LES MANŒUVRES NAUTIQUES D'ANICETUS
Quelle que soit l'invraisemblance de ce récit, admettons cependant qu' Agrippine ait été assez irréfléchie, assez naïve pour monter sur la trirème; et poui^suivons notre examen. Nous allons continuer à vo^r que les menteurs ou faiseurs de légendes s'empêtrent toujours dans leurs propres filets.
Que se passa-t-il à bord du navire d'Anicetus, une fois Agrippine embarquée?
Suétone se borne à faire connaître le dénouement. " Quand " Néron, dit-il, eut appris que tout avait trompé son attente " et que sa mère s'était sauvée à la nage, il demeura interdit. "
Dion, de son côté, se montre d'une précision tout aussi énigmatique. '' Agrippine, dit-il, tomba dans l'eau, mais elle "ne se noya pas; quoique gorgée de vins, elle parvint à se " sauver malgré les ténèbres, malgré les effoi-ts des matelots " qui, croyant la frapper, assommèrent de leurs rames " Aceronia Paula, sa suivante. "
* Pétjx)ne, Satyricofif 107 : " Quum omnis vwtor nihil prius quaerat quam ciijus se diligoiitiae ofe<!at. "
* Tacite nous laisse claii-emont entendre {Ann., XIV, 7) qu'Anicetus commandait la trirème. Dion le dit expn»ssément.
3 " Mutuis odiis iuvisus, " dit Tacite. {Ann., XIV, 3.)
204 SÉNÈQUE ET LA MORT d'AGRIPPINE.
Ces deux auteurs donnent à entendre que le stratagème a réussi, que le navire s'est entr'ouvert, qu'Agrippine a été précipitée à la mer, mais que, grâce à sa vigueur et à son adresse à la nage, elle a pu contre toute attente aboi-der au rivage. Ils évitent par leur silence toute appréciation, toute critique des circonstances qui ont accompagné la catastrophe; mais par cela même ils la laissent tout à fait incompréhensible et par suite des plus problématiques. Ces historiens font ici comme ces prévenus de cour d'assises qui se taisent, refusent des explication»* de peur de se compromettre davantage ; ils mettent les jurés dans un certain embarras, mais laissent voir en même temps qu'une entrée dans les détails nuirait à leurs affirmations.
Écoutons Tacite maintenant; c'est le seul auteur qui ait eu la témérité de vouloir raconter les péripéties du drame.
"Le navire, dit-il *, avait fait peu de chemin. Agrippine "n'avait auprès d'elle que deux personnes de sa suite, " Crepereius Gallus et Aceronia. Le premier se tenait près " des gouvernails, Imud procul gubernaculis. La suivante, " appuyée sur les pieds de sa maîtresse, qui s'était étendue " sur le lit, lui rappelait sa joie, le repentir de son fils et le "crédit qu'elle avait recouvré. Tout à coup, à un signal " donné, le plafond de la chambre, tectum loci, tombe sous " une charge de plomb. Crepereius est écrasé; Agrippine et " Aceronia furent protégées par les dossiers du lit qui résis- " tèrent au choc. Mais le navire ne pouvait s'entr*ouvrir ; "dans le trouble général, les hommes du complot étaient "gênés par les autres matelots. On ordonna alors aux "rameurs de peser tout d'un côté et de faire chavirer le "navire. Cet ordre imprévu est encore mal exécuté; les
* Ann., XI V, 5.
CHAP. III. — LA MORT d'AGRIPPINE. 205
" efforts en sens opposé se neutralisent et le navire chavire
" doucement. Aceronia crie alors imprudemment qu'elle est
'' la mère du prince et qu'on la sauve ; elle est tuée à coups
"de rames, de gaffes et d'autres instruments de bord.
" Agrippine gardait le silence et n'attira pas l'attention ; elle
"reçut toutefois une blessure à l'épaule; mais ayant pu
"nager à la rencontre de barques qui passaient, elle fut
" portée au lac Lucrin, et de là elle gagna sa résidence. "
Est-ce un historien qui nous parle sérieusement? ou n'est-ce
pas Sosie qui nous raconte la victoire d'Amphitryon, voulant
parler
Et d'estoc et de taille Comme un oculaire témoin?
Reprenons une à une chacune des parties de ce récit.
