LA DOCTRINE
Pendant longtemps Rome n'avait eu qu'un parfait dédain pour les études philosophiques. Point ne manquait cependant de philosophes accourus de tous les points de la Grèce et de l'Asie pour chercher des adeptes dans les classes élevées de la capitale. Les doctrines d'Épicure, celles de l'Académie, celles du Portique, celles môme de Pythagore y furent enseignées avec un certain éclat par des hommes de mérite. Mais le caractère positif et pratique de l'esprit romain ne discerna dès l'abord aucun intérêt, aucune conclusion utile à retirer des discussions subtiles, raffinées et
interminables de ces différentes sectes qui se renvoyaient avec acharnement des réfutations et des injures.
Cicéron avait bien montré qu'en dehors de ces disputes d'écoles rivales, la philosophie pouvait être une science utile et fournir une base solide à l'affermissement de la vertu dans l'àme humaine ; mais il s'était borné à en conférer avec ses amis ou à écrire pour quelques esprits d'élite. Quintus Sextius le premier entreprit de fonder une école nationale de philosophie qui répondît aux aspirations des Romains*, et son fils continua brillamment ses leçons.
Cette École romaine des Sextius, Sextiorum nova et romani robons secta^y ne fut et ne pouvait être une école originale, novatrice ; ce fut une école éclectique ; elle prenait de chaque système ce qui lui paraissait bon, pour en faire un tout fusionné, pondéré. Elle eut toutefois pour base principale la doctrine du Portique, et pai' là elle devint un néo-stoïcisme ou le stoïcisme romain^.
Des trois branches d'études qui composaient le champ de la philosophie ancienne*, la Logique, la Physique et V Éthique, les Romains n'en négligeaient aucune.
La Logique leur sembla toutefois un domaine dans lequel il n'y avait plus de place pour l'initiative de nouveaux venus ; ils pensaient que les philosophes grecs avaient achevé l'analyse de la raison; qu'ils avaient montré comment la conséquence sort nécessairement du principe, et'quelle doit être en toute hypothèse possible la déduction obligée de deux prémisses données; qu'ils avaient classé toutes les formes
^ Ch. Aubertin, Sénèque et Saint Paul, ch. HI : Los philosophes romains.
* Sénèque, Questions naturelles, VII, 32.
' E. Ilavet, Le Christianisme et ses origines, i, II. — Sénèque, lettre 64 : " Quel stoïcien était Sextius ! et cependant il se défendait de l'être. "
♦ Quintilien, Institutions oratoires, I. XII, ch. 4. — Sénèque, lettre 89.
de raisonnement et déterminé les règles auxquelles elles sont soumises; qu'ils avaient, en un mot, à peu près tout discuté et connu dans le domaine de la raison pure. L'École romaine n'a donc laissé aucun travail original dans cette branche d'étude.
La Physique se divisait en deux parties : la Physique naturelle et la Métaphysique.
La première partie, la Physique naturelle, était fort cultivée par les philosophes romains. Les phénomènes de la nature étaient de leur part l'objet d'une étude très sérieuse. Peu de traités scientifiques nous sont parvenus; nous ne possédons guère que les ouvrages des vulgarisateurs; et cependant, malgré de grossières erreurs, les écrits de Sénèque' et de Pline* nous montrent que les Romains étaient loin d'être indifférents aux progrès des sciences. Ils avaient même la prétention de ne pas être de simples imitateurs ou élèves des Grecs ; et Lucain fait dire à César * : " Même au "milieu des- guerres je n'ai cessé d'étudier les mouvements "du ciel, le cours des astres, et mon année surpassera en " exactitude celle d'Eudoxe. " Sénèque, dans son ardent désir d'étendre le champ des connaissances humaines, reprochait à ses contemporains * " de ne pas chercher à faire des découvertes sur ce qui avait échappé aux anciens, et de laisser perdre bien des vérités qui avaient été trouvées. "
On ne doutait plus à Rome, comme au temps de Lucrèce 5,
^ Sénèque, Contolation à Helvia; lettre 95. — Quettiont naturelles, VII, 1 : " At mehercules non aliud quis aut magnificentius quaesierit aut didicerit utilius quam de stellarum siderumqiie natura. "
* Pline, dans sa Préface, déclare avoir puisé dans plus de 2,000 volumes les matériaux de son Histoire naturelle.
* Lucain, Pharsale, chant X.
* Sénèque, Quett. nat., VU, 32.
» Lucrèce, De Rerum Natura, liv. 1, 1030-1066.
de la rotondité de la terre; tout homme instruit en connaissait la forme sphérique, admettait l'existence des antipodes, avait quelque idée, quoique confuse, de la force centripète et de la force giratoire*. Des astronomes enseignaient que la terre tournait sur son axe et que le mouvement apparent du ciel n'était qu'une illusion*. On discutait la nature des comètes et leurs itinéraires dans l'espace '. On savait que le flux et le reflux de l'Océan étaient causés par les attractions lunaires*. On pressentait que par delà les colonnes d'Hercule se trouvaient de nouvelles terres, et il semblait que leur découverte tentait déjà l'audace des navigateurs d'alors, qui n'étaient pas moins hardis que ceux de leurs devanciers qui avaient exécuté les célèbres périples*. Les connaissances géographiques occupaient sérieusement les Romains au point de vue scientifique • ; mais elles avaient surtout pour mobile l'intérêt politique, stratégique et commercial^.
« Ovide, Fastes, VI, 265-280 :
Arce Syracosia suspensus in aère clauso
Stat globiis, immensi pan'a figura poli...
Ipsa volubilitas libratum sustinct orbem.
Lucain, Pharsale, IX :
Nunc forsitan ipsa est Sub pedibus jam Homa meis.
s Sënèque, Quest. nat., VU, 2.
« Id., ibid,, VII, 22-25.
* Id., De Providentia, 1.
» Id,, Médée, Chœur, 2« acte :
Thetysque novas detegat orbes Nec sit terris ultima Thule.
Id,, Consol, à Marcia, i8 : " Videbis hic navigia quas non novere terras quaerentia. "
Lucain, Pharsale, X :
Issct in occasus mundi devexa secutus.
Voir encore Juvénal, Sat, XIV, 275-280.
• Lucain (Pharsale, X) fait dire à César : ^ Qu'on me donne l'assurance de trouver les sources du Nil, et j'abandonne la guerre civile. ** — Selon Pline (Hist, nat., VI, 26), Sénèque avait écrit une géographie de Tlndc.
7 Les itinéraires étaient dressés avec une grande exactitude. " Toute discussion au sujet de ces distances, nous dit Pline (VI, %), vient d'être close; car des explorateurs, envoyés par Néron, ont établi que de Syéne à Mérod il y avait 873,000 pas. " 11 ne faut pas oublier que l'aristocratie romaine ainsi (}uc la che^'alcric ou bour-
La deuxième partie, la partie transcendante, ou la Métor physique, ne les absorbait pas autant. Ils admettaient généralement, d'accord avec le sens conmiun, qu'une puissance intelligente et prévoyante régissait l'univers, et que tous les phénomènes sans exception qui se déroulaient sous nos yeux obéissaient à des lois*. Mais quelle était cette puissance mystérieuse? Ils reconnaissaient qu'il ne serait pas sans utilité pour l'homme de savoir si elle était ou non distincte du monde, du grand Tout; si dans l'hypothèse du deuxième cas elle avait formé la matière ou n'avait fait que la mettre en œuvre; si l'idée avait précédé la matière, ou la matière l'idée*. Ces questions étaient abordées par quelques-uns d'entre les philosophes romains •; cependant la plupart de ceux-ci les regardaient comme insolubles, et ne se prononçaient pas d'une façon positive enti'e les divers systèmes préconisés par les écoles grecques. Ils avaient reconnu combien il était difficile, poui' ne pas dh:e impossible, de déterminer quelle était l'essence du souverain Bien, du Vrai ou du Beau *.
