., XIV, 2.

' Id., XIII, 11», 22.

Les traits d'Agrippine sont bien exprimés sur une médaille d'or reproduite dans ï Iconographie Romaine de Visconti et que nous mettons sous les yeux du lecteur. Sa tête est couronnée de laurier; la légende porte : agrippinae augustae; sur l'autre face est gravée la tête de Claude. Elle était jeune

Aa&IPFINS D'APBtS UVI MÉDAILLE D'OB

alors. Ses traits sont beaux; ils respirent l'intelligence et la majesté; mais ils ont quelque chose de dur; et cette dureté s'était fortement accentuée avec l'âge ainsi qu'on le constate sur les médailles d'une date postérieure, et surtout sur le buste dont on trouve aussi le dessin dans V Iconographie Romaine.

Quoi qu'il en soit, cette révélation vraie ou fausse terrifia ou parut terrifier Néron; il voulait que sa mère fût tenue pour criminelle et frappée aussitôt.

Mais Sénèque et Burrhus, Tacite le reconnaît, s'y opposèrent; ils déclarèrent que même en une telle occasion ils ne prendraient aucune mesure contre Agrippine avant de ravoir entendue dans sa défense. En conséquence, ils procédèrent à son interrogatoire, et sur ses réponses ils crurent ou feignirent de croire à sa non-culpabilité. Ils tentèrent alors de ramener pour quelque temps la paix au sein de la famille d'Auguste. Peine inutile. Agrippine, et c'était à prévoir, se crut plus forte, plus redoutable; elle demeura persuadée qu'on n'oserait jamais sévir contre elle, et continua ses intrigues et ses manœuvres à tel point que Néron fut '' effravé des violences et des menaces de sa mère ".

Dans une telle situation, quelles mesures Néron allait41 prendre de son côté?

D'après Dion Cassius*, " Poppée lui persuada de se défaire " d'Agrippine, lui disant qu'elle était assurée que sa mère "tramait sa perte."

Selon Suétone*, "trois fois Néron essaya d'empoisonner "sa mère; mais ce fut en vain, parce qu'elle était munie "d'antidotes. Il fit ensuite disposer un plafond qui devait " s'écrouler sur elle pendant son sommeil ; mais l'indiscrétion " de ses complices éventa le projet. "

Il ne nous paraît pas croyable que Néron ait pu corrompre aussi souvent les ser\dteurs dévoués d'Agrippine, et surtout qu'il ait pu faire installer dans sa propre chambre à coucher un plafond qui dût .l'écraser. Suétone nous fait indubitablement ici un conte de vieille femme.

Tacite, en effet, rapporte avec plus de vraisemblance que Néron, plein de haine contre sa mère, désirait bien s*en débarrasser, mais qu'il n'osait rien tenter contre elle. **I1 " songea d'abord au poison, dit-il, et il y renonça, car il lui *' parut difficile de corrompre les serviteurs qu' Agrippine " avait su attacher à elle, de tromper sa défirance, que l'habU

tude du crime tenait toujours en éveil, et de triompher des antidotes dont elle était toujours prémunie; et d'autre part " il ne pouvait le lui faire prendre à sa table sans réveiller le " souvenir de la mort de Britannicus et donner lieu à d'iné- " vitables soupçons. Il eut ensuite l'idée d'employer le fer, " mais il ne crut pas possible en ce cas de cacher le meurtre, "et il craignit en outre que l'homme chargé d'une telle " mission ne refusât de l'exécuter. "

Quelles que soient donc les divergences des récits des

» Hist. Rom., LXI, 12.

« Néron, 3i.

historiens, les choses en étaient anivées à ce point que nul n'aurait pu dire qui de la mère ou du fils montrerait plus d'impatience, qui ci^aindrait d'être devancé dans le crime.

LES QUINQUATRIES

Telle était l'animosité que nourrissaient Tun contre l'autre Agrippine et Néron, quand le beau soleil du mois de mai*s ramenait sur les bords du golfe de Naples les grandes fêtes de Minerve.

Les dieux comme les mortels ont leurs heures de vogue et d'oubli. Dans la trinité capitolienne que formaient Jupiter, Junon et Minerve, la fille du roi des cieux recevait alors plus d'hommages et d'invocations que son père ou que sa jalouse et puissante marâtre.