Voyons d'abord le tableau de la cabine. L'historien dit locus, le lieu, l'endroit; il nous montre ainsi qu'il n'emprunte pas sa relation à des documents provenant de marins, de gens qui étaient sur la trirème; au lieu de locus, il aurait écrit diaeta ou caméra; de plus, il nous laisse voir qu'il ignorait le nom des parties d'un navire connues de tous ceux qui avaient vu un port de mer. Dans les navires de haut bord, des cabines situées dans une sorte de dunette ou rouf élevé à l'arrière, sur le pont, étaient réservées aux personnages de distinction, tandis que les passagers ordinaires se logeaient sur le tillac, s'enveloppant dans leurs manteaux ou couvertures pour dormir et s'abriter comme ils pouvaient ^ Supposons donc Agrippine dans l'une de ces diaetae; elle est couchée sur un lit; Aceronia est à ses pieds.
» Pétrone, Satyricon, 400.
2(K> SÉNKQUE ET LA MORT D'AORIPPINE.
Gallus est pies des gouvernails, ajoute Tauteur : hatid proctil guberyiaculis. Il semble parler encore ici de choses qu'il ne connaît pas. Les gouvernails, au nombre de deux, tenus chacun par un timonier, se manœuvraient en dehors du rouf. Gallus pouvait être près du gouvernail de tribord ou de celui de bâbord; mais dire qu'il était près des gouvernails, cela n'a pas de sens, du moins de sens précis, ainsi que rhistorien voudrait le donner à entendre.
Passons maintenant aux manœuvres du triérarque :
Première marioeuvre, — A peine avait-on quitté Baies, qu'à un signal donné s'écroule le plafond de la cabine, tectum loci. Voilà une machination dont Tacite ne nous avait pas pi'évenus. Mais Anicetus comptait évidemment sur sa réussite, et par suite son fameux système de dislocation de navire ne paraît plus avoir été la partie essentielle, infaillible du programme, mais un accessoire. Nous allons de surprise en surprise. Gallus est écrasé, tandis qu'Agrippine ni Aceronia ne reçoivent la moindre égratignure!
Et voilà la première manœuvre d'Anicetus complètement manquée.
Ce qui achève de démontrer (jue nous n'avons ici qu'un tableau de fantaisie, c'est la prétention qu'a Fauteur de nous faire connaître le sujet rie la conversation tenue entre Agrippine et Aceronia. Gallus est tué, Aceronia aussi; Agrippine n'échappe pas pour longtemps. Qui a jamais pu connaître ce que la servante aurait pu dire à sa maîtresse?
Deuxième manœuvre, — Il semble que cet événement ne pouvait demeurer sans conséquence sur la conduite d'Agiûppino ni sur celle du triérarque. Que firent l'un et l'autre?
En j)résence de la mort de Gallus et du danger qu'elles ont couru, (pie font Agri{)pine et sa suivante? Se réfugient* elles sur le pont? Que disent-elles? Appellent-elles à leur
CH'AP. iri. — LA MORT d'agrippixe. 207
secours? Que font les gens d'Agrippine? Ne vont-ils pas à son aide?
Pétrone^ nous apprend qu'une riche passagère ne manquait pas d'embarquer avec elle un certain nombre de serviteurs. Dans le tableau qu'il nous fait d'une bagarre à bord, les gens de la dame prennent sans hésiter parti pour leur maîtresse; les hommes retroussent leurs manches et se disposent à jouer des poings, tandis que les femmes les animent par leurs cris. Plus tard, une tempête survient, et les fidèles esclaves ne songent qu'au salut de leur maîtresse; ils s'emparent de la chaloupe qui suivait le navire, retenue par une corde attachée à l'arrière; ils l'y font descendre, et la sauvent ainsi d'une mort presque certaine.
Que font les seniteurs d'Agrippine? C'est sans doute pour réponrlre par avance à une question si naturelle que l'auteur a pris soin de nous avertir qu'elle n'avait avec elle que deux personnes, Gallus et Aceronia. Mais comment admettre que cette femme orgueilleuse, qui tenait tant à avoir une garde pour escorte, qui avait des marins à sa solde, qui était si méfiante et qui avait le droit de l'être, se serait embarquée sans une suite nombreuse et dévouée? Que serait devenu le personnel d'esclaves et d'aifranchis qui avaient porté ou accompagné sa litière au palais de son fils? Cette situation d'Agrippine à bord, sans aucune suite avec elle, est une chose absolument contraire aux habitudes de l'aristocratie romaine.
De son côté, que fait le navarque? Va-t-il faire tuer par quelqu'un de sa chiourme Aceronia et cette Agrippine qu'il hait, et déclarer qu'elles avaient été victimes du même accident que Gallus? Non. Il n'y songe pas; il ne fait aucune
* Satyricon, 105.
attention aux passagères; son esprit est absorbé par le soin de faire disloquer son navire.