"Que de temps perdu, disaient-ils 5, en argumentations "captieuses, en vaines chicanes de mots! Pourquoi ces " distinctions dans le sens d'un terme qui est clair pour tout " le monde, hormis dans les disputes des philosophes^? C'est
geoisie constituaient une réunion de marchands, d'administrateurs, de juges et de fermiers d'impôts. La république romaine n'est pas sans rapport avec ce que fut Venise et ce qu'est l'Angleterre.
^ Séncque, De Vita beata, 1.
« Id., Que9t. nat., liv. I, Préface.
* Perse, Sat. HI :
Discite, o miseri, et causas cognoscite rerum !
Gigni
De nihilo nihil, in nihilum nil posse reverti, Hoc est quod pâlies ?
♦ Sénèque, lettres 108, 118, 124.
» Id., lettre 45.
« "J'entends assez, dit Montaigne, ce qu'est mort et volupté; qu'on ne s'amuse pits à les anatoniiscr. **
"faire des nœuds pour les défaire. — Savon s -nous vivre, " savons-nous mourir? "
L'Éthique fut l'objet essentiel de leurs études. C'est en effet, quoi qu'on en dise, la partie la plus importante de la Philosophie. Ils lui donnaient pour but : Connaitre et apprécier la valeur des choses, — apprendre à dominer nos passions — et diriger ainsi toutes nos actions vers le bien^.
La division et la méthode qu'ils adoptaient ne nous semblent pas moins bien justifialjles que celles de beaucoup d'autres écoles célèbres.
"Tous les hommes cherchent d'être heureux, disait "Pascal; c'est le motif de toutes les actions des hommes "jusqu'à ceux qui vont se pendre. " La philosophie romaine avait dit comme lui et avant lui : Vivere béate omnes volant, et reconnu que tous nos actes étaient produits par la sollicitation qu'exercent sur nous les choses que nous considérons comme un bien.
Mais l'expérience nous montre, dès les premiers pas dans la vie, que tout ce qui nous semble désirable ne l'est pas, et qu'entre deux biens qui s'offrent à nous, nous pouvons nous laisser tromper par les apparences dans notre choix. Aussi, avant de nous déterminer à agir, il nous faut peser et examiner la valeur des mobiles qui nous sollicitent.
Il est donc claii' que l'on connaîtra à peu près tout ce que
* Sénèque, lettre 89 : " Ergo quum tripartita Ht philosophia, moralem ejus partem primum incipiamus disponere. Quam in tria rurstis dividi placuit: ut prima esset Inspectio suum cuique distribuens et aestimans quanto quidque digtium sit; — maxime iitilis : quid enim est tam necessarium quam prctia rebus imponon;? — secunda De itnpetu; tertia De actionibus. Priraum enira est ut quanti quidque sit judices; secundum, ut impetum ad illa capias ordinatum temperatumque; tertium, ut inter impetum tuum actionemque conveniat, ut in omnibus istis tibi ipse consentias. " — Lettre 71 : " Socrates, qui totam pbilosophiam revocavit ad mores et hanc summam dixit esse sapientiam bona malaque distinguere:,..'*
rhomme a besoin de savoir en morale si Ton connaît le mérite de chaque mobile, si Ton peut dire quel est celui auquel tous les autres doivent céder.
Or, pour apprécier la valeur réelle ou respective des choses, la première des conditions, la condition essentielle était d'avoir une base, une règle certaine. Où la prendre?
Il ne fut pas difficile de reconnaître, après tant d'autres philosophes, que Thomme ne s'est pas créé lui-même, qu'il n'est pas indépendant des éléments qui l'entourent, que ses conditions d'existence sont assujéties à des lois qu'il ne saurait enfreindre. In regno nati sumus, disaient les Romains ^ Ils furent ainsi conduits à admettre avec les stoïciens que la règle pour l'homme était de vivre selon les lois de la Naiure .' Vivere secundum Naturam^.
Par Nature, ils entendaient la puissance mystérieuse mais intelligente et sage qui régit et anime l'univers, et ils disaient indifféremment : " Obéis à la Nature, " sequere Naturam, ou " Obéis à Dieu, " sequere Deum^.
En conséquence tout mobile d'action sera bon ou mauvais, méritera de détei-miner ou non notre action selon qu'il sera ou non conforme aux lois de la Nature.
Mais ces lois sont-elles faciles à connaître? A quels signes se manifestent-elles?
Aux yeux de l'École, il eût été tout aussi absurde que la connaissance des règles de notre conduite dépendît de l'étude des subtilités métaphysiques, que si le discernement de la vérité eût été l'apanage exclusif des dialecticiens, et l'exercice des fonctions organiques celui des médecins. Elle pen-
* Siînôquc, De Vita beata, 15.
' Id., lottrc 5 : " Nonipo propositum nostrum est socunduni Naturain vivere. ''
' Id., De VUa beata, 15 : " Dcuni sequere. "
sait qu'à cet égard comme en toutes choses la Nature s'était montrée intelligente et bienveillante :
DixUque semel nascenlibus aucior Quidquid scire licet^,
"Les ânies portent en elles-mêmes, disait Sénèque, le "germe de tous les sentiments honnêtes; comme Tétincelle " devient au moindre souffle une flamme ardente, la vertu, "pour briller, n'a besoin que d'une légère impulsion*." Pascal pensait comme eux : " On n'apprend pas aux hommes, " écrit-il', à être honnêtes hommes, et on leur apprend tout "le reste; ... et ils ne se piquent de savoir que la seule " chose qu'ils n'apprennent point. "
Il est évident que Vidée de justice n'est ni adventive ni factice, c'est à dire que nous ne la devons pas à l'observation et que nous ne la produisons pas nous-mêmes; elle se produit au contraire en nous, sans nous et malgré nous, avec son caractère obligatoire; et cela, par cela seul que nous pensons, et de la même façon que naissent et se manifestent les autres idées inhérentes à notre qualité d'êtres pensants, essentielles à l'exercice de notre activité intellectuelle, telles que les idées du vrai, du beau, et celles de temps, d'espace, de causalité.
La plupart des hommes qui ont enrichi l'humanité de vérités conquises, ne se sont jamais occupés de savoir quelle était l'origine de nos idées, quelles étaient les différentes formes de syllogisme, et si les affirmations claires et positives de la raison pouvaient ne pas mériter leur confiance. Les plus grands poètes, les plus grands artistes, ceux dont les ouvrages
' Lucain, Pharsale, IX. Caton à Labiénus.
* Sénèque, lettre 94. — Lettre i20 : ** Quomodo ad nos prima boni honestique notitia penenerit. "
* pascal, PenséeSf art. VI, 32. Éd. Havet.
CHAP. I. — LE PARTI STOlOEN. y
captivent notre admiration, élèvent nos âmes, n'ont, pour la plupart, jamais discuté sur l'essence du beau; et ceux qui . éprouvent les plus saines émotions en présence de leurs chefs-d'œuvre ne l'ont pas fait non plus. Il en est également ainsi de la vertu. Regardons ces héros modestes et sublimes que l'Académie française honore chaque année de ses éloges et de ses prix : qui d'entre eux a songé à se demander ce qu'était le bien en lui-même, quel était le fondement de la morale?
