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LES CIVILITÉS EN ITALIE

l’avis au lecteur, placé en tête de la 'ilité de 1537, Pierre Saliat s’exprime si : « La nation françoise ne le cède à nulle autre, ains (mais) les excède en toute honnesteté contenance, gestes, mœurs, et pour faire bref, en toutes manières de faire et dire gratieuses, humaines et civiles : lesquelles elle semble avoir quasi de nature, tellement que les estrangiers, mesme les italiens, deviennent lourds et grossiers et se fontmocquer d’eux, s’ils veulent ensuyvre la grâce tant bonne et tant ouverte, laquelle, sans en rien contrefaire, montrent naifvement, courtoisement et libéralement les François en tous leurs actes et leurs dictz. » Présomption française, dira-t-on ; c’est bien possible ; mais il est piquant d’entendre exactement les mêmes éloges et les mêmes critiques dans la bouche d’un Italien dont personne ne suspectera la sincérité. L’élégant auteur du Cortegiano , le Castiglione, vante « la prompte vivacité qui se voit en

la nation françoise quasi en toute chose, ce qui n’avient mal en eux, ains (mais) ha grâce, pour ce qu’elle leur est fort propre et naturelle, et qu’on ne voit en eux aucune affectation. On trouve bien plusieurs italiens, ajoute-t-il, qui se voudroient d’imiter et ensuivre cette manière de faire , lesquels ne sauroient faire autre chose que branler la teste en parlant, et faire les révérences de travers, de mauvaise grâce ; et, quand ils se promènent par la ville, ils cheminent si fort, que les serviteurs et laquais ne les peuvent suivre ; et par ce moyen leur semble qu’ils sont bons françois, et qu’ils ont cette liberté, laquelle véritablement n’avient guères qu’à ceux qui ont été nourriz en France, et ont pris de jeunesse cette manière de faire.... Tout ce qu’ont de bon les italiens en leurs vestemens, en la manière de festoyer, banqueter, manier les armes et en toute autre chose convenable au courtisan, ils le tiennent des François (i) ».

Quoi qu’il en soit, les Civilités proprement dites sont une spécialité du Nord. Les Italiens n’ont rien qui ressemble aux petits Traités d’Erasme et de Calviac ; ils s’en tiennent au vieux formulaire rédigé par Jean Sulpice de Veroli à la fin du xve siècle et renfermant quelques préceptes rudimentaires sur les Contenances de table. Quant à leurs moralistes, ce sont des lettrés, qui n’écrivent que pour les

(i) Traduction de Gabriel Chappuys, 1580.

hommes faits et traitent la question de haut, sans s’abaisser jusqu’aux vulgaires prescriptions de la civilité (1). Le Castiglione dépeint le Parfait Courtisan, l’homme de cour accompli, comme Platon ^sa République, Xénophon son Roi, et Cicéron son Orateur. Çà et là quelques traits de critique dans le genre de celui-ci qui dénote chez certains courtisans, voulant faire les « bons compagnons », des coutumes au moins singulières : « Ils se poussent du haut en bas des degrez ; ils se frappent et donnent l’un à l’autre des coups de bâton sur les reins. Ils se jettent des pougnées de poussière dedans les yeux ; ils font rouler leurs chevaux sur eux, ès fossés, ou au pendant de quelques montagne. Après quand ils sont à table, ils se jettent au visage les potages, les sausses et gelées, renversent tout et puis se prennent à rire, de manière que celui qui sçait faire le

(1) Voici quelques recommandations que je trouve dans la petite encyclopédie de Grapaldi De pariibus cedium (1516) : « Dès qu’on s’est levé, il faut se soulager le ventre, si on peut ; expectorer la salive et les mucosités pituiteuses, si on en a produit pendant la nuit ; se peigner les cheveux en remontant vers le haut de la tête ; se débarrasser l’oreille avec le cure-oreille des malpropretés qui démangent ; se moucher. Il faut bassiner la bouche avec de l’eau, surtout en été ; se laver les mains et le visage, les essuyer avec un linge de toile, et les oindre avec une poudre, un corps gras ou les baigner avec de l’eau parfumée... Après dîner, pendant les longs jours, faire la sieste, puis entrer dans sa bibliothèque pour y faire la lecture ; de là, sortir de la maison pour la chasse ou pour les affaires ; rentrer, manger frugalement, enfin se reposer dans un lit délicat. Voilà ce qui convient le mieux pour la santé. Mais surtout ne passerculos nec gallos gallinaceos imitetur , quïbus coitus est frequentior.

