NÉRON A BAIES. — LA TRIRÈME
Parmi ceux qui, au printemps de Tan 59, avaient quitté la capitale pour se rendre à Baies, se trouvait Néron.
Le jeune César paraissait alors moins occupé du soin des affaires de l'État que de Poppée, et moins de Poppée peutêtre que de ses plaisirs. Il avait choisi ses amis parmi les: viveurs de la jeunesse dorée*. En pleine Rome, le soir, dé« guisé en esclave, il parcourait, dit-on, les lieux de débauche,, les cabarets, les rues de la ville, pillait pour s'amuser les boutiques des marchands, querellait les passants, battant et aussi se faisant battre ' ; il rentrait parfois au palais la figure toute meurtrie et s'appliquait, croyait-on, un onguent merveilleux de thapsie et de cire pour faire disparaître les marques de ces contusions 3.
A Baies, il était plus à son aise; il laissait tout décorum, invitait ses amis et s'invitait chez eux sans façon; il passait des nuits entières à table; il jetait l'argent à pleines mains, perdait d'énormes sommes aux dés. Quand, dans ses promenades sur l'eau, sa barque côtoyait le rivage, les châtelaines des villas près desquelles il passait mettaient toutes leurs grâces à engager le beau prince à leur rendre visite*.
Il est arrivé jusqu'à nous uti certain nombre de médailles à l'effigie de Néron. Nous empruntons à V Iconographie Romaine de Visconti, pour la mettre sous les yeux du lecteur, la reproduction d'une belle médaille de bronze. Elle porte la légende : nero claudius caesar AVGtistus GERManicus
i Tacite, i4nri., XIII, i2.
» Suétone, Néron, 26.
8 Pline, Hist. nat,, XUI, 43.
♦ Suétone, Néron, 31), 27, aU.
188 SÉNËQUË KT LA MORT D'AtiHlPPliNE.
ponlifex naximas TRibunitia l'otestate iHPerotor poter patriae. Au reveifi est Cérès, assise, tenant des épis et un flambeau, et en exergue : s. c.
Néron a la tête couronnée de laurier. Selon la mode adoptée par Auguste et qui demeura tiaditionnelle et distinctive chez les Césai-s, ses cheveux sont courts, presque droits sur le Iront et disposés en boucles au sommet et sur
les cùtés. L'angle facial est assez ouvert; tes traits, quoique durs, sont réguliers. L'artiste a sans doute comme toujours llalté son modèle. Mais quoique Néron fût myope et clignât les yeux ', on se plaisait, au témoignage de Tacite, à trouver dans sa pbysionomie la grâce et les charmes de la jeunesse*.
Il eût donc été naturel de penser que, s'éloignant de Sénèque et de Burrhus, ses conseillers austères, s'éloignant surtout d'Agrippine, de cette mère hautaine, jalouse, hostile, dont il redoutait autant la censure que les embûches, Néi'on était à Baies pour se livrer librement aux folies.
Cejtcndant, à notre étonnenient, les historiens nous disent
' riin^ Wi«(. nnt.. XI, 51.
' Ann., XUl, Ht: " )'up[iucn... impiii'ctii c-ij)iiJiiii se et tonn* Neroiiîs capUm sÎMiulHtis." — Uitl.. I. 7 : " Ipsn m-Uts RhIUk' iriisui ai: Tustidiu ei^l oasuotu juvcnt:ie Ncniiiis, et iin|>i-iiituiv8 forma ttc décore corporia, ut mo» est vulgi, coin|Ni.
que la recherche des plaisirs n'aurait été pour rien dans la venue du prince. Tandis qu'autour de lui tout était aux rires et à la joie, il nourrissait, paraît-il, l'infernal projet de faire périr sa mère; dans ce but, il s'occupait de la construction et de l'installation d'un navire qui, par un mécanisme particulier, devait se disloquer à la volonté du triérarque ; de la sorte, ceux qui seraient à bord pourraient, à un moment voulu, être engloutis dans les flots sans qu'on pût songer à attribuer l'événement à une main criminelle.