C'est ici que nous attendions l'auteur. Nous comptions bien apprendre quelque chose de la fameuse invention, siivoir si l'avant du navire allait brusquement se détacher de l'arrière, si une vaste ouverture allait faire entrer Teau dans ses flancs et le faire sombrer, ou si une partie de la muraille allait s'abattre en tabatière et se relever. Mais, ô série de fatalités! le merveilleux système n'a pas marché du tout, parait-il. L'auteur cependant persiste à le déclarer parfait et affirme (ju'Anicetus est seul cause de Tinsuccès. Il a perdu la tète; ses dispositions ont été mal prises; au lieu de mettre chaque matelot à son poste, il a laissé le désordre se propager; et il s'est vu ainsi obligé de renoncer à faire sombrer sa trirème. Quant à nous, nous sommes pei'suadé que c'est moins Anicetus que Thistorien qui a perdu la tète; c'est lui qui a renoncé à faire jouer un mécanisme dont il n'avait pas une conception bien nette.
Mais, pour ce motif ou pour tout autre, voilà une seconde manœuvre également manquée.
Troisième manœuvre, — Que fait alors le triérarque? 11 ordonne à son é<juipiige do se porter tout d'un bord pour faire chavirer la tiirème. Et voilà que cet ordre n'est pas mieux exécuté que les autres; les efforts opposés des matelots se contraiient. Cependant le navire finit enfin par se coucher sur le flanc, lentement il est vrai, mais il est chaviré!
11 valait donc bien la peine de faire de si ingénieuses coml»inaisons qui n'ont pu réussir, tandis que par une manœuvre si sim{)le, ([ui ne demandait aucun préparatif voilà Agrippine à l'eau. C'était humiliant pour un navarque de n'y avoii* pas songé.
Cependant cotte manœuvre, (pii semble si naturelle et si
facile aux yeux de rhistorien, a -t- elle été possible? C'est là encore, croyons-nous, une conception étrangère à Fart nautique.
Si les rames continuent à appuyer sur Teau'd'un côté ou à faire levier de Tautre, le navire ne pouvait recevoir qu'une bien faible inclinaison. Il eût donc fallu, avant tout, faire rentrer les avirons.
Quand on songe qu'au xvi« et au xvii* siècle, il fallait six hommes à chaque aviron d'une galère, on a peine à comprendre qu'un thranite ait pu manier son aviron à lui tout seul; c'est ce qui cependant paraît établi aujourd'hui; il est vrai que nous nous demandons aussi comment nos aïeux ont pu se mouvoir sans gène sous leurs épaisses armures et brandir à leur aise leurs pesantes lances. Quelle que fût cependant la force de l'homme d'une chiourme antique, quelle que fût son habileté, pouvait-il retirer par le trou .ou lunette de la muraille d'une trirème, columbarium, o^ôaXjxs;, sa lourde rame*, longue de dix à quatorze mètres, c'est à dire dépassant de deux fois environ la largeur du navire? Il est pi-obable qu'on ne rentrait pas les rames des trirèmes. Quand le vent permettait de suspendre leur jeu, on les levait simplement hors de Teau. C'est ce qu'on appelait àvaçspsîv Ta; xwra; chez les Grecs et obvertere remos chez les Romains. Cette manœuvre se faisait assez facilement, grâce à un poids de plomb qui chargeait la poignée. Même dans l'arrivée au port, on ne voit pas qu'il soit ordinairement question de la rentrée des rames ^. On se bornait à les attacher aux tolets, scalmi, pour éviter qu'elles ne fussent endommagées par les mouvements que les flots auraient pu leur imprimer 3.
» Enéide, V, iii :
Prima pai*ps ineunt gravibus certamina remis.
• /d., VI, 1-ô;900.
• Slacc {Thébaide, V) nous montre en diverses circonstances la levée des
"210 SKNKQUE ET LA MORT d'AGRIPPINE.
C'est ce qui explique comment Énée échappe à la poursuite de Polypheme * i)iir la promptitude de la mise en jeu de ses rames; c'est ce qui explique diverses manœuvres des flottes grecques que rapporte Thucydide. Nous n'entendons cependant pas dire que nous considérons la rentrée des l'amas comme une chose impraticable*; nous disons que ce devait être une opération difficile à hord d'une trirème et qui, pour être effectuée, demandait du temps.
En admettant qu'Anicetus ait pu se débarrasser d'un obstacle qui rendait impossible le diavirement de son navire, il resterait encore à savoir si, même en ce cas, une partie de l'équipage, la plus grande partie si Ton veut, aurait pu, en se portant tout d'un bord, faire chavirer la triivme.
ramos; et à l'arrivro du navire l'Argo à I^innos les cinquante héros qui sont i bord se bornent à amarrer leurs aviroiu«, et sautent à terre. Quinquaginta illi, trabibus d(> more revinctis, Ëminus abnipto quatiunt nova littora saltu.