Depuis que Rome s'était déclarée la fille de Troie et que César s'était fait l'héritier de Priam, Minerve était devenue la principale des divinités protectrices de Rome et de la famille d'Auguste *. La ville de Romulus prétendait avoir pour gage de ses destins cette même statue de la déesse qui était descendue autrefois du ciel dans les murs d'Ilion. On ne pouvait dire comment elle la possédait; mais rien, paraît-il, n'était plus certain*, et pour qu'elle ne pût être dérobée par quelque nouvel Ulysse, elle avait été placée dans le temple de Vesta où la flamme sacrée l'éclairait toujours; personne ne pouvait la toucher, hors la supérieure des Vestales'.

» Tacite, Hi$t., IV, 53. — Lucain, Pharsale, I et IX.

« Ovide, Fastes, VI, 416-450 :

Pallada Roma tenet.

Âuctor in incerto; res est romana.,...

3 Id., ibid., 4%.

Minerve n'était pas seulement la protectrice de Rome et des Césai's; elle était la patronne vénérée de tout le monde; elle était, on peut le dire, le Saint Esprit des Romains. Écoutons Ovide : '' Garçons et jeunes filles, s'éerie-t-il *, ornez "de couronnes la statue de Pallas! Celui qui plaira à la ^'déesse deviendra savant; à celle qui Taura honorée, Pallas "apprendra à vider ses quenouilles, à faire courir ses " navettes. Honorez Pallas, foulons qui rendez aux vêtements *' leur blancheur perdue ! Honorez Pallas, vous qui faites des " vases d'airain ! Cordonniers, sans l'aide de Pallas, nul de "vous ne saura faire une bonne chaussure! Si Pallas lui "devient contraire, l'ouvrier le plus habile, eût-il vaincu " Épéus, ne vaudra pas un mancliot. Quoique vous soyez " les disciples d'Apollon, médecins, n'oubliez pas d'apporter " à la fille de Jupiter une part de vos profits. Et vous, maîtres " sévères, dont la fête de la déesse réduit le salaire^ gardez- " vous de maugréer contre son culte et les vacances qu'elle " amène ; c'est Pallas qui vous amènera de nouveaux disci- "ples! Vous qui maniez le compas, vous qui employez des " couleui's, vous dont la main savante donne la vie au marbre, " n'oubliez pas que Pallas est la protectrice de tous les arts! "Elle est surtout la déesse de la poésie; ah! puiâse-t-elle " me favoriser d'un rej^ard propice ! " Génie de la science et de l'industrie, Pallas était encore la déesse des batailles *.

11 eût été aussi difficile alors de trouver soit une riche demeure, soit une simple boutique où manquât l'image de la Vierge-Esprit, qu'il le serait aujourd'hui d'entrer dans une maison de l'Italie méridionale où Ton ne vît pas de Madone.

La fètc de Minerve était donc une fête générale, célébrée par tout le monde. Qui n'avait à solliciter sa protection?

1 Ovide, Fastes, HI, 815 et suiv.

« Id.,ibid.,3n.

C'était aussi une fête religieuse, officiellement chômée, durant laquelle tous les travaux devaient cessera

Aussi, pendant cinq jours toutes les boutiques sont fermées, les écoles sont en joie, les magistrats suspendent leurs audiences. Gens de la plèbe, de la bourgeoisie, de la noblesse, tous sont aux jeux, aux festins et aux cérémonies religieuses.

Les personnes de médiocre condition passaient leurs jours de fêtes à Rome. L'aristocratie et les riches de toutes classes émigraient, se rendaient sur leurs domaines ruraux ou dans leurs villas de plaisance. 11 était surtout de mode de venir sur les bords riants du golfe de Naples, où les feux du Vésuve n'avaient pas encore jeté la mort et la désolation.

Alors*, comme au temps d'Horace 3, aucun lieu de l'univers n'égalait, aux yeux des Romains, les charmes et la beauté de Baies; et plus tard, malgré les menaces du volcan, la vue de ces rivages enchanteurs dissipait Thumeur satirique de Juvénal *, lui faisait tomber les tablettes des mains et le rendait presque indulgent pour les personnages qui, à Rome, excitaient son indignation. Aussi n'était-il pas de patricien, de chevalier de distinction, de parvenu, vir novus ou dives, qui ne se fît un point d'honneur d'avoir une résidence au golfe de Naples. On s'y disputait le terrain; on empiétait sur la mer 5; et l'on peut voir encore sous les eaux les fondements de quelques-unes de ces maisons princières.