Quelle était cette invention?
" Il imagina, dit Suétone*, un navire pouvant s'entr'ouvrir "qui ferait périr Agrippine soit dans les flots, soit par *' l'effondrement de sa cabine. "
Mais quelle pouvait bien ôtre cette 'ingénieuse construction, ce merveilleux mécanisme? C'est en vain que nous essaierions de le deviner, car Suétone ne nous donne pas la moindre explication, la plus légère indication; il se sert même du terme général de navire, yiavis, qui ne désigne aucune sorte particulière de bâtiment. C'est mettre bien à l'épreuve la confiance qu'on a en lui.
Tacite paraît plus explicite. "L'affranchi Anicetus, dit-il*, *' préfet de la flotte de Misène, qui avait élevé Néron et qui *' détestait Agiippine autant qu'il en était détesté, offrit les ''ressources de son esprit. Il proposa de construire un " navire, dont une partie, disjointe avec art, permettrait de "la précipiter dans les flots sans qu'elle s'y attendît. Rien "n'est plus fécond en hasards que la mer, ajoutait- il; et " Agrippine périssant dans un naufrage, personne n'aurait l'esprit assez soupçonneux pour chercher un complice aux
* Sui'îtone, Néron, 3i.
» ^nw., XIV,3.
■'vents et aux Ilots. Par surcroît de prudence, Néron ne " devrait pas manquer de faire ostentation d'amour filial et " d'élever des temples et des autels à sa mère. "
Il nous faut recomiaître que nous n'avons non plus ici aucune indication qui nous permette de concevoir quelle pouvait être à peu près cette construction. Mais nous devons noter que, selon Tacite, on aurait disposé d'un navire de la flotte; que Ton comptait sur le mauvais temps pour opérer la disjonction des parties du navire et faire périr Agrippine ; que rinstallation fut conçue au moment des fôtes de Minerve et exécutée dans le chantier, navale, de Misène.
Aux rapports de Tacite et de Suétone comparons celui de Dion Cassius.
"La \ue au théâtre, dit-iH, d*un navire qui s'ouvrait de " lui-même pour laisser sortir des ht^tes, puis se refennait "et se reconstituait comme il était avant, donna aux conseîl- "1ers du prince l'idée d'en construire un pareil." Et Dion déclare que ce ne serait pas à Misùne, mais sur les bords du Tihre, à Ostie, que le navire aurait été aménagé.
Ainsi, le bâtiment mystérieux prend ici une autre forme, des dispositions nouvelles. Il s'ouvre et se referme de toutes pièces, à volonté. S'il faut entendre par là qu'il s'enfonce et se relevé de l'eau sans difficulté, voilà un problème pour nos ingénieurs maritimes plus difficile sans doute à résoudre que celui de la disposition des rames aux murailles de la trirème. Et par fatalité ou par calcul, Dion, lui aussi, n'emploie que la désignation vague et générale de vaiîç, rXcTsv, navire.
Aucun de i-es auteurs n'a donc compris ni cherché à comprendi-e ce ((u*ils nous nipportent comme une conception
» mat. Rom., LXI, VA.
tout naturellement réalisable, et nous ne pouvons nous faire aucune idée de cette fantastique trirème.
Il nous faut cependant continuer à suivre les historiens et, sans y. ajouter la moindre foi, supposer le bâtiment complètement installé.
l'arrivée d'agrippine
Si l'obscurité et les contradictions des historiens nous ont laissés dans le doute sur la possibilité d'exécution du fameux mécanisme, si sa conception nous semble n'avoir été possible que pour des esprits auxquels les lois de l'architecture navale étaient complètement étrangères, nous ne comprenons pas davantage qu'Anicetus et les conseillers de Néron aient été à ce point dépourvus de bon sens, que de faire tant de préparatifs avant de savoir s'il leur serait possible d'avoir Agrippine sous leurs mains.