C'est ce que confirme une ancienne frescpH» d«»couverte au palais Varnèse. Elle représentait une trinôme désarmée et attacht^e au rivage; on voit que les rames n'avaient jkis été rentrées. (A. llich., Dict, des Ant. rom. et grecques.)
« Enéide, III, (i<)7 ut W>8 :
Tacitique incidere funem :
Verrimus et proni certantibus aequora remis.
• Nous trouvons, en effet, un exemple <le cette man(cuvre au XI» livre des Métamorphoses. Ovide, qui connaissait bien la marine, nous fait dans son délicieux conte de Céyx et .Vlcyone un t'tbleau plein de vérité du départ, des premières heun*s de navigation et du naufrngc de son héros. — A la sortie du port le vent devient favonible; on établit la voilure et on lève alors les rames :
Obvertit lateri pendentes navita remos, •
Cornuaque in summa locat arbore...
Survient la tempête; on amène les vergues, on serre la voilure; et, le danger grandissant, on rentre les avirons pour fermer les lunettes de la muraille, par où l*eau envahirait le navire :
" Ardua jamdudum demitte cornua " rector
Clamât, et "antennis totum subnectite vélum.'*
Sponti* tamen properant alii subducere remos,
Pars munire latus, pars ventis vêla negare.
Ainsi il faut un danger imminent pour décider la difQcile rentrée des rames; et notons que cette uïanœuvre s'opère ici sur im navire de petite grandeur.
A rencontre, on doit remarquer que dans la peinture des tempêtes et des manoMivres nautiques du II* et du V«» livre de VÉnéide, Virgile ne parle pas de la rentrée des avirons; au contraire, ils restent exposés à la fureur des vagues • qui les brisent.
La plupart des navires anciens, en effet, avaient leurs varangues, membra ratis, àf/oCXta, plates ou allongées, et par suite leurs carènes ou ventres, yarcpa, carinae, se trouvaient larges et arrondies. Cette forme de construction, nécessitée par les fréquents halages sur les grèves, leur donnait une grande stabilité sur Teau.
Autre question. Cet ordre donné aux matelots devait être évidemment à leurs yeux Tordre de se noyer. On répondra que la discipline ne leur eût pas permis de refuser l'obéissance, car ils avaient à redouter la mort, ou tout au moins d'avoir le poignet coupé. Nous ne méconnaissons pas la rigueur de la discipline romaine; mais nous doutons fort qu'en pareil cas le triérarque eût été obéi de ses officiers et de ses marins.
Sous bénéfice des objections que soulève cette nouvelle manœuvre attribuée à Anicetus, supposons qu'aussi étonné que satisfait, il ait enfin vu son navire chaviré.
Que devient cette trirème? Reste-t-elle sur l'eau comme une épave? Coule-t-elle à fond? Nous n'avons pas un mot à ce sujet. Que font les gabiers et les hommes de la chiourme? Pour éviter la mort, cherchent-ils à gagner la terre à la nage? Restent-ils accrochés à la coque? Nous n'en savons rien; et c'est une question fort accessoire du reste.
Le commandant nous intéresse davantage. Que fait-il? S*occupe-t-il du soin de ne pas laisser échapper Agrippine cette fois? Pas plus que lors de l'écroulement du plafond, on ne le voit prendre la moindre mesure pour assurer l'accomplissement de sa triste mission, pour assouvir sa haine contre lauguste passagère, et éviter le châtiment réservé à son incapacité ou à sa trahison. Est-ce bien la conduite d'un capitaine réputé si habile et dévoué à son maître jusqu'au crime?
21 '2 SKNÈQUE ET L\ MORT D'AORIPPINE.
D'autre part, Aceronia, qui devait être une confidente d'uu dévouement à toute épreuve, prête à sacrifier sa vie pour sa maîtresse ou même à s'ouvrir les veines sur son bûcher, c'est Aceronia qui crie qu'on la sauve, qu'elle est la mère du Premier. Est-ce vraisemblable?
Af(rippine seule de tout ce monde aurait conservé un sang-froid et un courage étonnants. Est-ce admissible? Nous voulons bien le courage; mais le sang-froid, en avait-elle jamais eu?
Admettons enfin qu'on l'ait supposée tuée à la plac« d' Aceronia. N'y avait-il pas un intérêt tout aussi grand à se débarrasser de celle-ci? N'étail-il pas à craindre de trouver en elle un témoin redoutable? Anicetus n'y a pas songé; c'est pour cela qu'il a laissé fuir Agrippine à la nage vers des barques (jui devaient la recueillir.
