‹ Etudes sur la vie de SénèqueChapitre 3 sur 50 · SÉNÈQUE · texte numérisé non relu

SÉNÈQUE

Parmi les maîtres de l'École romaine, Sénèque fut un des plus célèbres.

Il n'a cependant pas eu la prétention d'être un novateur ni un réformateur. Il prend soin au contraire de mettre toutes ses maximes, toutes ses doctrines sous l'autorité de noms respectés ; il ne veut que la gloire d'être un éminent propagateur d'idées émises par de plus profonds penseurs que lui.

" Quand, dit-iP, j'entendais Attale tonner conti^e les vices, " je l'admirais comme un être placé au-dessus de la faiblesse humaine. Lorsqu'il faisait l'éloge de la pauvreté, lorsqu'il montrait que tout ce qui est hors des bornes du besoin " naturel est un fardeau inutile, j'aurais voulu sortir pauvre de ses leçons. C'est à lui que je dois d'avoir renoncé aux huîtres et aux champignons; c'est de lui que j'ai appris à m'abstenir de parfums, à ne pas boire de vin et à éviter

1 L Christianisme et ses origines, t. II, ch. 14. « Lettre 108.

" linéiques autres habitudes qui me sont revenues. " Et parlant de Sextius le père, il s'écrie ' : " Quel philosophe ! " et, quoiqu'il se défendît de l'être, quel stoïcien ! En quelque '' situation d'esprit que je me trouve, lorsque je le lis, je " me sens prêt à supporter bravement tous les coups de la " fortune et mûme à les défier. "

C'est parmi les disciples des Sextius que Sénèque aurait voulu modestement se placer. Mais cette école, d'un cai'actùre tout romain, Sextiorum nova et romani roboris secta, était alors à peu près éteinte, ainsi qu'il nous l'apprend luimême 2 : Quum magno impelu coepisset exstincta est, nous dit-il.

Malgré l'exemple que donna Cicéron, il avait semblé, longtemps encore après lui, qu'on ne pouvait guère employer la langue latine à la science des idées; on ne parlait généralement de philosophie (lue dans la langue de Platon et de Glnysippe; aussi le public désignait-il les philosophes sous le nom de yrecs^. Les Sextius partagèrent Topinion commune; et, tout en fondant une école qui entendait être romaine, ils se crurent obligés d'enseigner en grec; Sextium graecis verbis, romanis moribus jMlosophanlem, nous dit en effet Sénèque*. Ce fut une des principales causes de leur insuccès.

Tandis qu'autour de lui on ne philosophait qu'en grec*, Sénèque entreprit de remettre en honneur l'idée des Sextius, de faire revivre l'École romaine, en exposant sa doctrine dans la langue des Tusculanes.

L'entreprise offrait des difficultés^; mais elle répondait

» iMire 6i.

« Quest. nat., VII, 3î2.

' Perso, Sat. V, 189 : " Et centum graecos curto centussc licelur. **

♦ Quest. nat., VII, 32.

* Ainsi Coriiutus, le maître et rami de Perse, au lieu d'un De Natura Deorum, avait écrit un JUp^t xr,; tûv Oeûv fu<Tsii>c.

^ " (Quanta verborum nobis [)aupei-tas î '' Lettre 58.

aux exigences de la situation que créait le développeiuent de Tinstruction en Occident*. Sénèque réussit, et devint ainsi le maître le plus écouté* en Italie, dans les Gaules, en Espagne et en Africiue.

Sénùque avait un génie qui lui permit' de se distinguer dans toutes les branches des sciences pliilosophiques. Mais nous l'avons dit, c'était plutôt la faculté de discerner la vérité ou la probabilité, de l'assiiniler et de la vulgariser par une exposition nette et élégante, qui formait le caractère particulier de son génie.