Il faut en effet le remarquer, la chose essentielle entre toutes à leur projet, la victime, manquait. Agrippine n'était pas à Baies, et rien n'indiquait qu'elle dût venir aux Quinquatries. Elle était aloi's retirée a Antium, dans ce palais où elle avait donné le jour au fils de Domitius, où tout lui rappelait son ingratitude et entretenait sa haine et sa méfiance. Or, attirer à Baies dans de telles circonstances la terrible et rusée femme n'était point chose facile, et la réussite ne pouvait être considérée comme certaine.
Suétone * cependant rapporte fort naïvement que " Néron "feignit de se réconciHer avec sa mère; que par une lettre " des plus flatteuses il l'invita à venir à Baies célébrer avec
i Xéron, 3i.
"lui les fêtes de Minerve; et (ju^Agrippine monta aussitôt '' à bord de son yacht, liburnica, et arriva en toute hâte au ''palais de son fils." Sans doute, alors pressé par elle, le gubenialor n'aurait point compté sur la faveur du vent et aurait trouvé plus sûr de se fier aux muscles puissants de sa chiournie; à son ordre, les jj^abiers, nautae, auraient carj^aié la prande voile levantine; Vhortator aurait entonné un celeusma au rvthme entraînant; les rameurs se seraient levés de leurs sièges pour raidii* sur les avirons leurs bras et leurs jarrets*; et Téperon, roslrum, de la liburnica aurait fendu Teau avec la vitesse d'un pirate courant vers une proie.
Mais Tacite n'admet pas qu'une invitation si directe, si inattendue, eût pu éti'e accei)tée sans défiance, et il suppose à Néron une tout autre conduite. Selon lui, il se serait bien gîirdé de rien écrire, d'envoyer aucun messager; c'est par voie indirecte (ju'il aurait fait savoir à sa mère qu'elle serait bien reçue s'il lui plaisait de venir près de son fils. " Pour "attirer Agïippine, dit-il, il répétait qu'il fallait supporter " les emportements de ses parents et faire taire tout ressen- " timent à leur égard. Son but était de faire ainsi circuler "le bruit de son désir de réc(mciliati(m, afin qu'il pai'vînt " à Agrippine d'une façon à être accueilli par elle avec con- " fiance." Le moyen réussit, prétend-il, et " crédule comme "toutes les fennnos pour ce (|ui les flatte, elle se vit déjà " triompliante et accourut pour saisir l'occasion de reprendi*e " son ascendant. "
Si les clioses s'étaient ainsi passées, Néron et son triérarque se seniient vus délivrés de la crainte d'avoir fait une foule de combinaisons vaines et diu'ent remercier la fortune qui leur amenait Agi-ippine.
* Cotait la inaiuruvro insuvgcrc remis.
Voyons maintenant comment se serait faite Tentrevue de Néron et de sa mère.
D'après Suétone, Agrippine, qui cependant devait connaître bien son fils, ne doute pas un instant du revirement subit de ses sentiments pour elle; aussitôt la réception de sa lettre, elle s'embarque et se rend directement d'Antium à la villa de Néron.
Mais, au dire de Tacite*, qui considère qu'une invitation directe eût été un piège trop grossier pour qu' Agrippine s'y laissât prendre, celle-ci vient de son plein gré au golfe de Naples chercher l'occasion de se rapprocher de son fils. Elle fnonte sur un navire à son service personnel, avec l'intention de descendre chez elle, à sa villa de Baules, et d'examiner les choses tout à son aise.
C'est alors qu'à son débarquement elle est agréablement surprise et peut croire que le bruit qui était parvenu à ses oreilles était vrai, que Néron voulait sincèrement une réconciUation. Elle trouve, en effet, son fils, " qui s'était porté à
sa rencontre sur la plage ; il lui prend la main, l'embrasse
et l'accompagne jusqu'à Baules. "
Un tel récit nous étonne. D'abord, comment Néron aurait-il pu être informé de la venue d'Agrippine? La liburnica a dû arriver d'Antium à Baules avant tout messager. Agrippine n'aura pas dû dire où elle allait. En tous cas, elle n'a pas écrit à Néron pour lui faire part de sa venue. Et, d'un autre côté, quand le prince juge à propos de ne manifester aucun empressement exagéré qui pût éveiller le soupçon de cette femme habile et payée pour être méfiante, comment et pourquoi va-t-il au-devant de sa mère qui veut et qui croit arriver incognito?
