‹ Études sur la vie privée de la renaissanceChapitre 10 sur 18 · LES CIVILITÉS EN ESPAGNE · texte numérisé non relu

LES CIVILITÉS EN ESPAGNE

omme les Italiens, les Espagnols liront pas à proprement parler de Civilités ; mais, au lieu de philosopher sur la matière, ils affectionnent la forme du dialogue qui convient mieux à la tournure de leur esprit. Les Colloques de Louis Vivès, Colloqüia, sive linguœ latinæ exercitatio (Nuremberg, 1532), sont le modèle du genre. Vivès (1492-1540), qui passa une grande partie de sa vie à Bruges où il mourut, était intimement lié avec Érasme. Comme lui, il composa de nombreux livres de pédagogie et, comme lui, il eut la pensée d’enseigner aux enfants le savoir-vivre ; seulement il trouve moyen de le faire en insérant dans ses Colloques , composés pour exercer les enfants à la langue latine, la plupart des principes élémentaires de la bonne tenue.

Malgré la grande renommée de leur auteur, et bien que ces dialogues aient eu de nombreuses édi-

tions, — une des dernières traductions espagnoles est de 1788, — ils sont peu connus. Ils fourmillent cependant d’indications précieuses. Vivès entre dans les moindres détails ; il les recherche et les prodigue, non sans coquetterie; latiniste achevé, il veut montrer à ses élèves que tout peut se traduire en latin. Ces petits tours de force littéraires, qu’il accomplit avec une souplesse et une virtuosité rares, nous valent une suite de scènes familières, minutieusement fouillées, et pleines de particularités que l’on chercherait vainement ailleurs.

Les Colloques de Vivès mériteraient une étude spéciale. Faute de mieux, voici quelques extraits qui donneront une idée générale du livre. Pour être plus exact, j’emprunte la traduction française de Benjamin Jamin, publiée en 1573 :

Le lever du matin. — U11 jeune homme se fait habiller par sa vieille servante.

« Voulez-vous une chemise blanche?

— Je n’en ay point besoin maintenant, celle-cy n’est pas trop sale; j’en prendroy demain une autre. Donnez-moi mon pourpoint.

— Lequel ? le simple ou le double (avec ou sans doublure) ?

— Lequel il vous plaira. Baillez-moi mes esguillettes (1) de cuir.

(1) Cordons ferrés par les deux bouts, pour attacher le haut de chausses au pourpoint

— Elles sont rompues. Prenez celles de soye, car vostre pédagogue l’a ainsi commandé. Que vous faut-il de plus ? voulez-vous votre hault et votre bas de chausses, à cause de la chaleur?

— Non, non ; donnez-moy.mes chausses longues. Je vous prie, attachez-moy. Baillez-moy mes souliers.

— Lesquels? ceux qui sont couverts ou escolletés ?

— Les couverts, à cause de la fange. Attachezmoi à nœud coulant double, car cela est plus beau et mieux séant.

— Rien moins; le nœud coulant seroit incontinent deslié, et vostre soulier vous tomberoit des pieds. Il vaut mieux, ou bien à nœud double serré, ou bien à un serré et un coulant. Prenez vostre saye à manches et vostre ceinture tissue.

— Non, pas cela. Donnez-moy doncques ma ceinture violette de lin.

— Tenez, ceignez-vous à la mode Françoise (i). Peignez-vous premièrement des grosses dents du peigne, puis après des menues. Mettez vostre bonnet sur le sommet de vostre teste et ne le rejetez pas

(1) Note du commentateur Petrus Motta : « Les Allemands laissent tomber jusqu’aux genoux cette partie de la ceinture où s’attache l’épée ; ils ceignent donc leurs cuisses et non leurs reins, de façon à pouvoir tirer plus facilement ces épées allongées dont ils se servent. Les Flamands se ceignent un peu plus haut que les Allemands ; mais les Français se ceignent à peu près au nombril, comme le faisaient auparavant les Espagnols, qui maintenant commencent à se ceindre à la mode allemande. »

sur le derrière, comme estes coustumier, ne sur le front, ne sur les yeux.

— Ah ! que vous estes importune et ennuyeuse !