Chez des hommes qui déclaraient n'avoir besoin que d'écouter la voix de la Nature, la partie scientifique de la morale ne pouvait être que fort négligée.
Ils avaient par suite une tendance à constituer leur doctrine en une sorte d'empirisme ou de casuistique, à la réduire en formules de conduite pour chaque circonstance de la vie. Ils attachaient donc une grande importance aux préceptes ou maximes dont ils formaient des recueils, des manuels ou catéchismes, xa-n^/iQiJLx, 67x«p®'cv.
Mais sur quelle autorité, sur quels principes reposaient ces préceptes? C'était là une question qui ne pouvait man* quer de leur être faite et par leurs disciples et par leurs adversaires.
Aussi ne méconnaissaient-ils pas que la détermination des règles de nos actions devait avoir pour base des principes généraux. " Celui-là qui n'a que des maximes et non des "principes, pensait Sénèque*, ne sera jamais apte à bien " agir en toutes circonstances ; seul pourra le faire celui qui " possède l'ensemble de la doctrine. "
Après avoir constaté que l'homme était assujéti par la Nature à des lois, les Romains durent reconnaître que chaque
* Sénèque, lettre 94-95.
être, chaque atome avait une raison d'être, une place déterrainée à occuper, une fonction particulière à remplir dans le vaste Tout; l'homme ne pouvait faire exception. Ils eurent donc à se demander tout d'abord quel était, parmi les êtres qui vivent sur terre, le caractère distinctif de l'homme, celui qui marque son rôle dans le monde*. Ils reconnurent que c'était incontestablement la raison, c'est à dire la faculté d'apprécier nos mobiles d'action et de nous déterminer en connaissance de cause.
"C'est donc à perfectionner sa raison, disaient-ils, que l'homme devra avant tout s'attacher pour atteindre la fin que lui assigne la Nature, et la perfection de la raison ''sera la vertu^, "
Mais la raison seule ne constitue pas l'homme. Il a de commun avec les animaux et les plantes un corps, et quoique secondaire par rapport au premier, ce deuxième élément de notre être ne doit pas être négligé, car l'un et l'autre sont étroitement unis. Quand le corps est malade, la raison l'est aussi dans la plupart des cas. Par conséquent, il faut maintenir le corps en bonne santé pour que l'activité de l'esprit humain puisse s'exercer librement et sagement*.
Orandum est ut sit mens sana in corpore sano *.
Pour ce qui est du corps, enseignaient les philosophes romains, il est facile de remarquer que les besoins dont la Nature nous a chargés sont assez généi'alement faciles à
1 Perse, Sat. Ul :
Quem te Dcus esse
Jussit et humana qua parte locatus es in 1*6
Disce.
' S<?nèque, lettre 76 : " Quid in hominc proprium ? Ratio. H.iec recta et von-
summata relicitatem hominis iinplcvit. Ergo,... si hanc pcrfccit,... fincni naturae
suae tctigit. Haec ratio perfecta virtus vooatur... "
' Sénèquc, De Vita beata, 1 et 3.
* Jtivéïial, Sat. X, 3.50.
CHAP. I. — LE PARTI STOÏaEN. 11
satisfaire; tandis que Thomme, sous prétexte d'augmenter la somme de ses jouissances, se crée de nouveaux besoins, des besoins factices ; et ces besoins dont il se charge volontairement sont d'une exigence tyrannique et le jettent hors de la voie naturelle, celle du bonheur*. C'est donc, dans la plupart des cas, nous-mêmes et non point la Nature qu'il faut accuser de nos maux. Ils montraient, ce dont Épicure lui-même convenait*, que de l'amour du luxe et du désir des jouissances découlaient la majeure partie des maladies et des souffrances qui affligeaient l'humanité, et les vices qui la déshonoraient, la rabaissaient dans l'échelle des êtres.
Aussi l'École romaine ne cessait de faire l'éloge de la sobriété et même de la pauvreté, c'est à dire de la condition de celui qui vit de peu; elle l'appelait la compagne de la santé et de la vertu. Elle avait pris de Pythagore la règle de l'abstinence, et elle regardait l'usage de se nourrir de la chair des animaux comme une chose nuisible à notre organisme et une excitation à la cruauté*.
Comme il arrive toujours dans toutes les écoles, il y eut des philosophes qui poussèrent les choses à l'exagération et voulurent adopter les mœurs et les allures de Diogène*. Ce furent des exceptions, des originaux; ils ne furent pas considérés comme des stoïciens, et ils étaient appelés des cyniques^, L'École romaine leur répondait avec le bon sens qui la caractérisait : que s'il était bien de fortifier son corps par le travail et la sobriété, il était contre nature de le
^ Lettre 4 : ^ Parabile est quod natiira desidcrat, et appositum : ad supcrvacua sudatur... Ad raanum est quod sat est. Cui cum paupertatc bene convenit, divcs est. "
* Scncque, De Vita beata, 12.
» Id., lettre 108. — Tacite, Ann., XV, 4^. - Ovide, Mélam., XV, 75-140.
* Id., lettre 20 : *^ ... Demetrius noster, quum illum vidi nudum, quantominus quam in stramentis, incubantem... "
» Id., De Vita beata, 18. — Tacite, Ann,, IV, 40; Hist., VI, 3*.
torturer à plaisir et de rejeter les simples commodités de la vie * ; car ce serait vouloir renoncer à la qualité d'homme pour prendre celle de la brute.
Les cyniques eux-mêmes, d'ailleurs, s'accordaient à déclarer que le dénûment par lui seul ne constituait pas un mérite; ils tenaient à se distinguer non seulement du vil mendiant, mais encore du pauvre qui ne savait pas être content de son sort ni demeurer indifférent à tous les biens, même à la vie*. Si à leurs yeux le sage devait rechercher la pauvreté, tout pauvre ne pouvait être considéré comme sage. C'était donc reconnaître que la vertu était indépendante de la condition de fortune.
Aussi les philosophes romains admettaient-ils que le sage pût être riche à la condition de ne devoir ses biens à aucun moyen illégitime 3, de ne pas en user contrairement aux lois de la nature, c'est à dire de ne point vivre dans la mollesse.
Dès les premiers pas dans la vie, il est facile de s'apercevoir que tous nos besoins naturels, tous nos sentiments innés nous entraînent à rechercher l'association des autres hommes et nous montrent clairement que nous n'avons pas été destinés à vivre chacun isolément, mais au contraire à vivre en société, en communauté de services réciproques. Aussi, " la voix interne, celle de la Nature, disaient les Romains, nous apprend que tout homme est notre 8emblai)le et doit être par cela seul V objet de notre affection et de notre dévouement. "
Depuis longtemps le bon et sensé Chrêmes* exprimait au
^ Lettre 5 : ** Hoc tontra naturam est torquere corpus suura et faciles odiste munditias et squalorcni appetere. " ' Lucien, Dialogues de» morts, XXH.
» Séncque, De VUa beata^ 23, 24.