^ Ann., XIV, 4 : ^ Venientem dehinc obvius in littora (nam Antio advenUbat) excepit manu et complexu, ducitque Baulos.-"
lOi SÉNKQITE ET I.A MOFIT rrACRIPPIXE.
Ce n'est pas tout. La suite du rMt de Tacite est encore plus étrange.
La villa d'Agrippine devait être probablement celle de César dont Auguste liérita et (ju^il donna pour i*ésidence à Octavie. Ccï serait là que Vir'gile aurait lu à cette mère éplorée les vers qui devaient immortaliser la mémoire de son iils :
Heu, mUorande puer ! si qua fata aspcra rumpas Tu Marcellus eris. Manibua date lilia plenis.
Elle était située entre Raies et le cap Misène, sur la colline (jui domine le golfe, et d'où la vue s'étendait sur un mafi^ifique panorama. Il est à supposer (jue cette villa, appelée la villa de Cénar, était devenue la propriété d'Agrippine par hér-itage soit d'Antonia major, soit plutôt d'Antonia miner ])ar (lermanicus son père, de même (pf elle possédait personnellemcMît à Itoine le palais d'Antonia. Quoi qu'il en soit, la résidence d'Agripi)ine ne devait pas être sur la plage, puisque Tacite nous dit qu'après son débarquement Némn accompagna sa mc)*e jusfpi'à Haules, ohvius in littora.., ducitque Bauloi^. "Les bommes, nous appiend en efTet Sénèque*, "qui tels que Marins, Pompée, César, construisirent des '' demeures (ragrément sur le territoire de Baies, eurent " soin de les placer sur les cimes des collines; il y a quelque " cbose de plus militaire à dominer ainsi tout le pays d'alen- ■' tour^. Examinez le cboix de la position, la forme et la '' masse de c(îs constructions, vous les prendrez pour des '' forteresses plutôt cpie pour des maisons de plaisance : non
* Sôiièquo, lettrt* .M.
* C/ost (•<» c|iH» <'r»nliriiio Phèdio, Fables, U, 5 :
(^tfsar Tihorius quurii poteti!< Nrnpolim lii Misononsem villnin vonisset suam, Qiiao iiionto siinimo posita LuniIIi raaim.
" villas esse sed castra. " Aussi, Pétrone appelle castellum (château) l'habitation du grand ou riche personnage, et désigne par villa les simples demeures de campagne*.
Au dire de Tacite, à peine arrivé à Baules, au castellum de sa mère, Néron Tinvita à venir le soir même souper avec lui à son palais de Baies. Est-ce admissible? Tant d'empressement ne devait-il pas paraître suspect à Agrippine? Et si elle était susceptible de s'y laisser tromper, pourquoi tant de détours pour la décider à venir en Campanie?
Il faudrait pi*esque à chaque phrase interrompre Tacite; laissons-le parler.
" Pour l'y conduire, il lui offrit un navire magnifiquement " aménagé qui se distinguait de tous ceux de la rade. Sous " l'apparence d'une délicate attention pour sa mère, qui se " plaisait à se servir des trirèmes et des rameurs de la flotte, il " cachait son abominable dessein." Mais l'historien avoue que ni le prince, ni Anicetus, ni ses confidents ne semblent de taille à jouter avec Agrippine. Néron, en effet, n'a pas fini de parler, qu'on vient révéler à sa mère que sous les couleurs qui parent la tiirème se cache une horrible machination ; elle apprend que ce fils qui vient l'embrasser, lui jurer pardon et oubli, médite de la faire périr dans les flots.