Homme politique, administrateur, législateur, il devait naturellement se piHÎoccuper avant tout du but praticpie que poursuivait rÉcole. Aussi le philosophe, à son avis, devait être moins le savant absorbé par les recherches transcendantales que le médecin de l'àme. 11 revient nombre de fois sur cette pensée. "Le malade, dit-iH, ne demande pas au "médecin de bien parler, mais de le guérir; philosophe, ''telle est aussi voire mission. " Il écrit ailleui^s* : "Couché "dans le même hôpital que vous, Lucilius, je n'ai pas la "prétention d'rtre médecin; je m'entretiens avec vous de "nos souffrances mutuelles, et je me borne à vous com- " muniquer les recettes dont je me sei-s. " Tous ses traités,

* Tacit»^, Ann., XI, !2i : ^' IVvoiis-iious rcjîivtlor d'avoir pris à l'Flspa^iu' st»s Balbus, â la Gaule Narlniiniaiso tant «rhoiiiiiios non moins illustres?... Drjâ par ïdA nio'urSf le» arts, l(>s alliancos de fannllef les Gaulois se confondent avec nous. '*

Juvênal, Sat,\\\\m:

Sed Quitaber unde Stoïcns antiqui praosertiin aetate Mi'telli?

Nu ne tôt us (iraiait noMlraMiiHC habet (»rbis Athenas. Gallia eansidicos doeuit t'aeunda Itritannos; De rondiieendo loquitnr jani rhetore Thule.

• Quintilicn, In8t. Or., X, i. — Suéton»', Caligitla, W. — Sénèque, lettre î)l. — Tei-tullien, Ih Atùmii, iU. — Saint Jérôme, Cat. 13.

' FMine (Hist. nat., XIV, r>) dit de lui : " l'rinceps eruditionis. "

♦ I-ettre 75.

» Lettre '27.

toutes ses lettres ne sont que des sermons, des conciones, des exhortations à la pratique du bien.

Mais nul ne porte dans Tétude de nos devoirs une pénétration plus rare; nul mieux que lui ne stigmatise les mauvaises passions, la colère, la cruauté, Tingratitude, l'avarice; nul ne sait mieux faire sentir la vanité et les dangers des grandes richesses, du luxe et des plaisirs*. Comme il fait apprécier Tineffable satisfaction que cause la générosité*! comme il sait persuader d'être bon et bienveillant, non seulement pour ses amis, mais pour tous les hommes, même pour ses ennemis^! 11 nous dispose à les secourir d'une main obligeante*, à traiter les méchants comme des malades^. — Il montre la folie de l'orgueil; il nous rappelle que tous les hommes sont égaux, qu'ils sont tous soumis aux mêmes lois de la Nature^, qu'il n'y a pas d'esclave qui n'ait eu de roi parmi ses ancêtres, et qu'îk n'y a pas de roi qui ne descende d'esclave''. — Et aussi conime il éveille en nous le sentiment de la liberté et de la dignité * ! Comme il sait exalter le courage! Sans suivre ceux des stoïciens qui allaient jusqu'à prétendre que le sage pouvait, s'il le voulait, être insensible à la douleur, il nous montre que Ton peut et (|ue l'on doit se raidir contre la souffrance*. Enfin, comme avec lui on reconnaît que les espérances d'un autre monde ne sont point indispensables pour nous engager au bien, quand en celui-ci on trouve une si vive et si pure joie dans ce contentement intérieur qui naît en soi-môme,

• De Viia heata. — lettre 17.

• De Beneficiia, passiin.

• Lettre 95. — De Vita heata .

• De Viia heata, — De Otio, 38.

» De Ira, 6.

• Lettre 47, 7 Lettre 4i.

• Lettre 44.

• De Providentia. — Lettres 78, 71, 107.

demeure constant, et s'accroît et se fortifie jusqu'au bout de notre carrière * !

