GHAP. VI. — SÉNÈQUE A DIT VR.\I
Sénèque et de Burrhus que ceux-ci n'avaient besoin de sa confiance.
Au moment où Agrippine disparaissait de la scène, Sénèque n'avait certainement pas à craindre que le Sénat votât sa mort sur la demande de Néron. Tout au contraire il pouvait dire : Il n osera.
Rappelons -nous l'expression du sentiment que Tacite suppose avoir dû être naturellement celui de Néron à la mort de sa mère : " Dans son trouble, dit- il, il ne voit que " Sénèque et Burrhus qui puissent le sauver, et il les fait " mander aussitôt. " Sont-ce là, aux yeux de Thistorien, des hommes que le jeune prince a l'habitude de faire plier à ses volontés? ou sont-ce au contraire des hommes sur la valeur, le talent et l'énergie desquels il avait coutume de s'appuyer?
Aussi il affirme que c'est Burrhus qui a rassuré Néron au sujet de la fidélité de l'armée, lui a présenté les centurions et les tribuns, leur a fait baiser sa main pour signe de renouvellement de leur serment ; que c'est Sénèque qui rédigea le message au Sénat et se chargea de maintenir le gi'and corps d'État dans les mêmes sentiments à son égard ; que le prince leur dut ainsi un grand service, celui d'avoir empêché toute révolution à Rome; qu'il leur dut la confirmation de son élévation au principal.
La souveraineté, en effet, appartenait, nous l'avons dit, au Sénat et au peuple, c'est à dire aux Pères formant le corps sénatorial et aux citoyens inscrits sur les listes électorales de la cité ; c'était quelque chose d'analogue à ce que serait le gouvernement de la France, si le pouvoir législatif et l'investiture du pouvoir exécutif appartenaient au Conseil municipal et aux collèges électoraux de Paris. Jusqu'alors il n'y avait pas eu de pronunciamiento de généraux; personne ne croyait encore que les légions campées aux frontières pussent inter-
280 SÉNÈQUE ET LA MORT d'AGRIPPINE.
venir dans l'élection du Premier*. Gomme sous la Convention, les émeutes populaires ou les prises d'armes des gardes nationales pesaient parfois sur les résolutions des représentants ; les suffrages des Pères conscrits pouvaient être émis sous la pression des clameurs du peuple ou des manifestations des prétoriens. Mais, tout en lui faisant violence, on reconnaissait les droits du grand corps national, et parmi ses droits incontestés était celui de choisir le Premier et de prononcer sa déchéance*.
Sénèque et Burrhus étaient donc les vrais maîtres de l'empire; l'un avait en mains le Sénat, l'autre l'armée. Néron n'inspirait confiance que paixe qu'on le savait guidé par eux ; et loin d'avoir à redouter le prince, ils auraient pu le briser comme un roseau. C'est notre conviction, et nous pensons qu'elle sera partagée.
Il reste encore une question à examiner : Pourquoi Sénèque et Burrhus ont-ils maintenu Néron au principat? Ont-ils agi dans leur propre intérêt?
Or, quel pouvait être cet intérêt?
Néron renversé, ils auraient eu soit à supprimer le principat, soit à procéder à Télection d'un autre prince.
Dans le premier cas, quel enthousiasme dans le Sénat, dans les écoles, dans la haute société romaine! Quelles acclamations de recoimaissance n'auraient pas flatté leur amour-propre! La puissance de Sénèque n'aurait-elle pas grandi? Ne pouvait-il pas rêver d'être un nouveau Cicéron, le sauveur de la république, d'être, ainsi que le voulait Caton :
Rectorque senatus Sed regnantia *.
• Tacite, Hist., I, 5 : " Possc principem alibi quam Romae fîeri. **
• Id,, I, 10 : " Neque crat adhuc dainnati principis exomplum. " Le Sénat n'usait que d'un droit dont il n'avait pas eu occasion de se servir jusqu'alors.
• Lucain, Pharêale, IX.