‹ Etudes sur la vie de SénèqueChapitre 8 sur 50 · EN CETTE AFFAIRE · texte numérisé non relu

EN CETTE AFFAIRE

" Agrippine, dit Tacite ^ qui ne voulait pas que Topinion ' publique ne vît en elle qu'une femme capable de crimes, ' obtint la grâce et le rappel dé Sénèque, et elle fit en même 'temps proposer sa candidature à la préture. Elle savait ' devoir se concilier ainsi la faveur du public, auprès dur ^ quel Sénèque était en grande considération. Elle fit plus ' encore : elle confia l'éducation de Domitius à ce maître ' illustre, persuadée qu'elle trouverait en lui un appui pour * ses projets ambitieux, par la reconnaissance qu'il lui ' devrait et le ressentiment qu'il conserverait de l'injustice ' de Claude à son égard. "

1 Ann., XII, 8.

Comment Agrippine avait- elle été amenée à rechercher Tappui de Sénèque? Quel était cet homme sous le patronage duquel la petite-fille du divin Auguste voulait placer son fils? De quelle force disposait-il?

Agiûppine n'avait pas acquis sans lutte le titre d'épouse de Claude; elle devait son triomphe sur ses rivales à Thabileté et au dévouement de Pallas*, affranclii qui avait acquis une grande influence sur le prince et même dans TÉtat*; elle avait par suite intimement lié sa fortune à la sienne. Pallas avait cependant un adversaire puissant dans un autre aiTranchi comme lui, dans Narcisse '. Auâsi, après Tunion de Claude et de sa nièce, les familiers et les gens du Premier demeuraient divisés pour ainsi dire en deux camps, celui de Pallas et celui de Narcisse*. Malgré son échec dans la présentation d'une épouse, celui-ci, qui selon toute apparence ne fut pas non plus un homme médiocre, demeurait un important personnage au Palatin ; il affichait hautement son dévouement aux enfants de Claude et à Britannicus en particulier.

Mais, quand Agrippine méditait de réserver à son fils la succession de Claude, elle savait bien que ce n'était pas dans les intrigues seules du palais que devait se décider le choix du Premier. Si celui-ci avait toujours été jusqu'alors choisi dans la famille d'Auguste, il n'y avait toutefois aucun droit d'hérédité et encore moins de primogéniture attaché à un pouvoir encore mal défini; l'adoption de Néron par Claude ne lui constituait aucun titre dans l'État et n'en enle-

1 Tacite, Ann., XH, i, 2.

« Jd,, ibid., 52. -- Pline le Jeune, Lettres, Wî, 29.

» Juvénal, Sat. XIV, 329-331. — Tacite, Ann., XI, 38; XII, 57, 59.— Suétone, Claude, 28.

* Tacite, Ann., XII, 65. — Suétone, Claude, 43, 46.

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vait aucun à Britannicus. Le principal était électif, et il devait s'obtenir du vote du Sénat et du consentement de l'armée, qui maintenait dans l'ordre et l'obéissance l'immense population de la capitale de l'empire. Il fallait donc que, pour aiTiver à son but, Agrippine s'assurât du concours des sénateurs et de celui des prétoriens*.

Elle manœuvrera de façon à faire donner la préfecture du prétoire à un homm^ capable de tenir en mains les soldats du camp, et sur qui elle pourra compter; elle y réussira; cet homme sera l'austère et rigide Afranius Burrhus *.

Mais d'abord elle voulut disposer de' la majorité du Sénat, la rendre favorable à son influence personnelle et à ses projets. Pour cela, que fit-elle?

Comme dans tout corps politique, deux partis divisaient le Sénat : celui du pouvoir et celui de l'opposition. Par les soi-disant épumtions de Claude faites sous l'influence de ses courtisans, les intrigants et les faiseurs formaient le parti dominant alors dans la Curie'; ce parti suivait les inspirations de Narcisse, et n'avait aucun intérêt à se détacher de Claude et de ses enfants*. Le second, le parti stoïcien ou — comme on l'appelait^ — celui des honnêtes gens, les boni, constituait la minorité ou l'opposition. Ce fut donc dans ce dernier parti que Pallas et Agrippine durent chercher leur appui.

En conséquence, sous leur influence combinée, l'adminîs-

^ Dion Cassius, fliat. rofn., LX, 32 : Agrippine réussit dans ses menées, partie en usant de pei'suasion avec Claude, partie en gagnant le Sénat, le peuple et rarmée.