plus de telles choses semble le meilleur courtisan et le plus gaillard (i). »

La Civile Conversation , d’Estienne Guazzo, est encore un traité littéraire sur les bonnes et les mauvaises compagnies, où l’auteur parle à peine de la civilité et se borne à renvoyer le lecteur, désireux d’en connaître les principes, au livre intitulé le Galatée (2).

La première édition du Galatée parut à Milan en 1559. L’auteur, Jean délia Casa, distingue, parmi les manières d’agir dans le monde, celles qui peuvent choquer les sens ; ensuite, celles qui s’opposent à la volonté ; enfin, celles qui manquent de proportion et ne s’accommodent pas avec la personne, le temps ou le lieu. Tout cela paraît bien subtil et d’une ordonnance assez confuse. En passant, le moraliste signale les fautes principales contre la

(1) Traduction de Gabriel Chappuys, 1580.

(2) « Je ne veux adviser celuy qui parle, de tenir la teste droite, de se garder de lécher ou de mordre les lèvres, et de mettre peine d’accompagner les gestes des paroles, comme le bal est accompagné du son des instruments ; et ne me semble pareillement convenable de proposer à celui qui escoute, qu’il se garde d’un regard rude, de se tordre le corps, d’un sourcil trop grave, de monstrer un visage trop triste, de regarder entour de soy, de parler à l’oreille, de rire sans occasion, de bailler, de se monstrer fâché.. . Je ne veux, dis-je,, parler de ces choses, pour ce que ce seroit vouloir réciter le Galatée , avec les livres que sur cette matière ont écrit les philosophes moraux et les rhétoriciens. Ces choses s’apprennent, non tant en lisant, qu’en hantant compagnie... Il nous suffira donc de dire pour cette heure que, touchant cette action, il faut composer tout le corps en manière qu’il ne semble ny tout d’une pièce, ny aussi entièrement desnoué. » ( Civile conversation d’Estienne Guazzo, traduction de Gabriel Chappuys.)

tenue; en somme, sa dissertation, fort élégante, pourrait mieux s’appeler ; l'Art de plaire dans la conversation , titre sous lequel elle a été traduite en français au xviie siècle (i).

Sabba da Castiglione a moins de prétention et plus de bonhomie. Les Ricordi (2), recueils de leçons sur la conduite d’un gentilhomme dans le monde, parurent en 1546. Sabba ne se pique pas de littérature ; son style est diffus, plein de redites, ses phrases interminables et sa langue le pur lombard. Mais il parle naïvement et tempère la sévérité de ses conseils par une foule d’anecdotes qu’il raconte avec une saveur particulière. En voici une (3) qui touche de trop près à notre sujet pour ne pas lui donner une place :

« Il y a quelques années, quand la malheureuse Italie renfermait des cours nombreuses, magnifiques et honorées, aux pays de Lombardie, il y avait deux serviteurs plus affectionnés que discrets de deux gentilshommes qui passaient pour des courtisans renommés dans toute l’Italie. Comme on demandait à ces serviteurs quelles étaient les habitudes de leurs maîtres, le premier, un peu naïf (assai dolce di sale), s’imaginant faire l’éloge de son seigneur, répondit : « Qu’il ne sortait jamais de chez lui sans « rester une heure devant son miroir à se peigner les

(1) Galatée ou l’Art de plaire dans la conversation. Paris 1668.

(2) Voir la Galette des Beaux-Arts (juillet 1884).

(3) Ricordo, p. 82.