— Et vous, trop gentil et mignon; donnez-moy un petit baiser. Or, maintenant mettez-vous à genoux, et devant ceste image de nostre Sauveur, dites l’oraison... Pendez ce mouchoir à vostre ceinture pour vous moucher et nettoyer. O le vaillant personnage, et bien empesché à rien faire !

— Retirez-vous d’icy, mocqueuse que vous estes. Allez, ou je vous chasseray bien avec ce soulier, et vous arracheray le couvre-chef de la teste. »

Le repas scolastique se passe chez un maître d’école; c’est le souper du soir des élèves :

« Le maître de table : — Six heures dea ; sus, enfans, sus debout. Dressez les tables, mettez la nappe dessus, apportez les sièges, les serviettes, les tranchoirs ronds et quarrez, le pain. Est-ce fait? Vous, apportez de la cervoise, et vous, tirez de Peau de la cisterne. Mettez les voirres sur la table... Enfans, lavez tous les mains et la bouche. Qu’un chacun tire son Cousteau et nettoye son pain si quelque cendre y tient, ou si quelque charbon est en la crouste. Celuy qui a charge cette sepmaine de prier devant le repas, qu’il prie... Et vous, Brugalois, avez-vous un Cousteau ?

— Or, je n’ay que faire de Cousteau. Je rompray des dents en mordant, ou mettray menu à morceaux avec les doigts.

— L’on dit qu’il sert de beaucoup aux gencives et à la blancheur des dents, de mordre à mesme, sans cousteau. Ces potages se refroidissent déjà! apportez la chauffrette (le réchaud), reschauffez-les un petit devant que y trempiez vostre pain... Hola ! Gingolfe, ne torchez point vos lèvres de la main ou de la manche, mais torchez les et vostre main ensemble à la serviette, car pour cest effet on vous l’a donnée. Ne touchez point à la chair, sinon du costé que vous en voudrez prendre. Dromon, vous ne voyez pas que vous tachez vos manches de la graisse de la chair. Rebrassez-les, si elles sont fendues jusqu’aux espaules; si elles ne le sont, resserrezles, ou bien troussez-les jusques au coude; que si elles retombent, attachez-les d’une espingle ou, ce qui vous adviendra mieux, d’une espine. Vous, mon petit maistre, vous appuyez (vous vous accoudez) sur la table : où avez-vous appris cela ? En quelque tect (étable) à pourceaux? Holà, ho, mettez luy sous le coude un coussinet. »

Le repas terminé, le maître de table donne ses instructions pour desservir, serrer les restes dans le garde-manger, etc. : « Que chacun nettoyeson cousteau et le serre en la gaine. Ho, Cinciole, ne. curez pas vos dents de la lancette (canif), car cela est nuisible; faites un curedents d’une petite plume, ou d’un petit baston tendre aigu, et les raclez doucement, de peur que ne faciez quelque incision ès gencives et en tiriez du sang. Lavez vos mains, devant que l’on rende grâces à Dieu. Levez la table

et appelez la chambrière, et qu’elle apporte le balay. »

Dans la Salle a manger, Vivès nous transporte chez un riche particulier :

« Hier nous vinsmes tous en sa salle à manger, lieu descouvert, frais et ombrageux; tout estoit bien appresté, aorné en bel équipage... Il y avoit un grand buffet plein de riches vaisseaux de toutes matières, d’or, d’argent, de cristal, de voirre, d’yvoire, et de pierres excellentes; d’autres aussi de matière plus vile, comme d’estain, de corne, d’os, de bois, de terre, où l’artifice enrichissoit la vilité de la matière; car c’estoient plusieurs choses taillées et tournées, toutes bien polies et nettes, et desquelles la Splendeur esblouissoit presques les yeux. Vous eussiez vu là deux grands lavemains d’argent avec les bords dorez, desquels le milieu estoit d’or avec les armoiries. Chaque lavoir avoit son gouteron, desquels le bec estoit doré. Il y avoit aussi un autre vaisseau de verre à mettre eau, ayant le tuyau doré, avec un bassin à laver les mains, ouvrage de Malace, proprement madré (i), phioles de toutes sortes, et deux d’argent pour mettre vin très excellent. Le dessus du buffet estoit couvert d’un gros tapis à grand poil, apporté de Turquie.

