L ACTION POLITIQUE
Les stoïciens ne se bornaient pas à se livrei- en silence à des études scientifiques. L'ardeur de la propagande les dévorait.
Ce n'était pas seulement dans les écoles, à des disciples payant pour s'instruire qu'ils s'adressaient. Dans les thermes, sous les portiques, dans les marchés et les carrefours, on était presque certain de rencontrer un stoïcien de profession pérorant, préchant contre le luxe, recommandant la bienveillance et exaltant la liberté*.
Ils se distinguaient par le port du pallium grec, sous lequel beaucoup d'entre eux ne revêtaient que la tunicpie des gens du peuple, Yexomis sans manches, et simplement nouée sur une épaule. Ils se plaisaient à montrer ainsi, contrairement aux habitudes romaines, leur corps hérissé de poils. Ils laissaient croître leur barbe, et portaient leui's cheveux aussi courts que leurs sourcils*.
Leur nombre et leur inlluence avaient grandi dans la capitiUe*; entreprenants, remuants, ils se fourraient partout.
Ainsi nous voyons Musonius Rufus, un chevalier sans aucune qualité oflicielle, se faire adjoindre, ou mieux peut-
^ Juvcnal. Sat. II :
Acer vi iiidoinitiis liliortatisquo inagistor. * Sénèque, De Vita beata, 2,"). ~ Juvnnal, Sat. Il :
liispida incmhr.i quidom et diirae por bracchia setie
Proniittiiiit atrocem animum
Atqiio sup<M-cilio l)rovi«>r coma.
Ce ne fut qu'après lo rèjçnc <lo Julioii qui» les pliilosoplies resstTcnt ou plutôt furent obligés do eessor de se distinguer de la foule par leui-s habits et leure mœurs. ' Juvénal, Sat. Il: Quis enim non vicus abundat?
vive s'imposer, en (lualitë de philosophe, à la députation qui se rendait au camp d'Antonius Primus pour décider le camarade de Vespasieu et ses troupes à entrer pacifiquement à Rome*. Tandis ({ue les consulaires délibéraient sous la tente du général, Rufus se mêlait aux soldats, leur donnait des conseils, leur parlait des mau.x de la guerre, des bienfaits de la paix. C'étaiJ évidemment peine perdue. Mais quelle confiance rravait-on pas dans le caractère du philosophe, dans Tefficacité de ses doctrines pour l'adjoindre à une députation d'hommes politiques!
Toutefois, les enseignements des stoïciens trouvaient dans les superstitions du peuple dçs obstacles alors insurmontables^.
La philosophie, à Rome, constituait une véritable aristocratie, l'aristocratie de l'intelligence et de la vertu. Elle recrutait ses adeptes surtout dans les classes élevées^.
En conséquence de leurs principes, pour les Romains le soin des affaires publiiiues était au nombre des obligations du philosophe. "Platon a tort, affirmait Gicéron*, d'engager " les philosophes à s'éloigner des charges de l'Etat pour ne " s'occuper uni(iuement que de l'étude. S'ils évitent un tort, "celui de nuire à autrui, ils tombent dans un autre plus "grand, la désertion des devoirs de la vie sociale; car la
» Tacite, i7i«^, m, 81.
« Pei-se, Sat. UI, 86 :
Hoc est quod palIcs? Cur quis non pi*andoat, hoc est?
His populus ridet; niultuniquc lorosa juvcntus
In(;cmiiiat tromulos naso crispante caciiinnos. Id,, Sat. V, IHD :
Dixeris haec intcr varicosos conturioncs,
Clontinuo crassuin riclet Vulfenius ingeas
El cciitiini graecos curto ceiitusse licctur.
• Juvciial, Sat. Il :
Sic practcxtutos i-eferuiil Artaxata niorcs.
