‹ Etudes sur la vie de SénèqueChapitre 22 sur 50 · LA RÉUNION NOCTURNE DES CONSEILLERS DU PRINCE · texte numérisé non relu

LA RÉUNION NOCTURNE DES CONSEILLERS DU PRINCE

L'historien ne pouvait éviter de nous peindre ce qui se passait à la villa de Néron durant ce temps. Nous allons voir si son imagination l'a mieux servi.

''Néron, dit Tacite, attendait la nouvelle du succès de "son entreprise criminelle, quand on vint lui apprendre " qu'Agrippine s'était échappée avec une légère blessure, et " qu'elle ne pouvait pas ignorer la main qui l'avait poussée

dans le péril. Alors, à demi mort d'effroi, il croit voir sa

mère arrivant déjà pour se venger. Il craint qu'elle n'anne " ses esclaves, ne soulève l'armée, ne se rende dans la Curie " au milieu des Pères, ou au Forum au milieu du peuple, et ''ne l'accuse d'avoir machiné le naufrage et fait tuer ses " deux serviteurs. *'

Voilà les sentiments qu'il suppose à Néron. Il n'y a là, on le voit, rien qui indique l'homme sûr de lui-même, habitué à faire plier à ses volontés le Sénat, le peuple, l'armée; au lieu de commander, le prince appelle au secours, demande aide et protection.

C'est à ce moment que l'auteur fait entrer en scène Sénèque et Burrhus. Jusqu'alors il n'avait pas dit un mot d'eux; tout s'était passé entre Anicetus et Néron; ils avaient été, semble-t-il, tenus en défiance.

" Dans son trouble, Néron, dit Tacite, ne voit qu'eux seuls '^ qui puissent le sauver. Il les fait venir aussitôt. Tous deux "gardent d'abord le silence, demeurent pensifs, les yeux "baissés; ils craignent que leurs avis ne soient pas écoutés; " ils songent peut-être que Néron périia s'il ne prévient sa " mère. "

Dans la pensée de l'auteur, remarquons-le, d'une part la situation de Néron eût été compromise, perdue par la dénonciation du crime; d'autre part, il n'était nul doute qu'Agrippine ne fût capable de tuer son fils; par suite Sénèque et Burrhus ont en mains le sort du prince; ils j)euvent le perdre ou le sauver.

" Sénè(iue enfin, continue Tacite, s'enhardit à regarder

"lUirrluis, et il demande s'il ne faudrait pas donner aux *' soldats Tordre de tuer Agrippine. Burrhus répond que les " prétoriens sont trop attachés à la famille des Césars et à "la mémoire de Germanicus pour rien oser contre sa fille."

Le tableau de ce conseil nocturne tenu à Baies est admirable, c'est une œuvre de maître; et s'il n'a aucun cai'actère de vérité historique, il a pour nous une grande valeur, car il nous laisse voir ce (jue Tacite pensait de la situation respective de Néron et de ses conseillers et des mobiles qui guidaient la conduite de Séneque et de Burrhus.

Ainsi, à ses yeux, ces deux hommes qui dominaient l'un le Sénat par son éloquence, Tautre l'armée comme chef obéi des prétoriens, pouvaient, en lui refusant leur appui, ou mieux en se déclarant contre lui, jeter bas Néron; et ils auraient au contraire tenu à le sauver.

Tacite cependant ajoute : " On ne sait si Séneque et Burrhus étaient instruits du complot. " Il manque ici de fi'anchise. Il nous montre, en effet, les ministres stupéfaits, indécis, Burrhus refusant le concours des soldats. Or, auraitil pu leur faire jouer un tel rôle, s'ils n'avaient été du complot? 11 nous les aurait montrés, au contraire, avertis les premiers de Tinsuccùs, accourant au palais sans y être ai)pelés, n'hésitant pas à prendre sur eux la responsabilité nécessaire pour sauvegarder leur honneur, leur pouvoir et leur vie.

A ce sujet, l'abréviateur de Dion Cassius est stupide dans sa haine contre Séneque; selon lui il aurait été l'instigateur du parricide. " Au rapport d'auteurs dignes de foi, dit- il, " Séneque encouragea l'empereur dans cette voie, soit des- " sein de se laver de l'accusation d'avoir été l'amant d'Agrip- " pine, soit désir de pousser Néron à un meurtre impie afin "([ue les dieux et les hommes se décidassent à le perdi'e

" au plus vite. " C'est insensé ! Il ne parait pas vraisemblable qu'un homme d'État tel que Dion ait exprimé de pareilles pensées; elles semblent plutôt sorties du cerveau d'un moine.