♦ Térencc, Héautontimorumenos,
yy
public du théâtre comme une chose toute simple le sentiment qui le portait à offrir ses services à un voisin. " Je suis " homme, lui disait-il, et je ne puis rester indifférent à Tégard " d'un autre. Voilà pourquoi je m'intéresse à vos peines et "viens vous offrir mes consolations, mes conseils et, si " vous en avez besoin, l'aide de ma bourse. " Au milieu des guerres civiles, sans prétendre rien dire de nouveau, mais comprenant mieux que jamais les malheurs qui naissent de l'oubli des lois de la Nature, Cicéron écrivait* : " Parmi nos devoirs, il n'en est pas de plus noble, d'une plus large application que celui qui établit entre les hommes une alliance, " des relations mutuellement utiles, en un mot l'amour du genre humain, caritas humani generis, " Cette idée de la fraternité humaine était devenue une idée banale, incontestée, du moins en théorie, dans le monde gréco-romain*.
Les stoîques romains ne pouvaient donc manquer de reconnaître dans ce sentiment général une loi de la Nature, une obligation primordiale de l'homme.
Elle devint, par suite, la base de leurs doctrines sociales. " Nous sommes, disaient-ils', les membres d'un grand corps. " La Nature, en nous fonnant des mêmes éléments et pour " les mêmes fins, nous a créés parents; elle nous a liés les " uns aux autres par un attachement mutuel, nous a faits '* sociables et nous a donné pour règle la justice et l'équité. *' D'après cette constitution de notre être, il est plus fâcheux " pour nous de faire que de recevoir du mal, et nos mains *' doivent être toujours prêtes à secourir nos semblables. "
i Cicëron, De Finibuê, 23.
> Juvénal, Sat. XV, 140 :
Quis enim bonus?...
Ulla aliéna sibi credat mala. Séparât hoc nos
A grege mutorum.
' Sénèque, lettre 95. — De Clementia, passim.
Ainsi, aux yeux de ces philosophes, la société n'était point fondée par un contrat librement établi par les humains et dont ils pouvaient à leur gré modifier les conditions essentielles ; les obligations de l'homme envers ses semblables lui étaient imposées par la Nature.
Les relations des hommes entre eux ne devaient donc pas constituer une lutte ou concurrence pour la vie dans laquelle la force, qu'elle fût physique ou intellectuelle, pouvait s'exercer aux dépens des faibles; chacun, au contraire, devait concourir à établir Tharmonie; chacun avait droit à sa place au soleil, aux moyens d'accomplir la fin que lui avait assignée la Nature.
En conséquence, l'obéissance à ses lois étant le devoir, la règle de notre conduite, on n'a pas à calculer s'il y a avantage pour soi ou pour autrui à obéir ou non à la morale, encore moins qu'il n'est permis de le faire pour la loi civile. Le respect de la justice et du droit ne doit donc fléchir devant aucun intérêt, ni celui de sa personne, ni celui de sa famille ou de son parti, ni même devant ce que l'on croit être rintérêt de son pays.
Aussi rÉcole allait plus loin. Elle ne recommandait pas seulement à l'homme de donner aide et secours à son semblable dans des limites qui ne portassent point atteinte à lui-même; elle faisait la glorification du sacrifice de la vie. Lucain fait dire à Caton * : " A l'exemple de Décius, j'irais " volontiers présenter ma poitrine découverte aux lances de '' César et recevoir seul tous les coups de la guerre, si mon "trépas pouvait expier les crimes de Rome, si mon sang " pouvait racheter celui de tant de peuples en armes pour " celte querelle. *' Voilà les sentiments qu'exaltait l'École, et que le poète prêtait à son héros pour le fah'e admirer.
^ Lucaiii, Pharsale, chant H.
Par suite, Tintérôt personnel ou l'utile ne devrait point ôtre la règle déterminante de nos actes vis-à-vis de nos semblables. La recherche de Tintérét particuher constituerait la prédominance de Tégoïsme, la substitution de la force au droit; ce serait la rupture des liens sociaux.
Dans un de ses plus beaux chants de la Henriade* Voltaire a donc eu, croyons-nous, bien raison de dire :
Et Tintérêt, enfin, père de tous les crimes.
Mais, nous objectera-t-on, il y a intérêt et intérêt, comme il y a fagot et fagot; il y a l'intérêt bien entendu, et celui qui ne rest'pas. A quelle marque les reconnaître? Et d'ailleurs qu'importe cette distinction? Dans la doctrine utilitaire, toute action doit être motivée par le calcul de son intérêt, de son véritable intérêt, si l'on veut; or, le calcul ressort uniquement de l'intelligence et non de la conscience ; et si devant l'ennemi envahissant ma patrie, devant la force foulant aux pieds le droit, je considère qu'il vaut mieux fuir que me faire tuer, que me reprochera-t-on? D'avoir mal calculé mon intérêt, d'avoir été un sot? Tant pis pour moi. Mais est-ce un crime? Évidemment non. Alors, plus de héros et plus de coupables; rayons ces mots du vocabulaire, car ils ne répondent à rien.
Quel que soit le raffinement d'hypocrisie dont l'utihtaire s'enveloppe, quand il est rigoureusement pressé, quand il ne peut fuir sans répondre clairement, il est contraint d'avouer que dans sa pensée intime le sacrifice est pratiqué par les sots, loué et encouragé par les habiles qui en profitent, et que l'égoïsme doit être le culte d'un homme intelligent, le seul qui ne soit pas vain.
Si la satisfaction de son intérêt est le mobile qui doit
* Benriade, chant VII.
guider Thomme, logiquement alors dans la poursuite de l'utile tous les moyens sont bons : la ruse, la mauvaise foi, la violence, le meurtre, la guerre.
La lin, en effet, doit en conséquence du principe justifier les moyens ; et Timpopularité dont les Jésuites et Machiavel ne peuvent s'affranchir pour avoir adopté ou proclamé une pareille doctrine, ne serait pas méritée; on devrait au contraire les louer d'avoir eu le courage de leur opinion. •
Une autre conséquence naturelle, c'est de juger la considération qui doit s'attacher à un homme par les services qu'il a rendus à nos intérêts particuhers ou à ceux d'un parti, d'une société dont on est membre. Ainsi les évêques de la fm du iv* siècle et leurs successeurs ont élevé au ciel et placé, de pair avec les apôtres, Constantin, le sanguinaire fondateur de la puissance du clergé chrétien; parce qu'il leur a été utile, ils en ont fait un saint*. Est-ce moral? Selon qu'on était contre Guise ou conti'e Coligny, fallait-il glorifier Poltrot ou Maurevel? Faut-il, parce qu'on est républicain, exalter comme des héros de Phumanité Robespierre et Danton? Non ! la conscience humaine se sent mortellement blessée à l'idée de la sanctification des actions par le but à atteindre. Ce sont au contraire les moyens coupables qui salissent et déshonorent les plus nobles causes.
Contemplons Vercingétorix et sa lutte glorieuse pour l'indépendance de la Gaule, lutte toutefois inutile et môme funeste aux intérêts matériels de son pays. Aurions -nous raison de préférer qu'il eût couru au-devant de Ja servitude
^ Philippe de Comines visitait le couvent des Chartreux, à Pavie. On lui montrait la tombe de Jean Galéas, " un grand et mauvais tyran, dit-il. Et un natif de "Bourges le m'appela sainct; et je lui demandai à l'oreille pourquoi il l'appelait '* sainct et qu'il pouvait voir peintes à l'entour de lui les armes de plusieurs cités '* qu'il avait usurpées et où il n'avait nul droit. Il me répondit tout bas : ^Noua " appelons en ce pays icy saincts toiis ceux qui nous font du bien. "
et en eût retiré les profits? Certainement non. Les défaites ont aussi leur gloire, et on peut ^tre fier d'être assis avec Caton au camp des vaincus, en pensant comme lui que le succès n'ajoute rien à Thonneur :
An nunquam successu crescat honestumf
L'homme devait être aux yeux des philosophes romains un être sacré pour son semblable : Homo res sacra homini * ; et, en conséquence, leur voix s'éleva contre les guerres et les jeux sanguinaii^es du cirque.
