CHAPITRE II
Dn titre d'Imperator. — La qualité des Césars était celle de Premier ou Prince du Sénat. — Le Sénat romain.
DU TITRE DIMPERATOR
Pour apprécier le rôle qu'ont pu jouer les stoïques dans les alïaires de Teinpire, il convient de dissiper d'abord certains préjugés dont on est pénéralement pénétré au sujet de la constitution romaine d'alors et du pouvoir pei'sonnel des Césars.
Les mœurs et les idées d'une époque constituent pour les honnnes une sorte d'atmosphère qui leur fait voir les événements passés sous une forme et sous des couleurs qu'ils n'ont pas eues. C'est ainsi qu'habitués à une succession régulière de rois, à leur reconnaître une j)uissance déclarée légitime et héréditaire, à les voir solennellement siéger sur un trône, la plupart des historiens français des siècles précédents supposaient (pi'il en avait dû être presque toujoui's ainsi, et , ils rapportaient comme chose incontestable que Pharamond avait inauguré la liste des rois de France de droit divin. Une illusion analogue a égaré les annalistes romains, Dion
Cassius* entre autres, et à leur suite la plupart des savants qui du XVI* siècle jusqu'à nos jours ont commenté riiistoiro de Rome. On s'est par suite trompé sur le caractère du titre (Vimperator dont sont qualifiés les Césars de la famille d'Auguste, et on a considéré la constitution romaine de cette époque comme une sorte de monarchie absolue et héréditaire de droit dans une famille, tandis que l'organisation monarcliique du monde gréco- romain ne s'eiTectua que beaucoup plus tard après eux.
Le terme iVempereur, par lequel on traduit imperalor et auquel s'attache le sens de monarque absolu, rend fort mal l'idée que nous devons nous faire du pouvoir d'un César et de son rôle dans les affaires de l'empire; d'autant plus que sa qualification officielle, constitutionnelle, n'était pas celle (Vimperator,
Mais d'abord il nous faut rappeler ce qu'était aloi*s un imperator.
Imperator signifiait chef, celui qui avait autorité, Yiniperium, quelle que fût l'étendue du champ où s'exerçait son autorité. Ce titre ne pouvait ainsi faire par lui seul connaître l'impoitance ou la nature de la fonction de celui auquel on le donnait. C'était une expression vague dans la langue latine, comme l'est celle de chef dans la langue française. ,
Ainsi Salluste*, en parlant de l'établissement du consulat après l'expulsion des rois, dit : Le pouvoir fut annuel et on constitua deux chefs : Annua imperia binosque impera- TORES sibi fecere. Tout aussi bien Pétrone, dans son conte de la Matrone d'Èphèse^, qu'il écrivait à l'époque même qui
i mat. Rom., liv. LU, LUI, LV.
« Catilina^ VI.
• Satyricon, CXI.
48 L?:S STOÏQUES sous LES CÉSARS.
nous occupe, ne pouvant ni ne voulant spécifier le magistrat qu'il met en jeu, dit : le chef de la province ordonna d'attacher les voleurs à la croix: imperator provinciae latroïies jussit crucibus affixi.
Le terme dHmperator n'avait donc rien de précis ; d'autre part, chaque magistrat auquel était dévolu Yimperium pour un temps ou pour un lieu déterminé, avait une qualification distinctive, et on disait : le consul, le proconsul, le préleur, etc. ; par suite, imperator n'était pas employé, ou ne l'était qu'exceptionnellement pour désigner un magistrat.
En dehors de cette acception générale et vague de chef, imperator en avait une autre spéciale, qui devint pour ainsi dire son acception propre, et sous laquelle il fut entendu communément : c'était celle de chef d'armée. Ce n'était point toutefois, il faut le remarquer, un grade de la nature de légat, tribun, etc., qui était conféré par le pouvoir exécutif; ce n'était pas non plus une fonction donnant droit au commandement militaire, telle que celle de consul, proconsul, préteur, etc., à laquelle on arrivait par le suffrage du peuple ou celui du Sénat. C'était un titre honorifique, un témoignage d'estime et de dévouement que les légions décernaient à ceux qui les avaient conduites ou qu'elles croyaient devoir les conduire à la victoh'e, et aussi à ceux qui leur avaient procuré ou pouvaient leur procurer une amélioration de situation ou une augmentation de solde. " C'était, dit Tacite", " un titre d'honneur que les armées, dans l'élan de leur joie, " donnaient, selon une ancienne coutume, aux généraux qui " avaient bien mérité de la république. Il y eut plusieurs " imperatores à la fois; mais ils n'avaient aucune supériorité " sur les autres citoyens. "
^ Ann.y ni, 74.
