‹ Études sur le 18e siècleChapitre 27 sur 44 · II. — LA FORMATION DU CONCEPT DE SCIENCE · texte numérisé non relu

II. — LA FORMATION DU CONCEPT DE SCIENCE

Première étape, — La proscription des causes finales. Si nous voulons entendre quelque chose aux phénomènes de la nature, il est essentiel de ne rechercher ni en quoi ils contribuent à la gloire de Dieu ; ni V intérêt que V homme en tire ; ni le pourquoi de leur comment^ — qui sont les trois points de vue des causes- finaliers. L'objet de la science n'est que la constatation du fait.

Exemples : le mouvement de la terre, le principe d'Archimède, la circulation du sang. De la constatation des faits particuliers nous passerons alors à la recherche de leurs liaisons ; et quand, ayant vérifié ces liaisons, ce qui n'est pas la moindre partie de la tâche, nous les aurons trouvées constantes, nous y reconnaîtrons des lois.

Mais, à aucun moment nous n'aurons compté avec l'utilité de l'homme, et nous n'aurons exarniiM'» s'il nous est plus ou moins nvnnta-

geux que les choses même humaines se comportent d'une manière ou d'une autre : Causarum finalium inquisitio sterilis, etc.

Deuxième étape. — U immutabilité des lois de la nature; et conséquemment, pour Dieu même, l'impossibilité d'y contrevenir. Du Discours sur Vhistoire Universelle ; et, à cette occasion, de deux manières d'entendre la Providence : 1° la Providence générale^ qui peut être celle des savants comme elle fut celle des stoïciens, lesquels n'y voient qu'un autre nom de la fatalité ou de la nécessité. Danger de l'équivoque et importance dé n'y pas tomber (Cf. Fénelon, Traité de la nature et de la grâce) ; 2° la Providence particulière^ et que la plus rigoureuse définition n'en a pas été donnée par Bossuet, mais par Calvin. A cette conception d'une Providence toujours maîtresse de disposer du cours des choses humaines s'oppose la conception que formulera Montesquieu : Les lois sont les rapports nécessaires^ etc., et il en résulte la triple affirmation : 1^ qu'il n^y a pas de surnaturel général^ ou en d'autres termes qu'il peut bien y avoir des ignorances actuelles, mais que rien n'est en dehors de la compétence de la raison ; 2° qu''il n^y a pas de surnaturel particulier (question du miracle) ou en d'autres termes qu'aucune considération, d'aucune sorte, ne peut empêcher la rigoureuse application de la loi ; 3° que la science

262 ÉTUDES SUR LE XVIlf SIÈCLE.

n'a pas besoin de Vhypothèse Dieu ; et qu'au contraire, moins elle en tient de compte, et plus elle est la science. (Cf. Laplace.)

Troisième étape. — La proscription du mystère; et à ce propos, d'une page curieuse de Voltaire dans ses Remarques sur les Pensées de Pascal, 1728, 1734 (Cf. Œuvres, éd. Beuchot, XXXVII, 41 1), rapprochez le mot de Berthelot « qu'il n'y a plus de mystères » et, pour y répondre, comprenons-en d'abord la portée. Il n'y a plus de « mystère )) si l'on pose qu'il n'y a de « science » que de ce qui n'est pas mystérieux, ou de ce qui se compte, se mesure et se pèse; ou encore de ce qui « tombe sous les sens ». C'est ce

« 1. [Quelle étrange explication ! Uhomme est inconcevahle sans un mystère inconcevable ! C'est bien assez de ne rien entendre à notre origine, sans l'expliquer par une chose qu'on n'entend pas.... Qu'aurait répondu M. Pascal à un homme qui lui aurait dit : « Je sais que le mystère du péché originel est l'objet de ma foi et non de ma raison; je connais fort bien sans mystère ce que c'est que l'homme ; je vois qu'il vient au monde comme les autres animaux, que..., que..., que nous dépendons en tout de l'air qui nous environne , des aliments que nous prenons, et que dans tout cela il n'y a rien de contradictoire. L'homme à cet égard n'est point une énigme, comme vous vous le figurez pour avoir le plaisir de la deviner. L'homme paraît être à sa place dans la nature.... Et les prétendues contrariétés (pie vous appelez contradictions sont les ingrédients nécessaires qui entrent dans le composé de l'homme, qui est, comme le reste de la nature, ce qu'il doit être. » (Voltaire, l. l.).]

que nous apprenons encore de Voltaire (ibidem, p. 47), et nous voyons dans ce passage que le mystère des mystères, « c'est celui de l'imperfection de la raison humaine ». Que vaut cette conception de la science? Deux remarques préliminaires. Elle est d'origine purement française; et elle n'a été longtemps admise que par des demisavants. Fontenelle, Voltaire, Diderot, Condorcet ne sont ni ne passeront jamais pour des « savants », et, parmi tous les encyclopédistes, d'Alembert seul en méritera le nom. En revanche. Leibniz et Newton, contemporains de cette formation, ne pensent pas comme nos demisavants, ni sur la question des causes finales (Cf. Newton, dans Saisset, Essai de philosophie religieuse, p. 151 *), et à ce propos de la

1. [«La philosophie de la nature consiste à raisonner sur les phénomènes sans s'appuyer sur des hj-pothèses et à conclure les causes d'après les eiïets, jusqu'à ce que l'on remonte ainsi à la première de toutes les causes, qui certainement n'est point mécanique. Le but que cette science doit se proposer n'est pas seulement de développer le mécanisme de l'univers, mais de résoudre des questions générales telles que celles-ci : Qu'y a-t-il dans les parties de l'espace qui sont tout à fait vides de matière ? Et pourquoi les planètes gravitent-elles vers le soleil, comme cet astre gravite vers elles, sans qu'il existe de matière tangible entre ces corps ? D'où vient que la nature ne fait jamais rien inutilement, et d'où naît toutcet ordre merveilleux ainsi que cette admirable beauté que nous voyons dans l'univers? A quelle fin servent les comètes?.... Et toutes ces choses étant si

264 ÉTUDES SUR LE XVIlf SIÈCLE.

vraie manière d'entendre les « causes finales ». Belles formules à ce sujet de Darwin {Origine des espèces) et de Claude Bernard {Introduction à la médecine expérimentale), ni sur la question de la Providence. (Cf. Leibniz dans Saisset, ibidem, p. 241 ^.) Quelles raisons d'en croire moins Leibniz que Condorcet? et Newton que Diderot? si d'ailleurs Leibniz et Newton sont plus désintéressés, et s'ils sont les auteurs de leurs découvertes scientifiques?

Mais non his locus. Ce n'est pas encore le moment d'aborder la controverse au fond, et il faut attendre que cette conception de la science ait porté ses fruits. Tout ce que je voudrais noter présentement, c'est le caractère franchement antichrétien de cette « conception de la science » et l'une des conséquences qui en est résultée.

parfaitement opérées, ne paraît-il pas, d'après les phénomènes, qu'il existe un Dieu immatériel, vivant, intelligent, partout présent? » (Newton).]

1. [« Jésus-Christ seul a fait voir que tous les cheveux de notre tête sont comptés ; que le ciel et la terre

périront plutôt que la parole de Dieu qu'aucune de

nos actions n'est oubliée; que tout oet mis en ligne de compte, jusqu'aux paroles oisives et jusqu'à une cuillerée d'eau bien employée, enfin que tout doit réussir pour le plus grand bien des bons. » (Leibniz, l. /.).]

Page 1