11 est d'ailleurs peu probable que Sénèque et Burrhus fussent tous deux alors à Baies avec Néron ; ils ne pouvaient guère laisser la capitale exposée à quelque coup imprévu * d'Agrippine ou de toute autre ambition. Cependant rien ne s'oppose d'une manière absolue à ce qu'ils se soientHrouvés aux Quinquatries en Campanie.

Supposons donc qu'appelés auprès du prince, et décidés à le sauver, ils aient émis leur avis et déclaré qu'il fallait faire périr Agrippine. Burrhus ayant refusé le concours des soldats sous ses ordres, que va-t-il proposer?

Tacite nous replonge aussitôt dans les embarras les plus inextricables. " Qu'Anicetus, aurait dit le commandant des " prétoriens, achève son entreprise ! et aussitôt le navarque, " sans hésiter, demande à consommer le crime. Néron alors " s'écrie qu'à dater seulement de ce jour le pouvoir lui est " donné, donné par un affranchi, et il prie Anicetus de se " hâter et de prendre avec lui les hommes les plus dévoués " il ses ordres. ''

Anicetus dans le conseil, auprès de Sénèque et de Burrhus ! Est-ce possible? Comment s'est-il sauvé? Et en tout cas f|u'aurait-il pu dire pour expliquer son insuccès aussi" complet? Après le désastre de la Hougue, Louis XIV pouvait recevoir avec honneur Tourville au château de Versailles, et lui déclarer que sa défaite était aussi glorieuse qu'une victoire et n'avait pas altéré le confiance qu'il avait en lui. Mais Néron, ce César lâche et*méchant, aurait-il pu faire une pareille réception à un infâme et maladroit gredin qui n'aurait pas su perpétrer le crime dont il avait assumé la

responsabilité? Comment aurait-il songé à remettre le soin de sa sécurité aux mains de celui qui était Tauteur de relTroyable situation dans laquelle il se trouvait?

L'avis de Burrhus n'est pas moins incompréhensible. Quand il se serait agi de pénétrer de force dans le château d'Agrippine qui était défendu par une armée d'esclaves que Néron cmint de voir fondre sur son palais, c'est à Anicetus que Burrhus aurait voulu confier cette nouvelle mission, plus difficile, plus délicate que la première? Il faut évidemment que l'auteur du récit compte sur la parfaite crédulité de ses lecteurs.

Passons outre. Néron a dit à Anicetus de se hâter, de sui'prendre Agrippine avant qu'elle n'ait mis sa résidence en état de défense. Nous avions à craindre que, dans le désir de réparer ses bévues d'amiral, Anicetus ne mît trop de précipitation à partir. Il n'en sera rien. Nous allons le voir se transformer en homme d'une prudence consommée, en légiste.

" Anicetus, nous dit Tacite, apprenant quAgerinus venait " (Ventrer au palais comme messager d' Agrippine, a l'idée '' d'arranger une scùne pour avoir un prétexte d'accusation "contre elle. Tandis qu'Agerinus expose l'objet de sa mission, " il lui jette une épée entre les jambes. Puis, comme s'il eût " surpris le niessager avec cette arme, il le fait arrêter afin " de pouvoir dire qu' Agrippiiie avait tenté de faire assassiner ^ S071 fils, et qu'après avoir vu la honte et les conséquences " qui résulteraient pour elle de la découverte de son crime, " elle s'était donné la mort. "

On le voit, avant de partir Anicetus se préoccupe de la renommée du prince: le plan de défense d'abord; puis le ^ meurtre, si c'est possible. Est-ce là notre navarque qui vient (|e diriger de si belles manœuvres nautiques?