Ce récit émouvant serait bien placé dans une tragédie; mais peut-il trouver place dans l'histoire? Voyons.
D'abord, quelle étrange proposition n'était-ce pas de la part du prince que celle d'offiir une trirème à sa mère pour la transporter de Baules à Baies, pour franchir une distance de deux kilomètres environ? Une femme fatiguée d'un voyage de mer pouvait-elle accepter un nouvel embarque-
^ Satijricon, 11 : *^ Et ad ctutellum Lycurgi equitis romani porgimiis... Solem- « iiiis tanliiis finitis, caêtellum adiré non potiiiinus et Lymrgiis in villam, mcdio ilinoiv distantein, nos conduxit. '*
40f} SÉNÈQUE ET LA MORT D'AGRIPPINE.
ment, descendre de nouveau à la plage, monter dans un canot, scapha, pour rejoindre la trirème mouillée au large? Ces préliminaires lui demandaient autant de temps qu'il en fallait pour se rendre à pied à Baies. Il était donc évident que Néron ne pouvait que faire une démarche inutile et qu'Agrippine n'hésiterait pas à préférer le transport en litière, si simple, si facile, si commode. Elle était de la sorte protégée par une " nombreuse escorte de porteurs ; au-devant " d'elle des coureurs annonçaient, par des flots de poussière " que soulevaient leurs pas, l'arrivée d'un personnage impor- " tant et jetaient tous les passants hors de la voie^ '*
Puis, comment, par qui Agrippine aurait-elle pu connaître le secret de Néron? Tacite ne le dit pas. Il nous devait cependant l'explication d'une révélation aussi imprévue.
Supposons cependant que Néron ait cru qu'il déciderait sa mère à monter à bord de sa trirème*, et que d'un autre côté son criminel projet ait été dévoilé à Agrippine. Que devait-il naturellement arriver? C'est qu'elle refuserait Tinvi-
i Sénèque, lettre 123.
* Si nous n'avions pas la crainte d'être ennuyeux par trop de minutie dans U critique, nous ferions encore une observation qui ajouterait à celles que nous exposerons plus tard et qui nionti-eut que la légende du naufrage a été conçue dans un milieu tout à fait étranger aux connaissances nautiques.
Comment Néron aurait-il été amené à offrir à sa mère une trirème de TËtat pour la conduire de Baules à Baies? "C'est qu'il savait, déclare Tacite, qu'eUe " aimait à se servir des navires et dw rameui-s de la Hotte de guerre. ** Nous comprenons la préférence d' Agrippine. *' Il n'y avait, dit M. Grote {Hist. de la Grèce, " II* p., ch. 3), que la v«)ix du keleuêlès (ou hortator) pour maintenir les 170 ra- *' meurs en mesure dans leurs coups d'aviron ; et avec des rames de difTérentes ''longueurs, avec tant de rameurs, cela ne devait pas être chose facile; c'était ** même apparemment tout à fait impossible* à moins que les hommes ne fussent '* fort exercés à agir de concert. " Ce sont ces qualités que devaient évidemment posséder les équipages de la Hotte de Misène. Rien donc ne nous eût paru plus naturel ({ue de voir Agrippine monter à bord d'une trirème pour Hure le voyage d'Ostie ou d'Antium à Haules, même pour faire une promenade autour du golfe* mais est-il supposable qu'on ait voulu ofTrir à Agrippine une trirème pour franchir les deux kilomètres qui séparaient Baules de Baies? La famille royale d'Italie ne songerait certainement pas à faire armer une frégate pour un tel ti'sget * ce serait aussi incommode qu'absurde.
lation de son fils, donnerait la fatigue pour excuse, qu'elle se tiendrait sur la réserve et attendrait des renseignements plus complets. Eh bien ! non. Rien de naturel n'arrive en cette affaire. Cette femme si méfiante, si froissée, déclare qu'elle ira au souper; non, il est vrai, sur le sinistre navire, mais elle s'y fera porter dans sa litière. Est-ce croyable?
