‹ Etudes sur la vie de SénèqueChapitre 43 sur 50 · LA PROBABILITÉ DES FAITS · texte numérisé non relu

LA PROBABILITÉ DES FAITS

Nous avons dit que la sincérité du rapport officiel de Sénèque était appuyée par la vraisemblance et la probabilité

* Ann., XIIL 3 : " Caesaris turbata mens.**— Suétone, Caligula,^, 51 : " Non iiiimcrito mentis valetudini attribuerim diversissbna in eodem vitia. " ' /Inn., XIV, 12. ^

3 /d.XIV, 7.

274 SftNKQUE ET LA MORT D'AGRIPPINE.

(les faits qu'on peut admettre pour avérés parmi ceux que racontent les légendes néroniennes.

Quand nous disons sincérité du message, nous n'entendons point parler des ornements oratoires dont il a été revêtu. Ainsi, nous ne nous portons nullement garant de la piété filiale de Néron, des chaudes larmes que lui aurait coûté la mort de sa mère, de la délicatesse de sentiments qui l'aurait empêché de reconnaître l'évidence de ses desseins criminels. C'est de la rhétorique, et, nous sommes de l'avis de Quintilien, c'est de la bonne rhétorique; mais ce n'est pas autre chose. Par sincérité du message nous entendons parler de l'exactitude du fond.

Il convient d'abord de bien établir la question. D'un côté il est incontestal)le que Néron était fort capable de tuer sa mère; il est même permis de supposer qu'il avait peut-être l'intention de le faire ; mais de l'autre, Agrippine, on ne saurait non plus le nier, était tout aussi capable, dans sa fureur contre son fils, de le faire assassiner. Il ne s'agit que de chercher à savoir, de ces deux personnages pour lesquels le crime était un moyen naturel d'arriver à leur but, qui a voulu faire périr l'autre dumnt les fûtes de Minerve à Baies.

Dans tout ce que les historiens nous ont rapporté au sujet de ce drame, on peut remarquer qu'il n'y a que deux faits que l'accord des auteurs semble mettre hors de doute.

Le premier, c'est l'absence d' Agrippine de Baies au début des Quinquatries, l'incertitude de sa venue ou plutôt la très grande probabiUté qu'elle n'y viendrait pas.

Par suite, il semble donc que Néron et ses famiUers, tout capables qu'ils fussent de vouloir faire périr Agrippine, n'auraient pu baser leurs combinaisons sur une pareille et si douteuse éventualité.

Agripi)ine, au contraire, si elle avait projeté de se débar-

CHÂP. VI. — SKNKQUE A DIT VRAI. 275

rdsser de son fils, était sûre de Tatteindre à Baies^ oii elle devait le supposer ne l'attendant pas, ne se défiant pas d'elle, et, à ce moment, tout occupé de ses plaisirs.

Et distracta epulis ad cuncias aula patebat Insidia^,

Et c'était si naturel, que c'est vers Baies surtout que se portèrent aussi les idées des organisateurs de la conjuration de Pison ; c'est là qu'ils pensèrent qu'il leur serait plus facile de frapper Néron *. Comme le prince se plaisait aux bords du golfe de Naples, comme il allait souvent à Baies, Épicharis, l'habile et peu commune courtisane, fut chai^gée d'attirer dans le complot le commandant de la flotte, de lui montrer que rien ne serait plus facile que d'en finir avec^ lui à son prochain séjour. Elle échoua, fut arrêtée et jetée au cachot. Malgré cela, on persista à regarder vers Baies *. On proposa à Pison, mais en vain, car c'eût été violer les lois de l'hospitalité, de laisser frapper Néron chez lui, dans une des visites qu'il avait coutume de faire aux patriciens dans leui's villas du golfe, sur les bords duquel il déposait toute étiquette. On peut voir certainement ici cet esprit d'imitation qui caractérise d'ordinaire les conspirateurs. Depuis que Georges Cadoudal tenta de faire périr Bonaparte en choisis*sant le moment où il se rendrait à l'Opéra, que de fois, malgré tant de non -réussites, pareille occasion n'a-t-elle pas été recherchée, considérée comme la plus naturelle pour frapper d'autres souverains?

Le second fait, c'est la présence d'Agerinus à la \illa de Néron, son arrestation et l'accusation qui fut portée contre lui.

» Tacite, Ann.,XV,i4).

« /d., XV, 42.

27ri SKNKOL'K KT LA MORT I»'aGKI1»HNK.

Or, que |>enser de lui*? Doit-il cli'e considéré comme un simple messager, ou un sicaire aux gages dWgrippine?

La relation de Tacite qui nous montre Anicetus i^etanlaal son départ pour arranger une comédie, n*a aucune vruisem* blance. Celle de Suétone, «fui lui fait jeter une épée entre les jamlies par Néron lui-même, n'est guère plus plausible.

I^osons maintenant la question inverse. Agrippine a-t-elle pu envoyer à Néron un de ses affranchis pour le poignardef? Tacite* nous répond : " I^ouvait-il se trouver un homme assez '* dénué de raison pour croire que ce fût l'effet du liasaril, '' ou qu*une femme, échappée à ce danger, eût envoyé un '* homme seul armé d'un glaive pour frapper le prince au " milieu de ses gardes et de sa llutteV " Cela veut dii-e : Personne ne sait ce qui s'est passé dans le palais, si Agerinus portait ou non une arme; en toute autre occasion Aprippine était liien femme à vouloir poignarder son lils; mais en ce moment, échappée du naufrage, avait-elle la libre réflexion pour mùi'ir un pareil dessein?

Or il faut, nous l'avons vu, écarter Tidt^ du naufrage. En ce cas, rien n'empêcherait donc de croire à la tentative d'Agripi>ine. Et même en admettant la catastrophe maritime, il est plus probable qu'elle aurait songé a sa vengeance, à faire frapper Néron, qu'à ordonner la recherche du testament d'une suivante. Puis Tacite a-t-il raison de dire que pour une telle entreprise elle n aurait pas fait la sottise d'envoyer un homme seul? A notre avis, tout au contraire, elle n'am-ait eu que ce moyen à employer avec chance de succès. Une troupe armée, en effet, n'aurait ceifainement pas pu eii\-ahir le palais: la ruse seule pouvait assurer le coup, et la ruse devait être cachée sous la faiblesse.

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