Suétone, qui ne nous a parlé ni des détails du naufrage ni de l'abord au lac Lucrin, ne prononce pas le nom de Sénèque ni celui de Burrhus en c^te .affaire. Il nous dit : "Néron ne sut d'abord que résoudre; mais au moment où " un affranchi de sa mère, Lucius Agerinus, venait lui ^ apporter la nouvelle quelle était saine et sauve, il laissa *' tomber en secret un poignard auprès de lui, le fit saisir et " mettre aux fers comme un assassin envoyé par Agrippine. "Puis il ordonna qu'on la mît à mort et répandit le bruit " (ju'elle s'était tuée elle-même pour ne pas survivre à la " découverte de son crime. "

Ainsi, un envoyé d' Agrippine pénètre chez Néron. Les pai-tisans de la mère disent que c'est un simple messager, porteur de paroles de paix, qu'elle était incapable de vouloir faire tuer son fils; que Néron, lui, dans sa mauvaise toi, a déclaré que ce messager n'était qu'un assassin, et a ordonnné de tuer sa mère. Les partisans du fils soutiennent que l'envoyé d'Agrippine n'était qu'un sicaire qui voulait poignarder Néron ; qu'aussitôt qu'Agiîppine fut informée que son coup avait manqué, que l'homme était mis aux fers, allait être mis à la question et tout avouer, elle prit le seul parti que le soin de son honneur lui laissait, celui de se donner la mort.

Les deux versions sont contradictoires ; et il nous faudra, après examen, choisir celle qui nous paraîtra susceptible d'être acceptée comme véridique ou probable.

Suivons maintenant Anicetus dans son expédition.

Le trajet nocturne par mer de Baies à Baules n'aurait été,

paraît-il, facile et naturel que pour Agrippine. Son envoyé. Agerinus n avait trouvé aucune difficulté à suivre la voie publique; et Anicetus, lui-même, le marin, ne songe pas à embarquer ses soldats; en peu d'instants il se rend de la villa de Néron au cbàteau d'Agi^ippine.

" La foule, nous dit Tacite, allait porter ses félicitations à " la mère du prince, «juand elle vit arriver une troupe armée "et menaçîinte; aussitôt elle se disperea. Anicetus, après "avoir fait investir la résidence par ses liommes, enfonce " les portes, se saisit des esclaves qui accourent, et arrive à " l'appartement d'Agrippine.

" La plupart de ses gens avaient quitté leurs postes, saisis " de crainte à la vue des assaillants. Dans sa chambre, "éclairée par une faible lumière, il ne restait près d'elle " qu'une suivante.

"Agrippine était de plus en plus inquiète de ne voir " persomie arriver de la part de son fils, pas même Agerinus, " quand un bruit étrange se fit entendre au milieu du silence "de la nuit et lui annonça un malheur suprême. A ce "moment la suivante qui veillait auprès d'elle, l'abandonne " à son tour. Toi aussi, lui dit-elle ; et elle aperçoit Anicetus "aœompagné du triérarque Ilerculeius et du centurion " Oloaritus. Elle leur déclare que s'ils venaient prendre de " ses nouvelles, ils pouvaient annoncer qu'elle allait bien ; " que s'ils venaient la tuer, elle voulait croire que son fils "était innocent et incapable de parricide. Les meurtriers "alors entourent le lit; Ilerculeius lui porte un coup de " bâton sur la tète, et quand le centurion tire son épée : '^Frappe au ventre, lui dit-elle; et elle expira frappée de " plusieurs coups. "

" On s'accorde sur ces faits, " dit Tacite. Est-ce possible? On ne pourrait invoquer que le témoignage des assassins.

CIIAP. III. — LA MORT d'AGRIPPINE. 221

Ont -ils parlé d'eux-mêmes et de Néron d'une façon si injurieuse? Non; car Anicetus et les compagnons qu'on lui donne en cette affaii'e furent des hommes qui demeurèrent dévoués à Néron jusqu'à sa chute. Et si pour gagner les bonnes grâces des princes qui prirent ensuite le pouvoir, ils avaient consenti à se mettre en jeu de la sorte, quelle confiance pourrions-nous avoir en leur parole?

