‹ Études sur la vie privée de la renaissanceChapitre 11 sur 18 · LES CIVILITÉS EN ANGLETERRE · texte numérisé non relu

LES CIVILITÉS EN ANGLETERRE

les Civilités de provenance anglaise (i), is signalerons le Book of Curtesye de ;ton et le St ans puer ad mensam, petit poème attribué à John Lydgate, imprimé par Caxton et plusieurs fois réimprimé par Wynken de Worde; le French Schoole-Maister , Queene Eli^abethes Achademy , le Booke of Demeanor, etc. Dès l’année 1532, c’est-àdire deux ans après sa première apparition à Bâle, la Civilité d’Erasme était déjà traduite en anglais. Quant à Mathurin Cordier, nos voisins se l’étaient si bien approprié qu’ils avaient anglicisé son nom sous la forme de Cordery.

Le French Schoole-Maister est un manuel de civilité à deux fins : il enseigne à la fois le savoir-vivre et la langue française. L’édition que je possède (2), est de 1612 ; la première aurait paru, dit-on, en

(1) Non citées dans le Répertoire des ouvrages pédagogiques du XVIe siècle. Paris, 1886.

(2) Provenant de la bibliothèque du baron Pichon.

1573. Le texte est en anglais avec la traduction française en regard. L’auteur, qui ne donne que ses initiales C. H., est un Français, Claude Hollyband, c’est-à-dire Desainliens (1).

Malgré la nationalité de son auteur, le French Schoole-Maister , recueil de « familières confabulations non moins plaisantes que profitables », est bien anglais par la forme et le fond ; il sent à plein nez son terroir. Le lecteur en jugera par les deux scènes qui suivent :

Nous sommes dans la chambre d’un jeune fils de famille en train de faire sa toilette du matin ; deux domestiques l’assistent, une servante et un page. « Marguerite, baillez-moy mes chausses ; dépesehez-vous, je vous prie. Où est mon pourpoint ? Apportez mes jartières et mes souliers. Donnezmoi ce chausse-pied. — Prenez premièrement une chemise blanche, car la vostre est trop sale, n’estelle pas ? Attendez un peu, elle est encore moite, que je la seiche au feu ; j’auray tôt fait. — • Où avez vous mis ma ceinture et mon escriptoire ? Où sont toutes mes besognes? Pierre apportez-moi un peu d’eau pour laver mes mains et la face ; je ne veux point d’eau de rivière car elle est trouble ; donnezmoy, je vous prie, de l’eau de puits ou de fontaine. Prenez l’esguière et versez sur mes mains ; versez de haut, qu’attendez-vous ? — Ne vous scauriez

(1) Renseignements fournis par M. le secrétaire du musée de Kensington.

vous laver au bassin ? Aurez-vous tousjours un serviteur à vostre queue? Vous estes trop mignard. — Veux-tu que je me lave ma bouche et la face, où j’ay lavé mes mains, comme on fait en plusieurs maisons en Angleterre (as they do in many houses in England )? Baillez-moi une touaille. Chambrière, donnez-moy maintenant mon desjuner, car je suis prêt. Sus, hâtez vous (1). »

Si l’on rapproche ce petit tableau d’une lettre d’Erasme que nous rapportons ailleurs (2), la propreté anglaise du xvie siècle aurait été plutôt en retard qu’en avance sur la nôtre. Aujourd’hui c’est elle qui nous donne le bon exemple.

Une autre scène bien anglaise est la description d’un dîner chez un bourgeois de Londres qui réunit à sa table une quinzaine d’invités.

« Femme, irons-nous dîner ? J’ay certes grand faim. — Quand il vous plaira, mon amy ; tout est prest, la viande se gaste ; il est midy passé. — Or sus, allons disner, Messieurs, vous estes tous les bienvenus. »

Ici commencent les échanges de politesse habituels : « Ça, lavons les mains, qu’attendez-vous ?

— Lavez premièrement, je me laveray bien après.

— Lavons tous ensemble. — Monsieur, que faitesvous là ? Lavez avec nous. — Quant à moy, j’ay

(1) On peut comparer cette scène avec celle empruntée à L. Vivès, p. 7 2.