1 Virgile, Géorgiqws, i, 268. — Perse, Sat. IV, 28. — Tacite, Ann., XIII, 41. » Tacite, Ann., IV, 67.

» Horace, ÉpUres, I, i :

Niilliis in orbe sinus Baiis praelucet amoenis

Si dixit- dives, lacus et mare sentit amorem

Fcstinantis heri.

* Juvénal, Sat. III.

B Horace, Odes, II, 18 :

Suramovere littora Parum locuples continente ripa.

Quelle fortune ne fallait-il pas avoir pour posséder une de ces villas! Celle du cap Misùne, qui avait été adjugée à Cornélie, la mère des Gracqucs, pour 75,000 sesterces, soit environ 21,000 fiancs, avait été plus tard payée par un Lucius LucuUus trente-trois fois cette somme*, c'est à dire envii'on 700,000 francs. Que devait-elle valoir sous les Césai's? Caton, Cicéron, Séneque ne purent s'affranchir d'une mode contre laciuelle ils protestaient pourtant au nom du bon sens et de la moralité*.

Néron avait à Baies un château, castellum. Près de Miséne, à Baules, Âgrippine avait aussi le sien.

Durant les cinq jours consacrés aux fêtes de Minerve, ce n'étaient que solennités religieuses, combats de gladiateurs et de bêtes féroces, amusements, chants, promenades et régates sur le golfe, festins dans les villas et dans les tavernes. Comme toutes les fêtes religieuses de Tantiquité, c'était en même temps une giande foire.

De Baies, on voyait apparaître à Thorizon de nombi'eux navires arrivant d'Orient. '*0n se pressait alors sur les "jetées^ et sur le rivage pour assister à ce spectacle. On '* voyait à la hauteur de Caprée les matelots monter sur les " vergues et cargucr les huniei-s, pour n'entrer au port que " sous les basses voiles. Parmi eux se distinguaient les "Alexandrins, qui seuls avaient le privilège de garder toute " leur voilurQ déployée jusqu'à Pouzzoles. "

Quand les bâtiments étaient proches, on voyait au-dessus des lisses les têtes de nombreux passagers qui contemplaient du bord le pays oii ils venaient chercher fortune. Parmi eux se trouvaient, mêlés aux marchands et aux bateleurs, des

* Mommson, Hist. Rom., liv. V, ch. 11.

* Sénèque, lettre 51 : ** Itiique, do sooessu cogitans, numquam Canopum cliget quamvLs neininem Canopus cssc frugi vetct, no Baias quidem. "

» Jd., lettro 77.

médecins*, des devins et des prêtres; la plupart de ceux-€i professaient tous ces arts à la fois ; ils apportaient des amulettes de toutes sortes, des statuettes d'Isis en marbre ou en ivoire, des médailles du Dieu*, et avec elles la santé sur la terre et le bonheur au delà de la tombe. La clientèle ne leur manquait pas; car il n'était guère d'homme ou de femme qui ne fût affiliée à quelque confrérie orientale •.

On voyait aussi sur le pont des cages où rugissaient de terribles fauves destinés aux amphithéâtres ou formant les ménageries de bestiaires ambulants*.

Pouzzoles et Ostie étaient les deux grands marchés de l'Italie. C'est dans ces deux ports, où se concentrait le commerce d'importation, que l'Orient venait reprendre les contributions qu'il avait payées aux maîtres du monde*. Ostie, avec sa rade mauvaise et insuflisante, mais plus voisine de Rome et en communication avec elle par le Tibre, avait le trafic des grains et des marchandises lourdes. On les transbordait dans des chalands que des mules ^ ou des files de mariniers*^ marchant sur les berges balaient conti'e le courant du fleuve jusqu'à l'emporium de la capitale. Le commerce de luxe avec l'Egypte et l'Asie florissait surtout à Pouzzoles; il trouvait à Baies et dans les autres villes de plaisance du golfe toutes les riches familles de Rome disposées à faire emplette des produits de l'industrie orientale.

» Pline, Uist. nat., XXIX, 30.

* Pétrone, Satyricon, il, 15, 16, 17. "Pridie enim sacrum Isidi navigiuni maiiubiis oneratum, vicinis scopulis alliscrat. '*

3 Mommsen, Hist. Rom., liv. UI, ch. 13; liv. IV, ch. 12.

* Pline, Hist. nat., XXVI, i.