Ainsi, le titre iVimperator fut décerné à César et à Pompée; il le fut aussi à Brutus * ; il le fut à Cassius ; Octave et Antoine le reçurent en même temps; Tibère en fut investi; et à ses côtés, Drusus, Oermanicus, et même un simple commandant militaire, portèrent le titre d' imper ator"^.
Il paraît avoir eu un effet restreint aux troupes seules qui l'avaient donné ou aux circonstances (pai l'avaient motivé; les médailles, en effet, mentionnent qu'Antoine fut proclamé quatre fois, Auguste vingt ou vingt et une fois, Tibère huit fois, Caligula trois fois, etc.
Plus tard seulement, un siècle environ après, imperator acqueria une nouvelle signification, qui à son tour deviendra sa principale, mieux que cela, son unique acception, savoir : celle de souverain, de chef et maître de Tempire romain.
Dion Cassius, qui pense que l'organisation monarchique telle qu'elle se tiouvait constituée de son temps avait été éUiblie par Auguste, devait naturellement supposer aussi que le nom d'imperator, (jui était devenu à son époque la qualification officielle du souverain, avait été porté par Auguste et ses successeui-s immédiats dans cette même acception. Il nous dit^ :
" L'année où il fut consul pour la cinquième fois, César " (Octave) prit le titre d'imperator, tt;v tsD xjTsxpxropo; sTrixXr^- " zit £-£0£To. Je ne parle pas de celui qu'on donnait à des ''généraux pour des victoires; il l'avait déjà souvent reçu " auparavant, et il le vécut encore souvent dans la suite, au
^ Colien. Une mt^daille représente une Victoire tenant une palme à la main, marchant sur un sceptre brisé et déchirant un diadème; elle porte eu exergue : Brutus imperator,
' Tacite, Ann.,\Uy 74. — Blésus. Quoique oncle de Séjan, il parait avoir bien lé(;itiiiiiMnent mérité cet honneur.
» Hist. Rom., liv. LU, 41.
" point qu'il fut vingt et une fois appelé imperator; je parle " de Vautre qui désigne Vaulorité suprême, iWi -rfiv iTépov '' -à^t To xparc; cia7r/^{vcj7av, Comme un décret Tavait décerné '' à César son père, à ses enfants et à ses descendants. " Dion Cassius ajoute plus loin * :
"Le titre (Yimperator appartient non pas seulement à ceux qui ont remporté une victoire, mais aussi à tous les autres ; ils le prennent en tout temps pour signifier la '* souveraineté, en place des noms de roi et de dictateur; car '' si ces noms ont été bannis à jamais de la constitution, le " fait n'en existe pas moins sous la dénomination AHmperalor:
Ces allégations de Dion sont précises, mais elles sont manifestement erronées. Ce déciet en effet qui aurait décerné à perpétuité à Gésai* et à ses descendants le titre dHmperator n'a existé que dans l'imagination de cet historien; et la preuve, c'est que chacun de ses successeurs a eu à le recevoir comme une distinction individuelle et acquise et non pas comme un titre héréditaire*.
Aussi Dion ne pouvait manquer de se trouver dans l'embarras pour expliquer conunent Auguste aurait été proclamé imperaior perpétuel après Actium, ainsi qu'il le dit, et aurait fait renouveler jusqu'à vingt et une fois la collation de cette dignité. Pour en sortir, il dit : " Je ne parle pas iVimperator " dans l'acception d'honneur militaire, mais dans son autre " acception, celle de la possession de la souveraineté, de " Vimperiuni, du xpiToç. "
Ainsi, d'apiès Dion, le titre imperator, alors qu'il était
1 ITisl. Rom., liv. LUI, 47.
< Gibbon pense que ces erreurs ne sont pas involontaires chez Dion, et que c'est dans un intérêt déterminé que ce haut fonctionnaire de rempire sous les princes syriens a vouhi faire remonter à Auguste rétablissement de l'absolutisme constitutionnel des empereui'S.
appli(iué à un personnage, à une même époque et en un même lieu, aurait eu deux sens bien distincts, l\m de liaut dignitaire de Tarmée, et Tautre de souverain de Tempire. Mais, malheureusement, il a oublié de nous apprendre comment on pouvait reconnaître le cas où Ton devait entendre imperator par général, et ne pas le confondre avec celui où il devait être pris pour souverain.