Aussi, quand on a lu Sénèque, on marque d'un signet nombre de pages pour les relire ; et beaucoup de lecteurs ont pu dire en fermant le livre, comme Montesquieu après avoir entendu jouer Y Ésope à la cour, de Boursault : " Je fus " si pénétré du désir d'être plus honnête homme, que je ne " sache pas avoir formé une résolution plus forte. "

Rien ne nous étonne moins que d'entendre Montaigne nous dire : " Quant à mon autre leçon qui mesle un peu plus " de fruict au plaisir, par où j'aprens à ranger mes opinions " et conditions : les livres qui me servent, c'est Plutarque '' depuis qu'il est françois, et Seneque*. "

C'est pourquoi ses écrits servirent de guide, de code dans les écoles et de sujet de méditations aux hommes des provinces de langue latine ; ils soutinrent le courage de bien des cœurs durant les guerres et les bouleversements politiques qui amenèrent la chute de l'empire romain et qui troublèrent si fort la vie durant plusieurs siècles.

En se développant hors du milieu sémitique où il avait pris naissance, le christianisme ne pouvait songer à voir les nouveaux disciples renoncer aux idées de la civiUsation grécoromaine, pour adopter les manières de penser et de sentir des exorcistes ou voyants d'Israël. Ceux-ci eurent vite perdu toute influence dans les hétairies, et furent supplantés par des gréco-asiatiques et des gréco-égyptiens qui imprimèrent une nouvelle direction à la secte chrétienne, direction en harmonie avec les mœurs des populations extra-palestiniennes.

i Lettre 98.

* Essais, liv. II, cli. 10. Et notre grand penseur ajoute plus loin : ** Leur instruction est do la crème de la philosophie, et présentée d'une simple façon et pertinente. "

JJ

Aussi fut-il difficile à un moment donné de distinguer, en dehors de la croyance au Christ, en quoi les sentiments d'un chrétien différaient de ceux d'un païen. " Dans l'agonie d'une "société prête à passer, l'assimilation de langage, d'idées "et de mœurs était presque complète entre les hommes *' supérieurs des deux religions, dit Chateaubriand; mômes " principes de morale, mêmes expressions de salut, de grâce ''divine; mêmes invocations au Dieu unique, étemel, au " Dieu Sauveur. Quand on lit Synésius et Marinus, Fulgence " et Damasius, et les autres écrivains rehgieux et moraux de

cette époque, on aurait peine à déterminer la croyance à

laquelle ils appartiennent, si les uns ne s'appuyaient de ''Y autorité homérique j les autres de V autorité biblique^. "

Cependant les docteurs de l'Kglise eurent l'ambition de revendiquer comme puisées uniquement dans les livres mosaïques ou dans l'enseignement des apôtres les idées de fraternité, de charité et la plupart des vérités. morales que professèrent avant eux les écoles philosophiques, ainsi que l'ont si bien établi MM. E. Havet et Ch. AubertuL " Les philo " sophes, dit-on, écrit TertuUien*, enseignent comme nous, " font profession comme nous d'innocence, de justice, de pa- " tience, de sobriété, de chasteté... Quel est le poète, quel est " le sophiste qui n'ait puisé dans les prophètes? C'est dans ces " sources sacrées (|ue les philosophes ont essayé d'éteindre " leur soif; c'est pour cela qu'on les compare aux chrétiens. "

En vertu de ce piincipe, on affirma sans hésiter que Sénèque avait été catéchisé par Paul à Rome, et que (juoique n'ayant pas reçu le baptême, il n'en était pas moins devenu chrétien. On alla plus loin. De dévots faussaires imaginèrent et publièrent un certahi nombre de lettres

* Cli:«lonubriaiid, Ktude^ historiques, ii* étude, 4« partie. - Apoloffétique, 47.

CIIAP. I. — LE PAUTI STOÏCIEN. 30

qu'ils prétendirent avoir été échangées entre Tapôtre et son frère^ le philosophe. Au lieu de dire* : " Sénèque, à qui les nôtres ont tant emprunté, " Tertullien' dit : "Sénèque, qui est des nôtres. " A l'exemple du docteur carthaginois, saint Jérôme* met le stoïque romain au nombre des saints et des écrivains sacrés, et saint Augustin^, à son tour, reconnaît pour authentique la correspondance de Sénèque et de Paul; il en fait deux intimes amis.