(i) Opéré Malacensi probe sandaracato. L’index des Colloquia, au mot Sandaraca , dit : « une sorte de minéral qui se trouve ès mines d’or et d’argent, appelé communément arsenic rouge. » Il s’agit donc ici de vases de Malaga à reflets métalliques rouges.

Il y avoit deux petites tables dressées loing du buffet, avec des tranchoirs d’argent quarrez' et ronds; à un chacun y avoit sa salière, le couteau, le pain, et la serviette. Soubs le buffet y estoit un vaisseau pour refreschir le vin, et des grands brocs à vin. Puis plusieurs sortes de sièges, selles, doubles selles, petits bancs bas, et une selle qui se ployé d’une belle façon, préparée pour la dame, avec un coussin fait de soye, et le marchepied... Il y avoit une grande table à tenir les viandes, brochée à l’antique de carreaux de diverses couleurs, marquetée, qui avoit esté au Prince Dicéarche; il l’acheta, au plus offrant, assez chère, seulement parce qu’elle avoit esté à cestuy-là, afin qu’il eût quelque chose de ce Prince. On baille de l’eau à laver les mains, premièrement avec grands refus et mutuelles invitations, donnant l’honneur l’un à l’autre... mais le maître de la maison, selon son droit, ordonna des places. La table fut beneiste par un petit enfant, brièvement, curieusement, et en rithme. »

Terminons par la Chambre et veillée de nuict.

« Pourquoy veillez-vous plustost à la lampe qu’à la chandelle ? Usez de cierges (bougies de cire) desquels la senteur n’est point mauvaise.

— La mèche est en iceux plus tremblante, et la vapeur n’est saine non plus; et, ès chandelles de suif, la mèche est plus souvent de chanvre et non de coton; car ces revendeurs cherchent profit sur toutes choses avec tromperie. Mets de l’huile dedans

ceste lampe ; tire avec une aiguille la mèche, et la mouche. Apporte aussy les mouchettes et mouche ceste chandelle. Ne jette pas à terre le moucheron, de peur qu’il ne fume; mais estains dedans les mouchettes, puisqu’elles sont couvertes (à couvercle). Pose la table sur ses pieds en la chambre et le petit poulpitre sur la table.

— Celuy qui est arrêté (fixe), ou celuy qui tourne ?

— Lequel tu voudras. Donne-moy ces deux ou trois plumes qui ont le tuyau large, et la boëte à poudre. Apporte moy de l’armoire Cicéron et Démosthène, et du poulpitre mon livre ou j’écris ce que je collige, et mes registres plus grandets, entends-tu ? Apporte moy le cinquiesme livre en rang depuis le premier.

— Quel est le titre d’iceluy ?

— Les Commentaires de Xénophon. C’est un livre bien accoustré (relié), couvert de cuir, avec petitz crochetz et bossettes de cuyvre.

— Je ne le trouve pas.

— Je m’en souviens maintenant : je l’ay serré au quatriesme banc (rayon) près de là. En ce banc il n’y a rien que des livres descousus, qui ne sont pas reliez, comme ceux que l’on apporte freschement de la boutique des imprimeurs et libraires. Déferme-moy (détache les fermoirs) le Cicéron ; ouvre, tourne encores trois ou quatre feuillets jusques à la quatriesme Tusculane... Accoustre-moy mon lict.

— Dans quelle chambre ?

— En ceste chambre large etquarrée. Mets dessus (le lit) le coustil (la courte pointe) de plume, l’autre de bourre. Regarde que le châssis soit assez ferme. Oste le chevet (traversin) et au lieu, mets deux coussinetz. Durant ceste chaleur, j’aime mieux ce tapis que ces linceulx si déliez. Emporte ceste courtine car, pour chasser les moucherons, j’aime mieux un pavillon (moustiquière).

— J’ay senti ici peu de moucherons; de puces et de poux trop (i).

— De toutes ces petites bestes desquelles nous sommes tourmentez durant l’été, aux chambres, nulle ne méfait tant mal au cœur que les punaises. Mets-moy icy un réveille-matin, et y mets un empeschement au droit de quatre heures du matin; je ne veux pas plus longtemps dormir. Oste-moy mes souliers. Mets icy une selle (siège bas) à costé, où je me siéray: que j’aye un pot de chambre près du lict, sur une escabelle. »

(i) Voir ci-dessus, p. 28 et suivantes.

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