" La Nature, disaient-ils *, a créé les hommes de l'espèce " la plus douce entre les animaux ; et ils n'ont pas honte " de se baigner dans le sang les uns des autres, de se faire
des guerres et de les transmettre par héritage à leurs
enfants !
" Il y a pire encore, ajoutaient-ils^; on fait un jeu et un " passe-temps de la mort de l'homme, tandis que la Nature " le fait naître nu et sans armes et défend ainsi de l'instruire
à donner ou à recevoir des blessures. "
Les stoïciens ne pouvaient manquer non plus de considérer l'esclavage comme une iniquité. C'est ce qu'ils firent. L'expression de ce sentiment était d'ailleurs loin d'être une nouveauté; c'était presque aloi^s une banalité, du moins en théorie.
En pratique, c'était autre chose. L'esclavage était, en effet, une question d'orçanisation sociale, aussi difficile à résoudre alors que Test aujourd'hui pour nous celle de l'inégalité des conditions dans la société. Les esprits n'étaient pas mûrs
* Sénèque, lettre 95.
» Id., ibid.
> Id., ibid.
pour la suppression de la servitude; c'est une lèpre qui devait affliger riiumanité jusqu'à nos jours, et dont elle n'est pas encore débarrassée.
Toutefois, la philosophie déclarait qu'il fallait traiter les esclaves comme des hommes, ne point les mépriser, les respecter au contraire, les gouverner en pères, les traiter avec douceur, leur accorder la confiance et Testime et même s'en faire des amis^
Aussi, avoir été esclave n'était plus une note d'infamie inefl'açable. Dans la société romaine, il était alors plus facile à un afl^ranchi d'arriver à la fortune et, par elle, à la considération et aux honneurs, qu'il ne le fut à un roturier dans les siècles derniers.
Le stoïcisme ne considérait pas la femme comme une créature inférieure à l'homme. Les philosophes romains rélevaient, au contraire, à une grande hauteur, en faisaient l'honneur du foyer de la famille; ils s'entretenaient avec elle des ([uestions qui étaient traitées dans l'École, lui donnaient dos conseils, des consolations^.
Il y eut des femmes stoïques, et plusieurs d'entre elles se montrèrent par leur courage et leur intelligence dignes de leurs illustres époux. Quelles héroïnes furent les deux Arria, Pauline ^î
Us n'excluaient donc pas le mariage. Ils le regardaient au contraire comme une des fins de la vie, comme une loi de la Nature. Les preuves de tendresse et de dévouement que reçurent Paetus, Sénèque^, Thraséas et tant d'autres montrent quels liens les unissaient à leurs épouses et quels
* St'iii'qiio, lettre» i7.
' Id.f Consolation à Marcia, à Ilelvia.
3 Tacite, Ann.,X\\C):i
* Séiièqiio, lettre lOi.
sentiments admirables d'attachement ils avaient su leur inspirer.
Une des conséquences de la base que les stoïciens donnaient à la société, était que les obligations réciproques entre les hommes n'étant point le résultat d'un libre contrat, il n'étiit pas permis de rendre violence pour violence, injustice pour injustice.
Mais ils admettaient comme une loi de la Nature la légitime défense, la revendication des droits. Ils faisaient plus : ils considéraient comme un devoir impérieux de lutter pour le triomphe de la justice, de mettre le méchant dans l'impossibilité de nuire. Ils pensaient, comme un de nos célèbres philosophes révolutionnaires, qu' " après les persécuteurs, rien n'est plus haïssable que les martyrs", c'est à dire les victimes qui ne se défendent pas. Caton et Brutus furent toujours prêts à sacrifier leur vie pour la liberté; ils se seraient toutefois considérés comme dignes de mépris s'ils avaient, sans combat, tendu le cou à la hache des licteurs.
Être honnête ne veut pas dire être dupe. Aristide, qui pensait que même vis-à-vis d*un ennemi on ne pouvait se servir de moyens déloyaux, montra qu'il ne le cédait à aucun de ses illustres contemporains en dévouement à sa patrie et en intelligence des affaires de l'État. Vint en effet bientôt le jour où Athènes regretta d'avoir renoncé à la politique de l'équité, à cette politique du Juste qui lui avait donné l'empire de la mer.
Après avoir établi que pour apprécier la valeur des choses, pour discerner celles qui étaient bonnes de celles qui ne l'étaient pas, il fallait voir si elles étaient ou non conformes aux vues de la Nature, restait une question délicate, essen-
lielle : celle de savoir de quelle utilité serait cette connaissance. L'homme était-il libre de choisir entre les biens et les maux, ou était-il fatalement entraîné à obéir à ses passions et dire avec Médée * :
Si possem, sanior esse m.
Sed trahit invitant nooa ois, aliudque Cupido, Mens aliud suadet. Video meliora proboque.
Détériora sequor,
La philosophie romaine pourrait s*appeler la philosophie du 86718 commun; car, sans pratiquer Tanalyse psychologique comme Ta fait Técole écossaise, elle demeura tout aussi fermement convaincue de la liberté de Thomme. Elle ne crut même pas qu'il y eût lieu de discuter Texistence du libre arbitre qui se manifeste si claiiement, si univei'sellement à la conscience humaine. Concevoir, en effet, qu'une chose nous est nuisible ou ne nous est pas in(lispensal)le, n'est-ce pas nécessairement concevoir que nous sommes libres de ne pas la rechercher?
L'homme ayant la liberté et la responsabilité de ses déterminations, le vouloir, chez lui, devait, par une conséquence nécessaiic de l'idée de justice, être accompagné du pouvoir. On constate, en effet, qu'en répétant volontairement le même acte, nous acquérons la faciUté de le reproduire ; la Nature nous a doués de la faculté de faire avec des efforts de moins en moins grands les actes que nous réitérons; c'est l'habitude, la faculté d'éducation. Il dépend donc de nous de maîtriser et de gouverner nos passions et nos appétits, de les soumettre à la règle, aux lois de la Nature. Aussi l'École romaine disait-elle : Quid tibi opus est ut sis bonus? Velle*.
"Savez-vous, écrit Sénèque, pourquoi notre morale n'est
* Ovide, Métamorphoses, liv. VU, 1f<-21.
' Sénùque, lettre 80.
pas mise en pratique par vous? Parce que vous ne pouvez pas, dites-vous. Par Hercule, le motif réel est tout autre : c'est parce que vos défauts vous sont chers; vous aimez mieux les excuser que les expulser. La Nature donne à riiomme assez de force pour bien faire, s'il voulait s'en servir. Nous ne voulons pas est le vrai mot; nous ne pouvons pas n'est qu'un prétexte ^ "
Pour se déterminer facilement entre les divers mobiles d'action dont la raison évalue les mérites, l'homme devait supprimer de son cœur les passions ou tout au moins les maîtriser; il devait être toujours à même d'agir avec calme et sang-froid.
Or, de toutes les passions, la plus à redouter, aux yeux des stoïciens, était l'umoifr*; et ils n'avaient pas gi*and'peine à prendre pour développer cette idée qui avait fait le sujet des compositions de tant de poètes. Ils déclaraient donc que l'austérité des mœurs était une des qualités essentielles que devait posséder le sage^.