. En conséquence, Sénèque fut au moyen âge considéré en Occident comme un des docteur^ de l'Église, on pourrait môme dire comme le plus important d'entre eux. Ceux, en effet, qui dans le clergé s'occupaient d'études, ne lisaient pas saint Bazile ou saint Jean, la Bouche d'or de l'Église grecque, dont ils ne connaissaient point la langue, mais ils ne lisaient guère davantage les docteurs latins; c'étaient les œuvres du philosophe qu'ils avaient sur leur table, qu'ils mériitaient, commentaient; car ils y trouvaient mieux que dans les homélies les enseignements d'une morale simple, naturelle, pratique, humaine. Pour les mettre à la portée du plus grand nombre, on avait fait des résumés ou des extraits de ses traités, des recueils de ses maximes.

Au xvi« siècle encore les prédicateurs français en chaire faisaient appel à l'autorité de Sénèque, ne citaient que lui et Cicéron. De Jérôme, Augustin, Cyprien ou TwtuUien, il n'en était point question avant que les grands orateurs du xvii« siècle ne les missent en honneur.

* Lettre i : " Bene te valcre, frater, cupio. "

' M. E. Hnvct, Le Christianisme et ses origines, t. H, p. 203. *

* De Anima, [[). — Cependant Tortiillicn {Apologétique, 50) consent à placer Sén(V|U(' au ning (1<^ écrivains profanes. ** Plusieurs de vos philosophes, éitril^ ont '' écrit des traités pour engager à souffrir la douleur et la mort, comme Cicéron "dans SOS Tusculanes, Sénèque, Diogène, Pyrrhon, Callinicus; mais les exem- *' pies des chrétiens sont plus éloquents que tous les ouvrages Aeis, philosophes, "

* Cat. Script, eccl., ch. XHI.

* De Civitate Dei, liv. VI, cap. iO.

La philosophie de Sénèque était ainsi devenue la philosophie catholique, orthodoxe.

Aussi la critique eut beau démontrer que la foi la plus naïve ne saurait admettre Tauthenticité des relations entre Sénèque et saint Paul, des esprits éminents, à la suite de M. de Maistre^ ont persisté à considérer le philosophe comme le disciple plus ou moins direct de Tapôtre*.

Nous croyons que nos neveux feront comme nous et nos aïeux, qu'ils liront avec intérêt Cicéron et Sénèque, tandis que dormiront dans la poussière et Toubli nombre d'ouvrages célèbres de philosophie transcendantale.

Certes nous applaudissons aux nobles efforts de tout esprit généreux qui tente de s'élever dans les hauteurs de l'absolu,

UnrJe rcfert nobis oicior quid posslt oriri, Quid nequeat ; finita potestas denique quoique Quanani sit rationc, atque alte terminus haercns*.

Mais quoiqu'elle puisse se glorifier de penseurs qui honorent l'humanité, la philosophie n'a pas encore eu son Copernic ni son Newton. Ceux donc à qui les nécessités de la vie ne permettent pas de se livrer aux spéculations philosophiques, aimeront mieux marcher en compagnie de Sénèque, munis du simple bdton de pèlerin, que de tenter

* Soirées de Saint-Pôtenthourg, 0.

* M. Ch. Aubcrtin a déniiitivcinent rlos toute discussion à ce sujet; il a prouvé qu'il était matérielloinoiU impossible que Sénèque ait pu connaître les doctrines pauliniennes, et il a montré quelle profonde dilTérence séparait les idées fondamentales du philosophe romain de celles de l'apôtre des Gentils. (Sénèque et Saint Paul.)

* LucnVe, De Rerum Natura^ chant I, 7G et suiv. :

Il revient en vainqueur ensei(^nant aux humains Qu'il est dans l'univei-s des principes certains, Comment tout naît, tout meurt, comment à chaque chose Telle force préside et telle loi s'impose.

(Traduction de M. C. Martha, Le Poème de Lucrèce.)

de prendre avec Kant leur essor vei*s Tinfini, en s'altachant des ailes qui pourraient être celles d'Icare.

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