« cheveux, qu’il se rasait au moins deux fois la se- « maine, qu’il avait des habits précieux, de drap, de « satin, et de panne, de couleurs et de formes variées ; « que, l’été comme l’hiver et le reste du temps, « il se servait de savonnettes, d’huiles parfumées et « d’eaux bien fleurantes, jurant que sa garde-robe « contenait plus d’odeurs que les deux boutiques des « plus célèbres parfumeurs de Naples... Personne, « en Espagne, ni en Italie, ne savait mieux que lui <( porter le brodequin, lequel était alors très à la « mode parmi les courtisans... Lorsqu’il se rendait « à la cour, parfumé, peigné et brossé, sur sa mule, « la houssine blanche à la main, et les patenôtres « de pâte odoriférante au cou, tout le monde l’admi- « rait et le regardait comme le plus brave, gentil « et gracieux courtisan de toute lltalie. Quant à « sa propreté, je n’en dirai qu’un mot : pendant « les douze ans que je suis resté avec lui, je ne l’ai « pas vu une seule fois manger la salade sans gants, « pour ne pas se souiller les doigts (i). »

(i) « Il était très beau garçon de sa personne, et s’habillait très richement, changeant souvent de vêtements et imaginant toujours quelque mode nouvelle de broderies ou de déchiquetage. Ses bonnets de velours montraient tantôt une médaille (enseigne), tantôt une autre. Je ne dis rien des chaînes, des anneaux et des bracelets. Les montures qui lui servaient pour se promener en ville, mule, genet, turc ou haquenée, étaient plus luisantes qu’une mouche. La bête qu’il devait monter, couverte de harnais riches et tachetés d’or battu, était toujours parfumée de la tête aux pieds ; de telle sorte que l’odeur du musc, de la civette, de l’ambre et des autres parfums précieux se faisait sentir dans toute la rue. Romano le parfumeur disait publiquement que Messer Simpliciano lui donnait plus à gagner en une semaine que vingt autres gentilshommes de Milan

« L’autre, qui n’était pas plus fin, » répondit à « son tour : — « Mon maître n’est pas de cette « façon ; c’est un franc compagnon, magnifique, « splendide, gracieux, jovial et familier. Il n’aime « ni les miroirs, ni les brosses. Chez lui, pas d’autre « peigne que le râtelier qu’il a dans la bouche (i), « avec lequel, quand il est à table, il frippe comme « un paladin. Mais n’allez pas croire qu’il se serve « de la pointe du couteau ou de la fourchette à la « vénitienne ; il ne travaille qu’avec ses doigts « et les manœuvre plus prestement que le meilleur « joueur de luth de toute l’Italie, fût-il Giovan « Maria Guido. S’il mange bien, par la grâce de « Dieu, il boit encore mieux ; et s’il mange comme « un paladin, il boit comme un géant. Il veut du « vin juif et non du vin chrétien (baptisé), assurant « que l’eau est faite pour les poissons et pour les « bêtes, mais non pour les hommes de bien « comme lui. Il boit si dévotement que les larmes « lui en viennent aux yeux d’attendrissement, et le « verre quand il le détache de ses lèvres, est plus « sec que s’il était resté au soleil du midi sous le « signe du Cancer ou du Lion. En tout temps, la « nuit comme le jour, il dort également bien, Dieu « le bénisse! mais jamais moins de seize heures...

dans toute l’année... Il avait encore un certain parler niais et fastidieux, s’exprimant très doucement et en s’écoutant lui-même ; si bien que personne, ou bien peu le fréquentaient... » (Bandello, 2e partie, 48.)

(1) Il y a là un jeu de mots intraduisible en français.

« Des habits, il n’en a cure ; des odeurs, il n’en « parle pas ; pour l’eau, il ne connaît que celle des « puits; pour l'huile, que celle de sa lampe... S’il « rentre chez lui, avant d’aller chez madame et les « enfants, il passe à la cuisine et nous jouons en- « semble à la mourre des saucisses et du cervelas « frais; ou bien nous chantons quelque gentil « refrain de cabaret ; ou bien encore nous jouons « aux cartes... Bref, c’est un bon compère, franc, « sans cérémonie et sans gêne, qui, à table et par « gentillesse... » Mais je m’arrête : Userait impossible d’aller plus loin sans parler latin.

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