Confiant en ses affirmations et pour suppléer à son silence, on a supposé ({n' imperator étant placé tantôt avant, tantôt après le nom du personnage qu'il qualifiait, chacune de ces places devait avoir sa raison d'être et correspondre à Tune ou l'autre de ses deux acceptions; que, mis avant le nom^ IMPERATOR signifiait souverain; mis après, il voulait dire GÉNÉRAL. Ainsi imperator Tiberius devrait se lire : le sou- VEiLViN Tibère, et Tiberius imperator, le général Tibère*.
Cette distinction du sens d' imperator par la place qu'il occupe à côté du nom d'un personnage ne repose sur aucun fondement sérieux. On ne saurait expliquer pourquoi, en lisant en exergue sur une médaille Imperator Caesar Augu^slus, et au i-evers Imperator pour la XX^ fois, on doit penser que ce môme titre, applicjué au môme homme sur une môme médaille, a cependant deux sens distincts selon la face où il est gravé. Lorsqu'on examine l'inventaii'e des médailles romaines qu'a dressé M. Cohen, on voit que la qualification (V imperator est alternativement et indifféremment placée avant ou après le nom. Si donc; imperator a eu aux temps des Césars deux acceptions, on ne saurait distinguer de cette façon celle de souverain de celle de général; imperator Tiberius ou Tiberius imperator, c'est, ce nous semble, bonnet blanc et blanc bonnet.
' Cotte interprétation était antérieure à Gibbon, qui raccepte. Elle est reproduite par M. xVlexandre, dans sa traduction de Mommsen, Hist, Rom., liv. V, p. 67.
Aussi rogroUons-iious que Dion ait oul)lié de nous indiquer à quel signe on pouvait distinguer Tune de Tautre ces deux acceptions ; car elles sont si bien confondues, qu^elles sont indiscernables pour nous.
Mais est-ce un oubli de la part de Dion? Nous ne le pensons pas; s'il n a rien dit, c'est qu'il ne savait rien, et il ne pouvait rien savoir au sujet du moyen de faire cette distinction ; car, quoi qu'il dise, elle n'a pas existé.
Il est facile de le démontrei*. Nous n'avons qu'à opposer à Dion des témoignages qu'il ne récusera pas : ce sont les siens propres. En elfet, dans le même chapitre et dans le chapitre suivant, il expose avec d'assez longs développements que " les Césars, pour donner la légalité a leur pouvoir, se ''revêtaient des litres qui sous le régime démocratique con- '' feraient une grande autorité : -3r;0* 'izx àv Tf< lr,[xzy.pxv,ci \hb;x
Or si Auguste et ses successeuis, pour avoir le -/.piTcç, VimpeiHum, ont dû se revêtir des titres anciens qui le donnaient — et ceci est un fait incontestable, — c'est que celui iVimperator ne les en investissait pas.
Les Grecs, il est vrai, avaient traduit imperator par xjtcy.paT(i)p, terme qui contenait l'idée de pouvoir, y.porc;, comme imperator celle dHmperium; mais il n'y a pas à se tromper sm* l'interprétation qu'ils donnaient à ce mot, car, entre autres exemples, Dion Cassius dit* : " Tov S'cJv T-cÉpicv s; tyjv
"t5j xjTcy.paTspsç ap^r;/ ivrl tcj Apcjîcu rps^Yav/ov: Auguste d07l7ia
" à Tibère la charge de commandant en chef en remplace- " ment de Drusus, " Ailleurs, le même auteur rapporte* que souvent Tibère répétait : " Je suis le maître de mes esclaves,
i Hisl. Roni., liv. LV, fJ.
« Id., liv. LVII, 8.
" le chef des soldats et le premier parmi les autres citoyens :
"ci ît; Xsirwv xpéxp'.Toç ei|i.'.. '* Évidemment donc le titre d'imperator ne conférait qu'un droit de commandement militaire, et il ne donnait aucune autorité sur les personnes qui n'étaient pas enrôlées dans Tarmée.
Ainsi, on le voit, être proclamé imperator, c'était être revêtu d'un honneur militaire, et imperator en ce cas semblait même perdre sa primordiale signification, celle d'avoir l'autorité, Vimperium — qui en droit romain réunissait le pouvoir militaire, le pouvoir civil et le pouvoir judiciaire, — pour ne conserver que le sens restreint de .commandant militaire. Par suite, le titre d'imperator n'a pu être la qualification oflicielle, spéciale, distinctive de la fonction, du rang dans l'État qu'occupèrent Auguste, Tibère ou leurs premiers successeurs.