' Tibère, iHranger aux théories du libre échange, se plaignait de voir le numéraire de Tempire passer aux mains des étnmgei-s et des ennemis, en échange de vains objets de luxe. (Tacite, Ann., III, 53.) Pline fait entendre les mêmes plaintes (Hist. nat., VI, 26, 32; XII, 41.)

* Horace, Sat., I, V, vers 1 à îfâ.

7 Ovide, Fautes, IV, 2l»5<irn.

Quels attraits, quelles distractions dans Tachât ou la vue des objets qui formaient les riches carçaisons de ces navires ! Ils portaient de fins tissus de soie qui permettaient aux coquettes de se couvrir d'élégantes tuniques sans rien dérober aux regards de leurs formes séduisantes*; des étoffes attaliques tissées d'or pour les péplums, des broderies aux multiples couleui's, des couvertures ou tapis de lit de Babylone qui se vendaient au poids de l'or*, des bijoux et des objets de parure, des meubles élégants, des coffrets artistement sculptés, des parfums renfermés dans des nacres, dans des flacons de cristal ou dans des vases d'albâtre ornés d'inscriptions hiéroglyphiques, des œufs d'autruche peints avec art et une foule d'objets de curiosité^.

Toutes ces marchandises ne restaient pas étalées dans les magasins qui s'ouvraient sous le grand portique du quai do Pouzzoles. Grecs, Asiatiques, Égyptiens, avaient vite fait leurs ballots et allaient de villa en villa en quête de riches acheteurs*.

Ceux qui entre tous faisaient bien leurs affaires étaient les vendeurs de pierreries. Quand un de ces Égyptiens en tunique blanche étalait dans un peristylium ses écrins de pierres précieuses, il ne se bornait pas à faire admirer la pureté de leur éclat, il contait toutes sortes d'histoires fabuleuses sur l'Inde et les dangers qu'avaient courus les marins dans leur voyage à Taprobane^. Il n'était point alors de matrone qui n'adressât des paroles aimables à son époux.

* Luoain, Pharsale, X :

Caudida Sidonio perluccnt pectora filo, Quod Nilotis acus coinpressum pectine Sérum Solvit, et extenso laxavit stamina vélo.

» Pline, nist. nat., MU, 7i.

' Pline nous fait connaître le prix de la plupart de ces oliyef».

* Juvénal, Sat. VI.

* Pline, HisL nat., XU, 42; VI, 2i.

180 SKNKQUE ET LA MORT D'AORIPPINE.

point de courtisane dont les yeux ne se tournassent amoureusement vers son amant pour obtenir ces perles dont les dames cliarj^eaient leurs doigts, leurs oreilles, leurs chaussuros, et qui, disaient-elles, étaient aussi indispensables pour manpier leur ([ualité que les licteurs au magistrat*.

J.e premier jour des Quin(iuatries ne pouvait être souillé par le sanp; c'eût été un crime de lutter en armes en un pareil jour, car c'était celui où naquit Minerve. Tout devait être unifpiement à la paix, aux actes de dévotion *.

Dans chaque famille la statuette de la déesse, qu'elle fût de marbre, d'ivoii'e ou de cii^e, selon les conditions de fortune de chacun, était ornée de festons et de tleurs. On honorait chacun chez soi la Vierge-Esprit, indépendamment des solennités publicpaes*.

Mais voici venir le cortège sacré, la pompa, qui va porter à la fille de Jupiter les dons offerts par la piété.

La voie est jonchée de feuilles et de fleurs*; partout sont tendues de l'iches étoffes S; on foi'me la haie pour voir le défilé des mystes. En avant, les crieurs, calatores, font cesser toute occupation, fermer toutes les l)outi(|ues; ils imposent le silence et exigiMit les manjues de respect dues à la déesse. Tous les membres de la procession portent des couronnes de laurier ou <le roses. En tête, marchent les vieillards et les matrones vénénd)les; ils tiennent à la main des branches d'olivier. Suivent les jeunes chevaliers en pi*ande tenue militaire : sur leurs têtes biillent des casques étincelants; leurs

* Pline, Hist. nat., IX, Tà\ : " AfToctantquo jam et i>auperes, lictorem feminae in publico unioncin esse dictiUintes. *'

« Ovide, Fastes, Wl 311 et 312 :

Siin({uine prima vacuit; nec f:is concuiTcre ferro; Oiusa, quod est illa nata Minerva die.