* Tacite, Ann., XII, 42 : "Transfertur regimen cohortiuin ad Burrhura Afranium egregiœ militaris famse. "

» Tacite, Ann., XI, 5, (3, 25. — Suétone, Claude, 16, 2i, 23 in fine, 29.

* Dion, LX, '31. — Tacite, Ann.y XII, 2.

* Tacite, Ann., XIV, 52 : ** Quia nec bonis artibus idem virium erat altère velut duce amoto, et Nero ad détériores inclinabat. " —Hist.y IV, 3; "Hinc muiti banique. " — Séncque, de Vita beata, 21.

tralion ne tarda point à passer en de nouvelles et meilleures mains*. Le parti philosophique était d'ailleurs tout naturellement porté de bienveillance pour Agi'ippine : d'abord parce qu'elle était la fille de Grermanicus*, auquel on avait supposé des sentiments libéraux, puis parce qu'elle savait sinon être, du moins paraître chaste et sévère dans sa conduite*.

Or, Sénèque, le premier personnage de son temps par son éloquence et son érudition*, en était devenu le chef, le dux^; et c'était ainsi son concours que devait nécessairement rechercher Agrippine.

Né à Cordoue au commencement du siècle, Lucius Annaeus Sénèque était arrivé fort jeune à Rome avec sa famille. Celle-ci, par sa fortune, par son intelligence, par ses relations, s'était sentie en état d'être au-dessus de la situation qu'elle occupait en province et aspirait à acquérir un rang élevé dans la grande capitale.

Marcus Annaeus, son chef, se fit un renom mérité

i Tacite, yl nn., XII, 7.

On peut être fondé, croyons -nous, à penser que Pallas n*a pas été un aussi vil grcdin que les historiens ont bien voulu le dire, quand on le voit estimé de Borea Soranus et de Cornélius Scipion. Tacite rapporte (Ann., XII, 53), et Suétone le confirme {Claude, 28), que Taustère et inflexible Soranus, consul désigné, et V. Cornélius Scipion, qui sera consul plus lard, proposèrent au» Sénat de voter une dotation et des honneurs à Pallas, et qu*un sénatus-consulte, prenant acte do son désintéressement, lui accorda les ornements de la préture. Tacite admet (Ann., XIII, 23) que Burrhus avait conservé d'assez étroites relations avec Pallas. N'a-t-il donc pas été jugé avec la haine que les Romains de sang, tels que Pline le Jeune (Lettres, VII, 29), vouaient aux étrangers et aux parvenus? Est-ce à nous, modernes, à épouser de telles querelles? M. Humbert, le savant jurisconsulte, vient de faire à TAcadémie des Inscriptions et Belles -Lettres l'éloge d&s talents finaiiciors de Pallas, et justifier ainsi dans une certaine mesure les votes du Sénat romain.

* Tacite, Ann., XII, 2.

> Jd., ibid., 7 : ^* Nihil domi impudicum nisi dominationi expediret. "

* Pfine, Hist. nat., XIV, 5 : " Princeps eniditionis. ** » Tacite, Ann., XIV, 52 : " Velut duce amoto. "

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parmi les orateurs ou déclamateurs romains. A ses côtés il vit tous les siens faire alors grande figure à Rome. Son second fils Sénèque devait immortaliser son nom; Taîné, Gallion, obtint les honneurs du proconsuFat; le troisième, Mella, exempt d'ambition, jouissait d'une grande considération; son neveu Lucain composa, à vingt-cinq ans, le superbe poème de la Pharsale, que récitait toute la jeunesse romaine ; une de ses sœurs avait épousé un gouverneur de l'Egypte.

Élevé avec soin par son père, Sénèque se distinguait déjà sous Tibère dans l'éloquence judiciaire, et paraissait devoir en faire sa carrière, quand, s'enthousiasmant aux leçons du stoïcien Attale et du pythagoricien Socion, il résolut de quitter le barreau pour cultiver la philosophie.

Au retour d'un voyage scientifique en Orient et en Egypte il fit à Rome des conférences ou lectures sur la physique et sur la morale, et il compta d'illustres personnages parmi les auditeurs qui l'applaudissaient.

Déjà, sous le principat de Caïus, il était l'orateur le plus en vogue. Les critiques du jeune César s'étaient exercées sur son compte^, mais elles n'avaient pas réussi à modifier l'opinion du public à son égard.

Sous Claude, sa notoriété, aidée toutefois du crédit de sa tante, l'avait fait porter à la questure', et la questure lui avait ouvert de droit les portes du Sénat ^.