Mais ce n'étaient pas seulement les mauvaises passions (jue le sage devait bannir de son âme, c'était la sensibilité elle-même. " La sensibilité, disaient-ils, est le vice d'une âme faible qui succombe à l'aspect des maux d'autrui. Aussi, la rencontre-t-on souvent chez les méchants. On voit de vieilles femmes se laisser attendrir par les larmes des scélérats à tel point qu'elles briseraient, si elles le pouvaient, les portes de leurs prisons. — Si devant le malheur notre âme se laisse gagner par la tristesse, elle sera incapable de découvrir les moyens utiles de parer à la situation, de reconnaître ce qu'il convient de faire. Le sage doit être inaccessible à l'émotion;
' Sonèque, lettre 116.
' Id., ibid.
' Id., lettre 108. — Lettre 123 : " Voluptas hiimilis res... communiscum multis animalibiis, ad quam ininima et contemptissima advolant. »
son esprit doit être toujoui's serein. Il séchera les lai^mes des autres, mais il n*y mêlera pas les siennes. Il donnera la main aux naufragés, Thospitalité aux exilés, des secours aux indigents ; il rendra le fils à la mère éi)lorée, il donnera la sépulture aux suppliciés. Mais il fera toutes ces choses avec calme et sang-froid, sans changer de visage. Il agira ainsi parce qu'il est né ])Our aider ses semblables, pour contribuer au bien public*. "
La vertu ne devait donc pas être aux yeux de l'École romaine une qualité égoïste ou i)assive; pour elle, au contraire, sans activité pas de vertu. "Si quelqu'un, disait Sénèque*, " voit un homme oisif, il le prend pour un philosophe retiré " du monde, content de lui-même et vivant pour lui seul. Cet "homme n'a que le mas([ue de la philosophie. Celui qui a " fui les hommes et les affaires semble un animal timide qui " s'est caiîhé par peur. Ne vivre pour personne, ce n'est " même pas vivre pour soi. " — " Il n'est pas de bien agréable, "disait-il encore^, s'il n'est point partagé; et la science elle- " même, s'il fallait la renfermer en soi, ne pas la répandre, "ne serait pas un don digne d'être accepté. "
]^e stoïcien pouvait être, en effet, plus facilement que tout autre, bienveillant et dévoué à ses semblables. Qu'aurait-il eu besoin de jalouser son voisin, de songer à le dépouiller, à l'asservir, quand il savait se contenter de peu?
Tout au contiaire, ramener les hommes dans les voies de la Nature, les lier par des rapports d'idées, de bienveillance et de société, tel éteiit le but qu'il devait se proposer^.
* SôiiiHiue, De Clementia, liv. H, 5, C.
' Id., lettre 55.
3 Id., lottro 6.
♦ Id., lettre 5. — Lettre 90; " Hacc docuit colère divina, humana diligore... inter liomines consortium, quod aliquandiu invîolatiim inansit, antequam socictatcm avaritia distraxit, "
Fausse était à ses yeux * " la maxime qui prétendait que rhomme ne peut sortir de la vie autre qu'il n'y est entré. " L'École romaine était dans le vrai. A tous les l'aisonnements qu'on lui opposait, elle répondait simplement mais victorieusement par le fait, par l'expérience. Il lui était facile de montrer qu'on pouvait tout aussi aisément s'habituer à être sobre et honnête qu'à être débauché et malhonnête; c'est pourquoi elle se proposait, avec plein espoir de succès, de populariser les idées morales, de régénérer la société, de former des hommes vertueux et courageux*. " On traite les maladies, disait Sénèque, on ne s'imte pas contre elles; or, les vices sont les maladies de l'àme ; ils veulent un traitement doux, un médecin sans emportement^; il n'y a que les mauvais médecins qui sont prêts à désespérer de la guérison. Le véritable sage examine quels moyens il faut employer à l'égard des divers caractères pour les ramener dans la droite voie *. " ^
Si l'homme n'a pas créé en lui l'idée de justice, s'il n'a ni sur lui-même ni sur ce qui l'entoure aucune puissance de création, il a sur ses aptitudes un pouvoir de direction; dans de certaines hmites, il est vrai, mais il a incontestablement ce pouvoir. Il est évident que, par la réflexion et l'observation, il peut éclairer, diriger sa conscience, c'est à dire la faculté d'apprécier le bien; par contre, il peut également la fausser. Aussi les philosophes romains, en portant leur attention sur les rapports des trois principales facultés de l'homme : l'intelligence, la sensibilité et la volonté avec l'idée de Justice ou de Bien, avaient pour but moins l'étude proprement dite de ces facultés qice leur éducation.
* Sénèque, lettre 22.
' /d., lettres 38, 9i, 108.
' Id., De Clementia, liv. 1, 17.
* Jd., ibid., liv. II, in fine.
Avant eux, Aristote avait dit : wjTrep if; *jt.; sôcç, rhahitude est une seconde nature. Idée profondément vraie qui relève la dignité de Thomme, lui montre qu'il a une part de responsabilité dans sa propre destinée, Tencourage et le soutient dans les luttes de la vie. Il faut remarquer que cette idée se trouve confirmée par les études des illustres savants qui, avec Darsvin, ont montré le rôle important qu'a joué et que joue Téducation dans le développement des facultés physiques et morales de l'homme.
Tandis que les disciples de l'Académie ou du Lycée mettaient le bonheur dans la contemplation du vrai et du beau, T/o\ii ; tandis que les épicuriens le cherchaient dans le plaisir, voluptas, Tfizrft, et que pour les esprits d'élite de leur secte le véritable plaisir était l'absence de peine et de trouble, le parfait repos, riTapa;{a, les stoïciens et avec eux les philosophes romains plaçaient la fin de la vie, le souverain bonheur dans la vertu, virtus, ipe-n^j, et par vertu ils entendaient Yexercice de la volonté, ténor, âvépYeia, c'est à dire la lutte pour le triomphe du bien, non seulement dans son àme particulière, mais dans la société humaine tout entière.
Ils prétendaient par un tel but et une telle méthode ne pas enseigner une science abstraite et creuse. Philosophia non est in verbis, disaient-ils, sed in rébus, et le caractère distinctif de TÉcole romaine fut d'être une école moins de théorie que de pratique.
Aussi chez la plupart des philosophes romains les paroles, le caractère, la conduite, tout était à l'unisson; la pâleur du visage, l'air de gi-avité, l'extérieur de la pauvreté montraient raccord de l'homme et de la doctrine, et servaient de sanction à leurs discours*.
* Sénèquc, lettre 20. — Perse, Sat. UI, 78, 81.
Leure disciples étaient soumis i un rude noviciat. Ils devaient se faire raser la tête, coucher à terre sur une simple peau de bête, se nourrir de légumes et de bouillie,* passer une partie des nuits à Tétude*.
Mais cette conviction profonde et enthousiaste de la liberté humaine a préservé les stoïciens de la poursuite des utopies sociales, de rêves de république chiinéri(iue à Texemple de Platon : cai* sous prétexte de répartir avec justice les charges et les droits de chacun dans TÉtat, on ne pouvait mancpier de supprimer le libre arbitre de Thomine, de le transformer en une machine automatique.
Ce même principe dv soumission codifiante aux lois de la Nature^ j lois d'ailleurs inévitables, devait dicter nos sentiments à l'égard de la mort.
