‹ Etudes sur la vie de SénèqueChapitre 20 sur 50 · L EMBARQUEMENT D AGRIPPINE · texte numérisé non relu

L EMBARQUEMENT D AGRIPPINE

Voyons maintenant comment va s accomplir un crime dont les circonstances qui Font précédé doivent être considérées comme entièrement inconnues.

D'après Suétone*, aussitôt le débarquement de sa mère au château de Baies, " Néron fit ordonner aux officiers de la " liburnienne sur laquelle était venue Agrippine, de la briser ''comme par un choc fortuit; et pour le retour à Baules, il " put ainsi lui offrir, au lieu de son navire avarié, celui qu'il " avait fait aménager pour le crime ".

Est-ce possible? Devant toute la foule qui encombre le rivage, devant tous les matelots de la flotte et tous les mariniers du golfe, devant les serviteurs d'Agrippine et si nous la supposons au château de Néron, devant elle-même

4 Néron, 3i.

peut-être assise sur la terrasse et promenant ses regards sur la baie, devant tant de monde, comment supposer que par un temps superbe, un navarque dévoué sans doute à sa maîtresse ait consenti à obéir à des ordres étrangers et à lancer à toute vitesse de rames contre des rochers la liburnienne qu'il commandait? Un tel acte n'eût pas manqué d'exciter les clameurs d'une population maritime étonnée; il a dû être un fait public ou n'être pas.

Or, d'après Tacite, ce que raconte Suétone n'était pas connu, car selon lui le navire d'Agrippine était resté ancré à Baules ou à Misène; et, pour exécuter son projet parricide, Néron avait fait avancer à Baies la sinistre trirème.

Mais que ce soit d'une façon ou d'une autre, c'est, au dire des historiens, la trirème d'Anicetus qui attend Agrippine, et sur laquelle elle montera pour retourner chez elle, à Baules.

Un embarquement la nuit, suivi d'un débarquement et d'un trajet à faire du rivage au haut de la colline, devait offrir sinon des dangers, du moins de graves ennuis; et pour y avoir recours, il fallait y être obligé. En pouvait-il être ainsi pour Agrippine? Évidemment non, puisque dans l'après-midi elle s'était fait porter en litière. Ainsi, elle pouvait en vingt minutes se rendre chez elle, commodément couchée dans son palanquin, sans fatigue, sans transbordement; pourquoi donc monter à bord d'une trirème? Cette nécessité de l'embarquement est contraire à la vérité ; elle constitue une ignorance grave ou un manque absolu de réflexion chez les historiens qui ont accueilli cette légende.

Suivons toutefois avec eux Agrippine à la sortie de la salle du festin. La voici sur le rivage; elle est prête à partir.

Pour expliquer comment elle n'a pas de navire à elle, soit une liburnienne, soit une cymba bien armée, rapide, pouvant atterrir facilement, comment elle se trouve dans l'obligation

202 SÉNÈQUK ET LA MORT d'AGRIPPINE.

de monter à bord de la fatale trirôme, Suétone a imaginé le bris de son navire, et Tacite Ta fait porter en litière au palais de son iils.

Supposons avec Suétone qu'elle soit venue d*Antiuin sur son propre bâtiment, avec un équipage à sa solde. Pourquoi n'est-il pas là? devra-t-elle demander. Où est-il? où est le navarque? Et quel ne sera pas son saisissement d'apprendre que le navire a été brisé contre les rochei'S I quels soupçons ne devront pas ti'averser son esprit? Quelles raisons ne saurait-elle pas imaginer pour ne pas monter à bord?

Mettons-nous maintenant avec Tacite. Quel temps fait-il? devra demander Agrippine dès qu'elle sera sur le rivage.

" Les dieux, dit l'historien , donnèrent une nuit tranquille, " étincelante d'étoiles, une mer calme, comme pour ôter " toute excuse au crime. " 11 lui eût été en effet impossible de nous montrer Agrippine s'embarquant, comme Césai* à Dyrrachium, malgré le mauvais temps pour faii'e un ti^jet de deux kilomètres, aloi's qu'il lui était loisible de Teffectuer sur une de ces magnifiques voies qui contournaient le golfe '. Quelle était donc cette combinaison d'Anicetus et de Néron? Ils auraient, au i^apport de Tacite, nous l'avons vu, tablé sur un naufrage cju'on pût croire causé par le mauvais temps, et ils choisissent un voyage qu'on ne pouvait jamais effectuer que par une belle mer et en vingt minutes ! Voilà cette conception qu'il (jualitie de merveilleusement habile; c'est sans doute par amour- propre d'auteur, car elle n'est certainement pas sortie du cerveau d'un navarque et a dû être foi-gée par quelque chroniqueur incompétent dans les choses de la marine.

* Sêuèque, Udive 58 : " Oblig*' do retourner de R'ties à Naplcs, je me laisisai " poi-suader siins peine que la nier était mauvaise ponrn'en pas faire une nouvelle *' ('preuve, et je pris la roule <(ui contourne le golfe. "

Le temps est beau ; il n'y a pas d'obstacle dans Tétat de la mer. Soit. Mais il est encore de prudence naturelle que tout passager s'informe et du navire et du commandant auxquels il va se confier*. Or, quand Agrippine apprendra que cette trirème est celle-là même qui lui a été signalée, quand elle saura que le commandement en a été confié à cet Anicetus* " qu'elle déteste autant qu'elle est détestée de lui^ ", peut-on s'imaginer qu'elle ait renoncé à sa litière pour s'exposer à d'inutiles dangers?

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