» Jiivénal, Sat. XU, 87, 88.

* Tacite, Hist., U, 70.

* Ovide, Amores, Uî, 13, 12: " It per velatns annua pompa vias. '*

poitrines sont couvertes de cuirasses à écailles ; de la main gauche ils tiennent de petits boucliers ronds; les mains droites sont années de lances; tous se font remarquer par leur attitude maiiiale. Viennent ensuite de jeunes garçons chantant des hymnes en l'honneur de la déesse. Après eux les canéphores, vierges choisies dans les familles du plus haut rang, attirent tous les regards par leur beauté, leur démaiche et la richesse de leurs vêtements; leurs mains soutiennent gracieusement des corbeilles placées sur leurs têtes et qui contiennent les présents offerts à la déesse. Ce sont des gâteaux, des fruits, des urnes de parfum et le riche voile, le péplum tissé d'or. Le cortège se ferme par un essaim de gentils enfants que l'amour maternel s'est plu à revêtir de robes éclatantes de blancheur. A leur suite viennent des altistes gagés qui jouent de la flûte* et de la lyre; puis des danseurs qui représentent, au son de la musique, le combat de Minerve contre les Titans «.

Après le coucher du soleil, à toutes les fenêti'es brûlaient des lampes qui éclairaient les quais et les rues ; et il semblait aux esprits poétiques que la clarté du matin eût déjà dissipé les ténèbres de la nuit*.

Le lendemain de la procession solennelle, toute la ville se pressait, se bousculait, se disputait à la porte du temple; chacun voulait être des premiers à jeter des giains d'encens sur le foyer de l'autel et porter son offrande particulière. C'était, selon la fortune du suppliant, des vases d'or ou

i Ovide, Fastes, VI, (>*)-710:

Su m tamcn iuventrix auctorque ego carmiiiis hujus : Hoc est, cur iiosli*os ars coîat isti (lies.

- Au golfiî lie Naples, dans cette contn^e toute grecque, Neapolim quasi graecam urbem (Tacite, Ann., XI V, 2i), on ne manquait p:is, croyons-nous, de reproduire en partie les cérémonies des panathénées. 3 Juvénal, Sat. Xll, «J2:

Et inatutinis operitur Testa luceriiis.

d'argile, et même des gâteaux de farine*. Les femmes surtout se faisaient remarquer par leur impatience, leur hardiesse à percer la foule; elles brûlaient d'admirer la toilette de la Vierge, l'élégance et la richesse de sa parure*.

Mais les jours suivants l'arène est ouverte, car Pallas est aussi la déesse des batailles et elle aime à voir étinceler les glaives^.

A Baies il n'y a pas d'amphithéâtre. Les carrefours servent d'arène à quelques entrepreneurs de spectacles qui promènent leurs gladiateurs de \îlle en ville *. Sur des échafaudages dressés sur la voie publique'^ prennent place les petites gens, les mariniers, les marchands de tous pays. L'aristocratie ne s'y montre pas. Les grandes luttes sont à Pouzzoles. Le jour de spectacle, de longues files de litières escortées de nombreuses troupes d'esclaves couvrent la route qui contourne le golfe: les cymbae sont remplies de passagers; tout ce monde se rend à la riche ville des marchands. Là on s'étouffe aux vomiloria du magnifique amphithéâtre; ses gradins se remplissent d'une foule tumultueuse. De la grande trappe placée au milieu de l'arène * sortent comme de dessous terre les gladiateurs armés ; et les cris, les huées, les applaudissements retentissent à chacune des péripéties du combat.

Hors de l'enceinte des gladiateurs, des cercles*' se forment autour des saltimbanques. On admn*e le cemuus qui fait des sauts périlleux et marche sur ses mains, la tète en bas,

i Ovide, Métamorphoses, VII, 581W92. — Perse, Sat. V, 120; II, 52^, 75. ' Théocrite, Les Syracusaines.

» Ovide, Fastes, 111, HVâSU.

* C'étaient les circumforanei lanistae. — Tacite, Eist,, II, 95 : ^ Natalem Vitellii diem editis tota Urbe vicatim gladiatoribus celebravere. *' Ces sortes de combats se donnaient comme le sont de nos jours les courses de taureaux dans les petites villes d'Espagne.