Qu'il soit ou non le seul des animaux (jui ait la certitude de sa fin, l'homme sait (pi'il doit mourir; et il n'y a pas i)our lui de question qui l'occupe davantage que celle de savoir le sort qui l'attend au delà de la tombe. Aussi la prétention de donner une solution au problème de la destinée humaine, d'assurer à l'homme le bonheur ou le repos après la mort a été la raison d'être de toutes les religions et de la plupart des sectes philosoi)hi(iues.
Les platoniciens enseignaient que les âmes, formées «l'une substance éthérée, seraient dégagées par la mort des liens du corps et, devenues libres, auraient une nouvelle vie de bonheur ou de peines, selon ((u'elles auraient été vertueuses ou non sur la terre. Les épicuriens soutenaient (|ue l'àme se formant avec le corps par une même combinaison
» Perse, Sat. lU, 53, 55.
' Séncquc, lettre Gl : ** Non qui jiissu.s încW ali({iii(I miser est, se<l qui invitus facit. "
d atomes, périssait avec lui par une même désagi'égation, et qu'ainsi la mort assurait un repos insensible, un sommeil éternel*. Les stoïciens pensaient à peu près comme les épicuriens : Post mortem nihil, ipsaque mors nihil, disaientils. Les [)ythagoriciens affirmaient que les âmes humaines ne différaient pas de celles des plantes ou des animaux, que par la mort elles émigraient dans un autre être vivant en voie de formation, pour revenir animer ultérieurement quelque autre homme à sa naissance.
L'esprit loyal et peu aventureux de l'École romaine ne lui permit pas d'adopter de dogme à ce sujet. Elle se gardait de rien affirmei- sur le sort futur de l'homme. Admettant le principe que rien dajis Vtmivers ne peut venir du néant et que rien ne peut y rentrer, elle pensait (jue la mort n'était qu'une évolution de notre être comme l'avait été la naissance', et qu'il ne nous est pas plus donné de savoir ce que nous avons été que de savoir ce que nous serons. Elle demeurait ainsi indécise entre la croyance à l'anéantissement complet de l'homme par suite de la formation de corps nouveaux pai* les éléments qui avaient constitué sa personnalité, croyance commune à Êpicure et au Poii:ique, et celle de la permanence de la partie sensible et pensante de notre être, avec la possession du sentiment de son identité, opinion que soutenaient les disciples de l'Académi'e.
Aussi, dans ce doute, pouvait-on voir les mêmes hommes tantôt se complaire dans des idées d'immortalité, qu'ils savaient être des rêves, tantôt vanter le bonheur de n'être
* LucnVc, De Heriim Natura, Hv. HI.
' Sôiiôqiie. Consol. à Marcia, lîl, 2l> sq. — Lettres 4, 24, (Î2 sq. — Ovide, 3/t'/., XV, ^JTm:
Nascique vocatur Iiuiporo csso aliiitl quani quoil fuit unto, inoriqiie Dosinere illuil idem.
plus^ Nous ne devons pas nous en étonner, car quoi ({ue nous disions, quoi que nous fassions, nous ne sommes pas aujourd'hui plus avancés qu'eux sur ce point. Le devenir, le to be or not to be d'Hamlet paraît être un problème que rhumanité doit toujours et vainement rouler dans son esprit.
Mais ce que l'École tenait à enseigner, ce dont elle voulait convaincre, c'est que dans Tune ou l'autre^ hypothèse on ne devait rien craindre de la mort. Scire mort sors prima viris^.
Pour la redouter, disait-elle, nous n'avons d'autre motif que la peur viigue de l'inconnu; nous ressemblons à des enfants qui reculent à l'entrée d'une chambre noire; nous n'avons qu'une vaine crainte. Et à quoi sert-il de trembler? La peur nous empècherait-elle de mourir? Évidemment non: Forti pavidoque cadendum est. Et c'est tout ce qu'il nous est donné de savoir: Hoc satis est dixisse Jovem,
Nous devons donc nous soumettre de bonne gi-àce à une loi universelle, et avoir confiance en la sagesse de la Nature^.
En conséquence, selon les stoïciens, il n'y a pas lieu de vouloir reculer ce dénouement inévitable de notre existence. Entre une longue vie et une coitrte, le nombre de jours est-il si considérable? Silonga an différât aetas? Et la vie d'ailleurs est-elle si agréable, que nous la devions préférer à la mort, que nous lui devions sacrifier notre honneur?
Ils allaient plus loin. Ils tiraient de la liberté le droit pour l'homme de mettre fin à ses jours. Puisque, disaient-ils, la
* Sénrque, lettres 38, 9i, 108. — Lettre 24 : " Mors nos aut coiisiimit aut einittit. " — lettre 71 : ^ Aut iii lueliorein emittitur vitam, liicidius tranquilliusque inter diviiia mansunis, aut certe sine ullo futurus incoinmodo suae naturac remiscebitur et revertetur in Totum. **
' S(5nèque, lettres 4, 24, 96, 71, etc. — Consol. à Marcia, 19: *'Nec potcst miser esse qui nullus est; " — 21 : " Ipse quidem aeternus meliorisque nunc status est. "
' Lucain, Pharaale, iX. Réponse de Caton à Libiënus.
♦ Sénèque, lettre 107. — De Vita beata, 5.
Nature Va créé libre de son sort, il peut volontairement chercher dans la mort un asile contre les coups du destin * . Cependant il y avait partage d'opinion à ce sujet. Quelquesuns prétendaient qu'en vertu du principe de soumission à la Nature, c'était un crime de se détruire, et qu'il fallait attendre l'heure assignée par elle. Mais que faites-vous, leur répondait-on, de la liberté de l'homme? Hoc qui dicit yion videt se libertatis viam cludere^.
Les partisans du suicide étaient toutefois unanimes à reconnaître qu'il ne devait pas être un acte de folie, et encore moins un acte de lâcheté, la fuite du combat^; il doit être, disaient-ils, un acte grave, mûri et dicté par la raison , sed proxima cogi.
Le vrai philosophe devait être, en effet, à leurs yeux un soldat-citoyen de l'univers que rien ne pouvait détourner de l'accomplissement du devoir, ni faire murmurer contre la destinée; il devait s'enorgueillir de sa valeur dans la lutte, considérer les épreuves comme l'occasion de se distinguer et, à moins de circonstances exceptionnelles, attendre avec une complète sérénité le terme que la Nature avait assigné à la vie^.
Sénèque, en effet, fait remarquer en maintes occasions que Caton ne mit fm à ses jours qu'après avoir fait preuve d'une indomptable ténacité dans la lutte tant qu'il fut possible de ne pas désespérer du succès, et qu'après avoir pris toutes les mesures nécessaires à la sécurité de ceux qui étaient sous ses ordres.
* Stm^quo, De Providentia, 2. — Lettre 70, etc. « Id., lollrc 70.
' Id., lettre 24 : *'Qiiidquid horum tractaveris, confirmabis animiim vel ad mortis vel ad vitac pationtiain : ad utrumque onim movendi ac firmandi sumus, et ne nimis amemus vitarn et ne niniis oderimus; etiain quum ratio snadct finirc:... vir fortis ac sapiens non fugere débet e viti, sed exire. »
♦ Jd., lettre 30.
Pline le Jeune, dans une de ses lettres, nous montre ce (jue pensait un sage romain à ce sujet :
"Je suis retenu à Rome, écrit-il*, par la longue et opi- '* niàtre maladie de Titus Ariston, pour lequel j'ai une " admiration et une amitié sans bornes...