* De Officiis, 1, y.
règle de conduite du sage ne doit pas être de s'abstenir de " mal faire, mais de se dévouer à Taccomplissement du bien. "
Nécessairement donc les stoîques voulaient avoir une inlluence active dans l'État, en leur qualité de philosophes ; ils entendaient imposer dans les lois, dans les usages, tous les principes de l'École.
Ils regardaient la constitution du principat comme un obstacle au libre exercice de leur activité politique et à la réalisation de leurs idées; ils ne désiraient rien tant que le retour au régime ancien de la république*, et le minimum de leurs revendications était l'extension des attributions du Sénat*.
L'École disait avec Lucain :
Virtus et summa potestas Non coeunt *.
Aussi les stoîques pensaient généralement avec Cicéron " qu'aucun pacte ne pouvait lier les citoyens aux tyrans ;
que ces derniers formaient une race perverse et impie qu'il
fallait exterminer*. " Caton, Brutus, Gassius étaient à leurs yeux les citoyens philosophes pai' excellence. A.l'apotliéose d'Auguste ils opposaient l'apothéose future et légale de Caton. "0 Rome, disait leur éloquent interprète^, voilà, ô Rome, " le véritable Père de la patrie, celui qui mérite tes autels, "celui dont le nom peut être invoqué sans honte dans les " serments, celui (pie tu feras Dieu le jour où tu relèveras " ta tète libre du joug! "
Sous leur influence, à Rome on était devenu alors plus
* Tacite, Ann., X\l, 22.
* Id., Ann., XV, 51 : '*Neque senatui quid manere. "
* PharsalCy chant l. I^ poète n'appelle Pompée que Magnus; il dit de César Jusque datuni soeleri. "
* De Officiis, in, 6, 7, 23.
Pharsale, IX.
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républicain, si ce terme peut être ainsi employé, qu'on ne l'avait été sous Tibère ou sous Auguste. Pompée était devenu le grand homme par excellence; César n'était plus qu'un brigand.
Nous ne parlons pas du peuple. Il n'y avait plus, à proprement dire, de peuple romain, mais une plèbe cosmopolite, qui ne demandait au gouvernement, en fait de politique, que de lui vendre à bon marché le blé nécessaire à sa consommation et de lui donner des spectacles gratuits, panetn et cir censés.
Tel n'était pas le cas de l'aristocratie. Quoique de date récente et formée d'éléments mélangés, elle se croyait héritière des Scipions et des Métellus; elle entendait ôtre romaine; elle rêvait de jouer le rôle de l'ancien patriciat; et pour cela elle demandait le rétour de ce qu'on appelait aloi-s la liberté. Par liberté, elle n'entendait toutefois x^as réveiller les échos du forum ; elle ne voulait que l'extension des privilèges politiques des classes supérieures, et comme conséquence nécessaire la suppression du principat.
Aussi voyons -nous les stoïciens former à Rome un parti politique actif et puissant, celui de la revendication de la liberté * et de la propagande des mâles vertus.
Tacite les peint en disant* : Stoïcorum arrogantia sector que quae turbidos et negotiorum appetentes faciat. C'étaient cependant, convient-il^, des hommes "inaccessibles à la peur, " inaccessibles aux séductions ; ils ne faisaient aucun cas de " la fortune, ni de la puissance, ni des honneurs, en un mot " de tout ce qui est hors de l'àme; et ils ne reconnaissaient
d'autre bien que la vertu, d'autre mal que le vice. "
* Pharsale, IX.
* Tacito, Ann., XIV, 57.
3 Id., llist., IV, 5,
La philosophie jouait en conséquence un rôle important dans la politique. "Elle était, dit M. Havet*, une sorte de " pouvoir, comme on Ta dit en d'autres temps de la presse. " Par elle on arrivait aux honneurs et aux fonctions publiques; à tel point qu'on la vit servir de marchepied à des ambitieux*.
^ Le Christianisme et ses origines, t. II, p. 250. « Tacile, Ann., III, GO.