5 Tacite, .4 nn., XIV, 13.

• L'amphithéâtre de Pouzzoles est passablement conservé.

7 Pétrone, Satyriçon, 27 : " Et circulis ludentum accedere. "

au milieu de glaives plantés sur le sol; on applaudit le jongleur syrien, pilorius, qui fait mouvoir en Tair une infinité de boules sans en jamais laisser tomber une seule; on regarde le funambule danser sur la corde en modulant des airs asiatiques sur sa double flûte; on suit attentivement les exercices des porcs * et des chiens savants qui obéissent au circulator. Les fripons, on le pense bien, n'ont pas manqué au rendez-vous, et pas mal de manteaux et de bourses ont changé de maîtres.

De toutes les distractions, le jeu est peut-être la plus recherchée.

"Mon cher Tibère, écrivait Auguste', nous avons joyeu- " sèment passé les Quinquatries. La bourse de jeu, forum " aleatoriurrij a été très chaudement agitée. J'en suis pour "20,000 sesterces. Mais si je n'avais pas été si facile, si je " m'étais fait exactement payer, j'en aurais gagné plus de " 50,000. " Dans le peristylium ou la pinacotheca de chaque villa, de chaque castellum sont dressées les tables de dés, àbaci; et tout autour d'elles de nombreux parieurs regardent avec émotion les trois cubes d'ivoire qui sortent du cornet. F]st-ce pair, est-ce impair? Est-ce le point de Vénus, est-ce celui du chien?

Les gens du peuple qui n'ont pas de salles à leur disposition, jouent dans les rues, dans les carrefours ou sur les jetées. Ici l'on entend crier et gesticuler ceux qui font à la mourre, micalio; là volent en l'air les as, et il s'agit de deviner pile ou face, navia aut capita.

Pendant ce temps, des essaims de barques, cymhae^j peintes de mille couleui*s, ornées de brillantes draperies, se

* Pétrone, Satyrivon, 47.

2 Suétone, Auguste, 71.

^ Juvénal, Sat, Xll, 80 : "Inlcriora petit Bajanae (»ci*via cyuibac. "

mouvaient ffracieusemenl sur les eaux bleues du golfe et portaient de joyeux gi'oupes de promeneurs qui parsemaient Tonde de fleurs et faisaient retentir les airs de Ieui*s chants ^ Les courses nautiques animaient également ces jours de fêtes. La foule se pressait sur le rivage pour assister aux régates traditionnelles. C'est là que Vii>;ile* avait vu ces jeunes rameurs aux fronts ceints de feuilles de peuplier, aux épaules nues et luisantes, dont les bras étaient tendus sur les rames et dont les oreilles étaient attentives au signal du départ; c'est là qu'il avait vu ce rocher que les concurrents devaient contourner pour regagner le port; c'est là qu'il avait entendu les applaudissements encoui'ager ceux qui gagnaient de vitesse, les huées accueillir ceux qui venaient en (jueue, et les rires éclater aux mésaventures des Méiiète.

Mais ce qui ajoute un grand attrait à la course, ce qui double les émotions des spectateurs, ce sont les parïs où de gros enjeux sont engagés sur le succès ou la défaite des divers champions 3.

Il ne pouvait y avoir de solennité religieuse sans repas, sans banquets*. Ces traditions se retrouvent dans les réveillons de NoiM, la fête des Rois, et autres usages chrétiens tombés en désuétude^.

A la table des dieux, les prêties, en leur lieu et jjlace et à ce dûment autorisés, réconfoitaient leurs enti*ailles sacrées en avalant les viandes, les Iruits, les gâteaux et les vins qu'avait offerts la piété îles fidèles *.

Chez le peuple et les petites gens, les femmes et les

* Stînc^que, lottro51 : " Ut... «limimcraret... lot gcnora cymbarura variis coloribus picta, et nuitaiitom toto lacu rosani... et syinphoniarum catitibus strepentcs lacus."

' Enéide, Viv. V.

' Juvéïial, Sat. Xî, 199 : ** Audax sponsio. "

* Perse, Sat. IV, 27-29.