Selon Dion Cassius, les choses se seraient passées tout autrement; ni Tacite ni Suétone n'auraient connu ou du moins écrit la vérité.
"Agrippine, dit-il*, avait soin d'être continuellement sur "ses gardes; il n'y avait pas possibilité de se débarrasser " d'elle secrètement ou bien par le poison; agir ouvertemeYit " contre elle n'était pas sans danger. Il invita alors sa mère " à venir avec lui en Campanie ; et la prenant avec lui, il fit " avec elle la traversée sur un navire qui avait été magnifi- " quement aménagé afin de lui donner l'envie de s'en servir " toujours. Arrivé à Baules, ce furent pendant plusieurs jours " des festins somptueux ; et il traitait sa mère avec les plus " grandes marques d'affection. "
Nous voilà donc en présence de trois versions différentes, contradictoires, et en même temps aussi invraisemblables les unes que les autres.
Quoi qu'il en soit, supposons qu'Agrippine ait eu la sottise ou le courage de venir au château de Baies.* Que s'y serait-il passé?
Suétone, qui nous présente Agrippine sans défiance, nous dit que le festin se prolongea très tard, que Néron reconduisit gaiement sa mère et lui baisa le sein en se séparant d'elle. — Dion raconte également que '' le souper ne prit fin
1 Hist. Rom., LXI, 13.
il)8 SÉNÈQUE ET LA MOUT D AGRIPPINE.
'' que vers le milieu de la nuit. Néron entoura aloi's sa mère '' de ses bras, la pressa sur sa poitrine, lui embrassa les yeux '' et les mains, lui disant : Mère, prends soin de toi ; songe " à ta santé, ciir je ne vis qu'en toi, et c'est par toi que je '' rùf^ie. " — Selon Tacite : " A son arrivée au palais, elle fut '' reçue avec affabilité; les caresses de son fils dissipèrent ses " cmintes; il la fit asseoir au-dessus de lui; il la captiva par '' ses entretiens variés, causant tantôt avec Tabandon de la " jeunesse, tantôt avec plus de reteime comme pour mêler la "gravité à l'enjouement. Le festin se prolongea ainsi très •' tard. A son départ, Néron la reconduisit. Il s'attacha avec " une affectueuse étreinte à ses yeux, à son sein, soit i)our dissimuler plus profondément, soit que cette dernière entrevue avec une mère qui allait mourir eût attendri son " ame, toute barbare qu elle fût. ''
Cette scène du souper n'a aucune importance; étant donnée la venue d'Agrippine, chaque historien en a pu faire à son gré le tableau.
Ce qu'il fallait rendre probable, ou tout au moins vraisemblable, c'était la présence de cette femme habile, rusée, méfiante, et en môme temps orgueilleuse, vindicative haineuse, au palais d'un fils ingrat et qu'elle avait en abomination peu de jours auparavant. Il nous est impossible de comprendre comment elle aurait pu croire à des protestations si hiattendues de respect et d'amour, comment elle a eu le courage ou la folie de ne vouloir tenir aucun compte des avertissements qu'elle avait reçus.
D'un autre côté, nous ne nous expliquons pas comment Néion, au milieu des fûtes et des folies de Baies, songeait à l'aire construire un navire destiné à faire périr sa mère alors qu'elle était loin de lui, à Antium, et que selon toutes
les probabilités elle ne devait pas venir à Baules; nous comprenons encore moins quelle pouvait être la combinaison adoptée pour permettre au navire de s'ouvrir ; nous ne saisissons pas non plus comment il a pu penser que sa mère consentirait à s'y embarquer.
Que Ton veuille donc suivre Tacite, Suétone ou Dion Cassius, on ne trouve, au sujet des préliminaires du drame, rien qui soit digne de créance; et si l'on veut confronter leurs témoignages, on demeure pleinement convaincu qu'ils ne nous ont ti*ansmis que des légendes et non de l'histoire.