La trop grande précision de détails en cette occasion prouve que l'historien place sa mission moins dans la recherche des faits démontrés que dans l'art de peindre et d'animer les personnages dont il s'occupe. Et ici, il faut en convenir, son tableau laisse beaucoup à désirer. Le Tu quoque adressé à la servante n'est pas sorti d'une féconde imagination. L'abandon dans lequel est laissée Agrippine par tous les gens de son sei'vice n'est pas naturel ; femme habile et séduisante, elle savait acquérir et entretenir le dévouement de ceux qui la servaient, témoin Mnester, qui se tua sur son bûcher. Après avoir entendu le tumulte des hommes d'armes dans son château, après avoir vu fuir tous ceux qui l'entouraient, quand elle aperçoit près d'elle des hommes armés de glaives et de bâtons, quand parmi eux elle reconnaît Anicetus, leur demander s'ils viennent prendre des nouvelles de sa santé nous semble une question par trop naïve dans la bouche d'Agrippine. Puis lui faire ajouter, sans attendre de réponse, que s'ils viennent commettre un crime, elle en croira son fils innocent, c'est dénaturer le caractère de cette femme altière et violente; le Frappe au ventre^ voilà ce qu*elle aurait pu dire.

Aussi, comme Dion Cassius se montre ici, et par exception, supérieur de cent coudées à Tacite, quand il nous dit : ** A leur vue, Agrippine comprend le motif qui les " amène, et, s'élançant de son lit, elle déchire sa tunique,

fi22 SÉNKQUE ET LA MORT d'AGRIPPINE.

" montre son corps nu et s'écrie : " Frappe, Anicetus, frappe " ce ventre qui a enfanté Néron ! "

Que ce tableau est beau, simple, concis! Mais Tadmiration pour cette page de l'écrivain ne doit pas faire tomber la plume des mains de la critique historique. Cette scène ne peut qu'avoir été imaginée; et rien n'est moins probable que s'il y a eu ordre de faire périr Agrippine, Anicetus en ait été chargé. '^

Continuons l'énumération des scènes lugubres qu'on s'est plu à placer dans le château de Baules durant celte nuit. Elles n'ont rien de bien intéressant par elles-mêmes; mais elles font voir sous l'empire de quelles idées se sont formées les légendes néroniennes.

"Au sujet de la mort d'Agrippine, dit Suétone, on a " rapporté des choses atroces sur des autorités équivoques. " Néron serait accouru pour voir le cadavre de sa mère ; il " l'aurait touché ; il en aurait loué la beauté des formes et "fait quelques critiques; pendant cet examen, il aurait *' demandé à boire. "

" Les uns, dit Tacite, prétendent qu'il voulut voir le cadavre "de sa mère et qu'il loua la beauté de son corps; d'autres " le nient. "

Tacite et Suétone n'osent rien affirmer; et ils ne se montrent pas tendres pour Néron. Mais Dion qui écrit plus tard, alors que la légende est devenue histoire incontestée, se croit en droit d'être affirmatif. " Quand on annonça à Néron, dit-il, " que sa mère avait été enfin tuée, il ne voulut pas y croire " sans l'avoir vue de ses propres yeux. Il la fit mettre entiè- " rement nue pour examiner ses blessures, et, contemplant "son corps, il prononça ces paroles encore plus abomi- " nables que le meurtre : " Je ne pensais pas que ma mère " fût si belle. "

L'histoire nous montre divers personnages qui ont ten^ à s'assurer par eux-mêmes que Tennemi redoutable dont ils avaient voulu se défaire était bien mort et ne viendrait plus troubler leur sécurité. Loi*sque Henri IIÏ eut ordonné le meurtre de Guise, il vint le voir étendu, inanimé, et le contemplant avec le sentiment d'un trembleur à peine rassuré : " Il me semble, dit-il, encore plus grand mort que " vivant ! " — Gromwell se fit aussi présenter la bière qui contenait le corps de Charles !•% et, soulevant sa tête : '' C'était, "dit-il, un homme bien constitué et auquel était promise " une longue vie. "

Néron aurait- il voulu s'assurer que sa mère était bien morte et qu'il était désormais débarrassé de ses exigences tyranniques? Ce n'est pas nous qui nous porterions garant que la perversité précoce du jeune prince ne pût aller jusque-là. Mais le fait est-il probable? C'est toute la question; et la poser, après l'examen de tous les contes fabuleux qui ont été mis en circulation sur la mort d'Agrippine, c'est la résoudre.

Terminons. Tacite nous dit : '' Le corps d'Agrippine fut " brûlé la nuit même sur un lit de .table et sans pompe ; et " le bûcher allumé, Mnester, un de ses affranchis, se perça "de son épée, soit par amour de sa maîtresse, soit par " crainte du supplice. "

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