* Tortullien, Apologéliquef'JH), — Lettn^ de saint Augustin à Alypcot à Aurèle. ^ «Viistophane, Plutus^

enfarils mangeaient de la pâtisserie foraine, des scribilitoCj brioches au fromage, des gâteaux de farine enduits de miel, des gaufres ou pains d'épice ayant la forme d'animaux* ou de volatiles, qu'offraient avec des cris particuliers les marchands ambulants, libarii. Les marins et les artisans se pressaient dans les baraques, tavernae^ où les cabaretiers ne pouvaient suffire à les servir. Les uns demandaient de la charcuterie, du jambon, pema, ou de Tandouille, hilla; d'autres voulaient des squiles ou de petits poissons frits*, des friture comme on en sert encore aujourd'hui sur cette môme plage. Les coupes passaient de mains en mains, les amphores se vidaient, et le rivage se couvrait de gens ivres qui passaient la nuit à chanter et à faire du tapage 3.

Dans les triclinia des villas patriciennes, se dressaient des tables chargées des mets les plus recherchés. Les cuisiniers des Trimalchions s'ingéniaient à inventer des plats à surprise et offraient aux convives des lapins ailés, des faisans en chair de porc, des sangliers de la panse desquels sortaient des oiseaux vivants. Point n'y manquaient les coquillages renommés du golfe, ces lubrica conchylia, les hérissons de mer de Misene et les palourdes de Lucrin nées à la pleine lune*. Les vins les plus exquis étaient servis à profusion par de jeunes esclaves. On buvait tour à tour ceux de Sicile, de Grèce et d'Italie; quelques amphitryons offraient avec orgueil du Falerne Opimien de cent ans, très soigneusement cacheté dans des amphores de cristal. Les cdenaej les dinei-s pour lesquels les convives prenaient place sur leurs lits vers la neuvième heure, ou trois heures de l'après-midi, dégé-

« Thêocrite, Idylle XV, Ii5-il8.

* Horaco, Sat., II, i.

' Sônôque, lelti-e 51 : '* Videre obrios por littora errantes... Utaiidiretcanentium iiocturiiu ronvifia?" — Pétrone, Satyricon, 2i.

* Horace, Sat., H, 4.

186 SÉxNÈQUE ET LA MORT D'AGRIPPINE.

néraient en orgies, commissationes, qui se prolongeaient jusqu'à une heure avancée de la nuit.

Aussi à Baies la licence semblait un impôt auquel on ne pouvait se soustraire*. Tous ces ravissants spectacles, tous ces divertissements étaient d'inévitables embûches dressées à la vertu; ces promenades sui* l'eau, ces chants, ces soupers provoquaient de toutes parts les amours et les adultères^. Cette plage était dangereuse pour les vierges^. Plus d'une, dans l'ivresse de la folle joie, se plaisait à répéter aux fêtes de Minerve les couplets indécents qu'elles avaient chantés quelques jours avant à la fête d'Anna, et à redire le bon tour que la vieille déesse avait tenté de jouer à la passion dont Mars brûlait pour la fille de Jupiter*. Les jeunes matrones devaient aussi redouter Baies, car bon nombre d'entre elles, disait-on, arrivées Pénélope en repartirent Hélène*. "Que " de lieux, s'écrie Ovide ^, où se rassemblent les belles, lieux " propices aux conquêtes amoureuses ! Mais par dessus tout " vive Baies, dont les rivages sont couverts de nacelles ! Plus " d'un baigneur toutefois s'y est senti atteint d'une nouvelle " blessure et a dit en la quittant : Les eaux si vantées de tes " sources sulfureuses ne sont point aussi salutaires qu'on " le dit. "

' Séiipquo, lettre 51 : " Illic, tanquain aliqua licentia debeatur loco, magis solvitur. "

* Cicéron, Pro Coeîio: " Libidiiies, amores, aduUeria,... convivia, coinmissationcs, cantus, symphoiiia, navigia jactant. "

' Proporce : *^ Littora quae fuerunt eastis inimica puellis. "

* Ovide, Fastes, III, 52M95 :

Idihus est Annae festum géniale perennae... Nunc mihi, cur cantent superest obscoiia puellae Dicerc; iiam coeunt ceilaque probra canunt... Oscula sumptui-us, subito Mars adspicit Annam... Inde jori veten» obscenaqiie dicta canuntur.

s Martial, A'pig., L, 1, (i3.

* Ovide, Art d'aimer, liv. I.

ClUP. II. — NÉRON ET AGRIPPINE A BAIES. 187

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