On trouve bien le mot xj-rcxpi-rwo 'tjualifiant aux bords du Nil les Césars, dans les nombreuses inscriptions en leur hoimeur dont étaient revêtus les temples et les monuments; on ne l'avait pas traduit, on l'avait égyptianisé. Ainsi, entre autres peintures, il en est une qui représente Tibère faisant des offrandes à des divinités locales, et dans un double cartouche placé près de sa coiffure se trouvent des signes hiéroglyphiques qu'on prononçait en les lisant : autocrator Tiberios Kaïsar K On serait donc tout d'abord tenté de croire qu'autocrator était le nom spécial et par conséquent non traduisible qui désignait dans les provinces d'Orient le chef de l'empire, comme par exemple nous écrivons en caractères romains Schah pour désigner le souverain de la Perse. Mais il n'en était pas ainsi, et il n'y a là que la simple
1 L'Egypte, par ChampoUioii-Figeac. Planche 91.
reproduction des titres honorifiques qui étaient d'habitude gravés sur les médailles.
Si, en effet, xjTr/.pa-rwp avait été le titre officiel des Césars, il aurait dû être répandu dans toutes les classes des populations des provinces, ou tout au moins connu des personnes qui parmi elles étaient capables de tenir une plume, d écrire des annales, d'enseigner des doctrines religieuses.
Or, dans les Actes des Apôtres^, il est dit que Paul fait appel à César, r.pz^ Kaijapa, ou au tribunal de TAuguste, elty;v tsO ^zîtlz-zzj $'.r;-^(i)7tv ; dans TApocalypse, ils sont nommés rois, AV. gaT'.XcT; Irri ûzvt, c'est à dire puissants"^ \ dans le troisième évangile^, il est dit Yhégémonie de Tibère, et c'est le même terme qui sert à spécifier la fonction de I^nce
Pilate : tî;; if;Yî;xov{a; Tt^spisu Kxizxpo^, iTjYSijlsvejcvtoç 115vt{cu
Uù.i'Z'j Tij; 'lsu$a{aç. On dit encore : " Rendez à César ce qui est à César. " Jamais il n'est question d'xjTsxpiTwp dans les écrits ai)Ostoliques.
Ainsi, on le voit, il n*y avait pas encore, quand ces ouvi'ages furent éci'its, de qualification spéciale unanimement adoptée pour la première dignité de l'empire.
Dion^ se trompe et juge les choses avec les idées de son temps quand il veut mettre en opposition la vanité de Vologùse et la modestie de Vespasien à propos d'une lettre du Parthe délïutant en ces termes : Le roi des rois, Arsace à Flavius Vespasioi, et de la i-éponse qu'y fit le Romain en qualifiant le monarque oriental de ses titres et n'en prenant lui-même aucun.
C'était (juehiue chose d'analogue à ce (pi'on verrait de nos jours si le Czai* adressait une lettre au président de la répu-
1 C:ii. XXV, 12, 2J.
« Ch. XVII, 10, i±
» Ch. UI, 1.
* Hist. Rom., Vn.LWl, il.
hlique des États-Unis, portant en suscription : Sa Majesté Alexandre, autocrate de toutes les Russies, à M, Mac Arthur, Le Czar n'aurait pas l'intention de prendre un ton de supériorité vis-à-vis du chef de la grande république; celui-ci, de bonne grâce, dans sa réponse décernerait au Czar ses qualifications habituelles ; mais Téclat des titres de l'un, la modestie de ceux de l'autre n'empêcheraient pas ces deux personnages de se considérer mutuellement comme des égaux en leur qualité de chefs de grands États.
Vologèse était trop bien au courant des affaires romaines pour manquer à l'étiquette et aux usages en une telle circonstance; mais il savait toute la différence qui existait alors entre la constitution de Rome et celle des Etats asiatiques; il savait la haine et les dédains qu'avaient les Romains pour les qualifications monarchiques. En se disant Roi des rois il ne faisait pas un acte de vanité, il prenait tout simplement son titre ; et s'il n'en donnait aucun à Vespasien, et si celui-ci à son tour n'en pœnait aucun vis^à-vis de lui, c'est que bien qu'il fût le premier personnage de l'empire, il n'était revêtu d'aucune dignité spéciale, caractéristique, et que sa qualité iVimperator ne lui en constituait pas.
Imperator n'était donc pas le titre officiel, constitutionnel qui donnait l'investiture du pouvoir, ni même celui qui désignait, distinguait le rang qu'occupait un César dans l'État. Aussi Claude put-il refuser pendant assez longtemps de prendre celte qualification *, alors qu'il avait la puissance en mains; tandis que Vitellius et Vespasien, par exemple, furent l'un et Tautre proclamés imperatores par leurs troupes sans se croire le droit de s'arroger pour cela le pouvoir politique.
* Suétone, Claude, 1*2 : '* Pracnominc imperatoris abstinuit. **