LE COUCHER
|E dernier chapitre des Civilités d’Erasme 3 et de Calviac concerne le coucher.
Le lit est le meuble par excellence ; son histoire est celle de la famille. Rappelez-vous les beaux vers du poète (i) : «
Qu’il soit en courtiné de brocart ou de serge,
Triste comme une tombe ou joyeux comme un nid, C’est là que l’homme naît, se repose et s’unit, Enfant, époux, vieillard, aïeule, femme ou vierge.
Funèbre ou nuptial, que l’eau sainte l’asperge,
Sous le noir crucifix ou le rameau bénit,
C’est là que tout commence et là que tout finit,
De la première aurore au feu du dernier cierge.
De tous les meubles, le lit est le plus intime. L’armoire, le coffre, le dressoir renferment les objets de toilette et de vaisselle, la table appartient à tous les convives, le siège est banal; ce sont des meubles collectifs. Seul le lit est personnel : corn-
(i) J.-M. de Heredia.
pagnon du sommeil et de la maladie, il console, il repose et fait oublier. Il enveloppe le corps, l’abrite, le défend du froid, et ce contact immédiat, sans cesse renouvelé, crée entre l’individu et le lit une affinité, une sympathie particulières ; nous aimons notre lit comme une partie de nousmêmes.
Chez les anciens, on le fait bénir par le prêtre ; on le respecte à ce point que le matin, en se levant, on prend soin de ramener les draps pour ne pas laisser à découvert les traces du corps sur « le lit sacré (i) ». « O lict pudique ! 6 chaste lict! » s’écrie Gilles Corrozet en ses blasons :
Où la femme et le mary cher Sont joinctz de Dieu en une chair,
Lict d’amour sainct, lict honorable,
Lict somnolent, lict vénérable !
Le lit est le « parement des chambres » et le grand seigneur, comme le paysan, tous veulent un lit bien tenu, coquet, appétissant, « d’un coustil blanc comme neige, » avec des draps qui sentent la rose et la lavande, « un lit » très gentil tant qu’il peut estre (2) ». Chacun en est fier, le pare,
(1) Tanta fuit multis sacri reverentia lecti
Ut dicas nullo concubuisse loco,
Nam post somniferæ surgentes munia noctis,
Mane recens pressos obvoluêre locos,
Indicio ne essent vestigia corporis.
(Sambuc, Emblemata .)
(2) Gille. Corrozet, Blason du lit.
le pomponne de son mieux et le conserve pieusement.
Vasari raconte à ce propos une jolie anecdote. Pier Francesco Borgherini, gentilhomme florentin, possédait dans son palais un lit de noces magnifique avec le mobilier assorti, exécuté par les plus grands maîtres contemporains. Aussi attachait-il un grand prix à cette chambre et, dit Vasari, « il ne faut pas s’étonner que plusieurs grands personnages l’aient sollicité de la leur vendre pour l’offrir à des princes et à des grandissimes seigneurs ».
« Or pendant le siège de Florence, Pier Francesco se trouvait à Lucques. Giovan Battista délia Palla, qui avait un certain nombre d’objets à expédier en France, désirait y joindre les beaux meubles de cette chambre, pour les offrir au roi François de la part de la seigneurie de Florence. Il sut si bien manoeuvrer, que les gonfaloniers le chargèrent d’enlever les meubles, et de les payer à la femme de Pier Francesco. Giovan Battista s’étant rendu chez Pier Francesco, sa femme, qui était chez elle, le reçut avec les plus grandes injures que l’on ait jamais adressées à un homme : « Seras-tu donc, » lui dit-elle, « assez hardi, toi, Giovan Battista, le « dernier des regrattiers, vil marchand de rien, « pour enlever les ornements des chambres desgen- « tishommes, et dépouiller cette ville de ses objets « les plus riches et les plus glorieux, comme tu l’as « toujours fait et comme tu le fais encore, afin d’en « parer des étrangers, nos ennemis ! Mais ce n’est
« pas toi qui m’étonnes, homme du peuple, ennemi « de ta patrie ; ce sont les magistrats de cette cité « qui tolèrent des scélératesses aussi abominables. « Ce lit, que tu veux avoir pour satisfaire tes inté- « rêts personnels et ta soif de l’argent, malgré que « tu caches ta méchante âme sous une feinte piété, « ce lit est le lit de mes noces pour l’honneur « duquel Salvi, mon beau-père, a fait faire cette « décoration magnifique et royale. Je le révère en « souvenir de lui et par amour pour mon mari; « je le défendrais au prix de mon sang et de ma « vie même. Sors d’ici avec tes brigands, Giovan « Battista, et va dire à celui qui t’a envoyé que, « là où j’entre, je ne permets à personne de rien « enlever. Si ceux qui te donnent leurs commis- « sions, homme vil et de peu, veulent faire un pré- « sent au roi François de France, qu’ils dépouillent « leurs propres maisons, qu’ils enlèvent les lits et « les ornements de leurs chambres. Quant à toi, si « tu as encore l’audace de te présenter ici, je te « ferai connaître chèrement et à tes dépens le res- « pect que tes pareils doivent avoir pour les maisons « des gentilshommes. » « Ainsi parla Mme Marguerite, femme de Pier Francesco Borgherini. Son noble courage et sa présence d’esprit furent cause que ces précieux joyaux (gioie) sont encore conservés dans leur maison (1). »
(1) Vasari. éd. Milanesi, V, 196, VI, 261. Quelques restes de cette décoration sont conservés à la National Gallery.
Dans la salle, le lit occupe la place d’honneur, près de la cheminée, entre la chaire réservée aux matrones et aux vieillards, et la ruelle qui longe le mur. « Aulcuns, dit Philibert de l’Orme, désirent le lict estre au côté droict, comme c’est le meilleur; » car les gens de la Renaissance, très bons appréciateurs du confort, quoi qu’on en dise, — mais de leur confort à eux, qui ne ressemble en rien au nôtre, — trouvaient avec raison plus agréable et plus pratique, quand on est couché, d’avoir à droite la vue de la chambre et des fenêtres, et à gauche celle de la ruelle.
Entre gens bien élevés, partager son lit est une politesse courante : « Dormez-vous seul en ce litlà? demande un gentilhomme à un autre. — Ouy, monsieur, et si davantage vous vous trouvez tard en ce quartier, vous me ferez une grande faveur d’en disposer comme du vôtre (i). » UHeptamèron (2) parle de « deux gentilshommes qui avoient vécu en si grande et parfaicte amytié, que ce n’estoit qu’un cœur, qu’une maison, un lict, une table et une bourse ». Après la bataille de Dreux, « M. de Guise fit bonne chère (au prince de Condé, son prisonnier), luy présenta la moitié de son lict, et couchèrent tous deux ensemble aussy familièrement comme si jamais n’eussent estez ennemis, mais comme bons amys et cousins ger-
(1) Duez, Dialogues.