" Il ne le cède à aucun philosophe en austérité, en bien- '' veillance, en justice et en force d'âme. Si vous étiez près " de lui, vous admireriez avec quelle patience il supporte la '' maladie, comment il triomphe de la douleur, comment il " résiste à la soif, avec quel courage il souffre, immobile et '' couvert, les plus cruels accès de la fièvre. Dernièrement " il me lit appeler avec quelques-uns de ses plus intimes " amis, et il nous pria de consulter ses médecins pour '' connaître la vérité sur son état et se résoudre à quitter *' la vie si la maladie était incurable ou à attendre avec " constance la guérison si elle n'était que longue et pénible. " Il devait, disait-il, aux prières de sa femme, aux larmes " de sa famille, aux vœux de ses amis de ne point trahir
leurs espérances par une mort volontaire, pourvu que ces
espérances ne fussent pas vaines.
'* Rien de plus noble à mon gré, rien de plus digne d'éloge
qu'un tel courage. Vous trouverez nombre de gens qui
courent à la mort poussés par un aveugle instinct; mais " il n'appartient qu'à une grande âme de peser la mort et la " vie et de se déterminer d'après la raison pour l'une ou " pour l'autre. "
Les épicuriens préconisaient le plaisir, l'absence de douleur et d'émotion, et par suite une sorte d'égoïsme auquel la logique conduisait. On comprend qu'on put espérer trouver
> Pline, Lettres, liv. I, 22,
dans leur école ce bonheur de la vie qui est le souhait naturel de riiomme. Les platoniciens promettaient aux hommes qui avaient cultivé la justice et la vertu une existence céleste dont jouiraient leurs âmes après la séparation du (!orps. Ce rêve séduisant paraissait devoir être une certitude à ceux qui suivaient les leçons de TAcadémie, et cette assurance leur permettait de goûter pour ainsi dire ici-bas paj* avance les satisfactions que leur réservait l'avenir.
Mais les stoïciens considéraient la recherche du plaisir connue la peste, et prêchaient la lutte, la fatigue, le travail ; ils n'offraient ainsi aucune jouissance palpable aux yeux du vulgaire.
D'autre part, indécis sur la destinée de l'homme, ils ne pouvaient lui présenter pour prix du courage dans les épreuves de la vie, pour récompense de son dévouement à ses semblables, pour compensation du sacrifice accompli, des promesses d'outre-tombe. Avec bon sens et loyauté ils mettaient la récompense de la vertu dans la satisfaction intime de la conscieyxce qu'éprouve toute àme bien née par l'accomplissement du devoir, par l'obéissance aux lois de la Nature, mens conscia sibi, " Dans le cœur de l'homme ver- "tueux s'étabht, disaient-ils*, un ineffable contentement qui "demeure inébranlable et toujours égal; avec lui pénètrent " la paix, l'harmonie, et ensemble la force et la douceur. " '* Mais, ajoutaient-ils, ce contentement intérieur qui naît de " la vertu, pour être complet, ne doit pas avoir été le mobile " rie nos actions. Llwmme ne doit recherclier et aimer la '' vertu que pour elle-même, sans aucun calcul prémédité. "
Écoutons-les: "Voilà* comment il faut agir avec un "ennemi, un allié ou un concitoyen. Pourquoi? Parce que
* St'nèque, De Vita heata, '^.
Id., lettre iH.
" c'est la Justice qui Tordonne, et la Justice veut qu'on "pratique Téquilé pour elle-même, sans y être forcé par la " crainte ou invité par les récompenses. On ne peut pas se " dire vraiment juste quand on aime ou recherche dans la "justice autre chose qu'elle-même."
N'est-ce pas vrai? Peut-on douter que l'homme qui, sans calculer, sans hésiter, vole, au péril de sa vie, au secours de son semblable, soit plus digne d'estime et doive avoir un plus pur et plus profond contentement intérieur, que celui qui aurait accompU un pareil acte dans le but, certainement honorable et légitime, d'êti'e décoré par l'État ou glorifié par l'opinion publique?
Mais cette satisfaction de la conscience, qu'elle soit plus ou moins complète, qu'elle ait été ou non le mobile de notre action, n'est-elle pas une suffisante récompense de l'accomplissement du devoir? En tout cas, qu'on nous le dise, y a-t-il autre chose de certain?
Est-ce folie, ce sentiment de vénération pour le sacrifice et l'abnégation de soi-même, qui est si profondément gravé dans le cœur de l'homme? Est-ce chimère, ce sentiment unanime d'indifférence ou de mépris qui s'attache au contraire aux actions dictées par l'intérêt? Justice et Devoir, êtes-vous de vaines idoles qui devez aller rejoindre les vieilles superstitions de l'esprit humain? Vos adorateurs sortent-ils de vos autels invisibles sans satisfaction et sans encouragement? Est- il si évident qu'on doive traiter de chimérique ce contentement intérieur de l'àme, mens conscia sihiy que l'on conquiert par l'accomplissement du devoir, par le respect de la justice, au prix souvent de privations et de souffrances cruelles? Non certainement, non. On pourrait entendre beaucoup d'hommes parvenus au faite de la fortune et des honneurs, qui demanderaient volontiers
à faire réchange de leurs biens si palpables contre les cliimères de la conscience. A ceux-là, Perse a dit :
Virtutcnx videant intabescanique relicta * !
Faut-il croire que Brutus, au soir de la bataille de Philippes, en appuyant sur sa poitrine la pointe de son épée, se soit écrié : " Vertu, tu n'es donc qu'un vain mot! J'avais " cru en ta puissance, et tu n'es, toi aussi, que l'esclave du *' Destin^. " Nous ne le pensons pas. La mort du grand patriote a été entourée d'une foule de légendes; et sans doute, dans l'intérêt d'Auguste, pour justifier et encourager les défections, on s'est plu à montrer Brutus lui-même abjurant le stoïcisme et confessant qu'il eût mieux valu pour lui avoir suivi les doctrines d'Épicure'. Celte pensée amère, désolante, n'a pas dû être la sienne. Cette âme exaltée, faussée par la tension ou l'effort continu, le ténor, eût plutôt exagéré en style déclamatoire les sentiments de l'École.
Mais l'histoire eût-elle dit vrai, le découragement eût-il troublé à ses derniers moments les convictions de Brutus, il est une chose remarquable, consolante : c'est que partisans et adversaires, vainqueurs et vaincus ne tinrent aucun compte du résultat de la lutte et jugèrent mieux de la vertu et de l'homme. Sa mémoire demeura vénérée chez les amis de la liberté. Malgré l'inutilité de ses efforts, malgré sa défaite, on le proposa pour modèle aux générations futures, et son nom seul fit longtemps trembler les Césars tout puissants.
* Perse, Sat, HI, V, 38.
w; î^pyov y,^xouV au ô* ap'eSo'jXeue; rix^i' ' I^ TXr,(i<i)v àpET^ n'est évidemment que revépyeta des stoïciens, et le déclarer un vain mot, cVtait nécessairement glorifier 1 arapa^fa des épicuriens.
''Dans ces grands principes, dit M. E. Havet*, qui le *• prennent de si haut avec ce qui épouvante les hommes, " avec l'abjection, le dénûment ou la mort, il y a quelque " chose de tout à fiiit sérieux et de simplement vrai : c'est " qu'aucun mal ni aucune menace ne feront fléchir certaines ** âmes jusqu'à leur faire trahir leur devoir et leur dignité. "
C'est à cette école que s'était formée cette cohorte nombreuse de citoyens illustres, tels que Thraséas, Helvidius Priscus, Lucain, Montanus et tant d'autres dont l'histoire honore la mémoire.