Sénèque n'était sans doute pas alors dans la Curie le seul représentant du stoïcisme; mais son parti n'y était pas en majorité, et nous le voyons frappé de bannissement.

^ Suétone, Caligula, 53.

> Sénèque, Consolation à Helvia, 17.

' Suétone, Néron^ 7.

Quelles cii'constances, quels faits avaient motivé la mesure prise contre lui?

Selon Dion Cassius*, Messaline aurait dénoncé les adultères de Julie, la sœur d'Agrippine, l'aurait fait condamner à l'exil et à la mort; et Sénèque, qui était, affirme-t-il, au nombre de ses amants, aurait été par ce motif interné dans l'île presque sauvage de la Corse.

On aurait peine à se représenter Sénèque sous la figure d'un Clodius, s'il fallait le reconnaître dans le portrait qu'en donne Visconti dans V Iconographie romaine et que nous mettons sous les yeux du lecteur.

Cet éminent savant a cru pouvoir attribuer à Sénèque un buste anti(jue qu'on retrouve souvent reproduit en marbre et en bronze. Il représente un persomiage en renom en Italie au premier siècle de notre ère et qui a tout l'aspect d'un philosophe. Les raisons sur lesquelles Visconti appuie sa conjecture ne manquent pas de valeur; mais elles ne nous semblent pas suffisantes pour en établir d'une façon certaine la légitimité.

Quoi ([u'il en soit do la question, toujours est-il que Sénèque était alors valet udinah'o, décharné, asthmatique^; il avait quarante ans; il était marié; il aimait sa femme et en était aimé^; il était ambitieux et avait droit de l'être, comme tout homme de valeur; il avait donc à ménager la considération dont il jouissait, et d'autant plus que le point d'appui de sa puissance était dans l'opinion publique et non, dans la faveur des dames du palais.

Mais quelque peu de probabilité qu'il y ait que Sénèque

* Hist. rom., LX, 8.

* Sénèque, lettres 5i, 78. — D'après Dion (LXÎ, 10), Caîiis, irrité d'une plaidoirie de Sénèque, aurait voulu le faire périr; il en aurait été détourné par la considération que l'orateur tombait de consomption et était presque tm moribond.

* Sénèque, lettre 47.

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eftt été Tamant de Julie, a-t-il été expulsé de Rome sous cette accusation?

Tacite, Suétone et tous les auteurs contemporains n'ont

rien dit à ce sujet. Il y a donc lieu de croire que ce motif n'a été imaginé que par des écrivains postérieurs qui ignoraient complètement l'état politique de Rome à cette époque, les luttes et les manœuvres des partis qui se disputaient le pou-

voir, et qui par suite ont été réduits à attribuer à des intrigues galantes la cause des événements dont ils pai'laient.

Nous inclinons à penser que Sénèque a dû être frappé simplement pour quelque cause politique, et probablement à la suite de quchpies-unes de ces conjurations qui faisaient trembler Claude * , et dans lesquelles on ne manquait jamais de rencontrer des stoïciens.

Mais, quelles que furent les circonstances, qui amenèrent l'expulsion de Sénèque de Rome, il est un fait certain, c'est qu'il fut interné dans l'île de Corse.

Quand on lit la lettre que Sénèque écrivit à sa mère pour la consoler de son absence, il semble qu'un cœur vraiment stoïque battait sous sa poitrine ; que tel il était dans la prospérité, tel il était sur le rocher d'exil ; qu'impassible, content de lui-même, il était heureux en étudiant et contemplant la Nature, qu'il trouvait bienveillante en tout temps et en tout lieu pour le sage*. Ses ennemis, cependant, lui reprochèrent son rappel. "L'exil, disaient-ils^, n'est à l'entendre qu'un " vain mot ; il déclare que ce n'est pas un mal d'être obligé " de (juitter son pays, ses amis, et cependant il fait en sorte " de vieillir à Rome. "

Que penser? Le philosophe soutint-il alors avec courage et dignité la mesure qui le frappait, ou a-t-il cherché à obtenir, même au prix de la honte, sa grâce et le droit de rentrer dans la capitale?

Que Sénôiiue, au bout d'un certain laps de temps, ait désiré rentrer à Rome, rien n'est plus naturel, rien n'est plus légitime ; qu'il ait fait des démarches dans ce but, on ne saurait lui en faire un crime. De telles démarches ne

4 Suétone, Claude, 13, 35, 36.

' Consolalion à Helvia, 17.

' De VitabeaUi,2\.

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