Et voilà sa troisième manœuvre aussi malheureusement manquée ([ue les deux autres.
A-t-on jamais réuni tant d'invraisemblances dans un récit qui a la prétention d'être liistori([ue?
LE SAUVETAGE D'ACUIPPINE
Ce n'est pas tout. Echappée miraculeusement à toutes les manœuvres (pii viennent d'être dirigées contre elle, Agrippine, toute mouillée, toute tremblante de froid et d'émotion, est recueillie par une bartjue qui la dépose, dit Tacite, au lac Lucrin.
Au lac Lucrin? A lafaçim dont s'exprime l'historien, il lui semble tout naturel de voir le canot aborder à ce point, d'où Agrippine sera le plus promptement rendue à sa villa. Mais en pouvait-il être ainsi? Au moment du sinisti*e, la trirème,
CHAP. m. — LA MORT D'AGUIPPINE. 213
remarquons-le, n'ayant à parcoiy'ir que deux kilomètres, ne pouvait se trouver à une grande distance de sa destination; Agiippine, d'autre part, n'aurait pu être sauvée fort loin du point où elle était tombée à l'eau; en quelques minutes donc elle aurait pu être déposée sur le rivage de Baules, où l'attendaient ses gens, où l'on aurait dû voir leurs torches allumées. Au lieu d'une chose si simple, si prudente, si naturellement indiquée, la voilà qui rebrousse chemin, retourne vers le lieu de son fatal embarquement, le dépasse, et va mettre pied à terre, bien au delà, au lac Lucrin! Elle se trouve avoir fait sur le golfe un parcours d'environ quatre kilomètres et avoir encore à faire sur terre un nouveau trajet au moins d'égale longueur pour rentrer chez elle. Et, selon l'historien, il lui aurait été, parait- il, plus facile et plus sûr de s'y faire porter par des gens étrangers à son service. Est-ce crovable?
Un homme tel que Tacite, qui a occupé de hautes fonctions publiques*, qui a fait assez grande figure dans laristocmtie romaine, pouvait-il n'avoir jamais vu le golfe de Naples, n'avoir jamais mis le pied à bord d'un navire? Nous ne pouvons nous empêcher de croire que quelque copiste u dénaturé le texte de l'historien.
Continuons l'examen du récit.
Arrivée enlin chez elle, " Agrippine, dit Tacite, réfléchit et "comprit dans quel dessein des lettres perfides l'avaient '' appelée à Baies, et pourquoi elle avait été reçue avec tant " d'honneni's. Le navire près du rivage, sans être poussé i)ar " les vents, sans toucher contre des rochers, avait manqué "par le haut, comme un échafaudage qui s'écroule. Elle "songeait au meurtre d'Aceronia, à sa propre blessure; elle
214 SÉNÈQtE ET LA MORT D'AGRIPPINE.
" ne voyait qu'un moyen d'éphapper à la mort, c'était de ne "pas paraître soupçonner la trahison. Elle envoie donc " Agerinus, un de ses affranchis, pour apprendre à Néron " que, par la bonté des dieux et Vheureux destin de son fils, " elle veyiait de sortir d'un grand péril; qu'elle le priait, " quelque effrayé qu'il pût être du danger d'une mère, de " ne point venir suj-le-champ, car pour l'instant elle avait " besoin de repos. Cet ordre donne, tranquille en apparence, " elle fait panser sa l)lessure et soigner son corps. Elle com- " mande aussi de chercher le testament d'Aceronîa et de "mettre ses biens sous scellés; en ce point seulement elle " était sincère. "
L'auteur n'a certainement pas voulu faire ici de l'histoire; il n'a pas eu la prétention de connaître les pensées qu'Agrîpl)ine pouvait rouler dans sa t(He; il nous présente une page de rhétorique, et nous n'avons à la juger qu'au point de vue litte*raire. Eh bien! il faut convenir qu'elle est pitoyable. C'est un tableau qui mantiue complètemenjt d'art, d'imagination, et mcine du sentiment de la situation. Après tout ce ([u'il vient de nous conter, il est, ce nous semble, bien naïf de supposer qu'Agrippine aurait attendu d'être rentrée à Baules, (VvXvc traïKiuillenient livrée à ses réflexions, pour se douter qu'elle avait été l'objet d'un guet-apens. Et la recherche du testament d'Aceronîa, au milieu d'une telle nuit, dans une pareille agitation d'esprit, est-elle une riche invention?