(2) Voyages et Voyageurs de la Renaissance , p. 70.

lavé. — Et moy, je n’ay rien manié depuis que je me suis lavé. »

Même cérémonial pour s’asseoir : « Séez-vous, Monsieur. — Pardonnez-moy de cela ; ce sera après vous. — Séez-vous le premier, je me séeray bien après. — Vous vous séerez là ; n’ay-je pas la puissance de commander en ma maison ? — Oui dea, Monsieur. — Quand je seray dans la vostre, faites de moi comme il vous plaira. Or sus donc, séez-vous cy, auprès de ceste jeune damoiselle. — Bien, par commandement je le feray, encore que ce soit à demi contre mon vouloir. »

On appelle les enfants « pour bénir la table ». On sonne la cloche. « Jacques, dit la mère à son fils, où estes vous ? que n’estes vous allé au-devant de vostre père et de vostre oncle ? Je le diray à vostre maistre, je vous ferai fesser. Allez vistement dire grâces, et prenez vostre sœur par la main, ostez vostre bonet, et faites la révérence. — Bien, ma mère, j’y vay. Vous estes le bien venu, mon père et toute vostre compagnie. »

La table des enfants, est dressée au bout de la grande table. Un enfant lit à haute voix « un chapitre ou deux du nouveau Testament », il marque « d’un petit d’encre ou croy » (à l’encre ou à la craie) l’endroit ou il en est resté, et le dîner commence.

D’abord le bœuf salé traditionnel « avec un peu de moustarde », arrosé « d’ale ou de cervoise » ; puis la choucroute, les navets, les raves, et les

viandes bouillies, chapon, « gigot farsi aux aulx », qu’un convive refuse « car il sentiroit les aulx, trois, voire quatre jours après ». Ensuite vient le rôti, épaule de veau, coq d’Inde, poulets. « Monsieur, dit un convive à son voisin, seray-je vostre escuyer tranchant ? — Ouy dea, Monsieur, à ceste condition que je seray vostre eschanson. — Nous sommes d’accord. Voulez-vous ceste aile de poule, ou ceste cuisse ? — Quant à moy, j’aime le blanc de la poule et vous aimez le croupion, est-ce vrai? — Vous estes un gaudisseur comme je voy. »

On attaque la venaison et le gibier, — un pâté de daim dans sa croûte, — que l’on accompagne « de moustarde sucrée », des merles, des alouettes, des bécasses, des perdrix, du lièvre à la sauce noire. On boit de l’ale, de la bière et du « vin claret » mélangé d’eau : « Monsieur, je bus hier du meilleur vin françois qui soit point en toutes les tavernes de Londres. — Où est-ce? — A l’enseigne de la Rose, à Temple barre. — Ayons-en une quarte. De quoy riez-vous ? — Je ris de vostre page, qui vous a humé une tassée de vin, et puis se torche le bec, comme s’il n’y avoit touché. »

Entre temps l’amphitryon gourmande ses gens : « Que fais-tu là, grand lourdaud ? A quoi songestu? Veux-tu aller mettre la nappe, méchant pendart ? Guillaume, baillez ici du pain. Vous n’apprendrez jamais à servir ; que ne mettez-vous le pain avec une assiette et non pas avec la main ? Je le vous ai dit plus de cent fois. Pierre, donnez-

moi de la bière, tenez le pot, tenez-le bien ; vous répandez ; ne voyez-vous pas ce que vous faites ? »

Mais on frappe à la porte : ce sont deux nouveaux convives, le compère et la commère, qui viennent à l’improviste pour dîner. Il faut serrer les rangs : « Faites-moi un peu de place ; vous tenez plus de place que trois autres ; voyez-vous quel fessier il a ! Reculer -vous, messieurs, je vous prie, ne m’attendez point, je feray disner d’avocat. — Qu’entendez-vous par cela ? — N’ouistes-vous jamais parler du desjeuner de chasseurs, disner d’avocats , souper de marchants et collation de moynes ? celui qui fait tous ces repas ne fait-il pas bonne chère?... » Quant à la commère, c’est une franche Anglaise, qui a déjà « bu à ce matin un trait de malvoisie, avec une petite rostie (a little toste ) ».

On apporte enfin Y issue comprenant le poisson, « un brochet à la sauce d’Allemagne » avec « une carpe à l’estuvée », et le dessert, fruits crus et cuits, fromage gratté (râpé) ; tartes, flans, gâteaux, etc.

C’est le moment de faire un peu de musique. Les livres nécessaires sont « dans le coffre, dans un petit escrin à main gauche ». Chacun prend sa partie et chante, ou joue d’un instrument. Le père appelle son fils et sa fille pour servir ; on boit de plus belle, on mange des marrons, des fromages variés, fromage de brebis, angelot de France, parmesan, fromage de Hollande, avec du beurre frais, arrosés de vin du Rhin.

Le dîner est achevé. L’amphitryon boit à toute la compagnie, la remerciant « de lui avoir faict tant d’honneur que d’estre venue à sa maison. Je suis marri que je n’ai pas le moyen de vous faire meilleure chère, mais une autre fois viendra ». Les convives remercient à leur tour, la table est enlevée de ses tréteaux, les grâces dites par les enfants, les mains lavées et chacun se retire chez soi (i).

(1) On peut comparer le récit de ce diner avec celui donné plus hautp. 47, d’après Mathurin Cordier.

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